CONDITIONS ORGANIQUES ET MENTALES DE LA SUGGESTIBILITÉ DE NOS SUJETS
Pour répondre à cette question, tous les neurologistes diraient que l'émotion, et sans doute aussi la commotion, rendent les sujets suggestibles et diminuent leur pouvoir de critique et de contrôle. C'est l'opinion que Pierre Janet soutient depuis longtemps; c'était l'opinion de Déjerine, et c'est aussi l'opinion de Babinski et du regretté Dagnan qui écrivaient en 1912 (1) : « Il y a lieu de penser, a priori, que les ébranlements physiques, et surtout les secousses morales, peuvent amoindrir la personnalité, affaiblir le sens critique, augmenter la suggestibilité et jouer ainsi un rôle indirect dans le développement des troubles pithiatiques. »
Pour apporter un peu de clarté dans ce rôle de l'émotion, les deux auteurs ajoutent en note : «Cette augmentation de la suggestibilité, sous l'influence de l'émotion, est comparable à celle de la fatigue et de certaines intoxications. C'est ainsi que le haschisch, parmi de nombreux troubles psychologiques, semble
(1) Journal de psychologie, mars-avril igia, p. 118.
SUGGESTIBILITÊ DES SUJETS
déterminer de l'hypersuggestibilité à un degré plus ou moins élevé », et ils invoquent, sur ce point, l'autorité de Moreau de Tours.
Je n'ai aucune raison, bien au contraire, pour contester cette influence de l'émotion, mais, dans le cas des commotionnés qui se suggestionnent ou se laissent suggestionner, l'influence de l'émotion me parait être singulièrement et souvent favorisée par une autre influence.
Tout d'abord, je l'ai dit et je le répète, l'émotion initiale ne prépare réellement le terrain pour les accidents d'autosuggestion que si elle ne laisse pas après elle des troubles graves de l'émotivité. C'est un fait que la plupaTt des commotionnés présentent une vivacité particulière des réflexes cutanés, tendineux, vaso-moteurs et de l'émotivité réflexe, mais c'est un fait également que ceux d'entre eux qui font des paralysies, de la surdité hystérique et même des mutismes sont les moins atteints dans leur émotivité. Ainsi que l'a souvent remarqué Babinski, il n'ya pas d'accidents d'autosuggestion avec une émotivité profondément troublée, c'est-à-dire, dans le cas qui nous occupe, avec de l'angoisse, de la sueur profuse, de l'agitation mentale et physique. Les émotionnés et les commotionnés qui font des accidents d'autosuggestion ou de suggestion, ont besoin pour les réaliser, pour y croire et pour s'y tenir, d'un calme relatif de leur affectivité. Cette nécessité est si forte que les crises émotives qui se déclenchent parfois, a titre de séquelles, chez certains convalescents qui présentent des accidents pithiatiques suffisent pour faire oublier a ces sujets leurs autosuggestions et les guérir momentanément. D'autre part, ces mêmes commotionnés, qui s'autosuggestionnent, participent, presque tous, d'un état = 179 =
cérébral et mental qui nous est connu et qui n'est autre que la confusion mentale. Ce n'est pas la confusion avec délire onirique. Cette forme de la confusion mentale ne s'associe pas avec les accidents d'autosuggestion ; le malade y est trop incohérent, 1 trop agité, trop confus pour sentir un obstacle dans l'exercice de ses fonctions intellectuelles, sensitives ou motrices et pour interpréter cet obstacle et s'autosuggestionner.
Ce n'est pas non plus la confusion avec stupeur ou ou avec asthénie profonde, torpeur cérébrale, désorientation ; pas plus que le confus délirant, et pour des raisons analogues, le confus torpide ne fait d'autosuggestion. L'un et l'autre subissent passivement les lois de leur état mental et ils n'y ajoutent pas. C'est seulement lorsqu'ils sortent de leur délire ou de leur torpeur, lorsqu'ils sont capables de remarquer un trouble, de l'exagérer, de le fixer, que l'auto-suggestion est possible, et c'est pourquoi, chez les grands confus, les accidents d'autosuggestion sont toujours post-confusionnels, c'est-à-dire qu'ils se produisent au moment de la convalescence, une fois terminée la période de confusion aiguë.
Maisle plus souventla confusion sous-jacente auxaccidents pithiatiques est une confusion légère qui s'est manifestée mentalement par de la difficulté de compréhension et de la dysmnésie d'évocation ou de fixation. Cette confusion mentale peut être assez faible pour passerinaperçue ou pour n'être notée qu'à titre accessoire ; toutefois, quand on la cherche, onla trouve dans une proportion de cas si considérable qu'on peut la tenir pour à peu près constante. En ce qui me concerne, je n'ai trouvé parmi les commotionnés qui ont fait des accidents d'autosuggestion qu'un certain = 180 =
svggestiéilitê dès sujets
nombre de muets, quelques sourds, un hémiplégique et plusieurs troncs-courbés qui ne parussent pas avoir présenté des signes de confusion mentale. Je sais que le docteur Delmas a fait des constatations analogues au Val-de-Grâce, dans le service du docteur Briand, et qu'à de rares exceptions près, il a trouvé de la confusion derrière les accidents d'autosuggestion. On peut donc affirmer que, chez nos malades, la confusion s'intercale presque toujours entre la commotion et l'accident nerveux ou mental. Il n'est pas sans intérêt de faire cette constatation, quand onsaitque les manifestations les plus générales de la confusion mentale sont la difficulté de l'effort et la suggestibilité. Nous avons constaté les difficultés de l'effort dans les manifestations diverses de l'intelligence, de l'association des idées, de la mémoire d'évocation et de fixation ; elle n'est pas moins marquée dans la perception et dans la motricité volontaire où on l'a souvent signalée. « Le sujet, disait déjà Seglas en 1895, est dans l'incapacité de grouper ses sensations les unes avec les autres et de les assimiler à ce consensus d'éléments psychiques qui constitue la conscience personnelle. » Et plus loin : * Les mouvements volontaires sont lents à commencer et à s'accomplir; ils sont hésitants, indécis, n'arrivent pas à leur but et semblent coûter un effort pénible. Cela n'a rien de surprenant lorsqu'on réfléchit que tout mouvement volontaire exige la synthèse préalable d'une foule de représentations mentales et que c'est justement le pouvoir de synthèse qui est atteint chez les confus (1). »
D'autre part, nous avons déjà signalé chez ces
(1) In op. lauii., p. 159-
tROVBLESlMENTAÛX ET NERVEUX DE GUERRE
mêmes malades la suggestibilité, la « flexibilité cireuse », pourrait-on dire, qui tient à la paralysie des fonctions supérieures de contrôle, et qui leur fait accepter si facilement l'influence d'autrui, conserver longtemps les mêmes attitudes ou même répéter en écho les paroles et les gestes de ceux qui les entourent. Seglas avait déjà insisté sur cette plasticité qui contraste si étrangement avec l'opposition et la résistance systématique des mélancoliques (i)T
Pour que cette flexibilité cireuse engendre l'»uto-~ suggestion il suffit que la confusion s'atténue et qu'un co mmencement de réflexion ou toutau moins d'observation critique apparaisse. Et c'est pourquoi, lorsque le confus est en état de s'essayer à l'exercice de ses différentes fonctions, il risque de se laisser suggestionner par le premier obstacle qu'il rencontre et de faire, suivant les cas, des paralysies ou des anesthésies. C'est pour la même raison qu'il fait, à cette période, si peu de contractures et si peu d'hyperesthésies ; c'est vers le moindre effort que le porte son état confusionnel ; c'est la difficulté de l'effort qui engendre ses auto-suggestions
Nous avons déjà vu que les phénomènes confusionnels ne sont très vraisemblablement que la traduction mentale d'une intoxication des centres nerveux qui résulte de l'émotion et de la commotion. 11 y a donc à parler non seulement d'émotion et de confusion mais aussi d'intoxication, et il faut chercher dans l'intoxication des centres l'explication profonde de la difficulté de l'effort physique ou mental et de la flexibilité cireuse de nos malades. C'est avec beaucoup de raison que J. Babinski et J. Dagnan
(i) Ibid. i, p. a68.
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comparent l'influence de l'émotion sur la suggestibilité à celle de certains toxiques.
Il va de soi d'ailleurs que si le rôle de l'épine organique est considérable, celui de la confusion peut diminuer d'autant, et c'est pourquoi les courbetroncs qui adoptent, dès le début, l'attitude qui les défend le mieux contre une douleur intense, et qui éprouvent, à se redresser, une souffrance réelle, même quand la douleur initiale a disparu, n'ont pas toujours besoin d'avoir été confus pour croire à l'impossibilité de l'effort. Il en est vraisemblablement de même pour certains muets et pour certains sourds et, dans tous les domaines fonctionnels, il peut arriver qu'une « épine » soit assez forte pour devenir sans confusion sous-jacente, avec des prédispositions individuelles marquées, un centre d'autosuggestions ; cependant, je le répète, dans l'ordre des accidents primitifs et simples que j'étudie ici, chez des sujets qui n'ont pas été entraînés ni dressés à faire des accidents pithiatiques, les troubles pithiatiques sont h plupart du temps préparés par la confusion et l'intoxication.
Mais si la confusion et l'intoxication conditionnent de la sorte la plupart des accidents d'autosuggestion de nos commotionnés, il n'y a pas à établir de différence de nature entre les commotionnés pithiatiques et les commotionnés confus. On rencontre en effet, presque chez tous, à des degrés divers, et très souvent complet, le même ensemble de symptômes fondamentaux. Dans la vie végétative, ce sont des troubles de l'émotivité, plus rares il est vrai, et toujours moins marqués chez les pithiatiques, de la vivacité des réflexes tendineux, cutanés et secrétoires, du déséquilibre des nerfs vasomoteurs, de c= 18} =
l'accélération et du ralentissement du cœur, etc. Dans la vie mentale, c'est l'obtusion, l'amnésie d'évocation ou de fixation, la difficulté de l'effort, la flexibilité cireuse. La seule différence, c'est que les accidents d'autosuggestion exigent, pour les raisons que nous avons dites, que la confusion soit légère et les troubles de l'émotivité peu marqués.
Je ne voudrais pas quitter les accidents pithiatiques, que je viens d'étudier dans leur mécanisme et leurs causes, sans avoir fait deux remarques qui, à mon sens, les éclairent beaucoup et qui se dégagent toutes les deux des analyses précédentes.
La première, déjà indiquée en passant, c'est qu'à part de très rares exceptions, les accidents pithiatiques post-commotionnels, sont des accidents passifs ; ce i,ont des anesthésies, des astasies-abasies, des paralysies, des parésies.des mutismes, etc., etc. ; ce ne sont jamais des contractures et très rarement des hyperesi hésies. Les sujets qui tâtent leurs fonctions diverses en se reprenant et qui se laissent suggestionner par la difficulté de l'effort ne font guère et ne peuvent guère faire, dans ces conditions, que des accidents en moins. Presque tous les cas qui précèdent sont des illustrations de cette vérité.
La seconde remarque c'est que les sujets qui s'autosuggestionnent de la sorte sont non seulement sincères mais désintéressés. Les considérations de famille, d'intérêt, de sécurité personnelle n'interviennent pas chez nos pithiatiques au moment où nous les voyons. Leur conscience n'a pas de replis, leurs sentiments sont très simples comme leurs accidents et c'est pourquoi ils sont alors si faciles à guérir. Le médecin ne se heurte à aucun désir inavoué ou obscur ; il agit sur des malades dociles = 184 =
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dont, la docilité est pour la meilleure part dans le succès de la cure.
Nos malades sont donc passifs, sincères et ils sont aussi, de parleur état physique et mental, assez pauvres de sentiments; et d'idées. Comme tels ils sont très différents, des prolongateurs, des actifs, et des grands artistes, créateurs d'accidents bizarres ou compliqués qu'on peut rencontrer dans les centres de l'intérieur. Tandis que ces derniers malades toujours plus ou moins intéressés se rattachent aux simulateurs par des transitions insensibles, la question de la simulation ne se pose jamais pour les nôtres.
Il y a donc, à mon sens, deux catégories de pithiatiques et, en dépit du nom identiqu e qu'on leur donne, la psychologie de ces malades paraît assez différente. Je n'ai parlé ici que d'une seule catégorie, la plus simple, et j'ai à peine besoin de dire que je ne prétends aucunement étendre à la totalité des pithiatiques le résultat de mes observations.
On avait prétendu, un moment, dans les débuts de In campagne, que les hommes projetés à distance ou ensevelis par le vent de l'explosion d'un obus à proximité, ne faisaient jamais d'accidents confusionnels s'iis étaient blessés ; et on allait même jusqu'à invoquer, pour expliquer cette immunité, une dérivation salutaire exercée par l'hémorragie.
Les enquêtes que j'ai faites, soit seul, soit avec le docteur Delmas, n'ont pas confirmé les faits. = 185 =
J'ai demandé d'abord à un certain nombre de médecins régimentaires combien de sujets non blessés faisaient des accidents confusionnels parmi ceux qui sont projetés, ensevelis ou physiquement ébranlés par vent de l'éclatement. Tous m'ont dit que la plupart des non blessés restaient indemnes, même quand ils avaient perdu connaissance pendant quelques minutes, et qu'une proportion très faible (approximativement égale 10 o/o) présentait des accidents neuropsychiques pendant un temps variable. Beaucoup de ces malades pouvaient être gardés à l'ambulance et reprenaient leur place dans les rangs après deux ou trois jours de repos.
Puis, je me suis fait indiquer à l'hôpital Gama de Toul, un certain nombre de blessés ayant été atteints par des éclatements d'obus à proximité et ayant été ensevelis, projetés, renversés ou ébranlés par l'explosion. Le nombre des blessés ayant présenté des troubles confusionnels dans ces conditions était dé 8 1/2 0/0. Inutile d'ajouter que j'ai pris soin de distinguer entre la confusion mentale onirique postcommotionnelle et le délire infectieux.
D'autre part, dans l'enquête plus ample que j'ai faite avec Delmas dan» la Somme, nous avons encore trouvé cette même proportion de 8 0/0 pour les blessés par éclatement d'obus à proximité, qui ont fait des accidents confusionnels, oniriques ou simples.
Je ne veux pas abuser ici de pourcentages restreints ou approximatifs pour me livrer à des comparaisons de chiffres, mais il résulte de mes enquêtes qu'il y a des accidents confusionnels chez les blessés comme chez les non blessés quand les uns et les autres se sont trouvés dans le voisinage immédiat de l'explosion et il ne paraît pas, à première vue, que les proportions ss 186 =
SUGGESTIBILITÊ DES SUJETS
des sujets mentalement atteints, par rapport à ceux qui ne le sont pas, soient très différentes dans les deux cas. Les psychiatres et les neurologistes qui comptent les commotionnés non blessés par centaines dans les centres neuro-psychiatriques ne voient donc qu'une partie des commotionnés; les autres sont dans les services de chirurgie où les trieurs des hôpitaux d'évacuation les ont envoyés à cause de leur blessure et, la plupart du temps, leur commotion, qui a passé inaperçue, laisse après elle des séquelles qui sont également ignorées, ce qui ne va pasians des inconvénients très graves dont je parlerai plus loin.