LES ÉTATS NEURASTHÉNIQUES
cales discutaient sur la nature de la neurasthénie, beaucoup de bons esprits soutenaient son origine uniquement psychique et émotive. Aujourd'liui, ils doivent mieux se rendre compte que l'émotion fait de la dépression anxieuse plus encore que de la neurasthénie.
Les neurasthéniques de guerre ne sont-ils donc nullement prédisposés au point de vue nerveux? — Si, et l'un des meilleurs arguments que l'on peut donner à ce sujet est que presque tous sont des gradés, beaucoup même des officiers. La neurasthénie est donc souvent la maladie d'un système nerveux relativement cultivé, et en même temps de gens qui ont des responsabilités. Mais le physique y a sa part. On s'en rend compte facilement. Il y a en effet, eu schématisant un peu, deux types principaux de neurasthéniques. L'un correspond à des hommes encore jeunes et qui n'ont jamais été physiquement robustes. Energiques, au moins par à-coups, ils ont tenu Iontemps, puis sont tombés à plat, souvent à l'occasion d'un incident digestif qui a compromis leur récupération quotidienne d'énergie. Par exemple, un beau jour, une intoxication alimentaire insignifiante leur a donné une poussée d'entérite. Ils ne s'en remettent pas. Souvent, il y a chez eux une tare organique latente : une ancienne tuberculose mal éteinte, ou bien une insuffisance surrénale, ou bien un fonctionnement médiocre du foie. Ce sont, en règle générale, des hypotendus et des hyposphyxiques, suivant les données de Martinet.
L'autre type, que Maurice de Fleury surtout a contribué à faire connaître, est celui de l'arthritique uricémique, hypertendu, facilement congestif. C'est un intoxiqué permanent. Il est relativement rare au front, en raison des circonstances et de la vie au grand air. Il encombre les bureaux de l'intérieur. Parfois le trouble nutritif est délicat à déceler, quoique important, comme chez un malade de H. Dufour et Lévy qui avait 2 gr. 43 d'urée par litre de sérum.
Mais il y a encore d'autres neurasthéniques, pour lesquels il semble bien que la IVagilité nerveuse soit le facteur essentiel, tels certains paysans, d'assez bonne allure physique, évidemment habitués à des travaux rudes et continus, et qui, au bout d'un certain temps de guerre, ne valent plus rien, se plaignent de fatigue extrême, et paraissent vraiment incapables de résistance. Ce sont en général des anxieux méconnus, chez lesquels un état émotif plus ou moins conscient exerce une action d'inhi-
bilion sur l'activité générale, en provoquant des idées erronées de maladie et des préoccupations liypocliondriaques.
Un groupe plus important est celui des neurasthénies /ra^matiques. On aurait pu craindre qu'il lût singulièrement plus nombreux qu'il n'a été. Il s'est réduit, en réalité, à peu de chose. Parmi les blessés qui conservent des symptômes neurasthéniques, plusieurs cas sont à distinguer :
a) Il s'agit d'une lésion cérébrale traiimatique. Les phénomènes neurasthéniques sont alors liés à des signes organiques ou cl des manifestations hystériques. Nous retrouverons plus loin cette question.
b) Il s'agit d'une blessure n'intéressant pas le système nerveux directement, mais ayant alTecté gravement Y état général.
c) Il n'y a pas de blessin'e apparente, mais les phénomènes sont consécutifs à une explosion d'obus ou de raine. C'est le syndrome commotionnel, dont il sera question plus loin.
af) Il y a une blessure ou une contusion du système nerveux extra-cérébral. Ici deux hypothèses : il peut s'agir de phénomènes purement psychiques, analogues à l'hystéro-traumalisme — ou bien au contraire l'action vulnérante a laissé des séquelles organiques. Certaines localisations de blessures sont intéressantes à cet égard. J'ai observé notamment un bomme, traversé de part en part dans la région abdominale par une balle qui n'avait pas atteint la colonne, mais lésé vraisemblablement le sympathique et peut-être une surrénale. Il en avait conservé un état neurasthénique très marqué avec hypotension artérielle.
De même un officier, deux hommes également, blessés par balle dans la région de la base du crâne, sans lésions graves, mais avec contusion vraisemblable de la colonne cervicale. Ils avaient une sensation particulière de faiblesse, avec vertiges et insécurité de l'équilibre, tout à fait caractéristique, sans aucun signe de localisation organique.
Bien entendu je laisse de côté tout ce qui, dans un état neurasthénique, dépendd'une exagération plus ou moins consciente. Les rapports entre la pathologie des accidents du travail et celle des blessures de guei're seront étudiés au chapitre médico-légal.
Il y a donc, soit par surmenage exceptionnel, soit parles circonstances dont l'énumératiou précède, des états neurasthéniques simples, avec un minimum de participation mentale. Leur évolution dépend beaucoup des circonstances, et du traitement. Quelques-uns sont traînants. Il n'est pas toujours aisé de les
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reconnaître, surtout dans ce groupe des uricémiques hypertendres, dont la neurasthénie se manifeste surtout par des phénomènes amnésiques et par de la difficulté au travail mental. Quand il s'agit d'officiers, notamment, entre 40 et 50 ans, la torpeur intellectuelle, liée à l'artériosclérose commençante, fait souvent craindre la paralysie générale.
C'est un diagnostic plein de difficultés, où les plus expérimentés peuvent se tromper, et qui, parfois, ne se juge bien qu'avec le temps. Il est d'autant plus difficile qu'au fond ce diagnostic n'est peut-être dans certains cas qu'un pronostic. Il ne me parait pas démontré qu'entre l'état « neurasthénique » d'un homme de 45 ans, syphilitique depuis 15 ans, hypertendu, et qui guérit par le repos et un traitement hygiénique — et le début d'une paralysie générale à marche lente, il y ait une différence essentielle. La paralysie générale est un état de faillite de la nutrition cérébrale — il nest pas impossible qu'avant ce stade définitif il y en ait un autre, durant lequel les accidents sont encore curables.
En tous cas, ce n'est pas le traitement spécifique qu'il faut d'abord mettre en œuvre. Comme on le verra plus loin, il est dangereux pour les cerveaux à congestion facile. On évacuera ces neurasthéniques suspects de paralysie générale, on les mettra en repos, on les désintoxiquera.
Quant aux neurasthéniques par surmenage, fatigue physique, mauvaise assimilation, entérite, etc., ce sont des malades de médecine, à soigner comme tels, le plus souvent dans la zone même des armées. Dans le traitement, on comprendra, autant que possible, la mise en état de la dentition, facteur capital en l'espèce.