‹ Troubles mentaux de guerreChapitre 42 sur 95 · LES DÉLITS · texte numérisé non relu

LES DÉLITS

coramolionnels, ce sont les raille circonstances de la vie du dont que nous avons vu préparer les états dépressifs — c'est aussi la longueur de l'effort et la durée de cette vie anormale.

Aussi, dans toute affaire de ce genre, le premier soin de l'expert doit-il être de reconstituer aussi exactement que possible l'état du sujet au moment où le délit a été commis, de se rendre compte de sa santé physique, aussi bien que des circonstances morales et des faits de guerre qui ont pu intervenir. C'est également le devoir du service médical du régiment qui doit, si les loisirs lui en sont donnés, faire une enquête personnelle auprès des camarades de l'inculpé. En procédant de la sorte, on pourra séparer le bon grain de l'ivraie, isoler et punir avec toute la rigueur nécessaire pour l'exemple les vicieux conscients, et saisir au contraire les mobiles pathologiques de ceux qui sont en réalité des victimes.

On verra ainsi qu'il y a moins de fugueurs coupables qu'il n'y en a d'excusables, au moins en partie. On tiendra aussi grand compte de la manière dont la fugue se sera terminée, de sa durée, du chemin parcouru par le fugueur.

Une remarque : il y a des fugues qui sont médicalement inconscientes, mais pour lesquelles la responsabilité pénale du sujet est entière ; ce sont celles de Yicresse, qui, pour le Code militaire, ne doit en aucun cas être considérée comme une excuse.

Il y en a pour lesquelles l'irresponsabilité totale du sujet est évidente, comme le serait n'importe quel acte délictueux commis par lui. C'est le cas du paralytique général, qui est parti sous le coup d'une idée délirante et absurde, que très souvent il aura déjîi oubliée lorsqu'on l'arrêtera. Si les signes de la maladie ne sont pas encore très nets, on peut être embariassé, l'individu ne fournissant pas 1p mobile pathologique.

De même des démenls organiques, des alcooliques chroniques avec grosse diminulion intellectuelle, des urémiques délirants. Ces types correspondent à un âge moyen plus avancé que pour la plupart des Ironpes en campagne. Ils se rencontrent assez souvent pour les fugues commises à l'intérieur.

L'homme en élat de confusion mentale aiguë peut très facilement commettre une fugue, comme nous l'avons indiqué, en vertu de l'automatisme qui le domine. A noter que le fait se produit avec une certaine fréquence parmi les troupes au front — où la confusion mentale aiguë résulte à la fois d'éléments toxiques et émotionnels. A noter également, une fois de plus, Tin-

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tluence aggravante de la nuit, qui augmente les hallucinations et le délire. C'est dans ces conditions que se produisent, soit des abandons de poste en présence de l'ennemi, soit des disparitions que l'on interprète comme des redditions volontaires. Il ra'a été renvoyé d'Allemagne trois hommes en état de confusion chronique incontestable, dont l'observation psychiatrique datait presque du jour de leur capture, car ils avaient été internés aussitôt dans un asile. Les trois histoires étaient juxtaposables : hommes fatigués, émotifs au surplus, prédisposés, avec appoint alcoolique. Dans un cas en patrouille, dans deux cas en sentinelle, mais toujours la nuit, ils étaient partis à l'aventure, et avaient été ramassés par un poste ennemi. Pour l'un, le caractèie pathologique de la fugue avait pu être établi par les dépositions des camarades, et il n'y avait pas eu de suites. Pour les deux autres, il y avait eu condamnation à mort par conluniace, affichage à la mairie du domicile, radiation de la famille sur la liste des assistés.

La confusion mentale n'est pas toujours aussi durable que la fugue elle-même, ou toutau moins, quand on retrouve l'individu, il est quelquefois assez bien remis pour que son histoire soit très suspecte. L'irresponsabilité, qui peut se trouver absolue, demande en ce cas à être établie avec beaucoup de soin. Il s'agit alors, en général, de boulfëes confuses délirantes, assez courtes, de quelques heures à quelques jours.

Les délires chroniques de persécution aboutissent parfois à la fugue, soit sous l'influence d'hallucinations impérieuses, soit en vertu de l'évolution délirante du sujet, entretenue à la fois par des iaterprélatioiis, des illusions et des hallucinations. C'est un diagnostic toujours difficile, car les délirants qui sont encore à l'armée sont de toute évidence des gens dont le trouble ne s'est pas encore extériorisé, si l'on peut dire. Ils ont fait illusion, et comme, en tant que persécutés, ils sont réticents, la difficulté peut devenir extrême. Joignez à cela l'air de mystèi'e — l'importance que les malades se donnent — des paroles lâciiées comme « transmission de pensée » ou « télégraphie sans fil » : il n'en faut pas plus parfois pour créer une suspicion d'espionnage. Mais en interrogeant les sujets on obtient parfois des réponses caractéristiques : « Pourquoi nie demandez- vous cela? Vous le savez bien » ou « Je vois bien ce qui se passe ».

Il est tout aussi difficile de reconnaîlre le caractère maladif de fugues dues aux délires aigus de persécution, c'est-à-dire à ces états dépressifs compliqués d'hallucinalions et de déliie, dont

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j'ai montré l'importance au chapitre des états dépressifs. Ces malades s'expriment peu, quand on les interroge, et ils sont parfois très embarrassés aussi pour se rappeler sous quelle inlluence ils sont partis. Il y a dans un travail récent deMallet (Ann. méd. psych., juillet 1917, p. 330) une étude psychologique très intéressante de semblables cas, faite précisément à l'occasion de fugues, et qui confirme singulièrement les observations que j'avais publiées. Il montre qu'il ne s'agit là, ni de dégénérés, ni de débiles, mais de gens chez lesquels, après une incubation, ont apparu des hallucinations, et un délire de persécution. Les hallucinations auditives peuvent être nettes, comme une voix distincte, ou bien au contraire c'est simplement la pensée qui se précise, sous forme d'obsession irapérative : « Dans ma tête, on aurait dit qu'on me disait : va-t-en là-bas, tu vas les voir [ses frèresj. - Elait-ce une voix? — Oui. La voix de quelqu'un ? — Non. — Qui arrivait par les oreilles ? — Non, dans la tête. »

Ce n'est qu'à une période un peu plus avancée du délire, au bout de quelques jours, et peut-être plus souvent quelques semaines, que l'hallucination auditive se manifeste nettement. Au début, ce sont ces impressions « dans la tête » qu'il faut savoir chercher, car leur influence est considérable sur la conduite de l'individu.

Ces formes délirantes sont voisines de la mélancolie. Celle-ci a donné lieu à un certain nombre de fugues, surtout quand elle revêt la forme du délire anxieux. C'est alors une fuite, qui peut être rapide, éperdue même, dans un paroxysme délirant, le sujet se croyant condamné, menacé d'exécution, de tortures. Mais le mélancolique est plus généralement passif, et c'est à l'occasion de délits commis par inertie, mauvaise volonté apparente, que nous le retrouverons en prévention de Conseil de guerre.

La débilité mentale conduit à la fugue de bien des manières dilférentes, moins souvent pourtant qu'on ne pourrait le croire, parce que le débile est docile. Sa mentalité « grégaire » le maintient à son unité, comme le mouion dans le troupeau. Mais aussi subit-il les influences plus qu'un autre, et est-il parfois victime de l'ascendant d'un délinquant pervers. Il y a quelquefois des fugues à deu.v. et dans le nombie, il est fréquent qu'il y ait un débile, surtout si c'est lui qui a de l'argent. Celui qui veut déserter lui fait la leçon, s'arrange pour avoir l'air lui-même d'avoir subi son influence, puis, après coup, il le dépouille et l'abandonne.

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Quand le débile part seul, c'est assez souvent aussi à la suite d'une suggestion, consciente ou inconsciente, venue d'un camarade. Il part au hasard — mais en général pas du côté où l'on se bat, et c'est la différence avec le dément ou le confus en plein délire. Il s'en va, de préférence au dernier cantonnement où il se trouvait avant de « prendre les tranchées » s'il était en première ligne au moment de la fugue. Ou bien, si celle-ci se produit pendant le séjour au repos, ce qui est plus fréquent, on le trouve errant, dans le voisinage du cantonnement, assez empêtré de luimême et de sa situation.

Quand, à la débilité mentale s'ajoute un délire, mystique, prophétique par exemple, le cas est plus simple au point de vue médico-légal. Les premiers temps de la guerre, on voyait des gens qui se croyaient investis d'une mission pacificatrice, qui écrivaient des lettres aux chefs d'armées et aux souverains. Les asiles ont recueilli depuis cette clientèle, qui ne s'est pas renouvelée.

Les épilepliques soulèvent un problème médico-légal, de la plus haute importance, et presque toujours difficile à résoudre . En effet, ils peuvent présenter une irresponsabilité absolue à un moment déterminé, d'une manière soudaine, alors que rien ne faisait prévoir leur état. D'autre part ils sont absolument normaux dans l'intervalle des accès, et enfin, comme nous l'avons indiqué plus haut, ils peuvent avoir des impulsions conscientes et une lucidité entière, alors qu'ils sont cependant sous une inlluence pathologique.

En ce qui concerne les fugues épileptiques par automatisme ambulatoire, avec inconscience totale, la fugue de l'individu qui se retrouve, sans comprendre comment, loin de l'endroit d'où il est parti, un point est aujourd'hui bien établi : la perte complète de connaissance est courte — et ne dépasse pas quelques heures. L'épiiepsie pourra donc être invoquée et surtout recherchée à l'occasion d'une courte absence, de l'abandon de poste, plutôt que de la désertion proprement dite. S'il yaeudes témoins de la fugue, sa nature épileptique pourra être déduite de sa soudaineté, le sujet se mettant à courir devant lui sans tenir compte des appels, capable de violences à l'égard de ceux qui tenteraient de l'arrêter. C'est l'épiiepsie />roct<rsiue des anciens. Il faut ajouter qu'elle est très rare. En réalité le diagnostic se fait surtout par lescomraéraoralifs et la constatation de crises authentiques au cours de l'instruction. La difficulté provient de ce que beaucoup d'épileptiques n'ont guère que des crises nocturnes, ce qui fait que les

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camarades ignorent la maladie. Un épileplique vu par Verger, el qui avait fait un abandon de poste étant en sentinelle double, n'avait que des crises nocturnes, dont il s'apercevait simplement parce qu'il avait son pantalon mouillé. Comme bien d'autres, il avait cherché à dissimuler le plus possible son infirmité. Chez certains épileptiques, la fugue est un équivalent habituel ou tout au moins fréquent des crises.

Le véritable automatisme ambulatoire, celui par lequel des gens se sont trouvés un jour à Bombay ou à New- York sans se l'expliquer, c'est de Y hystérie, et la fugue est l'une des occasions par lesquelles l'hystérie, dont les manifeslations concernent plutôt le système nerveux que l'état mental, trouve sa place dans cette étude. Il y a eu certainement des fugues de ce genre depuis le début de la guerre, de même qu'il y a eu quelques grands accidents hystériques (léthargie, paralysies, etc.). Mais il ne semble pas qu'elles aient donné lieu à des publications, ce qui est peut-être préférable, en raison de l'influence suggestive de ces faits. On peut admettre, du leste, qu'il n'y a pas d'hystérie raonosymptomatique, surtout limitée à des phénomènes de ce genre, et que l'on ne risque pas beaucoup d'erreurs à ce sujet. Quand une fugue semblera présenter les caiactères de la fugue hystérique, l'examen et les commémoralifs feront le diagnostic.

Jusqu'ici nous avons envisagé des cas où le délinquant était en état de démence, au sens du Code pénal — c'est-à-dire ne se rendait pas compte de son acte ou de sa portée — ce qui aboutissait à l'irresponsabilité totale. Il y a des exemples, beaucoup plus nombreux, de fugues ayant un caractère pathologique, mais pour lesquelles l'irresponsabilité de leur auteur est contestable ou tout au moins demande à être démontrée et précisée.

Le déséquilibré fait des fugues à la moindre occasion. Nous avons indiqué son instabilité, son indiscipline habituelle, l'impossibilité de l'adapter d'une manière durable à son milieu. En temps de paix, c'est la récidive incessante de fugue qui le conduit dans les sections disciplinaires. En temps de guerre, il n'est pas arrêté par les conséquences de son acte. Il pari, soit par le fait d'une impulsion subite, sans raison — soit à la suite d'une période de quelques heures ou de quelques jours, pendant lesquels il est inquiet, comme anxieux, « il a le cafard ». Puis l'obsession triomphe, et il part. Il se rend bien compte de ce qu'il fait; mais il ne peut pas résister. Parfois une attirance sexuelle se mêle à l'impulsion vagabonde, à la « dromoraanie ». Mais

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elle sert surtout d'occasion. La tendance est chronique et incurable. Très souvent elle date de l'enfance, et l'on retiendra la recommandation de Régis, qui conseille, en pareil cas, de faire porter l'enquête sur la vie scolaire, où l'on trouve des exemples d'école buissonnière invétérée. Ces gens, dont la fugue n'est qu'une des manifestations de l'impulsivité habituelle, sont particulièrement désarmés vis-à-vis d'elle. En temps de paix, avec des délais plus longs avant que l'homme soit porté déserteur, le commandement peut quelquefois s'accommoder des absences illégales très courtes ; en guerre, il n'y a plus moyen. Quand on est en présence d'un cas net, où les fugues sont indépendantes d'un appoint alcoolique évitable ou d'un mobile intéressé, il n'y a qu'à conclure à l'irresponsabilité totale et réformer n» 2.

Je viens de parler de l'appoint alcoolique. Il y a des ivresses incomplètes et prolongées qui sont des étals « crépusculaires » intermédiaires entre l'ivresse aiguë et la confusion mentale, le premier de ces termes n'entraînant pas l'irresponsabilité — le second au contraire étant un trouble mental certain. C'est question d'espèce. Cliez les sujets jeunes, amendables, utilisables miUlairement, mieux vaut conclure à l'ivresse, et laisser condamner, avec sursis du front. Chez le vieil alcoolique, auxiliaire de l'intérieur, ouvrier d'usine de guerre, qui est parti un beau jour « parce que la mélinite l'empoisonnait •• alors qu'elle ne faisait guère que lui donner soif, on peut être plus coulant, d'autant que le rein et le foie étant touchés, l'élément confusion mentale est certainement plus marqué.

Les commotionnés, les traumatisés du crâne font parfois des fugues dont la nature est difficile à préciser. Laissons de côté celles qui tiennent à une bouffée légitime de confusion mentale, à une crise d'épilepsie larvée, à de l'alcoolisme ou à une manifestation hystérique, et qui rentrent dans les catégories précédentes. Il semble bien qu'il y en ait qui tiennent surtout à une sorte de manque de volonté, d'état psychique ; de passivité. Cet état peut provenir de ce que, se sachant inaptes au front, et estimant qu'ils ont payé leur dette, ces hommes soient moins impressionnés par la discipline, mais il peut aussi êli'e entretenu par la céphalée et le découragement apathique si frappant chez beaucoup d'entre eux. Le problème sera toujours délicat, et reposera sur des détails très minutieux d'examen.

11 y a des abouliques psychasthénifjues qui n'ont jamais été blessés. Si invraisemblable que cela puisse paraître, il y en a qui

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peuvent se trouver déserteurs par le fait de cette aboulie. Ajoutons de suite qu'il s'agit de grands détraqués héréditaires, qui n'ont dû qu'à leur situation de fortune ou de famille, qui les a préservés des difficultés de l'existence, de n'avoir pas eu plus tôt maille à partir avec la justice. Voici un exemple :

X... est un homme de 39 ans, auxiliaire en raison de son mauvais état général (ancienne pleurésie). 11 a une situation d'affaires prospère, mais qu'iltient toute entièrede ses parents et de ses collaborateurs. Lui-même est un paresseux irréductible, par mollesse de décision, par lenteur et négligence, par manque de courage à se mettre à la besogne. Il n'arrive pas à se lever avant midi, sa vie civile a été grevée de cette perpétuelle hypothèque, qui depuis longtemps l'a l'ait considérer comme un original, l'a empêché de se marier, lui a fait, manquer de nombreuses atïaires. Mobilisé comme auxiliaire dans un service de l'intérieur, changé de fonctions à plusieurs reprises, sans doute sur la demande de ses chefs qui épuisaient sur lui leur autorité, il est désigné un jour pour un poste où il a antérieurement séjourné, et «lont le climat lui paraît trop rude. Le malheur veut que pour rejoindre ce nouveau poste il doive passer par la ville où il habite d'ordinaire. Les délais de route sont assez élastiques, il lui est possible de s'arrêter. Mais une fois qu'il -est chez lui, il ne peut se résoudre à s'en aller. Pendant huit jours il décide qu'il prendra le train suivant, et il reste, jusqu'au moment oi'i sa famille, inquiète de cette permission qu'il est incapable de justifier, le met dans le train qui le conduit à destination.

Il est certain que ces fugues « négatives » ne sont pas des faits uniquement pathologiques, et que le caractère même des sujets, leur égo'ïsme, leur horreur de tout effort, sont les vraies causes du délit. Une éducation énergique, des sanctions en temps opportun eussent évité des accidents de ce genre. Mais ce ne sont néanmoins pas des faits délictueux comparables à l'acte de l'homme qui, de propos délibéré, s'accorde à lui-même une permission illégale. Le sujet dont il s'agit luttait tandis que s'écoulaient les délais de route, et qu'il glissait à la désertion. Il se rendait compte de sa situation, d'où une anxiété supplémentaire qui retardait la décision. Mais il avait une peur folle du climat où il avait, l'autre année, souffert du froid. Il avait peur du conseil de guerr'î, peur de la rechute de la tuberculose et de la pneumonie, et il demeurait, à l'inverse de l'âne deBuridan, non entre deux joies, mais entre deux maux.

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La poltronnerie. L'émotivité morbide. —Les anormaux, qui ne savent pas se décider, et à plus forte raison, vouloir, ne sont guère à leur place au temps où nous sommes. Encoie moins les poltrons. Mais au sujet de ceux-ci, il faut s'entendre. Il ne s'agit en aucune manière ici de couvrir des lâchetés, mais seulement de se rendre compte de certains états, dans lesquels les hommes ne sont littéralement pas maîtres d'eux, et par conséquent inaccessibles à toute sanction. Ces cas sont d'ordre pathologique. Toujours, parmi ceux que j'ai vus ou qui ont été publiés, on retrouve, soit une grosse tare mentale héréditaire ou acquise (alcoolisme chronique, syphilis ancienne avec affaiblissement cérébral), soit un fait de guerre (blessure ou commotion). Ainsi ce ne serait, dans ce dernier cas, que l'exagération de l'émotivité générale accrue que nous avons signalée déjà chez les anciens blessés et commotionnés.

Je transcris une observalion de Logre, qui est caractéristique :

Le malade, fils d'aliéné, était lui-même, depuis l'enfance, un anxieux, un phobique, un peureux. Il avait des terreurs nocturnes. Il était obsédé par la crainte rirs mnhidies et de la mort. Vers l'adolescence, il était devenu ayurijij/iube. et lorsiiu'il se trouvait seul dans la rue, il était obligé, pour traverser les places publiques, de requérir l'assistance d'un agent de police ou d'un passant. Il a présenté quelques obsessions, suicides ou homicides, et des périodes de psycho-névrose d'angoisse, avec sensation de mort imminente, terreur irraisonnée, besoin de déplacement et fugues.

ho: séjour au front devait mettre son émolivité morbide à cruelle épreuve. Dans la tranchée, il était connu de tous comme un froussard. Il avait une « peur terrible du canon ». Il sursautait, pâlissait, tremblait, se plaignait de palpitations, d'éblouissements, de sensation de boule k la gorge et de serrement à l'estomac ; il se lamentait et pleurnichait. Il était devenu la risée de ses camarades. « Ma!s,enréalité, nousa-t-il dit, j'avais bien plus peur encore de mon émotion que des obus. Voilà ce que mes camarades ne comprenaient pas. » On l'employait, comme cuisinier, dans un poste un peu moins exposé. Mais, ayant été alTecté, de nouveau, dans la tranchée, il n'y tint plus ; avec la complicité d'un camarade plus résolu, qui aide cet indécis a passer à l'action, il s'enfuit, posant ainsi le problème, si intéressant, de la fugue à deux, de la fugue collective : il s'agissait, en l'espèce, d'un grand émotif — d'ailleurs indélicat — dominé par un sujet vicieux. Nous avons conclu à une responsabilité limitée... Il fut condamné à deux ans de prison. Mais après la sentence on voulut donner au coupable l'occasion de se réhabiliter, en l'envoyant de nouveau dans la tran-

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chée. On dut l'évacuer quelques semaines plus lard, en raison de son émotivi lé croissante » (Revue neurologique, 191t>, n"7. H, p. 20).

Celui-là est un fragile par hérédité, en voici maintenant un chez lequel la débilité primitive a été accrue par des commotions ; il figure dans une coraraunication très intéressante de Paclet et Bonhomme (Société médico-psychologique, 26 mars 1917, in Ami. méd. psych., juillet 1917, p. H75). Il avail eu déjà quinze jours de prison en 1914, avant la guerre, étant au service depuis cinq mois, pour un retard de trois jours à la rentrée d'un congé de convalescence. Sa convalescence expirait pendant les fêtes de Pâques, il pensait qu'il pouvait bien rester trois jours de plus et qu'il ne serait pas puni sévèrement. Au début de la campagne, il se conduit très bien. En mars 19I!J, double commotion cérébrale par torpille. Depuis, son caractère change ; avant, il était à peu près indifférent au danger; maintenant, il ne peut plus dominer son appréhension chaque fois qu'il faut remonter en ligne, et il se sent irrésistiblement poussé à fuir du côté opposé. Aussi, première condamnation à cinq ans de prison. Renvoyé an front, il fait une nouvelle fugue. Son capitaine lui demande seulement de se racheter par une conduite exemplaire. Mais quelques semaines plus lard, troisième fugue.

J'ai eu moi-même dans mon service un homme de 40 ans, entrepreneur de maçonnerie, ayant fait de nombreux excès alcooliques avant la guerre, à tel point qu'il avait dû liquider son affaire qu'il n'avait plus la capacité de gérer. Bon soldat au début de la campagne, les renseignements militaires en donnent la certitude. Un jour il est commotionné, assez sérieusement. Retourné au front, depuis ce jour, il na pas peur des balles, mais il ne supporte ni l'explosion des obus ennemis, ni les coups de dépari de nos canons. Un jour de bombardement, il l'ait une fugue. En raison de ses bons antécédents, il n'est condamné qu'à trois mois de prison avec sursis. Mais peu après, même aventure. Traduit en Conseil de guerre, il est condamné de nouveau après expertise au Centre de Lyon, dans laquelle j'avais conclu à une responsabilité relative, tout en indiquant que, pendant quelques mois au moins, on risquerait de voir se renouveler la même infraction si on laissait cet ancien commotionné dans la zone des détonations d'artillerie. Présenté, sur ce rapport, et après son retour au front, à la commission de réforme de B. celle-ci n'en tient aucun compte et le maintient service armé.

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Dès le retour en première ligne, dans un secleur bombardé, nouvelle fupue et entrée au centre neuropsychialrique d'armée.

A la suile de la communicalion de Paclet et Bonhomme, la discussion qui s'est eng;agée a confirmé l'existence de ces cas où la peur pathologique, du reste limitée en général aux effets de l'artillerie, n'est apparue qu'après accident, la vie militaire du sujet ayant été normale jusque-là. De même Laignel-Lavastine a conûrmé l'existence de cas de ce genre chez de grands débiles.

Du reste, la poltronnerie pathologique ne se manil'este pas seulement par la fugue. Rien d'instructif comme cette autre observation de Logre {Presse médicale, 9 juillet 1917, p. 39.1) que j'ai déjà cilée, concernant un paralytique général tabétique qui avait des crises d'émotivité extrême avec incontinence d'urine, en entendant siffler les obus. Chez lui les manifestations physiques de la peur étaient d'occasion émotive, mais d'origine organique.

I 2. — L'insoumission.

Ce que nous avons dit des « bons absents » et du caractère pathologique fréquent qu'ils présentent s'applique à beaucoup d'insoumis actuels. De ceux-ci, on peut dire qu'il y a deux catégories bien distinctes : l'insoumis volontairement traître aux obligations communes; celui-là se cache, se dépayse, prend un faux nom, et l'insoumis inconscient, qui est, d'une manière ou de l'autre, un affaibU mentalement. Lui ne se cache pas, ne se préoccupe pas de sa situation, et continue son train de vie.

Il y a pourtant parmi ces insoumis qui restent chez eux des gens qui sont au courant de leur situation militaire, mais qui ne veulent pas en tenir compte, en vertu d'une idée délirante. Je sais l'histoire d'un magistrat, qui avait eu il y aune dizaine d'années une confusion mentale aiguë des plus graves, dont il était resté légèrement diminué, ce qui ne l'avait pas empêché de continuer sa carrière. Durant la guerre il fut mobilisé, et au bout de peu de temps, fit un nouvel accès contus. Internement. Réforme temporaire. Au bout de son année de réforme temporaire il avait repris ses fonctions judiciaires lorsqu'il fut convoqué pour la visite par la commission de réforme. 11 refuse de s'y rendre, exposant des arguments juridiques absurdes, mais visiblement sincères, d'où il résultait qu'il ne devait pas être soumis à cette visite, et manifestant en même temps des idées de grandeur

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caractéristiques. En réalité ce magistrat — que la CliancelJerie s'est empressée de mettre en congé — est un dément précoce à évolution lente et paroxystique, et qui s'oriente en ce moment dans la forme paranoïaque.

J'ai vu également un cas de ce genre chez un paysan persécuté interprétant avec revendication. Ce sont des situations que la gendarmerie, dans ses rapports, est d'autant plus tentée de considérer comme des actes de rébellion et de mauvaise volonté que les persécutés sont toujours représentés dans les enquêtes comme « jouissant de toutes leurs facultés ». On prendra donc garde, une fois de plus, en se souvenant que l'insoumis qui ne se cache pas peut bien être un malade.

Il y a des insoumis d'une espèce particulière, qui juridiquement sont portés déserteurs, mais qui, psychologiquement, sont des insoumis, en ce sens qu'ils n'ont pas quitté en fraude et illégalement leur affectation militaire, mais que c'est chez eu.K qu'ils sont restés au delà des délais. Voici par exemple un commotionné qui a été blessé aussi, très diminué mentalement, homme de plus de 45 ans, ancien alcoolique. Après sa commotion, et à la suite de longues et multiples hospitalisations, on l'a versé au travail des munitions, dans un atelier de chargement. Il obtient un jour une permission agricole, retrouve ses terres en friche, se met au travail, abat une besogne folle les premiers jours. C'est un vieux garçon, sans autre famille qu'un frère plus âgé. La terre est toute sa passion. Elle le reprend si bien qu'après quelques jours, sous le coup de la fatigue,, de l'effort, et surtout par le fait de son ébranlement cérébral ancien, il ne saitplus qu'il est encore soldat, et qu'il lui faut rejoindre. Il ne se cache pas, mais de l'aube au soir il travaille, et quand les gendarmes, prévenus par son frère inquiet de le voir prolonger son séjour au pays, viennent le chercher, il n'y comprend rien ; il se croyait libéré, étant blessé et d'une vieille classe — ou plutôt il ne savait plus et n'avait pas cherché à savoir. Il était là, il avait retrouvé ses arbres et ses champs, rien n'existait plus pour lui. Il avait été un excellent soldat, et il n'y avait pas moyen de supposer chez lui une exagération quelconque. Pourtant il ne semblait pas fou. L'enquête de gendarmerie a révélé que ses voisins l'avaient trouvé bizarre, et, à l'examen, on est frappé de la diminution intellectuelle considérable. Mais encore faut-il la chercher. Solution : réforme n" 1, non-lieu.

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S '{. — Les actes de mauvaise volonté.

La délinquance du temps de guerre, avec les faits graves qu'elle comporte, laisse bien dans roml)re la petite délinquance du temps de paix, celle qui se manifeste par des actes de mauvaise volonté, des uègligences systématiques ou des refus d'obéissance portant sur des détails infimes. Celte petite délinquance est cependant des plus intéressante au point de vue mental ; elle lenferme certainement des cas pathologiques, presque toujours difficiles à élucider. Certains sont des déments précoces, qui font du négativisme. D'autres sont comme ce curieux mélancolique dont parle Haury. Un jour de marciie militaire (c'était avant la guerre) il refuse de quitter sa chambre. Lecture du Gode, procédure de la constitution du refus d'obéissance, rien uy fait. Au Conseil de guerre, on a beau le tourmenter de questions, il ne répond pas, ou il n'exprime qu'un oui ou un non, et ne s'explique pas. On apprend qu'à la caserne il a déjà réussi à esquiver l'exercice, en se cachant. \ l'hôpital, oii on l'a mis en observation, il demeure inerte, évitant les moindres efforts, refusant de soulever son lit, refusant même son repas. Un jour, il demanda à Haury de l'examiner, parce qu'il croyait avoir une maladie de coeur, sa tante étant morte de cette affection. Cette demande est une révélation, on reconstitue tout le délire, qu'il avoue : il ne voulait rien faire par peur d'aggraver la maladie de cœur dont il se ci'oyait atteint, et toute son existence était suspendue à cette crainte.

Dans le même ordre d'idées on se souviendra de l'entêtement extraordinaire des débiles.

§ 4. — Les actes de violence.

J'ai déjà indiqué à propos de la fugue, les caractères anormaux de certaines ivresses mauvaises, en général prolongées. Le médecin-inspecteur Simonin, Haury, entre autres, ont décrit l'ivresse agressive et violente. L'excitation du début de la guerre, la consommation de l'absinthe ont rendu fréquents ces cas jusqu'en 1915. Il semble qu'à l'heure actuelle ils aient un peu diminué, quoi qu'il n'y ait pas besoin des boissons à essences pour les produire. Toute ivresse peut se manifester avec ce caractère d'agression soudaine et terrible. L'homme est ivre, mais il se tient, il a même l'air de raisonner. Puis brusquement, oubien

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il prend à partie l'un des assistaiils, auquel il n'a peut-(^lre pas jusque-là adressé la parole, et instantanément l'idée du meurtre s'installe en lui et il passe à l'acte. Ou même sans altercation, sans une parole échangée, il tue — par exemple dans la rue un passant inolTensil'. Le lendemain il ne se rappelle rien.

C'est la folie furieuse subite, la plus terrible parce que c'est la seule où le sujet « veuille du sang ». Et l'excitalion décuplant ses forces, on a les plus grandes difficultés à le désarmer. C'est presque toujours à des prédisposés, liérédo-alcooliques, fils d'aliénés, que ces aventures arrivent. Il faut aussi un appoint alcoolique, niais parfois très faible. En réalité, ce sont des cas intermédiaires entre le délire alcoolique et Vépi/epsie.

Sans alcoolisme à la clef, l'épilepsie peut, elle aussi, produire des impulsions de ce ge;ire, mais c'est infiniment plus rare. Si l'épilepsie est avérée et patente, l'irresponsabilité du sujet sera absolue. 11 n'en sera pas de même dans le cas d'ivresse.

Sans aller jusqu'au tragique accès de folie furieuse, l'ivresse peut conduire les prédisposés à divers attentats contre les personnes ouïes objets : mais comme elle ne saui'aitiHre une excuse au l'égard du Code militaire, son influence est ici sans intérêt.

§ 5. — L'incendie volontaire.

L'incendie volontaire est précisément parmi les actes des alcooliques, non pas en état de délire continu, mais sous le coup d'un excès épisodique et de l'impulsivité de l'ivresse.

Mais il peut aussi résulter d'obsessions impulsives chez des dégénérés ou encore d'une idée délirante passagère, par exemple chez les déments précoces au début ou chez certains débiles. J'en ai observé un cas curieux, reproduit à 48 heures d'intervalle dans le même local militaire, par un dégénéré instruit, névropathe ancien, et présentant aussi des tics inquiétants, des absences curieuses de mémoire, des écarts de conduite, du négativisme, des rires illogiques, qui attestaient le début de la démence précoce. Il s'agissait d'un garçon d'une excellente famille, et la nature pathologique de ses actes avait été indiquée par ses camarades eux-mêmes, frappés de l'absence absolue de mobile. 11 a été possible de lui faire avouer l'obsession impulsive à laquelle il avait succombé à deux reprises.

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§ 6. — Les intelligences avec l'ennemi.

Il n'y a guère à signaler, dans ce triste chapitre, que deux causes possibles d'irresponsabilité. D'une part, des délirants, mystiques notamment, et poussés en même temps par des idées de grandeur, font à l'ennemi, par l'intermédiaire des pays neutres, des ouvertures qu'ils espèrent conduire jusqu'à une paix dont ils seraient les artisans . Le caractère délirant de leurs démarches n'apparaît pas toujours à la lecture des lettres qui sont saisies. Il faut répéter une fois déplus que le délirant persécuté, l'interprétant surtout, est d'une lucidité parfois extrême, qui déconcerte les novices en la matière.

D'autre part, il n'est pas rare que les agents de l'espionnage ennemi nouent des intelligences avec des débiles légers, qu'ils sentent malléables et suggestibles, et auxquels ils extorquent des renseignements sans que les hommes s'en rendent bien compte.

§ 7. — Le vol.

Il y a des vols morbides bien caractérisés, celui de la paralysie générale au début (période médico-légale) en est le type. 11 est commun, avec quelques variantes, à tous les états démentiels. D est caractérisé par l'absurdité, le manque d'intérêt réel, l'absence de précautions. 11 peut être véritablement inconscient, chez le paralytique général notamment, qui prend à l'étalage un objet qu'il emporte sans s'en rendre compte. Il peut au contraire être tout à fait conscient, et résulter d'un obscurcissement passager du sens moral ou du sens critique. Sa nature est en ce cas bien plus délicate à détei'miner. Voici un cas, tiré du service :

Un homme d'exccilenle famille, fie toule honorabilité, iudiislriel qui a, dit rcni|uê(e, plusieurs centaines de mille francs de marchandises en magasin, csl un ancien blessé et commotionné, versé dans rnuxiliaire et affecté à ce titre à un paiv d'arlillerie, dans la ville même où esl son industrie.

Un jour, il est chargé de l'aire une livraison avec son camion automobile dans un endroit écarté où se trouve un tas de déchets de cuivre inutilisés. Sa besogne unie, étant seul et sans surveillance, il prend environ 200 kilogrammes de ce cuivre, et avec son camion, l'emporte chez lui. Là, il s'aperçoit de ce qu'il a fait, a une sorte d'angoisse, et se prépare à reporter le cuivre où il l'a pris

LES DÉLITS i5«)

lorsqu'on vient l'arrêter. La dénonciation d'un voisin, qui avait assisté à l'arrivée de ce cuivre dans un camion militaire, avait été immédiate et n'avait pas laissé au coupable le temps matériel de reporter sa prise, mais il résulte du dossier qu'il allait le faire très vraisemblablement. L'enquête montre : une syphilis 18 ans plus tôt, du paludisme, un alcoolisme modéré mais constant, des bizarreries nombreuses et anciennes du caractère, des lacunes de mémoire, un ictus hémiplégique six mois avant le délit, et un an avant un étal commotionnel des plus nets. Physiquement, de l'exagération des réflexes, des pupilles inégales et paresseuses, des secousses l'asciculaires des muscles de la l'ace, .l'ai conclu k une paralysie générale au début, avec phénomènes un peu analogues à rictus amnésique.

J'ai donné cet exemple avec quelques détails, surtout pour montrer les difficultés dans certains cas. Mais en matière de vol il ne faut pas, à mon avis, étendre trop facilement le domaine de l'irresponsabilité. On s'en rendra compte dans le livre de Juquelier et Vinclion intitulé les Limites du vol morbide, aussi bien que dans l'e-xpérience quotidienne des expertises. A part les déments, à part aussi quelques individus en état maniaque on hypomaniaque, les voleurs ne sont pas des irresponsables, et s'ils ont quelque chose de pathologique, c'est plutôt ce déséquilibre mental àes, dégénérés, qui les laisse parfaitement conscients de leurs actes. Si, lorsqu'il s'agit de fugues, on peut admettre assez facilement la difficulté pour eux de résister aux impulsions, il n'en est pas de même pour le vol. Du reste le vol des déséquilibrés a en général un caractère utilitaire, ce qui est très précieux pour établir la responsabilité.

§ 8. — L'escroquerie, le port illégal de galons et décorations, l'usurpation de fonctions.

Il est cerlaineiaeut artificiel de rapprocher ces diiïérenls délits, mais il s'ïigil d'expertise médicale et non de criminologie. Les sujets qui commettent ces diverses infractions sont, bien portants ou malades, de même acabit, et souvent ces inculpations se cumulent sur leurs dossiers. Les unes et les autres constituent des tromperies, qui nécessitent une délibération, une réflexion, une préméditation. C'est dire que, exception faite pour certains faits de port illégal de galons et décorations, ces délits sont des actes conscients au premier chef, dont leurs auteurs sont pleine-

lOo TROUBLES MENTAUX DE GUERRE

ment responsables dans l'immense majorité des cas. Ces inculpés sont, avec plus ou moins d'habileté et d'aplomb, des chevaliers d'industrie, des gens sans moralité, dont le rôle est rendu encore plus odieux parce qu'ils profitent des circonstances, de la confiance qui va à une croix de guerre ou à un insigne d'aviateur, pour augmenter le nombre de leurs dupes.

.le sais bien que dans le nombre il y a un certain nombre de déséquilibrés. .J'ai eu une série d'expertises de cette nature. Mais j'ai trouvé des gens tarés et non des irresponsables. Parfois, il s'agissait de récidivistes, arrivant avec d'anciennes expertises médico-légales ayant abouti à des non-lieu. On invoquait tour à tour la mythomanie, la débilité mentale avec idées de grandeur, les intoxications habituelles par l'opium ou la cocaïne, une syphilis récente, etc. Aucun cependant n'était dupe de lui-même et ne pouvait élre considéré comme ayant été un seul instant de bonne foi.

Le déséquilibre mental qui rèsîiltede telles dispositions, habitudes ou maladies, ne saurait être excusable « priori, et ne conduit pas nécessairement à la délinquance. Celle-ci garde sa valeur propre, quand bien même l'individu se serait fait remarquer d'autre part par des bizarreries capables de le faire considérer comme malade. I^e fait de la récidive après sanction, et par conséquent de l'inefficacité de celle-ci, n'est pas non plus un argument valable pour établir l'irresponsabilité de l'inculpé. Il ne peut, au mieux, que faire considérer celui-ci comme l'un de ces déséquilibrés nuisibles dont la place n'est pas à l'asile, d'où ils s'éxadent, et qui, faute d'établissement spécial, doivent rester à la prison. I^'expertise psychiatrique militaire, qui a une tâche si difficile en ce qui concerne les délils contre la discipline, se déconsidérerait si elle se laissait aller à innocenler des fripouilles.

.rai fait une exception pour certains cas de j)orl illégal d'insignes et décorations. Deux éventualités bien diflerentes : dans l'une c'est un simple soldat qui a arboré un jour, notamment après une attaque, les galons de caporal, et qui se trouve poursuivi parce qu'il n'a aucun titre régulier à ce grade. Il s'agit en général d'un débile, qui peut être de bonne foi, et qui a pu retenir, d'un mot d'encouragement ou d'éloge d'un chef mort depuis, la conviction qu'il était régulièrement promu. Les Conseils de guerre sont souvent durs pour des cas de ce genre, s'attachant un peu trop à la lettre des règlements, et poursuivant de pauvres

QUELQUES TYPES i6i

diables pour escroquerie en raison de la différence entre la solde de soldat el celle de caporal qu'ils auront touchée pendant quelques jours.

L'autre cas est tout différent. Il s'agit de grands débiles délirants, ou de déments, paralytiques généraux surtout, qui, comme des malades d'asile, se décorent sans raison, mais aussi sans but et sans profit. Il y a loin d'eux aux délinquants de tout à l'heure, et il suffit d'un examen rapide pour se rendre compte de leur irresponsabilité.

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