IV. - QUELQUES TYPES
En outre des indications d'ordre général qui précèdent, il peut <^tre utile de souligner les caractéristiques fle certains de ces malades, étant donné surtout que ce petit livre s'adresse à des médecins dont l'expérience n'est pas spécialisée ; les psychiatres de profession voudront bien être indulgents pour cette schématisation excessive.
§ 1 . — Ceux qui réclament.
Ce n'est pas toujours comme accusés que les aliénés peuvent comparaître devant la justice militaire ; vis à- vis d'elle, ou de l'administration de l'armée, ils l'ont parfois figures d'accusateurs, ou de plaignants. Il s'agit alors de délire de persécution par interprétations délirantes, délire de revendication, fondé sur une erreur initiale, à l'occasion de laquelle la nature particulière du sujet a ordonné tout un délire.
Ces revendicateurs sont, rarement, des inventeurs, qui obsèdent l'autorité de pétitions et de démarches ; ce sont plutôt des sujets, officiers notamment, qui se croient victimes d'une injustice, ou de l'animosité d'un chef. Peu à peu leur réclamation monte de ton, elle arrive à oublier toute discipline, une sanction intervient. Elle surexcite alors les instincts revendicateurs, qui ne s'an-êteront plus. Puni, condamné, ou considéré comme malade, le sujet agit de même : lettres, démarches, réclamations, pétitions, en dernier lieu réactions dangereuses. Donc être prudent vis-à-vis des gens mis en observation à la suite de réclamations excessives. Ne pas hésiter à prendre à leur égard les mesures qui s'imposeraient, et ne pas s'en remettre de ce soia à
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un organisme suivant sur lequel on évacuerait le sujet, lorsqu'on a le pouvoir de trancher. Mais aussi ne rien dire devant lui qui puisse lui servii- pour fortifier son délire à rencontre de l'un de ceux qu'il considère comme ses persécuteurs.
Ces revendicateurs sont excessivement lucides. Leur raisonnement pèche par la base, mais, à part ce détail, il se tient merveilleusement. Si on ne remonte pas à l'origine, on peut se fcroire en présence d'une viclirae. Imprudence sans égale si on laisse voir celte impression. Car, plus tard, on sera obhgé de battre en retraite, et le persécuté en déduira que vous êtes, à votre tour, gagné par ses persécuteurs.
S 2. — Ceux qui s'accusent.
Un homme vient trouver l'un de ses chefs, et très naturellement, il lui dit : « Voilà, je suis parti avec X., il y a une heure ; nous en avions assez, nous voulions rentrer chez nous. Puis il n'a plus voulu, il y a eu des mots entre nous, et puis je l'ai tué. » Un autre racontera qu'étant en sentinelle il a vu venir un Boche, qu'ils ont causé, qu'il a donné des renseignements au Boche, et qu'il s'en repent.
Faites l'expérience. Sur des auditeurs non prévenus, et surtout sur ce milieu si éminemment suggestible qu'est le milieu militaire, où la franchise donne tant de poids à la parole, l'autoaccusation prend toujours ; suivant l'expérience ou la prudence de ceux qui reçoivent les confidences, elles prennent plus ou moins. Certains se disent : on va vérifier. Mais beaucoup accueillent sans un soupçon ces déclarations. Si l'homme présumé tué est vite retrouvé, l'auto-arcusateur sera pris pour un fumiste et traité en conséquence. Mais si la prétendue victime partait justement en permission? Ou si l'incident est survenu un lendemain de combat, où il y a eu des disparus ?
A Paris, les commissaires de police ont l'habitude. Quand un homme vient leur annoncer qu'il a coupé sa femme en morceaux, c'est à peu près comme s'il venait leur dire qu'il est Napoléon VI. On lui répond : « Très bien, prenez donc la peine de monter avec nous dans cette voiture » . Et l'on se dirige vers l'Infirmerie spéciale du Dépôt. Mais il faut avoir l'habitude. On l'a facilement, partout où l'on boit beaucoup. Car ces coupables qui s'accusent sont tout simplement des alcooliques. Quelques heures après leur aveu, ils ne s'en souviendront même pas.
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mais s'ils sont mal tombés, ils ne sont pas au bout de leurs désagréments.
Il y en a d'autres, dont les aveux sont difficiles aussi à apprécier à leur vraie valeur. Ce sont des mélancoliques, à la voie basse et à la raine défaite, qui ont bien l'air de grands coupables. S'ils s'accusent de niaiseries ou de délits trop invraisemblables, cela va bien, mais ils peuvent s'accuser d'intelligences avec l'ennemi, ils peuvent dire qu'ils sont causes de la mort de tels de leurs camarades, et surtout, ils restent dans le vague, ce qui est bien plus dangereux. L'alcoolique de tout à l'heure, jouet d'une hallucination, s'accuse avec précision ; il fournit sur son crime des détails troublanis, mais qui, vérification faite, servent précisément à en montrer l'inanité. Le mélancolique parle peu, et ne précise guère : il en sérail bien embarrassé. Son délire est une impression générale d'anxiélé et de remords. Ce n'est que secondairement qu'il l'altribue à une faute dont il se serait rendu coupable. On le presse de questions, il ne sait plus, il gémit, il a l'air de regretter tout à la fois son crime et ses aveux, il joue bien mieux son rôle de criminel.