SOLUTIONS MILITAIRES
Les malades atteints de troubles mentaux doivent être traités dans des formations spéciales, par un personnel aussi familiarisé que possible avec leur état. Après traitement ils peuvent être l'objet d'une série de mesures, soit provisoires, soit définitives.
Il faut distinguer : l'organisation des services, les entrées et les sorties.
I 1. — Organisation des services. — Discipline générale.
Les services sont en général aux armées des services de neuropsychiatrie, tandis que dans l'intérieur du territoire les centres sont divisés en centres de neurologie et centres de psychiatrie. Cette communauté d'origine et cette division ultérieure correspondent à une idée très juste, qui est la suivante : le triage et le classement des malades atteints de troubles mentaux doit se feire par une série d'étapes successives, qui ont pour résultat, à la fois d'amener chaque malade dans le service le mieux disposé pour le recevoir, et aussi de ne pas mettre d'une manière hâtive des malades aigus dans un milieu d'aliénés chroniques.
Tout au long de ce livre, on a vu fort peu d'aliénés, et beaucoup de gens atteints de troubles transitoires, ou au moins récents. Il ne faut pas, même s'ils présentent en apparence des troubles mentaux sérieux, qu'ils soient placés sans transition avec des aliénés, comme on a dû le faire trop souvent au début.
i68 TROUBLES MENTAUX DE GUERRE
Le service spécialisé, qu'il soit dans la zone de l'avant, dans la zone des étapes, ou dans celle de l'intérieur, reste un service de médecine. Il doit être installé et outillé comme tel.
En ce qui concerne les centres de la zone de l'avant, des considérations militaires autant que médicales doivent régler leur installation, et l'on ne saurait donner d'indications générales. Pour ceux de la zone des étapes, qui doivent être aménagés pour recevoir des malades en assez grand nombre, et les traiter pendant plusieurs semaines, il faut prévoir un nombre de lits — évidemment variable avec la zone à desservir, mais suffisant. Il faut pouvoir isoler un certain nombre de sujets dans des chambres, à un ou deux lits. Ces chambres n'ont pas besoin d'être des cellules de force, mais il faut un personnel nombreux pour les surveiller et assurer le service. Dans un centre de zone d'étapes, où les soins doivent être assidus pour une partie des hospitalisés, et oii il y a un mouvement important d'entrées et de sorties, il faut compter, pour être dans des conditions normales de service, un infirmier par quatre malades et un médecin par cent malades. Les secrétaires — un pour cent malades, seraient en plus.
II faut avoir des baignoires et une adduction d'eau froide et chaude bien aménagée. Il est nécessaire d'avoir des salles de repos, différentes des dortoirs, et un espace, de préférence planté d'arbres, pour le repos au grand air ou la promenade des hommes. On ne doit pas sortir du service.
Les centres de l'intérieur sont placés en général dans les villes de Faculté de médecine, qui sont en même temps chef-lieux de régions de corps d'armée, et qui sont pourvues de ressources médicales diverses. Chacun a été installé suivant les nécessités et les possibilités. On a dû se plier aux circonstances et aux constructions existantes plus que dans la zone des armées, où il est plus facile d'élever et de déplacer, suivant les besoins, des constructions temporaires. L'organisation du centre de Lyon, dont une pratique de deux ans et demi nous a montré avantages et inconvénients, est la suivante :
lo Un service central, comprenant en ce moment 150 lits, placé dans un grand hôpital complémentaire, où se trouvent également des services de chirurgie et de médecine, ce qui offre des ressources au point de vue du diagnostic et du traitement, et en même temps évite aux malades l'ennui d'être placés dans une formation uniquement consacrée aux mentaux. Ce service
central reçoit tous les malades à leur entrée, les trie, en conserve une minorité en traitement et évacue les autres. Il se compose d'un certain nombre de chambres à 4 lits, dispositif assez commode pour les mentaux, surtout lorsqu'on ne dispose pas d'un personnel suffisant — de ciiarabres plus grandes, de réfectoires, pouvant servir aussi de chambres de repos, et de salles de bains. Les malades, qui ne peuvent sortir de l'hôpital que très exceptionnellement, ont une vaste cour. Le service est au rez-de-chaussée et au premier. Les fenêtres ont été munies de grillages et l'escalier d'une installation de fortune destinée à rendre plus difficiles les suicides par précipitation.
2° Diverses annexes, qui comprennent : un hôpital auxiliaire installé dans un couvent, pourvu de nombreuses chambres, et qui sert au traitement des cas légers, des psychonévroses, et à l'hospitalisation des officiers peu atteints ; différentes formations destinées à recevoir des malades n'ayant pas besoin de traitements minutieux, mais ne pouvant quitter le centre, notamment parce qu'ils sont en instance de réforme n° 1 : des formations situées à la campagne, pour le traitement sous surveillance médicale de certains déprimés, de blessés du crâne et de commotionnés ; enfin des lits d'asile pour les hommes à interner. Cette dernière partie du service se compose de la Clinique psychiatrique de la Faculté, soit 200 lits, et de deux autres pavillons, le tout à l'Asile départemental dullhône, à Bion. Au total, le centre de Lyon dispose de 1.020 lits, dont 560 d'aliénés internés. Inutile d'ajouter que si ses disponibilités sont faibles, notamment en lits d'internement à l'asile, c'est qu'il hospitalise à la fois les rapatriés d'Allemagne et les prisonniers aliénés des armées ennemies qui attendent à Lyon leur rapatriement.
Pour que le service puisse remplir effectivement son rôle, il est nécessaire que chaque partie soit pourvue d'un matériel suffisant, d'une installation de bains — et aussi que le personnel ne soit pas trop restreint.
Cette question àw personnel esi une grosse question. J'estime qu'elle doit être résolue de la manière suivante : avoir dans les différentes parties du centre des infirmiers militaires, de deux catégories : eu petit nombre des înfirraiers instruits, choisis si possible parmi ceux auxquels leur profession donne une certaine habitude psychologique (professeurs, ecclésiastiques), puis un nombre variable de surveillants et de manœuvres. On ne demandera à ces surveillants que de l'obéissance aux consignes.
Quant aux manœuvres, ils pourront être tout juste bons à encadrer les malades valides que l'on fera travailler. La partie importante de l'observation des malades repose sur les infirmiers de la première catégorie. Ce sont eux qui devront se rendre compte des idées de suicide, que les mélancoliques dissimulent si souvent. L'un d'eux surveillera la fouille des malades à l'entrée dans le service, fera mettre de côté les couteaux et toutes les armes. Ces infirmiers auront à surprendre les exagérateurs ou simulateurs, à observer de près les crises convulsives. L'un aura la responsabilité et la direction du service des bains. Il faut que l'infirmier-raajor soit pris parmi eux, et qu'il jouisse d'un ascendant suffisant sur son personnel et sur les malades.
Mais le personnel masculin n'est pas suffisant. Même lorsqu'il s'y adjoint des éléments volontaires, dont la valeur est souvent très grande, son action ne peut suffire aux détails. En ce qui concerne les malades en traitement notamment, les malades couchés, il est indispensable d'avoir des infirmières. Les confus, les commotionnés, les blessés du crâne sont très sensibles aux petits soins. Rien n'est plus propre à les faire revenir à une vie normale et à dissiper l'élément émotionnel que des soins féminins donnés sans sensiblerie, mais sans négligence. Les femmes sont aussi toutes désignées pour établir les communications entre les malades et leurs familles, pour rédiger les premières lettres, donner des nouvelles, faire comprendre à la femme, qui a peur des troubles mentaux, de quoi il s'agit, lui faire accepter son mari eu convalescence, lui apprendre à veiller sur sa sobriété, etc.
Détails oiseux et précautions inutiles, dira-t-on. Certes non. Les malades que nous recevons, et dont on ne saurait assez dire que la majorité sont des victimes de la guerre au même titre que les blessés ordinaires, sont en outre dans un état temporaire de « minorité » morale et presque légale. Le devoir absolu de l'administration militaire, représentée ici par le chef de service, est de leur assurer la sécurité et la direction. 11 n'y a pas de psychothérapie individuelle possible pour un chiffre pareil de sujets, et il vaut mieux, pour que l'autorité du médecin ne fléchisse pas, que ce soit certains, ou certaines de ses auxiliaires, à qui incombe cette psychothérapie. Tous ceux qui ont quelque habitude de ces malades se rendent compte de l'induence considérable, en mal comme en bien, que peut prendre sur eux le personnel subalterne. Mais la tâche de celui-ci est si rude, si difficile, si rebutante à certains moments, si absorbante, qu'il faut faire une large
place à l'élément volontaire bien recruté. Quand il aura vu ce dont il s'agit, et que sa vocation se sera affirmée, il rendra des services inestimables.
Il y a des confus — quelle que soit l'origine de la confusion, qui ont besoin d'être rééduqués comme des enfants. Il faut pour cela une patience de femme. Je dois à mes infirmières, infirmières volontaires ou infirmières professionnelles de l'Asile deBron, d'avoir vu mes malades matériellement bien soignés, avec ces attentions et cette propreté de détails que l'on n'obtiendra jamais d'un personnel masculin. Je leur dois aussi et surtout une aide morale considérable auprès des malades et enfin la rééducation absolue d'un certain nombre d'entre eux.
Les moyens de traitement sont ceux auxquels nous avons fait rapidement allusion pour chacun des cas curables : le bain joue un rôle nécessaire chez beaucoup, l'alitement dans les meilleures conditions possibles de calme est également indispensable ; la partie médicamenteuse se réduit à peu de chose.
J'ai dit que la discipline devait être très stricte. Il ne s'agit pas seulement de contenir des agitables. Une partie de la population du service est une foule un peu moutonnière, et qui suit volontiers les exemples Un mauvais sujet, un indiscipliné, y fait un mal extrême, si l'on n'y prend pas garde. K son instigation les tentatives d'évasion se multiplient, ou bien des ruses compliquées arrivent à faire pénétrer du vin, moyennant d'universelles complicités.
Il ne faut pas que les malades du service de triage sortent en ville. On serait exposé à des mécomptes, le diagnostic de certains troubles mentaux pouvant, et même devant, être hésitant pendant quelques jours. Ceux qui seront assez bien passeront dès que ce sera possible dans la partie du service (à Lyon dans un hôpital auxiliaire) où ils pourront sortir, mais c'est une mesure qu'il ne faut, ni trop étendre, ni appliquer à certains malades d'un service, les autres restant enfermés. Dans l'intérêt de la discipline, la règle doit être générale. En d'autres termes le service de triage doit être considéré comme un service de « suspects d'aliénation ». C'est au chef de service et à son entourage à trouver les détails et les formes qui puissent faire accepter cette disposition par les malades consi.'ients et calmes. C'est le seul moyen d'avoir une certaine sécurité.
La corres/>OHf/a«ce des malades doit, en principe, être lue. Un y trouvera souvent des indications utiles, soit sur les dispositions
de leur famille, soit surlout sur leur propre état d'esprit. Il est entendu que l'on n'appliquera pas cette règle dès qu'il n'y aura plus nécessité. Elle sera indispensable pour les rfétenMs préventionnaires.
Les visites ne doivent pas être aussi libres que dans un service ordinaire ; elles doivent être strictement limitées comme choix des visiteurs, comme fréquence et comme durée.
Les livres et les jeux sont à peu près inutiles au centre de triage, nous les retrouverons à propos des annexes.
§ 2. — Entrées. Consultation externe.
Aucune remarque à faire sur les entrées qui se font par la voie normale des évacuations. A tous les degrés, qu'il s'agisse de services de l'avant ou de l'intérieur, elles sont commandées par les circonstances de guerre, auxquelles les services doivent se plier. 11 sera cependant prudent de se réserver toujours une ou deu?: salles pour y placer les entrants. Diverses raisons évidentes font qu'il vaut mieux ne pas troubler les sujets en traitement en intercalant au milieu d'eux, au hasard des places vides, des hommes arrivant du front. Le bon ordre, la propreté aussi, gagneront à ce que ceux-ci subissent une préparation préalable.
Le plus grand nombre de nos entrants de l'intérieur provient de la co7isultation externe du service. C'est là un organisme indispensable et dont le fonclionnement a été aussi utile pour le centre que précieux comme exemple. Bien organisée, dans des conditions de discrétion suffisantes, une consultation de ce genre serait précieuse dans la clientèle civile des hôpitaux. Elle nous a évité un encombrement, inévitable sans ce fdtre dans une ville oîi se trouve une agglomération de blessés et de malades en traitement, une grosse garnison de dépôts, et enfin une foule de travailleurs d'usine, militaires ou militarisés. Au raomenl des récupérations successives et des arrivées de classe, elle a permis aux médecins chefs de service des dépôts de soulager rapidement ceux-ci d'un certain nombre de débiles mentaux ou de nonvaleurs, elle les met journellement à l'abri des responsabilités qui résultent de la présence d'aliénés dangereux pour eux-mêmes ou pour leuj- entourage. A plusieurs l'eprises la consultation a évité le départ pour le front d'hommes qui y eussent été un embarras ou même un péril, comme des officiers paralytiques généraux qui pouvaient encore faire figuie dans la vie des dépôts,
mais eussent éprouvé, devant des responsabilités nouvelles, des défaillances peut-être lourdes de conséquence.
S5 3. — Sorties. Annexes. Occupations et travail.
Les malades entrés au service central en sortent, soit par l'une des solutions dont il sera question plus loin, soit par envoi sur les annexes. Pour celles consacrées aux malades internés, nous verrons ce qu'il y a lieu de faire. Mais les autres sont des annexes de traitement, et presque de convalescence. Le traitement doit y être à la fois médical et psychique. Et, comme il vaut mieux, à cet égard, donner aux malades l'impression d'un changement de vie, le fait que les annexes sont éloignées du centre, qui est à certains égards \m inconvénient, présente des avantages que l'on n'aurait pas si les sujets étaient restés dans une autre partie d'un même bâtiment.
Médicalement, ce sera la médication tonique générale : hydrothérapie, froide et chaude, régime alimentaire convenable, usage de l'arsenic, du phosphore, de la strychnine — repos et silence relatif.
Psycliiquement, ce sera, suivant les cas, la reprise progressive de l'activité. Mais on tftchera surtout, dès que ce sera possible, d'éviter le désœuvrement. Il y a quelques difficultés à cet égard, et il faut saisir le moment où le sujet a besoin qu'on lui apprenne de nouveau l'effort, et où il est capable de le supporter. Quelle que soit la nature du trouble mental, toutes les fois qu'il ne s'agit pas d'un épisode tout à fait transitoire, et qu'il y a eu véritablement maladie cérébrale, la remise en activité du cerveau est lente et pénible.
On n'abusera pas de la lecture. Même chez ceux qui ne peuvent s'en passer dans la vie courante, elle est une fatigue, autant par l'effort visuel de fixation qu'au point de vue de l'attention générale. On ne laissera pas non plus les malades jouer trop longtemps àdes/ewa; nécessitant, soit un exercice physique exagéré, soit des combinaisons et un effort intellectuel. On partira aussi de ce principe que plus un cerveau a été perfectionné, soit par son développement au cours des générations précédentes, soit par les acquisitions individuelles, plus aussi il est fragile. Les commotionnés intellectuels de profession sont parmi les plus durablement touchés. Il n'est pas rare de voir un officier, commotionné ou trépané, dont le moral est excellent, et qui a la plus
grande liâle de repartir, vous dire ; « Sur le terrain, je m'en tirerai toujours, mais surtout que l'on ne me donne pas un emploi de liureau, je ne peux ni lire ni écrire sans que ma tête éclate ■>.
Il y a des malades que l'on utilisera avec succès à des besognes intérieures de la formation où ils se trouvent. On prendra garde de ne pas exagérer, et de ne pas faire trop travailler courbés ces cérébraux à circulation paresseuse, qui font facilement de la congestion encéphalique. Quelquefois le travail de petits objets, c«mme en font les blessés, leur rendra plus de services.
Le vrai travail, lorsqu'il est possible, est le travail agricole. Mais il faut encore là de grandes précautions. Il est conlre-indiqué chez les trépanés dont la cicatrice est douloureuse, surtout chez ceux qui font facilement des bouffées de congestion cérébrale. La même raison ne permet pas de l'appliquer indistinctement à tous les commotionnés, mais beaucoup cependant en sont justiciables. Récemment le professeur Bergonié rappelait l'es avantages physiologiques du travail delà terre ; on n'oubliera pas ses utiles suggestions.
Par la nature, la forme, l'amplitude et le rythme des mouvements, il constitue un agent puissant d'activité circulatoire. Si l'homme le supporte sans essoufflement, et l'on peut à cet égard graduer l'effort, s'il peut garder pendant un temps suffisant l'attitude penchée en avant, s'il n'a pas une susceptibilité trop exagérée au soleil, les résultats seront excellents. Pour le soleil, du reste, on prendra des précautions. Il ne s'agit pas de constituer des équipes agricoles comparables à celles de permissionnaires valides. On se servira surtout, au début, des heures extrêmes de la journée, pendant lesquelles le risque d'insolation est nul.
Le travail agricole réussit bien chez les commotionnés à crises, quoique d'une manière moins nette qu'à l'égard de l'élément confusion mentale. Mais chez ceux qui ont des crises convulsives d'intensité moyenne ou faible, on peut le tenter, avec prudence toutefois, en raison du danger que présentent les instruments aratoires.
On surveillera ces travaux, par l'intermédiaire d'un personnel de confiance qui ne tolérera pas qu'ils servent d'occasion à boire. On n'y enverra jamais de déséquilibrés impulsifs, d'épileptiques vrais, ou de commotionnés à grandes crises violentes.
LES RENVOIS AU CORPS lyS