INTERPRÉTATIONS P1TH1AT1QVËS
jours après la démutisation avec des variations d'intensité, est enrapport manifeste avec l'émotion initiale et, comme elle gêne plus ou moins les mouvements du larynx, les sujets s'imaginent que la phonation est devenue impossible et ils font, par autosuggestion, de la paralysie des cordes vocales.
D'autres invoquent une gêne respiratoire, une oppression qu'on peut constater de visu, car ils ont des inspirations très superficielles et qui vont de trente à trente-cinq par minute. « Pourquoi ne parlais-tu pas f » leur dis-je, et ils répondent : « J'avais le souffle coupé.» Quelques-unsemploient une formule plus laconique : « manque d'air ». Il n'y a aucun doute d'ailleurs qu'une accélération respiratoire pareille puisse gêner la phonation et la parole, car ces deux fonctions sont directement liées avec la respiration.
D'autres ont, nous l'avons vu, de la laryngite, et ils peuvent éprouver, à parler, une légère douleur qui suffit à les suggestionner et à leur faire croire que la phonation et la parole sont impossibles pour eux.
D'autres enfin, qui n'ont ni laryngite, ni oppression, ni constriction du larynx, ne parlent pas parce qu'ils n'entendent pas et qu'ils croient être devenus sourds-muets. C'est du moins ainsi que cinq sourdsmuets m'ont expliqué leur mutisme après guérison.
L'étiologie que nous proposons est d'ailleurs acceptée depuis longtemps comme la plus vraisemblable. Pierre Janet a signalé ce fait très intéressant que le mutisme fonctionnel, tel que nous l'avons décrit, survient souvent après des maladies de la gorge ou delà poitrine (i), et Luc, le laryngologiste
(i) Lts Névrosts, p. 69. Paris, 1909.
bien connu, a observé plusieurs cas où les sujets ont fait de l'aphonie fonctionnelle à la suite d'une lésion de ces régions (1). De plus, il est évident, d'après le simple examen clinique, que le sujet rumine son trouble, le transforme et le réalise d'après les données de son imagination. S'il fait du mutisme plutôt que de l'aphonie ou de l'aphonie plutôt que du mutisme, c'est pour les raisons matérielles que j'ai dites et aussi en vertu de l'idée préconçue qu'il a de la fonction de la parole et des organes de cette fonction ; quand il est aphone, il se déclare incapable de chuchoter, bien que la vibration des cordes vocales n'entre pour rien dans le chuchotement ; quand il est muet, il dit ne pouvoir crier, bien que le mutisme n'ait jamais empêché personne de pousser un cri; quand il montre sa langue inerte, il ne paraît pas se douter que les lèvres et les joues participent à l'articulation des mots ; tout met en relief chez le muet, comme chez l'aphone, le rôle de l'autosuggestion.
Il y a ainsi chez tous, ou chez presque tous, une petite gêne, une « épine », plus ou moins bien localisée, à laquelle l'autosuggestion accroche un trouble plus étendu et plus achevé et qui n'e»t au fond qu'un trouble mental.
Parmi les sourds, presque tous avaient, nous l'avons vu, des lésions plus ou moins graves de l'ouïe, otites scléreuses anciennes, otites suppurées, bouchons de cérumen, perforation du tympan, commotions labyrinthiques ; mais ces lésions, de l'avis même des médecins auristes, étaient hors de proportion avec la surdité unilatérale ou bilatérale que nos sourds accusaient.
(1) La Neuropathologie du langage, p. aïo sqq. =s 164 =
INTERPRÉTATION P1TH1ATIQVE
On voit par là ce qui avait dû se passer au moment où ils avaient commencé à se retrouver, après leur commotion.
Tous, ou presque tous, avaient éprouvé, à entendre, une difficulté dont la cause organique nous est connue et — que cette cause fût récente comme une commotion du labyrinthe ou ancienne comme une otite scléreuse — ils s'étaient laissé suggestionner par leur épine ; ils n'avaient pas donné l'effort d'attention et de volonté qui leur aurait prouvé qu'ils entendaient encore. Depuis lors, ils étaient persuadés qu'ils n'entendaient plus et se conduisaient en conséquence. On pouvait leur crier à tue-tête dans l'oreille ou leur parler à voix basse, ils faisaient toujours signe qu'ils n'avaient pas entendu.
A la vérité, quelques-uns réalisent un trouble plus pur de surdité par autosuggestion ; j'en ai vu trois qui n'entendaient pas les paroles qu'on leur adressait et qui obéissaient aux ordres qu'on leur donnait sur un ton impératif : « Lève-toi ; assieds-toi ; tire la langue. » Dès qu'on reprenait l'interrogatoire sur le ton de conversation : « Quel âge as-tu ? Te rappellestu où tu étais quand l'obus a éclaté ? Quel est ton régiment ? », ils recommençaient à ne pas entendre et ils paraissaient sincères. En fait, tous les trois reculaient devant l'effort d'attention qu'on leur demandait en causant avec eux, et la difficulté de cet effort leur faisait croire qu'ils étaient sourds. C'était donc, encore et toujours, la même cause qui provoquait chez eux, comme chez les muets, une autosuggestion négative.
Leur interrogatoire, après guérison, ne laissait d'ailleurs aucun doute sur la nature autosuggestive de leur maladie, car la persuasion qui les rendait = 165=,
capables d'efforts ne supprimait pas l'épine, et, quand ils pouvaient s'analyser, ils faisaient très bien le départ entre l'épine et les effets de la cure. L'un d'eux, Galois, me disait : « Je me croyais sourd parce que cela sifflait autour de moi et qu'il y avait toujours des sifflements entre mes oreilles et ceux qui me parlaient. Depuis que j'ai été électrisé, je n'ai pas cessé d'entendre les sifflements mais je fais effort pour les ira' verser quand je vous écoute. » Un autre, un sousofficier, à qui j'exprimais ma surprise agréable de le voir entendre après une courte séance d'électricité, m'a répondu : « Je me rends compte que c'était de l'imagination et de la paresse, car vous ne m'avei pas guéri et je reste avec l'oreille dure. » Qu'avais-je donc obtenu avec ces sourds dont je ne guérissais ni les perforations tympaniques, ni les commotions labyrinthiques, ni les otites? — Uniquement qu'ils reprissent confiance dans leur effort pour entendre et pour écouter, et qu'ils fissent cet effort.
Cette explication s'applique sans difficulté aux deux aveugles que nous avons améliorés par suggestion et qui ont lu après électrisation, malgré la commotion rétinienne et le nuage qu'ils gardaient devant les yeux.
Dans la plupart des cas de paralysies, il n'est pas plus difficile que dans les cas précédents de trouver l'épine qui sert de point de départ aux autosuggestions. Sans aucun doute, il peut arriver que le paralytique soit suggestionné par une simple idée et c'est apparemment le cas du malade de Jolly qui a fait une paraplégie brachiale double à la suite d'une explosion de grenade, après avoir fait dix ans auparavant une paralysie radiale gauche ; c'est [.'eut-être ainsi que s'explique le cas très analogue de Lévy Va- = 166 =
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lensi ; mais il n'est pas impossible que, dans les deux cas, les malades aient conservé une certaine gêne dans leur bras autrefois malade, et que cette gêne les ait suggestionnés autant que leurs souvenirs.
Pour trois parésies crurales j'ai trouvé des épines vraisemblables. C'était, pour un malade, une chute sur les genoux, dont il gardait la trace, et qui avait laissé, dans la région, une douleur persistante. Pour deux autres, des contusions variées des cuisses, de la peau des jambes, du bassin suffisaient pour expliquer l'autosuggestion.
Pour trois cas d'astasie-abasie sur quatre que j'ai observés, j'ai pu établir que les troubles de la marche et de la station debout avaient été provoqués par une commotion légère du labyrinthe ; les sujets, frappés et émus de leur vertige labyrinthique.en avaient tiré par autosuggestion de l'astasie-abasic qu'ils avaient gardée même après la disparition de leur vertige. Pour le quatrième, j'incrimine plutôt l'incertitude et l'hésitation de la démarche, qui s'était produite au cours d'une période confusionnelle et que le malade avait exagérée en la prolongeant ; mais ce n'est là qu'une hypothèse.
Enfin, chez deux des hémiplégiques qu'il m'a été donné de traiter et de guérir, j'ai pu expliquer la localisation de l'hémiplégie sur le côté gauche du corps par des raisons psychologiques ou organiques probables. Le premier, Favre, avait été projeté par l'explosion contre le mur d'épaulement de la tranchée, et il avait, en même temps qu'une parésie des membres supérieurs et inférieurs, une anesthésie et une analgésie qui occupaient toute la moitié gauche du corps.
Le second, Buffet, m'a raconté qu'il avait été blessé,
étant tout jeune, d'un coup de faux au pied gauche, et il gardait en effet de cet accident une déformation du pied ; il avait eu également quelques accidents mal définis du côté du poumon gauche et il m'a déclaré n'être pas surpris de voir son hémiplégie siéger à gauche, « car sa mère lui avait toujours dit que c'était son côté faible ». En le palpant dans son lit, j'ai de plus constaté à la hanche gauche une contusion récente et légèrement douloureuse qui remontait à l'explosion et dont il n'avait pas parlé. C'était plus de raisons qu'il n'en fallait pour expliquer la localisation de l'hémiplégie. J'avoue cependant, malgré cette surabondance déraisons dont aucune d'ailleurs n'est décisive, et bien que l'examen du liquide céphalo-rachidien ait été négatif, qu'on peut toujours penser à des lésions légères et passagères qui auraient déjà disparu quand j'ai vu le malade et à des troubles organiques également légers qui l'auraient suggestionné avant de disparaître. Le cas de Bufikt est un de ceux où les explications organiques ne sauraient être complètement écartées. Le troisième malade, le moins convaincu des trois, n'avait pas d'épine apparente et je n'ai pu découvrir pour quelles raisons il avait « choisi » son côté gauche.
Les courbe-troncs, quand ils ont guéri, ont guéri de la même manière et nous ont donné, sur l'origine de leur» accidents, des renseignements précieux.
Sur les neuf que j'ai suivis de près, presque tous ont raconté la même histoire ; ils avaient été pris dans une explosion d'obus qui les avait roulés, renversés, ensevelis, et, au cours de cette explosion, ils avaient reçu sur le dos, soit des rondins s'ils se trouvaient dans des blockhaus, soit des sacs de terre s'ils se trouvaient dans les tranchées, soit du sable et des = 168 =
INTERPRÉTATION PITHIATIQUE pierres s'ils se trouvaient en rase campagne. Après avoir repris connaissance, Us s'étaient trouvés dans l'impossibilité de se redresser. J'ai constaté en effet, pendant les premiers jours, qu'ils avaient presque tous des contusions sur un ou plusieurs points de la colonne vertébrale.
L'un m'a dit avoir senti quelque chose qui se rompait dans son dos, au moment où il ramassait, sous les obus, le corps d'un camarade qu'il croyait seulement blessé ; en arrivant au poste de secours il s'était aperçu qu'il avait apporté un cadavre, d'où une émotion violente au cours de laquelle il n'avait cependant pas perdu connaissance. Quelques heures plus tard, il avait commencé à se courber. Un autre avait voulu soulever le sac de terre qu'une explosion d'obus avait renversé sur un camarade, et, comme le précédent, il avait < senti quelque chose qui se rompait dans son dos > avant d'être lui-même enseveli par une deuxième explosion.
Il est vraisemblable que, chez ces deux derniers malades, l'effort avait déterminé la rupture de quelques fibres dans les muscles lombaires, et qu'ils se tenaient courbés pour éviter une contraction douloureuse et difficile de ces muscles.
Pour tous, il semble bien, comme l'a dit Jean Sicard, que l'attitude adoptée est, à l'origine, une attitude de défense contre la douleur ; ils éprouvent, de par leurs contusions, une peine réelle à redresser leur colonne vertébrale et ils se tiennent courbés pour ne pas souffrir.
Mais toute douleur a disparu depuis longtemps qu'ils se tiennent toujours courbés et paraissent souffrir quand on les redresse de force. Pour comprendre cette persistance de l'attitude, je me la suis
imposée toute une matinée en écrivant sur une table un peu basse et en m'astreignant à ne pas faire un mouvement de redressement pendant trois heures. Quand j'ai -voulu me redresser, j'ai éprouvé dans la région lombaire, et vraisemblablement dans les muscles lombaires, une douleur très réelle. Ces muscles, qui avaient subi pendant trois heures une élongation. assez forte et s'étaient anémiés dans cette élongation, ne pouvaient accomplir tout d'un coup l'effort considérable que je leur demandais pour relever le tronc, d'autant plus que les muscles antagonistes, qui étaient restés longtemps en état de contraction légère et tonique sans se fatiguer ni s'épuiser, devaient offrir une résistance particulièrement forte. Je pense que l'attitude des courbe-troncs, ou plutôt la persistance de cette attitude, peut s'expliquer ainsi. C'est dans la douleur qu'ils éprouvent à se relever qu'ils trouvent les éléments de leur autosuggestion ; ils croient d'autant plus volontiers à l'impossibilité de l'effort qu'ils le sentent pénible (i).
(i) Il est à remarquer que les accidents de ce genre, qui ont apparu chez nous dès le début des hostilités, n'ont été signalés par les Allemands que vers le milieu de 1915. Le docteur Gaup qui en décrit sept cas (UngewGhnlichi Formen der Hystirii ici SolJaten. Sitqung des medi^in-naturwissenschaftl. Vereins Tiibingcn vom 33, VI, 1915), note la forte inclinaison en avant de la tête et du thorax incliné presqu'à angle droit sur les jambes, d'où la nécessité, pour le malade, de s'appuyer sur des cannes pendant la marche. Le type, qui rappelait la plicature sénile des vertèbres ou la forme de l'ankylose vertébrale dite de Striimpell-Marie, était dû à des causes très diverses. Deux fois, il y avait eu des modifications organiques de la colonne vertébrale par coup sec, une fois blessure par coup de fusil dans la région de la croupe, une fois frayeur, dans une position accroupie, à la suite d'une explosion de grenade dans le voisinage.
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Babinski tient a priori toutes les hémi-anesthésies pour le résultat d'une suggestion et il les considère comme l'œuvre du médecin. Il se peut qu'il ait raison et je ne crois guère, dans l'espèce, à l'autosuggestion du malade, si manifeste dans les cas de surdité, de cécité, de mutisme, de paralysie. Le commotionné qui se retrouve, après une période plus ou moins longue d'obnubilation, n'a pas besoin d'exercer sa sensibilité générale, comme ses sens spéciaux ou ses muscles et ses facultés intellectuelles, pour entrer en communication avec le monde extérieur ou avec les hommes ; il n'a donc pas à s'exagérer ni même à constater des différences de sensibilité entre les deux côtés de son corps. C'est le médecin qui l'aide le plus souvent à se suggestionner, même quand il conduit bien l'interrogatoire et l'examen. Il y a parfois, en effet, des raisons pour que le sujet croie sentir moins bien d'un côté que de l'autre, et ces raisons, nous l'aidons à les découvrir en attirant son attention sur sa sensibilité générale. Tantôt il a été contusionné et meurtri sur un côté et croit moins sentir les contacts et les piqûres parce que notre examen lui rappelle sa contusion ; tantôt il se croit paralysé et se sent anesthésique du côté qui lui paraît mort. C'est ce qui est arrivé à Buffet, mais seulement pendant quelques heures, parce qu'on a cessé d'attirer son attention sur sa sensibilité dès qu'on a vu qu'il se suggestionnait.
Le plus souvent, l'examen médical amène le malade à comparer la sensibilité des deux côtés de son corps, et, comme ces deux sensibilités sont rarement
égales, il n'a qu'à exagérer par suggestion une différence naturelle pour faire de l'hémi-anesthésie.
Les sujets sont d'autant plus préparés à des résultats de ce genre qu'ils éprouvent plus de peine qu'auparavant à faire des efforts de perception ; la moindre difficulté les suggestionne quand on les aide à la découvrir ; ils font alors de l'hémianesthésie comme d'autres font de la surdité unilatérale à propos de lésions anciennes qui ne les gênaient pas avant leur commotion.
Je n'ai pas d'opinion sur l'origine de l'anesthésie générale que j'ai constatée plusieurs fois, sinon que cette anesthésie avait pu sortir sans transition et par autosuggestion de la difficulté de perception et de localisation que les malades avaient éprouvée dans la période confusionnelle qui avait précédé ; à ce compte, ils se sont bornés encore à hériter d'euxmêmes par autosuggestion et j'ai pu les aider à se suggestionner, en recherchant leur anesthésie.
Quant aux anesthésies en îlot ou aux anesthésies segmentaires, on peut leur attribuer a priori une origine autosuggestive de par le fait qu'elles ne correspondent à aucune distribution anatomique des nerfs, et l'interrogatoire du malade permet souvent de découvrir les raisons accidentelles (contusion, paralysie pithiatique, blessure légère) qui ont localisé l'anesthésie sur telle ou telle partie du corps.
Restent les accidents mentaux comme l'obtusion, l'amnésie globale, les amnésies électives, les aphasies sensorielles et motrices, dont le caractère auto» = i 7 a =
INTERPRÉTATION PÏTHIAT1QUE
suggestif a été établi par la guérison et dans l'origine desquelles il est facile de faire la part de la cause organique, de l'épine, et de l'autosuggestion.
L'obtusion mentale de Wel et d'Antonin a commencé par être réelle avant de donner naissance à une obtusion imaginaire ; les deux malades, persuadés que leurs efforts de compréhension n'aboutissaient plus, avaient cessé d'en faire et gardaient l'attitude mentale de l'obtusion après avoir constaté l'obtusion elle-même. Wel, prié de dire ce qu'il avait éprouvé au moment de sa guérison, écrivait le surlendemain : < Je croyais ne plus rien comprendre ; j'étais hébété et je ne cherchais pas. C'est l'électricité qui m'a réveillé. Alors tout est revenu dès que j'ai essayé. » Oui, réveillé, c'est bien le mot, réveillé d'une espèce de sommeil mental, fait de paresse, d'indifférence, de passivité, et entretenu par la conviction que l'effort intellectuel était impossible ou inefficace.
De même Planel et Godard, comme Antonin et Wel, avaient traversé une période confusionnelle où tout effort d'évocation était très difficile, et cette difficulté générale avait laissé après elle, par autosuggestion, une amnésie globale, faite de la croyance que tous les souvenirs avaient disparu et qu'il était inutile de chercher à les évoquer.
En vérité, il y avait des degrés dans la conviction de ces amnésiques et des différences dans leur attitude. La conviction d'Antonin n'était pas réfléchie, et son attitude était toute passive. Il était amnésique parce qu'il ne savait pas qu'il ne l'était plus. Au contraire, Planel avait réfléchi sur son amnésie; il savait bien — il le disait — que rien ne reviendrait plus, et ses réflexions ne l'empêchaient pas d'être sincère, puisqu'il a pleuré d'émotion en voyant qu'il pouvait
encore sculpter des fleurs. Godard avait non seulement pris conscience de son amnésie, mais il avait barré sa volonté de mémoire ; il avait étouffé la curiosité d'esprit qui aurait pu le porter à évoquer certains souvenirs, et devant deux petits tableaux, signés de lui, qui décoraient la salle à manger de sa famille, il lisait distraitement sa signature sans poser de question. Sans doute y a-t-il, dans les cas de ce genre, un état d'esprit très analogue aux longues bouderies des enfants et ces attitudes affectives deviennent permanentes sans que la volonté et l'intelligence aient besoin d'intervenir, une fois qu'un incident les a créées.
Les aphasies sensorielles et motrices et toutes les amnésies électives peuvent sortir de la confusion par la même voie. Morel écoute une phrase latine : il ne la comprend pas ; il en déduit qu'il a oublié le latin ; désormais il croit avoir oublié le latin, et il l'a oublié en effet si complètement, si admirablement, qu'il ne sait plus le sens du terme homo, alors qu'il le connaissait, comme tout le monde, avant d'avoir appris le latin ; c'est-à-dire qu'il sait encore assez de latin pour savoir qu'il ne doit pas comprendre les ternies de cette langue qu'un homme ignorant le latin comprendrait sans peine.
Haudry, qui a oublié, en fait, l'orthographe de quelques mots, est si convaincu qu'il a oublié l'orthographe tout entière qu'il s'inflige une orthographe prétendue phonétique parfois plus compliquée que la bonne.
Pour l'incompréhension visuelle des mots, il est manifeste que bien des malades y sont arrivés parune sorte de transposition, en reportant sur le dessin matériel et concret des mots la difficulté de compréhen-
INTERPRÉTATION P1THIAT1QUE
sion qu'ils avaient éprouvée tout d'abord à l'égard des phrases, et qui avait ses racines dans leur confusion mentale. Je demande à Guibal après guérison : « Voyons! rappelle-toi bien si quand tu regardais le mot guerre tu ne pouvais pas le lire, et le mot livre, et le mot verre», et il me répond : « La première fois que vous m'avez fait lire le journal, j'ai bien vu que je ne comprenais pas le sens, et c'est le lendemain que je n'ai plus reconnu les mots. » Rien de plus vrai. Il a lu d'abord, en les comprenant mal, des phrases entières; et la cécité visuelle des mots est sortie, par autosuggestion, de cet effort malheureux (i).
Chez un de nos sujets, le musicien Soldis, l'amnésie s'est présentée dans des conditions qui suffiraient pour faire penser à de l'autosuggestion, le malade ayant eu de la cécité musicale et ayant perdu les images auditives des sons, parce que c'est de ce côté que s'étaient portés ses premiers efforts d'évocation dès le début de sa convalescence. Sur ce point, "ses confidences ne laissaient pas de doutes. J'ajoute qu'avec des intentions excellentes, nous avons dû parfois créer des accidents par suggestion, les malades qui ont présenté les cécités et les surdités verbales les plus nettes, Haudry, Delnod et Marot, étant justement ceux qui ont été les plus éduqués en sor-
ti) Depuis que j'écrivais ceci, j'ai traité un jeune soldat qui, au sortir d'un accès de confusion mentale, a éprouvé une difficulté ré«lle à lire l'écriture manuscrite, même la sienne ; il commençait chaque foi» par faire de» erreur» ou des confusions do lettres, surtout à propos de» lettres rares comme le w, le z, le k ; puis il s'arrêtait en disant qu'il ne reconnaissait pas les mots. Ici la cécité verbale serait vraisemblablement sortie, si on avait in- Jisté, de la difficulté que le sujet éprouvait a reconnaître le lettres rare».
TROUBLES mentaux et nerveux de guerre
tant de leur période confusionnelle ; on a voulu hâter leur guérison en sollicitant leur activité intellectuelle, en les faisant lire et écrire, et j'estime que, dans leurs accidents aujourd'hui guéris, l'heterosuggestion involontaire a joué son rôle autant que l'autosuggestion. La difficulté consciente de l'effort a créé l'obstacle.
Il y a donc deux origines différentes pour les accidents d'autosuggestion que nous avons rencontrés; les uns sont les séquelles de troubles organiques ; les autres sont dus à l'interprétation des troubles organiques légers et encore présents ; mais, si on veut conserver cette distinction, il convient de ne pas la serrer de trop près. Le confus, qui fait de l'amnésie globale, hérite de son amnésie confusionnelle d'évocation en même temps qu'il s'exagère la difficulté de l'effort d'évocation : le courbe-tronc, qui ne se redresse pas, hérite, lui aussi, d'une attitude ancienne en même temps qu'il s'exagère la difficulté de l'effort qui lui permettrait de se redresser. Le sourd hérite de même de sa commotion labyrinthique à mesure qu'elle s'atténue, tout autant qu'il s'en exagère les conséquences actuelles. La plupart de nos malades héritent d'eux-mêmes, et tous, sans exception, créent leurs accidents parce qu'ils croient fermement à l'impossibilité de certains efforts.
C'est vrai non seulement des paralytiques, des muets, des amnésiques, des obtus, des paraplégiques, mais c'est également vrai des anesthésiques, des sourds et aussi des aveugles. Tous sont persuadés qu'une catégorie d'efforts, parfois très étendue et parfois très restreinte, leur est devenue impossible, et c'est, suivant les cas, l'amnésie globale ou l'anesthésie ou la paralysie d'un membre ou la cécité ver- — 176 =
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baie. Et, comme l'effort est toujours musculaire et moteur, qu'il s)agisse d'effort intellectuel, d'effort sensitif ou d'effort physique, c'est en définitive à des accidents d'autosuggestion ou de suggestion de la motricité volontaire que reviennent finalement tous les accidents dont nous parlons.
Mais d'où vient que tant de commotionnés sont capables de se suggestionner de la sorte ?
G. Dumas.