CHAPITRE IX
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE
Dès les premiers mois de la guerre, la direction du service de santé avait senti la nécessité d'organiser, à l'intérieur du pays, des centres spécialisés correspondant aux affections et aux blessures spéciales dont les combattants peuvent être atteints. Il y eut ainsi, en exécution delà circulaire du 9 octobre 1914. un grand nombre de centres psychiatriques et neurologiques, régionaux ou parisiens, et ces centres furent dirigés par des psychiatres et des neurologisteséminents ; le centre psychiatrique de Bordeaux par le regretté Régis, le centre neurologique de Montpellier par le regretté Grasset, le centre psychiatrique de la même ville par Mairet,le centre neurologique deBourges parClaud», le centre neurologique de Marseille par Sicard, le centre psychiatrique de la Ville-Evrard par le regretté Gilbert Ballet, le centre psychiatrique du Val-de- Grâce par Marcel Briand, etc., etc. D'autre part, des services psychiatriques et neurologiques de Paris furent militarisés, ceux de Pierre Marie et du regretté J. Déjerine à la Salpétrière, celui de J. Babinski à la Pitié, celui de Collin à Villejuif, et c'est ainsi que s'établit
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE cette assistance psychiatrique des armées en campagne que Jacoby d'Orel avait demandée et obtenue en Russie dès 1904, et dont Régis n'avait jamais cessé de préconiser, chez nous, la préparation.
L'organisation régionale des centres avait, comme contre-partie, l'organisation, dans la zone des armées, d'une sorte de psychiatrie d'urgence qui devait s'inspirer de cet unique principe : guérir vite ou évacuer. Tout ce que pouvaient faire les aliénistes et les neurologistes du front, dans les conditions de travail défectueuses qui leur étaient imposées par les circonstances mêmes, c'était, pensait-on, de traiter les cas aigus et rapidement curables, de diriger sur les asiles les malades agités ou violents et sur les centres de l'arrière tous ceux qui avaient besoin d'un long traitement et d'une observation prolongée. En somme, les médecins de l'arrière traitaient, tandis que ceux de l'avant avaient pour fonction principale de trier et d'évacuer, et ne traitaient qu'accessoirement.
Cette psychiatrie de guerre avait pour elle la logique, ce qui était quelque chose, et l'approbation de Régis, ce qui était encore mieux. On ne dira jamais assez, d'ailleurs, les services rendus par les centres régionaux ainsi constitué».
Mais on crut s'apercevoir de bonne heure que les cures obtenues à l'avant, notamment chez certains commotionnés, étaientplusrapideset paraissaient plus complètes que les cures obtenues à l'arrière. « Chez quelques-uns de nos malades, écrivaient Gilbert Ballet et de Fursac, la guérison se fait attendre pendant de longs mois; chez plusieurs, obtenue plus ou moins vite, elle se montre précaire, les troubles psychiques ayant récidivé avant le retour des malades == 189 =
au dépôt ou peu après. Les psychiatres du front, au contraire, sont unanimes à déclarer qu'ils guérissent tous leurs commotionnés — ou peu s'en faut — rapi dément et en général définitivemeat. La thérapeutique du front se montre donc plus efficace que la thérapeutique de l'intérieur (i). »
Si les psychiatres du front ont parlé de guérisons rapides et définitives pour la généralité des commotionnés, ils te sont, comme nous le verrons, beaucoup avancés ; mais ils ont eu raison de parler de guérisons rapides pour les petits commotionnés et de guérisons immédiates pour les accidents divers que les commotionnés présentent : mutisme, surdité, paralysies, etc..
Chacun de nous apportait, en ce sens, des statistiques édifiantes dans les journaux médicaux ou dans les discussions de la Société de neurologie. Gilbert Ballet et Rogues de Fursac constataient ce succès et l'expliquaient par des raisons psychologiques vraisemblables. « En maintenant le malade sur le front, écrivaient-ils, on le laisse dans l'atmosphère du combattant, en contact avec les éléments qui donnent à cette atmosphère son caractère propre. En l'évacuant sur l'intérieur, on rompt le contact et on supprime l'adaptation. Quand, une fois rétabli, il reviendra aux tranchées, il devra se réadapter. On peut concevoir que cette réadaptation, pénible pour beaucoup, peut apparaître impossible notamment aux déséquilibrés de l'émotivité chez qui une imagination maladive retrace, sous une forme obsédante et en les amplifiant démesurément, les spectacles tragiques de
(l) Lej py«chosei commotionnelles. Paris médical, i« janrler
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE
la guerre, fait revivre les angoisses éprouvées et projette sur l'avenir les terreurs du passé. »
Il y a beaucoup de vrai dans cette explication mais elle s'applique particulièrement aux petits commotionnés. C'est pour eux surtout que s'impose le traitement sur place, car ils peuvent être guéris et réadaptés assez vite dans la zone des armées, tandis qu'envoyés à l'intérieur, ils risquent de s'y attarder en donnant à leurs pensées une orientation pacifique. Voilà plus de deux ans et demi que le docteur Crinon a signalé, dans plusieurs journaux médicaux, l'inconvénient grave qu'il peut y avoir, sous ce rapport, à diriger sur les hôpitaux de l'intérieur des blessés et des commotionnés peu atteints. Comme il l'a très bien vu, c'est pour des raisons analogues qu'on doit traiter et guérir dans la zone des armées les petits blessés et les petits commotionnés qu il appelle des « éclopés psychiques ».
Quelle que soit d'ailleurs l'explication proposée, les faits étaientsi patents que, dès le mois d'avril 1915. Gustave Roussy proposait de créer des centres neurologiques d'armée.
« Jecrois,écrivait-il,qu'ily auraitgrand intérêt à pouvoir examiner et traiter les malades présentant des troubles psychiques de guerre, beaucoup plus tôt qu'on ne le fait dans la zone du territoire. Il suffirait pour cela que, dans chaque armée, soient créés, au point de filtration des évacuations, des services confiés à des médecins spécialistes et qui formeraient en quelque sorte des « centres neurologiques d'armée >. On arrêterait ainsi un grand nombre d'évacuations inutiles ; on éviterait les longues pérégrinations des malades ou pseudo-malades nerveux, et on couperait
court à un mal qui, sans cela, menace de s'aggraver sérieusement (1). »
Je partageais depuis longtemps la façon de voir de Gustave Roussy, et, dès le 15 janvier 191 5, j'avais eu l'occasion d'exposer au professeur Lemoine, alors médecin inspecteur général de la N* armée, les raisons qui paraissaient justifier la création des centres psychiatriques et neurologiques de l'avant. C'est sur son initiative que furent organisés, dans le courantde février 1915, les centres de neuro-psychiatrie de la N e armée.
A la vérité, cette organisation fut d'autant plus facile à réaliser qu'elle était déjà réalisée en partie, car on avait pris l'habitude, depuis le début des hostilités, de concentrer dans lesplaces fortes de Verdun et de Toul qui possédaient des hôpitaux pourvus de cabanons, les nerveux et les mentaux provenant de la région, et ces malades étaient, suivant les cas, évacués dans les asiles ou traités sur place dans des services de médecine générale, que dirigeaient avec leur haute compétence, à Verdun, Milian, médecin des hôpitaux de Paris, à Toul, Pactet, médecin des asiles de la Seine.
Un service fut de plus créé à Commercy, sous la direction du docteur Salin, médecin des asiles ; ordre fut donné à tous les hôpitaux d'évacuation de diriger sur Toul, Verdun, et Commercy, leurs mentaux et leurs nerveux, et c'est ainsi qu'à part les commotionnés blessés dont je parlerai tout à l'heure, la plupart des mentaux et des nerveux de l'armée passèrent par nos centres neuro-psychiatriques.
Comme ces centres étaient totalement dépourvus d'appareils, les chefs de service s'ingénièrent pour en
(1) Presse médicale, n° 18, 29 avril 1915.
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE
trouver. Des machines d'électricité statique furent réquisitionnées dan3 les collèges de garçons et de jeunes filles et vinrent appuyer les suggestions des médecins par leurs décharges bruyantes, les malades ayant pleine confiance dans un traitement qui faisait tant de bruit, et étant sensibles par ailleurs à l'excitation des décharges. Ces modestes machines ont fait entendre les sourds, parler les muets, marcher les paralytiques. Elles ont eu moins d'action sur les courbe-troncs, qui ne se sont redressés que sous l'influence de courants faradiques.
Comme nous ne possédions aucun appareil de précision permettant d'inscrire les troubles de la respiration, de la circulation et de la motricité, de mesurer les troubles de la sensibilité, la lenteur des perceptions et des opérations intellectuelles, j'ai mis à contribution mon laboratoire de Sainte-Anne, et nous avons pu avoir, sous forme portative, un embryon de laboratoire de psychologie.
L'installation des centres neuro-psychiatriques dans les villes de Toul, de Verdun et de Commercy, était un peu sommaire ; elle l'a été bien plus pour le centre de Verdun, lorsque le bombardement a obligé tous les services hospitaliers de la place à se transporter à la campagne. Tandis qu'on construisait des baraquements pour les mentaux et les nerveux, ces malades étaient logés dans des maisons de paysans et, comme on était au printemps, ils passaient leurs journées au soleil. Je n'oublierai pas le matin de mai où j'ai trouvé les quatre-vingts malades du centre de Verdun réunis dans une aire de village, sous la surveillance de deux gardiens. Undémentprécoce, agenouillé dans l'herbe, invoquait le ciel ; un mélancolique, assis sur un rou- « i 9} =
G. Dwmas. — 13
TROUBLES MENTAB^^^ÏEr'vEU'x DE GUERRE
leau à blé, appelait un châtiment qui ne venait pas ; un maniaque camisole courait tant bien que mal à quatre pattes en faisant le chien, et des têtes curieuses de paysannes regardaient, à travers la haie, ce spectacle nouveau pour elles et d'ailleurs peu banal.
C'est dans la maison d'école du village, et souvent dans l'école même, que les malades étaient examinés. Les écoliers, tout heureux d'être expulsés avant l'heure, nous accueillaient avec des sourires de reconnaissance. Les confus, les débiles et les déments les remplaçaient au tableau où il nous donnaient de piètres échantillons de leurs facultés de calcul et de compréhension ; c'étaitl'école qui continuait, avec les grands élèves que la guerre nous donnait. Jamais, pendant le temps qu'a duré ce régime provisoire, Milian n'a eu à regretter d'accidents d'aucune espèce, et cependant il a dû parfois garder plusieurs jours, dans de simples chambres de paysans, des malades agités, en attendant leur évacuation.
A Toul, il n'y a pas eu de bombardement pendant l'année 1915 ; Ja vie a été peu mouvementée et le centre neuro- psychiatrique, ainsi que les peuples heureux, n'a pas eu « d'histoires ».
Lorsqu'on a organisé officiellement un seul centre neuro-psychiatrique par armée, le centre de Toul est devenu le seul centre de la nôtre.
Dans tous nos centres, on pratiquait, à peu près, la même thérapeutique. Les aliénés véritables, incurables ou dangereux, étaient éliminés aussitôt que possible etdirigés sur les asiles de l'intérieur ; c'étaient, pour la plupart, des paralytiques généraux, des dé. ments précoces des mélancoliques anxieux, des grands débiles délirants, des systématiques, hallucinés ou non. Les autres malades, déprimés, commotionnés = 194 ==
LA THBRAPMVTIQVE MENTALE ET LA GVBRRE
avec troubles confusionnels, émotifs ou pithiatiques, etc., etc., étaient observés, traités par des régimes appropriés, et guérissaient pour la plupart. Quand ils étaient guéris, on les envoyait en convalescence; quand ils avaient besoin d'une cure complémentaire, on les dirigeait sur les centres de l'intérieur.
Je n'aurais rien que de très connu à dire sur le traitement de la plupart de ces malades, mais je veux m'arrêterun peu sur le traitement des confus. Il était facile, on l'a vu, de les débarrasser de leurs accidents pithiatiques quand ils en avaient, mais la confusion, onirique ou non, qui précédait presque toujours ces accidents, et qui leur survivait sous une forme atténuée, exigeait un traitement physique en même temps qu'un traitement mental. Le traitement physique a été depuis longtemps formulé par Chaslin, par Séglas et par Régis.
« L'indication dominante, écrivait déjà Régis en 1898, consiste à combattre la cause première, l'intoxication ou l'infection, d'où l'utilité capitale des purgatifs et des laxatifs répétés, des médicaments antitoxiques, des lavages de l'estomac, des diurétiques, de la saignée, surtout dans les phases de début, lorsque l'empoisonnement est à son maximum. En même temps et suivant les cas, nous n'hésitons pas à nous joindre à Chaslin. à Sérieux et aux auteurs étrangers qui préconisent le repos au lit systématique, l'alitelent, dans le traitement de la confusion mentale, l'est un excellent moyen d'arrêter la dénutrition, d'amener le calme, de faire comprendre au sujet qu'il est malade.
cLorsque les périodes d'agitation aiguë sont passées et que surviennent celles d'asthénie physique et psy- = 195 =
TroÛÉLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE
chique, qui vont jusqu'à la cachexie, letraitementdoit changer de face et il faut alors s'appliquer à régénérer l'organisme par un ensemble de moyens appropriés visant à la fois l'hygiène, l'alimentation, les médications internes et externes. Parmi ces dernières, la pratique hydrothérapique et électrothérapique, les frictions, le massage, la gymnastique, les injections de sérum artificiel, l'eau oxygénée, l'opothérapie, les reconstituants du système nerveux peuvent rendre les plus grands services (i).
« Quant au traitement moral, ajoute Régis, il offre ici quelque chose de particulier, en raison de la faiblesse mentale dans laquelle se trouvent la plupart des malades, et l'on peut dire que, dans aucune autre psychose, l'intervention personnelle du médecin n'est plus indiquée ni plus efficace. »
«L'isolement et le repos au lit, dit-il encore avec Hesnard, sont déjà des moyens psychiques indirects, susceptibles de suggérer au sujet qu'il est malade et de solliciter son initiative critique. Les conversations avec le médecin inaugureront la rééducation de sa personnalité, de sa perception extérieure, de son orientation.de sa mémoire de fixation et d'évocation, stimuleront son attention, sa coordination psychique, favoriseront le réveil de ses fonctions affectives. Des travaux intellectuels courts, réglés, progressifs, ranimeront parallèlement le cours de ses fonctions syllogistiques (2).
A cette psychothérapie Régis demande, par ailleurs, qu'on joigne l'hypnotisme :
« J'ai montré, à diverses reprises, dit-il, que dans
(1) Traité, M» éd., p. 305.
(a) In op. laud., p. 856.
— «96 ses
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE
nombre de cas, on pouvait, par la suggestion hypnotique, faire disparaître l'amnésie et les idées délirantes consécutives à l'accès et activer ainsi la guérison (i). »
Le traitement physique de Régis est préconisé par tous les aliénistes, à quelques variantes près, et on aura toujours avantage à s'en rapprocher dans la mesure où les conditions matérielles de l'installation le permettront.
Le traitement psychique qu'il recommande paraît avoir été pratiqué par plusieurs Allemands au cours de la guerre actuelle. Neutra prétend devoir à l'hypnose beaucoup de guérisons rapides ; Binswanger dit avoir employé avec succès la suggestion verbale, la rééducation méthodique de l'attention, l'entraînement régulier de la volonté par des exercices appropriés. Wollenberg insiste beaucoup sur l'efficacité des occupations réglées, et il demande l'utilisation des malades convalescents dans des colonies rurales.
D'après Redlich, la guérison des névrosés de la guerre dépend beaucoup moins de l'agent thérapeutique que de l'énergie de son application et il fait une grande place à la discipline dont on dispose visà-vis des malades dans les milieux militaires. Il y aurait avantage, pense-t-il, à l'employer sans ménagement (a).
On a vu dans les articles précédents avec quels
(1) Traité,Ul» éd„p. 305.
(3) Ces indications sont tirées des rapports de K. Birnbaum sur les Névroses et Us psychoses de guerre. Cf. le deuxième rapport paru en décembre 1915 dans la Zeitsehrift fiir die gesamU Neu rologie und Psychiatrie.
résultats heureux j'ai pratiqué la persuasion appuyée d'excitations électriques et les conclusions que j'ai tirées du succès de ce traitement; mais je ne suis pas également certain, après expérience, de l'efficacité de tous les traitements de rééducation morale, ou, du moins, je ne les crois efficaces que si on les emploie avec beaucoup de prudence. Qu'on sollicite l'activité mentale du malade par des excitations diverses, rien de mieux; mais il y a des inconvénients à insister sur sa rééducation, car on lui fait ainsi prendre conscience de toutes ses faiblesses, et, à chaque défaillance ou à chaque faux pas, on l'ancre dans l'idée fausse qu'il est irrémédiablement diminué dans son intelligence, sa mémoire ou son attention; on faitalors, avec les meilleures intentions, de lasuggestion curative à l'envers. Plusieurs de nos malades ont été soumis à une rééducation de ce genre; ils se sont attardés dans leur cure à tel point que nous avons dû les évacuer après trois mois, sans les avoir guéris, alors que six semaines suffisaient pour les cures les plus longues. L'un d'eux pleurait toutes les fois qu'il se sentait incapable d'évoquer un souvenir ou de faire un calcul. Tous se sont mal trouvés d'avoir établi leur bilan de faillite avec trop de précision.
Le traitement moral le plus simple consiste à obliger le malade à se réveiller et à se réadapter sous les sollicitations diverses de la vie. Pour cela, on a tout avantage, dès qu'il est convalescent, à le séparer de ses pareils et à le placer dans une salle de malades ordinaires, bronchiteux, rhumatisants, etc., qui causent avec lui, sans même le savoir malade, et le mêlent à leurs entretiens sans insister s'il ne répond pas ; de la sorte, le confus convalescent prend ce qu'il veut et ce qu'il peut de la conversation, et il se = 198 =
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE réadapte sans se douter qu'il a besoin de réadaptation, ce qui est une condition excellente. A Verdun et à Toul, les docteurs Milian et Pactet qui employaient ce système, non seulement avec les confus mais avec tous les mentaux améliorés, en ont toujours obtenu des résultats très satisfaisants.
Le service de médecine générale, où les confus étaient admis dès qu'on pouvait les retirer de la section des mentaux, a été ainsi un bon milieu de convalescence.
Voici maintenant quelques chiffres concernant non seulement les commotionnés, mais l'ensemble de nos malades.
Sur 1188 malades divers, reçus dans les centres de l'armée de mars à décembre 1915, 210 ont été internés dans les asiles d'aliénés, 12 ont été réformés sur place, 13^ ont été renvoyés à l'arrière, quelques-uns à fin de réforme et la plupart à fin d'utilisation ; 485 malades, très améliorés, sont partis en convilescence ou ont été dirigés sur un centre neuro-psychiatrique de l'arrière pour supplément de cure, 288 ont pu regagner le front tout à fait guéris, 58 étaient encore en traitement le 31 décembre.
On a ainsi le pourcentage suivant :
Internés 17 p. 100
Réformés sur place . 1 —
Renvoyés à l'arrière n —
Envoyés dans les centres neuro-psychiatriques ou
en convalescence 4 a —
Renvoyés directement au front comme guéris. . 34 —
Encore en traitement le ji décembre 5 —
Ces chiffres, tout significatifs qu'ils paraissent, ne le sont pas autant qu'ils le seraient si nous avions pu
suivre les convalescents, les malades envoyés dans les centres neuro-psychiatriques et les internés euxmêmes, pour dire combien d'entre eux étaient définitivement-retournes dans le rang après leur guérison et si leur guérison était complète. Il semble qu'il aurait suffi de faire une enquête, mais les militaires guéris ne retournent pas toujours à leurs anciens régiments ; ceux qui y retournent n'y restent pas toujours non plus ; d'autres séjournent longtemps dans les dépôts ou sont envoyés hors de France après leur guérison, et, pour faire une enquête qui les suive tous jusqu'au bout, il faudrait mettre en mouvement toute l'administration médicale de l'arrière et de l'avant. J'ai pu mesurer toutes les difficultés que présentent, en ce moment, ces sortes d'enquêtes, lorsque le professeur Lemoine, médecin inspecteur général de la N e armée, a bien voulu en entreprendre une sur les commotionnés du centre de Verdun qui avaient été envoyés à l'intérieur pour supplément de cure ou renvoyés au front après guérison. Sur 120 questionnaires que nous avions adressés aux médecins des centres neuro-psychiatriques de l'intérieur, des régiments ou des corps, 40 seulement ont pu être remplis par nos confrères, bien qu'ils aient apporté à ce travail toute leur bonne volonté.
Sur 40 commotionnés, qui avaient tous quitté le service depuis plus de trois mois, la plupart depuis quatre, six et huit mois, il y en avait 2 pour lesquels l'internement avait fini par s'imposer; 9 erraient encore dans les centres de l'intérieur, et 29 avaient été renvoyés directement dans les régiments ou y avaient reparu après un séjour à l'intérieur.
Mais il faut distinguer, parmi ces derniers, entre ceux qui ne gardaient aucune trace de leur commo-
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE
tion, au nombre de 9, ceux qui en avaient des traces légères sous forme de céphalées et d'amnésies de fixation au nombre de 14, et ceux qui avaient de véritables séquelles, sous forme d'amnésies de fixation graves, de susceptibilité émotive, de céphalées fréquentes, au nombre de 6.
Les résultats concordent tout à fait avec ceux de l'enquête que j'ai faite sur place dans un bataillon de chasseurs, où j'ai trouvé nombre de séquelles émotives et mentales chez d'anciens commotionnés dont l'accident remontait à sept, huit et dix mois et que le médecin du régiment n'avait pas jugés assez atteints pour les évacuer dans les hôpitaux de l'arrière-front. Tous ceux que j'ai examinés avaient encore de l'amnésie de fixation, de la céphalée intermittente, de la vivacité des réflexes et plusieurs une émotivité exagérée.
Il n'y a donc pas autant de guérisons, au sens complet du mot, que nous aurions pu le croire, si nous nous étions bornés à interroger le tableau des sorties.
Oui, les cures qu'on fait dans les services du front sont rapides, en ce sens qu'on y triomphe vite des accidents pithiatiqueset qu'on ne laisse pas au malade le temps de s'alanguir dans sa maladie; mais il va de soi qu'on ne triomphe pas plus vite qu'à l'intérieur des troubles organiques, de l'amnésie, de la céphalée, de l'émotivité, et c'est un fait que sur 40 commotionnés dont la sortie remontait jusqu'à sept et huit mois, il y en avait 31 qui restaient plus ou moins atteints, soit un pourcentage de 77 0/0.
Est-ce à dire qu'il faille peu compter sur la réadaptation et l'utilisation finale de la plupart des anciens commotionnés ? Nullement. Ceux que j'ai vus dans un bataillon de chasseurs avaient tous
pu reprendre leur service, quelques-uns avaient gagné des grades, et sur les 40 dont l'enquête du professeur Lemoine m'a permis de connaître le sort après leur sortie de nos services, il y en avait 29 qui faisaient des soldats utiles dans le rang où ils étaient rentrés. Seulement il convient de savoir que la commotion a' parmi d'autres séquelles possibles, créé ou développé, chez nombre de soldats, une constitution émotive caractérisée parles signes que Dupré a indiqués et que nous avons notés ailleurs, vivacité des réflexes tendineux, cutanés et pupillaires, déséquilibre vasomoteur, émotivi.té, et que les manifestations de cette constitution peuvent rester des mois sans s'atténuer v Il faut savoir également que ces manifestations s'aggravent toujours si le sujet est victime d'une seconde commotion. Il n'y a pas ici accoutumance, mais, au contraire, diminution de la résistance nerveuse, anaphylaxie, et j'ai observé plusieurs cas où les sujets, à peine troublés par une première secousse commotionnelle, ont fait des accidents émotifs graves après leur seconde secousse, sans qu'elle ait été plus violente que la première. De cette existence d'une constitution émotive, peut-être créée chez quelques-uns et certainement révélée chez beaucoup par l'émotion et la commotion, résulte la nécessité de traiter longtemps par le repos et l'hygiène morale, au besoin avec de longs congés etdes réformes temporaires, les malades le plus profondément atteints, et de ne les renvoyer sur le front que lorsque les manifestations de leur constitution émotive se Sont atténuées.
Il serait d'un grand intérêt théorique pour la connaissance des faits et d'un égal intérêt pratique pour
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERRE le pronostic, de savoir la part qui revient aux prédispositions héréditaires dans les désordres commotionaels et leurs séquelles.
J'ai questionné nos confus guéris ou convalescents sur leur hérédité, et, dans la mesure où on peut se fiera ces sortes d'enquêtes, je puis dire que je n'ai pas trouvé chez eux d'hérédité vésanique. Les maladies mentales se rencontrent sansdoute chez leurs ascendants, mais pas plusque chez les ascendants detous les normaux. Régis, quia fait une enquête très minutieuse sur les prédispositions de6 confus par commotion, est arrivé à la même conclusion et il écrit : « La prédisposition observée chez les malades atteints de confusion mentale et d'onirisme hallucinatoire n'est pas la prédisposition vésanique. »
Mais s'il écarte la prédisposition vésanique, il admet une prédisposition émotive que l'émotion-commotion n'aurait fait qu'exagérer, et il ajoute : « Les individus chez lesquels sont survenues des psychoses de la bataille étaient presque tous, et avant tout, des prédisposés émotifs, des impressionnables, des nerveux, certains même des névropathes. Cette prédisposition particulière domine et éclaire, à mon avis, le mécanisme étiologique des psychoses de la bataille qui sont donc, essentiellement, des psychoses d'origine émotive (1). »
Il doit être bien difficile, en présence d'un commotionné convalescent, de savoir s'il avait une constitution émotive avant sa commotion, quand on n'a affaire qu'à lui seul ; mais Régis qui dirigeait un centre de l'intérieur, a pu interroger les familles en même temps que les malades, et, comme il s'est entouré certaine-
(i) In loco citato.
ment de toutes les garanties, nous n'avons qu'à enregistrer son affirmation.
D'autre part, comme un grand nombre des sujets qui ont été projetés à distance, ou ensevelis, ou bousculés par une explosion n'ont aucun accident morbide, on a bien le droit de penser que ceux qui présentent des accidents mentaux ou nerveux avaient, pour les troubles émotionnels et commotionnels, une prédisposition spéciale.
On a vu plus haut que parmi les hommes qui ont été projetés ou ensevelis ou renversés par le vent de l'éclatement d'un obus, une très faible proportion, fait des accidents neuro-psychiques, que ces hommes soient blessés ou non.
Il semble donc bien qu'il y ait prédisposition émotive puisqu'il y a sélection.
A côté de la prédisposition émotive, Régis fait d'ailleurs place à ce qu'on pourrait appeler la prédisposition toxique (1), et c'est de côté-là qu'on trouvera vraisemblablementune des conditions profondes de la prédisposition des commotionnés, s'il est vrai que le syndrome confusionnel qui, à certains égards, nous est apparu comme fondamental, traduit toujours une intoxication sous-jacente. La prédisposition reviendrait dans ce cas à une susceptibilité native ou acquisedelacellule cérébrale pour l'auto-intoxication qui résulte de l'émotion et peut-être aussi de la secousse commotionnelle.
Pour ce qui concerne l'âge, Régis remarque que les hommes les plus exposés aux troubles commotionnels appartiennent à la réserve, et j'ai moi-même constaté, sur un total de 200 cas, que l'âge moyen des ma-
1) Rbgis etHïSNARD, In. op. laud., p. 800.
LA THÉRAPEUTIQUE MENTALE ET LA GUERÈÈ
lades était de vingt-sept ans, le plus grand nombre d'entre eux ayant entre vingt-cinq et trente ans ; mais, comme le remarque Régis lui-même, on ne peut rien conclure de ces chiffres tant qu'on ne saura pas s'ils ne sont pas la conséquence de la prédominance numérique des réserves dans les forces engagées. Si l'âge moyen des blessés de notre secteur était le même que l'âge moyen de nos malades commotionnés, si le plus grand nombre des uns et des autres avait entre vingt-cinq et trente ans, il faudrait bien se décider à ne pas attacher à l'âge une importance considérable. Or, d'après les recherches faites pour une fraction de notre secteur, l'âge moyen des blessés y aurait été de vingt-huit ans pendant la période même où je faisais la statistique des commotionnés.
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