‹ Troubles mentaux et troubles nerveux de guerreChapitre 12 sur 18 · INTERPRÉTATION P1TU1AT1QUE · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION P1TU1AT1QUE

été Antonin, qui est arrivé à l'hôpital de Wadelincourt, près de Verdun, le 9 juin 191 5, dans un état de confusion très grande, à la suite d'un éclatement d'obus qui s'était produit à côté de lui au cours d'une grande canonnade. Il parlait peu, ne savait pas où il était, d'où il venait, ce qu'il avait fait récemment ou avant la guerre, et l'obtusion intellectuelle était aussi profonde que l'amnésie. La nuit, il rêvait de batailles etd'Allemands ; quelquefois il s'asseyaitsur son liten criant : « Attention les gars, gare aux obus !.... » Très suggestible dans son délire, il voyait des soldats allemands en plein jour dans les coins obscurs de la pièce, dès que je lui disais : « Regarde les Boches, ils sont là. » Puis, quand le délire est tombé, Antonin a cessé de parler, et, pendant quelques jours, il allait devant lui, tantôt riant niaisement d'un air béat, tantôt soupesant tous les objets qu'il rencontrait et les remettant à leur place, sans donner aucun signe d'intelligence ni de réflexion et sans que son attitude ou ses gestes pussent permettre de croire qu'il comprenait les questions les plus simples.

Il paraissait tellement égaré et tellement obtus que j'avais ajourné sa rééducation à une date où il pourrait déjà comprendre ce qu'on attendait de lui. C'est le docteur Milian qui l'a démutisé, le 11 juillet 191 5, suivant notre méthode habituelle, et il a eu l'heureuse surprise de voir le malade non seulement parler mais comprendre, évoquer facilement un grand nombre de souvenirs anciens, raconter une partie de la bataille d'où il venait, et ne garder, en fait d'amnésie, qu'une lacune correspondante à son délire onirique. Il a dit toute sa vie passée avec précision, s'est intéressé aux événements actuels de la guerre, a écrit à sa famille une carte bien tournée, et fait, de tête, quelques pro-

blêmes. Il n'avait aucun accident d'ordre sensitif ou moteur et sa santé mentale s'est si bien maintenue, qu'il a pu, quelques jours plus tard, partir en congé de convalescence.

Le docteur Colin, de Villejuif, me racontait qu'il a guéri de même par une séance d'électricité et surtout par la perspective d'une «econde séance, un officier qui présentait de la cécité pour les notes de musique, et j'ai vu moi-même la cécité musicale d'un malade s'améliorer brusquement à la suite d'une séance d'électricité où je l'avais menacé de décharges plus fortes pour le lendemain, si < le premier traitement ne suffisait pas ». De même Merul et Guibal, qui prétendaient ne pouvoir lire les mots imprimés et ne pas en comprendre le son, ont retrouvé la compréhension visuelle et verbale après deux séances. La guérison a été tout aussi rapide pour Jrois commotionnés qui prétendaient avoir perdu « la mémoire de la parole ». J'ajoute avec regret que le traitement n'a pas été essayé avec Marot, Delnod, Haudry et Morel parce que je ne croyais pas encore à son efficacité sur les aphasies sensorielles de ce genre ; toutefois, après les résultats que je viens de dire, les probabilités sont pour qu'avec ces derniers malades, comme avec les autres, il eût réussi.

J'ai dit plus haut (page 117) que je prendrais le terme de persuasion au sens large. On voit maintenant ce que j'entendais par là.

En fait, il est assez difficile, avec nos malades, de réussir par les procédés ordinaires de persuasion, bien qu'on puisse les employer quelquefois avec succès.

D'une façon générale, on risque de rater les sujets vis-à-vis desquels on ne dispose comme moyen d'action que de la parole, c'est-à-dire du raisonnement, = 158 =

Interprétation pithiatiqvë

des conseils, des exhortations, des ordres, des promesses ou même des menaces, et un malade raté est toujours plus difficile à guérir parce que l'échec de la thérapeutique le fortifie dans la conviction qu'il est gravement atteint ou incurable.

On réussit, au contraire, plusfacilement,si on ajoute à la parole des excitations électriques et l'on peut distinguer, je crois, dans cette thérapeutique trois mécanismes d'action un peu différents et plus ou mpins associés.

i° On impressionne le malade par l'éclat des étincelles, par le bruit des décharges, par la vibration sonore des bobines, par l'étalage des appareils, par les résultats thérapeutiques qu'on lui annonce et dont la douleur physique, toujours très supportable, qu'il éprouve, apparaît comme la condition préalable et le gage, etc., etc.

2° On provoque, par l'excitation électrique, sous forme de mouvement ou de cri, une réaction automatique dans la fonction que le malade croyait perdue ; on lui démontre alors, par cette réaction même, que la fonction n'est pas perdue et qu'il n'a qu'à faire un effort de volonté pour la retrouver. Il fait cet effort et il la retrouve.

3° On ajoute à l'efficacité des exhortations et des ordres en les appuyant par des excitations électriques qui agissent alors comme des stimulants énergiques et continus de l'effort qu'on veut obtenir. Le malade atteint ainsi le but devant lequel il se dérobait ou saute l'obstacle qu'il jugeait infranchissable.

Sans doute tous ces mécanismes sont des mécanismes de thérapeutique mentale qui aboutissent à provoquer l'effort volontaire, mais, en dépit de cette F= »59 -=

TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE ressemblance avec les procédés ordinaires de persuasion, ils s'en distinguent facilement.

Le premier d'entre eux, qui a pour objet d'impressionner favorablement le malade, est une sorte de suggestion.

Le second commence par provoquer une réaction motrice par une excitation physique et ne devient persuasif qu'après que cette réaction a eu lieu.

Le troisième se rapproche, à certains égards, de la coercition.

Ce sont là des distinctions qu'il ne faut pas perdre de vue, quand on garde les termes de persuasion ou de pithiatisme, comme je l'ai fait ici.

Mais si la guérison par persuasion démontre qu'un accident nerveux est de nature hétéro-suggestive ou autosuggestive au moment où on le guérit, elle ne démontre pas qu'il l'ait été dès l'origine.

Laignel-Lavastine a observé des paraplégies «'accompagnant parfois de réactions albumineuses du liquide céphalo-rachidien, guérissaat sans laisser de trace, ou se transformant en paraplégies par autosuggestion à la suite de la constatation que le sujet avait faite de son impuissance motrice passagère.

Tous les médecins de centres neurologiques ont eu des occasions de faire des constatations de ce genre, et, puisqu'il peut y avoir des paralysies à lésions transitoires et légères qui ne se traduisent pas par des signes cliniques, il n'est pas douteux que nombre de paralysies gui guérissent par persuasion ont pu commencer par être organiques.

INTERPRÉTATION PITHIATIQUE Les deux commotionnés paraplégiques que nous a adressés le docteur Devaux et qui ont présenté, pendant vingt-quatre heures, des signes de lésions organiques, n'avaient qu'à rester paraplégiques après la guérison de leurs lésions pour faire une paraplégie curable par persuasion. J'ai d'ailleurs amélioré et ensuite guéri, par quelques exhortations, le sujet que j'avais observé à D... et qui gardait un peu de parésie de la jambe droite après la disparition de ses lésions organiques.

Certains tremblements pithiatiques ont, nous l'avons vu, une origine analogue, le sujet ayant d'abord tremblé pour des raisons organiques ou émotives et ayant continué à trembler alors que toute cause émotive ou organique avait depuis longtemps disparu. Lerot, qui avait un tremblement continu de la jambe droite, dit « qu'il tremblait bien plus autrefois, peu de temps après sa commotion, surtout quand on l'interrogeait ; ça c'est porté dans sa jambe droite sans qu'il sache comment ». Nous le guérissons en une séance.

Bien des anesthésies sensorielles ou sensitives relèvent sans doute souvent de la même cause et notamment certaines anesthésies auditives qui commencent par être rebelles à toute cure par la persuasion et qui cèdent un beau jour à une cure de ce genre. Lannois et Chavannes de Lyon (1) ont été frappés du nombre de surdités par éclatement d'obus qui, après avoir été profondes et graves pendant quelques semaines, guérissaient ensuite d'elles-mêmes; mais si le sujet est suggestible, il peut garder, à la

(i) Rapport du professeur Lannois et du docteur Chavannes. Centre d'oto-rhino-laryngologie de Lyon (30 juin 1915). 5= 161 =

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TROVBLESiMENTAVX ET NERVEUX DE GUERRE suite de sa surdité réelle, une surdité par autosuggestion dont il guérira plus ou moins vite et souvent tout d'un coup, sous l'influence d'un traitement qui n'aura pas d'autre objet que de l'impressionner en sollicitant ses efforts.

On pourrait citer bien d'autres exemples de ce genre de transformation de l'accident organique ou de l'accident émotionnel en accident d'autosuggestion ; le malade y hérite de lui-même, suivant l'expression de Lasègue, et il réalise d'autant mieux un trouble paralytique ou anesthésique qu'il n'a qu'à le continuer.

Dans bien des cas aussi, les accidents que nous guérissons par la persuasion ont été dès, le premier instant, des accidents d'autosuggestion, en ce sens que le malade les a eus d'emblée comme tels, non pas en héritant d'un trouble organique mais en prenant pour point de départ de ses autosuggestions la difficulté légère et réelle qu'il a rencontrée dans l'exercice de telle ou telle fonction.

Je demande aux muets guéris pourquoi ils ne parlaient pas. Ils donnent de leur mutisme des raisons très différentes, mais ils invoquent presque toujours, pour l'expliquer, une cause à la (ois insuffisante et réelle.

Un certain nombre parlent d'une constriction de la région œsophago-pharyngo-laryngée, quelquefois si forte qu'elle leur paraît gêner considérablement la déglutition. Cette constriction qui peut disparaître après avoir suggestionné le sujet mais qui peut aussi persister, suivant les cas, quelques heures ou quelques

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