CHAPITRE VII INTERPRÉTATION PITHIATIQUE
Il reste à faire l'essai de l'explication pithiatique, c'est-à-dire à voir dans quelle mesure les accidents en question sont curables par persuasion et explicables par les autosuggestions et suggestions des sujets.
Disons donc tout de suite, sans empiéter sur la thérapeutique dont je parlerai dans un autre chapitre et à seule fin de faciliter notre analyse, que la plupart des accidents que je viens d'énumérer peuvent être guéris, ou tout au moins très améliorés, par la persuasion, et surtout par des traitements et impressionnants et légèrement coercitifs dont le traitement électrique est le type.
Mes procédés de persuasion ont varié suivant les individus. Aux malades désireux de guérir j'affirmais la guérison certaine et prochaine s'ils voulaient bien faire un effort intense pour parler, pour entendre, pour se redresser, pour cesser de trembler; à ceux qui restaient inertes et passifs devant leurs accidents, je faisais entrevoir la nécessité d'un traitement long et pénible s'ils ne guérissaient pas ; avec tous,
' INTERPRÉTATION PITHIATIQUE j'appuyais mes raisonnements d'un traitement électrique, consistant dans des décharges d'électricité statique. Ce traitement, qui s'accompagne d'une certaine mise en scène, avait par lui-même une valeur suggestive, mais il contribuait de plus, par l'excitation des décharges, à provoquer l'effort que je demandais.
C'est avec les muets que les succès ont toujours été les plus rapides et les plus complets. Presque tous ont parlé dès la première séance, après des excitations très peu douloureuses dont la durée ne dépassait pas deux minutes ; certains ont parlé quelques heures plus tard, sans qu'il ait été utile de les soumettre à de nouvelles excitations ; quatre ont parlé le second jour, après la deuxième séance ; deux nous ont fait attendre cinq jours et huit jours leur guérison ; il n'y pas eu d'insuccès.
En général, les malades qui étaient plus spécialement aphones poussaient un cri de douleur et de surprise : « ah! » sous l'influence des premières décharges, et ce cri leur révélait à eux-mêmes la possibilité où ils étaient encore de faire fonctionner leur larynx. Une fois ce premier cri poussé, il n'y avait qu'à continuer les excitations, en les appuyant de fortes objurgations, pour faire émettre par le malade toutes les voyelles. « Tu viens de dire : ah ! Dis : E, tu le peux ; allons, dépêche-toi ; tu ne fais pas ce que tu peux. Dis : « I ; N... de D... ! etc.. > Le malade disait I, puis E, puis O, puis U ; on recommençait avec les consonnes, et, les premières consonnes une fois prononcées, on proposait une phrase : « Je vais mieux : il fait beau ; je ne suis plus muet, etc.. > La phrase dite, on déclarait : «Tu vois bien que tu peux parler », et le muet parlait en effet. A l'hôpital Gama
de Toul, la phrase proposée était : « Je veux un verre de bordeaux. » Et le muet avait un double intérêt à la dire, car on ne lui refusait pas, après sa guérison, le verre en question.
Les malades, beaucoup plus rares, qui prétendaient avoir une paralysie de la langue et ouvraient la bouche sans faire aucun effort d'articulation ni de phonation, articulaient dès les premières décharges et retrouvaient la phonation sans paraître la chercher, comme si toute leur attention avait été portée sur la paralysie de la langue et non sur l'inertie de leur larynx. La plupart des muets démutisés parlaient bien dès la première heure ; les autres parlaient à voix basse, ou bien ils bégayaient pendant quelques jours ; mais, d'une façon générale, la guérison marchait assez vite pour que des conversations pussent souvent s'établir de lit à lit entre muets, dès le premier jour de la démutisation. Quand un muet guéri était porté par son tempérament à raconter sa cure et à glorifier le médecin qui l'avait traité, nous mettions cet enthousiaste à côté des muets qui devaient être soumis au traitement électrique, et il nous préparait les voies. Un Bordelais expansif nous a rendu ainsi des services éininents.
Un grand nombre de sourds ont été améliorés ou juéris de même par des exhortations énergiques appuyas d'«xcitations électriques. J'en ai compté toutau plus une dizaine sur lesquels le traitement est resté complètement inefficace ; mais il faut dire que les sourds présentant des traumatismes graves et manifestes de l'oreille ont été souvent dirigés sur d'autres services que les services de psychiatrie.
Nous opérions avec les sourds comme avec les
INTERPRÉTATION PITHIATIQVE muets, avec la différence que toutes les procédés de persuasion préalable devaient s'exercer par des phrases manuscrites. Puis c'étaient les décharges électriques avec les ordres verbalement donnés : « Dis : ah ; dis : E ; dis : O ; dis : I ; dis : U », et des objurgations violentes, qui, a la longue, semblaient devenues rituelles. C'était enfin un ordre à exécuter : « Descends du tabouret; remets ton képi », avec la conclusion nécessaire : « Tu vois bien que tu entends. » Quand les malades étaient sourds- muets, on leur rendait en même temps la parole et l'ouïe.
Avec la plupart des aveugles, nous n'avons pas obtenu de guérison véritable par ce traitement ni par aucun autre ; la cécité s'est atténuée d'elle-même et a disparu peu à peu, mais nous ne sommes pour rien dans cette disparition; c'est tout au plus si deux commotionnés qui n'avaient qu'une cécité très incomplète de l'œil gauche ont déchiffré péniblement de cet œil, après électrisation, un texte qu'ils avaient commencé par ne pouvoir lire.
Pour les autres accidents, ce même traitement a réussi plus ou moins vite et plus ou moins bien.
Quelques bégaiements, qui reposaient sur un fond d'émotivité manifeste, sont restés rebelles aux suggestions. C'est le cas de Noir, un émotif qui a bégayé depuis son enfance jusqu'à l'âge de huit ans, et qui voyait son infirmité s'atténuer, lorsqu'une émotion provoquée par un incendie, à l'âge de neuf ans, l'a rendu bègue de nouveau pour une quinzaine d'années ; il allait mieux, lorsqu'une explosion d'obus l'a enseveli, et le voilà, avec son émotivité profondément troublée, qui bégaie sans doute pour longtemps, sans qu'aucune contre-suggestion puisse l'améliorer. D'autres, qui hésitaient à parler après avoir s= X5J . =3=
été muets, et qui bégayaient surtout parce qu'ils n'étaient pas sûrs d'avoir reconquis la fonction de la parole, ont été au contraire assez vite guéris ou améliorés.
J'en dirai tout autant des tremblements d'origine organique que j'ai déjà signalés. Il va de soi que la persuasion est sans résultat sur ceux-là. Elle ne réussit guère mieux avec les tremblements émotifs qui sont presque toujours généralisés. Mon confrère, le docteur Delmas, a très justement remarqué que les tremblements émotifs et généralisés s'accompagnent souvent d'une certaine exagération qui tient à l'impression produite sur le sujet par son propre tremblement et à la conviction où il est qu'il ne peut s'empêcher de trembler ; il se prête ainsi à son tremblement au lieu de le repousser et la persuasion peut le débarrasser de cette « floraison pithiatique », mais en laissant un résidu.
On ne réussit complètement que sur les sujets qui tremblent parce qu'ils sont persuadés qu'ils ne pourraient faire autrement, et ces tremblements sortis souvent, par autosuggestion, de tremblements émotionnels mais sans émotivité persistante, sont en général des tremblements partiels.
La paralysie ou la parésie n'ont pas résisté plus que le mutisme, bien que les malades aient rarement guéri avec la même instantanéité que la plupart des muets.
L'hémiplégique Buffet, dont j'ai conté l'histoire, a guéri en cinq minutes et ^dans une seule séance. Il est arrivé sur un brancard dans la salle de consultation, complètement immobilisé par la paralysie de son côté gauche. Après quelques excitations électriques un peu douloureuses et l'assurance qu'elles >
INTERPRÉTATION PITHIATIQUE guérissaient toujours, Buffet a commencé à remuer la jambe et le bras ; puis il a fait péniblement le tour de la salle, et enfin, après quelques excitations de plus, il a pu, en s'appuyant à peine sur une canne, regagner à pied la voiture qui l'avait amené. A l'hôpital Gama, quand il est rentré, les blessés qui l'avaient yu partir sur son brancard lui ont fait une ovation bruyante où l'ironie se mêlait manifestement à la sympathie.
Nous avons traité de même, par l'électricité et par nos encouragements, tous les courbe-troncs, et nous n'en avons pas guéri un seul tant que nous n'avons usé que des excitations statiques, insuffisamment intenses. Du jour où nous avons disposé de courants ftradiques, tous nos courbe-troncs ont guéri et se sont redressés après sept ou huit séances tout au plus. Nous en avons guéri de la sorte avec le docteur Galtier, pour lesquels on avait essayé, depuis dix et quatorze mois, les traitements les plus divers, y compris les corsets plâtrés. Après plusieurs séances, ils ont pu reprendre leur service, complètement droits. Sous l'influence de l'excitation ils se redressaient, et chaque jour avce moins de peine. J'ajoute qu'ils nous ont toujours remerciés après guérison.
Avec les anesthésies tactiles et douloureuses, le traitement par la persuasion et par l'électricité statique a donné quelques guérisons, quelques améliorations et, parfois aussi, n'a rien donné du tout.
Deux malades, atteints d'anesthésie tactile et douloureuse étendue à toute la surface du corps, ont été guéris en trois séances par notre traitement électrique.
Eyric, qui accusait une disparition de la sensibilité douloureuse sur le côté droit du corps, ne confon-
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE dait plus, de ce côté, les contacts et les piqûres après la troisième séance d'électrisation ; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il fût revenu à l'état normal.
Dillo, qui avait perdu la sensibilité du bras droit pour le contact et la douleur, l'a retrouvée tout entière après la première séance.
Saclof s'améliore sous l'influence du même- traitement, en deux séances ; mais il reste cependant moins sensible à la douleur^ducôté gauche que du côté droit.
Favre est de même très amélioré pour son insensibilité droite au contact et à la douleur ; mais avec d'autres malades, notamment avec Boullet, je n'obtins aucun résultat appréciable.
De même, avec les zones d'anesthésie en îlots ou en segments, j'ai obtenu, par le traitement habituel, des guérisons, des améliorations et aussi des résultats très incomplets.
En même temps que ces accidents moteurs et sensitifs j'ai vu disparaître, sous l'influence du même traitement, bien des accidents mentaux, l'amnésie globale, certaines amnésies électives et même l'obtusion intellectuelle. Les confus ainsi guéris étaient tous à plusieurs semaines de leur accident primitif. L'un d'eux, Godard, dont j'ai déjà parlé et dout l'amnésie s'étendait sur tout le passé, a brusquement retrouvé une partie de ses souvenirs après une séance d'électricité statique dont nous lui avions vanté à l'avance l'efficacité ; un autre, Wel, qui faisait depuis un mois et demi une confusion mentale, caractérisée par de l'obtusion et de l'amnésie rétrograde, a été brusquement tiré, par des décharges électriques, de la passivité où il s'attardait, et, depuis lors, il s'est remis à comprendre et à se souvenir ; mais le plus curieux a