CHAPITRE X
MEDECINE LEGALE
Quand on rencontre sur le front d'anciens émotionnés ou commotionnés qui ont été renvoyés trop tôt, leurs réactions émotives doivent être surveillées avec une attention particulière et jugées avec une particulière indulgence. Beaucoup racontent que, pour résister à l'émotion d'un bombardement, ils doivent dépenser plus de volonté que par le passé ; quelques-uns, comme le soldat Dupuy, présentent de l'obtusion intellectuelle pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure toutes les fois qu'une torpille ou un obus éclatent à proximité. D'autres sont incapables de tenir sous un feu d'artillerie, se sauvent affolés et sont trop souvent considérés comme justiciables des conseils de guerre par des supérieurs insuffisamment informés de leur état nerveux et mental. C'est en effet une constatation faite par les médecins psychiatres, et surtout par les psychiatres experts près les conseils de guerre, que les militaires inculpés de désertion devant l'ennemi sont souvent d'anciens commotionnés qui, à la suite de leur accident initial, = «o6 =
MÉDECINE LÉGALE
gardent, comme séquelles, une hyperémotivité qui les pousse à quitter, sans réflexion possible, leur poste de combat.
J'ai sur ce point mon expérience personnelle près les conseils de guerre de la N* et de la X e armée, confirmée par l'enquête que j'ai faite avec Delmas près de plusieurs médecins et magistrats militaires de la Y e armée.
C'est ainsi que le capitaine R., commissaire rapporteur près le Conseil de Guerre de B., le lieutenant P., commissaire rapporteur près du conseil de guerre de T., le docteur A., de l'ambulance 5/12 de D., nous ont cité plusieurs cas de désertion qui se sont produits dans les conditions que nous venons de dire; mais nul témoignage ne nous a paru plus précis ni plus probant que celui des docteurs Charon et Halberstadt, médecins du centre psychiatrique militaire d'Amiens et experts près les conseils de guerre de la région, qui nous ont remis la note suivante.
Centre Psychiatrique Militaire d'Amiens,
Octobre 1916.
Depuis que fonctionne le centre, c'est-à-dire depuis près de deux ans, il y a eu dans le service de nombreux cas d'anciens commotionnés, qui, par peur morbide du bombardement (phobie de l'obus) ne pouvaient rester en première ligne. La majeure partie d'entre eux fut évacuée de l'avant par les soins des médecins. Une minorité, dépassant certainement une dizaine avaient été déférés aux conseils de guerre pour désertion et dirigés ensuite sur notre centre pour expertise médico-légale. Ni chez les malades de la 1" ca-
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE tégorie, ni chez ceux de la dernière on n'a jamais constaté de simulation ».
Le Docteur B. J. Logre distingue dans la Revue neurologique de 1916(11, p. 20), plusieurs catégoriesde fugues pathologiques devant l'ennemi. Il faut ajouter aux catégories qu'il distingue ou ranger dans la quatrième, celle des obsédés anxieux, la grande catégorie des émotifs que la commotion a créés et qui ont une émotivité élective pour le brnit du canon depuis qu'ils ont été projetés à distance, ou enfouis sous la terre, ou bousculés par un obus éclatant à proximité. Mais s'il se trouve, parmi les blessés des formations chirurgicales, des confus et des émotifs créés par l'explosion des obus qui les ont atteints, ainsi que nos enquêtes l'ont établi, il est bien évident qu'ils sont exposés, comme tous les confus et les émotifs non blessés, à retourner au front avec des troubles graves de l'émotivité et à paraître devant les conseils de guerre pour les mêmes raisons que les confus et les émotifs non blessés. Ils seront d'autant plus exposés à ce danger qu'ils n'auront été connus et traités que comme blessés et que leur retour au front aura suivi la guérison de leurs blessures, sans que personne se soit jamais occupé de leur état nerveux ou mental. Ils ne seront même pas protégés devant les conseils de guerre par leur billet d'hôpital comme les malades qui sortent des centres neuropsychiatriques.
Ce ne sont pas là desimpies possibilités ; rien que dans le courant d'août et de septembre 1916, j'ai eu à examiner trois militaires inculpés de désertion devant l'ennemi qui étaient, tous les trois, des blessés commotionnas dent la commotion et ses consé- = 208 =
MÉDECINE LÉGALE quences confusionnelles avaient passé inaperçues à cause de l'importance des blessures et qui n'avaient jamais été vus par aucun neurologiste ni aljéniste.
L'un d'eux, le soldat Grillet, a été blessé par un éclat d'obus, il y a plusieurs mois, et transporté parle vent de l'éclatement ; il a donc été à la fois commotionné et blessé. Après avoir été jusqu'à sa commotion, « un de ces soldats, dit l'enquête militaire, à qui l'on peut tout demander >, il a été sujet à des crises de peur qui se sont manifestées avec une violence particulière depuis qu'il a été remis dans les tranchées. 11 est prévenu aujourd'hui de désertion eu présence de l'ennemi. Toutes les fois qu'il entend un obus, disent les témoins, « il se terre où il peut et tremble de tous ses membres ; il n'y a plus personne. Quand on l'a fait sortir de sa sape, il passe son temps à regarder autour de lui, pour savoir s'il ne va rien lui arriver sur la figure ; il n'a plus d'autre idée en tête ».
Tout aussi représentatif est le soldat Remy, qui, après avoir été enfoui sous terre par un éclatement d'obus, gravement blessé et guéri de sesblessures, avait été renvoyé à son régiment. Les rapports de ses chefs constataient avec surprise qu'après avoir été, lui aussi, un de ces soldats à qui on peut tout demander, il était, depuis son retour au front, d'une poltronnerie sans pareille et s'affolait pour une canonnade. Lui-même déclarait qu'il fuyait sans pouvoir se maîtriser qu'il fuirait toujours de la sorte et qu'aucune exhortation ni aucune menace ne pourraient jamais l'empêcher de fuir. A l'examen, on trouvait, chez tous les deux, des séquelles confusionnelles, de la céphalée, de l'amnésie de fixation et de l'amnésie lacunaire et l'on constatait, sans peine ,une hyperémotivité qui se traduisait par tous les signes de la constitution émo- = 209 =
G. Dumas. — 14
tive et notamment par des désordres cardiaques et circulatoires, pour la moindre allusion verbale aux choses de la guerre.
Le cas du soldat Muller est peut-être plus intéressant encore, car il s'agit ici d'un Alsacien-Lorrain qui a passé la frontière, le jour de la déclaration de guerre, pour s'engager en France, et qui, après plusieurs mois de conduite exemplaire, s'est vu traduit devant un conseil de guerre pour refus d'obéissance ; or il n'est pas douteux que ce jeune homme, qui a été blessé par un obus éclatant à proximité, a fait, depuis cette blessure aujourd'hui guérie, et à la suite de la commotion qu'il avait subie, des accidents nerveux graves parmi lesquels il faut citer une modification profonde de son caractère se manifestant par de l'irritabilité.
Il est d'autant plus désirable que ces psychopathes ignorés ne le soient plus et soient entourés de toutes les garanties exigées par leur état que l'autorité militaire est toujours tentée d'attribuer aux médecins une indulgence excessive et les accuse de voir des irresponsables partout.
Sans doute, il n'est pas contestable qu'une indulgence excessive soit coupable et que l'impunité d'un soldat, qui se dérobe au moment critique, puisse produire, parmi la troupe, des effets regrettables, mais il y a des chances pour que ce soldat, surtout quand il a un passé excellent, soit un malade ; et l'on aurait facilement évité tout effet fâcheux en traitant ce malade avant de l'envoyer au front. Quand les nécessités de la défense nationale obligent à enrôler des prédisposé? nerveux, on doit à ces prédisposés, blessés ou non, mais devenus, par suite d'une émotion ou d'une commotion, de grands émotifs, la justice qu'on ne refuse pas aux autres victimes des batailles. = 210 =
MÉDECINE LÉGALE Ces hommes sont, pour longtemps encore, des infirmes du système nerveux ; ce n'est pas quelques années de prison ou le poteau d'exécution que nous leur devons mais des soins et du repos dant nul ne songerait à contester l'utilité si leur infirmité provenait d'une blessure apparente.
On a beaucoup parlé de simulateurs dans les deux séances que la Société de neurologie leur a consacrées depuis la guerre.
Pierre Marie, qui en a vu un certain nombre dans son service de la Salpétrière, distingue parmi eux : i" des simulateurs purs qui inventent de toutes pièces une hémiplégie, une monoplégie, une paraplégie : a" des simulateurs inconscients qui sont le plus souvent des névropathes, des émotifs, toujours des suggestionnés, et qui rentrent en somme dans la catégorie des pithiatiques ; 3 des exagérateurs qui surajoutent des troubles imaginaires à des troubles réels et sont encore des pithiatiques, victimes de la suggestion dont leur blessure a été le point de départ.
Le terme de simulateur est peut-être un peu excessif pour les deux derniers groupes mais on ne saurait contester que ces inconscients et ces exagérateurs se rattachent au groupe des simulateurs conscients par des transitions insensibles et qu'il y ait souvent des difficultés à les en distinguer.
Jean Sicard, qui a consacré une étude très remarquable aux purs simulateurs, distingue très justement, parmi eux, deux catégories (1).
(1) Simulateurs de création et simulateurs de fixation. Paris Médical, JJ octobre 1015.
Les premiers, qu'il appelle des simulateurs de création, sont des artistes qui cherchent à réaliser, à l'aide de leurs ressources exagératives, les attitudes motrices ou les troubles nerveux qu'ils estiment le plus susceptibles de retenir l'attention ou de provoquer la pitié : paralysies paradoxales, paralysies trémulantes, rythmies de la tête, éructations, tremblements, surdités, mutismes, etc.. Les autres, qu'il appelle simulateurs de fixation, ont été, au début, de vrais malades, de vrais névrosés, e,t ils mettent à profit leur expérience pour exploiter et perpétuer, le plus souvent sans les amplifier et quelquefois en les simplifiant, les troubles névrosiques dont ils ont été réellement atteints.
Voici par exemple une surdité quia été produite par un ébranlement nerveux des cellules auditives au cours d'une commotion et qui s'est accompagnée d'un mutisme pithiatique ; la surdité s'améliore et la guérison se fait peu à peu, mais le futur simulateur, qui s'aperçoit de cette amélioration, s'applique à ne pas paraître en profiter ; il cristallise sa névrose et il la cristallise en la simplifiant : il était sourd-muet ; il décidera d'entendre, mais il restera muet.
Sicard qui a suivi et observé longuement, dans son service de Marseille, dix-sept sourds-muets de guerre et qui a trouvé, parmi eux, neuf simulateurs avérés, a fait une très bonne psychologie du sourd-muet simulateur.
Il remarque d'abord que la tâche est beaucoup plus facile, au moinsau début, pour les fixateurs que pour les créateurs. Tandis que le créateur improvise, le fixateur se borneà répéter. Le premier est obligé brusquement, en pleine conscience, de choisir et d'apprendre un rôle difficile, ingrat, et de s'y confiner
MÉDECINE LÉGALE pendant des semaines sans s'y êtrt préparé ; le second a fait connaissance, sans effort, avec le symptôme de surdimutité ; il n'a qu'à l'imiter, à le retenir, en refusant la guérison.
Mais si la part d'initiative est différente, il semble bien que les uns et les autres doivent dépenser la même énergie pour tf nir leur rôle.
« Le sort des sourds-muet simulateurs qui se savent observés est pitoyable, dit Sicard. Sans cesse sur le qui-vive, dans une surveillance d'eux-mêmes de tous les instants, ils vivent dans la crainte d'un geste surpris, d'un tournement de tête significatif, d'un tressaillement possible à un bruit insolite, d'une mimique trop expressive et surtout d'une rêvasserie à voix haute; ils s'isolent, prolongent leur séjour au lit et, fuyant les yeux, le regard fixe, ils s'immobilisent dans une attitude souvent immuable, parfois variée, de gestes stéréotypés. La répétition du même mouvement, le jeu ds la tête en avant, le clignement des paupières, le tic du peaucier, le mâchonnement des lèvres, sont autant de subterfuges qu'ils mettent en œuvre, non seulement pour se façonner un masque, mais pour tromper leurs longues épreuves et se retremper dans une énergie nouvelle (i). »
Chez quelques-uns, cette contrainte permanente qu'ils exercent sur eux-mêmes finit par les isoler si bien du monde extérieur qu'à certains moments les bruits du dehors ne leur parviennent plus que sous la forme d'une excitation auditive qu'ils n'essaient même pas de comprendre. Il y a une sorte de barrage de la sensibilité et de la volonté.
Et cet état, comme le précédent, ne va pas sansan-
(i) In op. laud.
TROUBLES MariAU2 goisse, car le malade, qui joue son rôle avec continuité, finit par avoir la phobie d'en être la victime. « L'un d'eux, écrit Sicard, fort intelligent, qui pendant sept mois n'a pas laissé échapper une parole en public, me disait, après l'aveu, qu'à certains moments, il avait la hantise d'être privé véritablement de la parole et même, fait paradoxal, de l'ouïe, et que, terrorisé à cette idée, il se rendait Je soir dans les couloirs obscurs de l'hôpital pour murmurer des chiffres ou se rappeler à lui-même quelques mots (i). •>>
Je ne crois pas avoir rencontré dans la N e et la X e armées un seul simulateur qui ait c,réé, de toutes pièces, les accidents nerveux dont il se plaignait; je n'en ai pas rencontré non plus qui ait imité les accidents nerveux d'un véritable malade, et d'une façon plus générale, je n'ai jamais constaté des accidents nerveux d'aucune espèce où la contagion ait paru jouer un rôle. Je pourrais écrire comme Sicard et dans les mêmes termes :
«Un fait curieux à noter est que, malgré leur rapprochement dans un pavillon commun, faute de locaux disponibles pour un isolement plus strict, aucun de ces psychopathes, n'a surajouté à sa névrose la névrose de son voisin. Chacun d'eux a fixé sa réaction, individuellement, d'une façon autonome, sans que celle-ci se déformât, se rétrécît ou s'amplifiât par des emprunts. >
En revanche, j'ai eu affaire à quelques fixateurs ; mais je tiens à insister sur ce fait que ces fixateurs revenaient presque tous de l'intérieur où ils avaient séjourné dans beaucoup d'hôpitaux, qu'ils n'avaient jamais été traités, pour la plupart, dans les services psychiatriques de la N e et de la X e armée, et que
(i) In op. laud.
— au =3
MÉDECINE LÉGALE parmi nos malades, nos commotionnés n'ont pas eu l'occasion de fixer des accidents dont une thérapeutique active les débarrassait toujours avant qu'ils nous aient quittés.
Je n'ai vu aucun sourd, aucun muet, aucun sourdmuet qui ait fait de la fixation ; tout au plus, ai-je suspecté un sourd-muet qui, ayant cessé d'être muet à la suite de suggestions verbales appuyées d'excitations électriques, parut garder sa surdité pour jouir quelques jours de plus des douceurs, bien relatives, de l'hôpital. Il s'est mis à entendre dès qu'il a su que les malades guéris obtenaient sept jours de permission avant de retourner au front.
Quelques fixateurs, à la suite de sciatiques guéries ou de traumatismes anciens de la jambe, se tenaient debout, et marchaient dans une sorte d'attitude hanchée qui faisait reposer le poids du corps sur la jambe saine, tandis que l'autre jambe fléchie reposait à peine sur le sol et « frottait le parquet » pendant la marche. Comme ils ne présentaient par ailleursaucun trouble de la sensibilité, aucun trouble des réflexes, aucune contracture et qu'ils pouvaient abandonner leur attitude quand on tirait sur les deux talons pour les replacer sur le même plan, on ne peut guère expliquer cette attitude que par unesorte d'habitude ; c'est ainsi que l'explique Henry Meige (i), et j'ai de bonnes raisons de penser que, dans plusieurs cas, la volonté est intervenue plus que l'autosuggestion pour entretenir cette attitude.
Je citerai, parmi ces fixateurs, le malade Lapierrc qui errait dans les hôpitaux depuis treize mois et qui a guéri devant l'offre d'une situation rémunérée dans
(i) Société do neurologie, 7 octobre 1915.
= ai; =
une industrie militaire qui lui a été faite par un protecteur. Je le soupçonnais depuis longtemps de nous tromper et je cherchais une occasion de le surprendre. Cette offre me l'a donnée. Je la lui ai transmise en lui disant que les hommes ne pouvaient être utilisés dans l'industrie tant qu'ils étaient malades et qu'avant de le laisser sortir, nous exigions une guérison pour laquelle nous lui donnions quatre jours de délai. Il a guéri en trois jours, et n'a pas obtenu d'ailleurs la situation qu'il espérait.
Je sais bien qu'on pourrait toujours objecter à des expériences de ce genre qu'un homme qui guérit devant la promesse d'une permission ou d'une place n'est pas nécessairement un simulateur et qu'il a pu être suggestionné par le désir de guérir qu'on lui a inspiré ; mais il faut reconnaître cependant que ces guérisonssont bien faites pour inspirer des soupçons et fortifier les doutes, lorsqu'on en a.
Chez d'autres sujets, c'est le tremblement qui a été simulé, après avoir été réel, chez d'autres la parésie des jambes, chez d'autres la plicature du tronc. J'en ai compté en tout une douzaine.
Sicard ne paraît pas avoir eu l'occasion d'observer des sujets qui simulent les maladies mentales. J'en ai rencontré dix, de janvier en mars 1915, et tous des simulateurs de création qui simulaient assez médiocrement.
L'un d'eux mettait dans ses actes et ses paroles une incohérence outrée, criant, chantant, imitant des cris d'animaux, sautant autour de la pièce et trop manifestement désireux d'utiliser, par tous les moyens possibles, les symptômes qu'il croyait ingénument être ceux de la folie. Un autre, plus prudent, croyait nous donner le change en répondant à toutes les questions = 216 =
MÉDECINE LÉGALE
de la même façon : « Comment t'appelles-tu f — Treize ans. — D'où viens-tu ?— Treize ans. — Depuis quand es-tu mobilisé ? — Treize ans. » Et il prenait l'airbête à plaisir. Quelques créateurs plus habiles s'aidaient de leur expérience et simulaient les troubles mentaux qu'ils avaient eu l'occasion d'observer ou dont ils avaient au moins entendu parler. C'est ainsi que j'ai vu simuler assez habilement un accès de mélancolie, plus maladroitement un délire alcoolique hallucinatoire et une amnésie globale. Par contre, je n'ai trouvé aucun simulateur de fixation qui gardât volontairement l'apparence de l'aliénation mentale, à moins qu'on n'appelle simulateurs tous les convalescents qui s'attardent dans leur inertie et qu'il faut secouer pour les en tirer. Apparemment, le fait de prolonger volontairement l'aliénation mentale, jugée comme telle, explique un dédoublement, une maîtrise de soi, un sens critique dont les aliénés ne sont pas capables, même quand ils yont vers le mieux, et si la simulation de fixation se produit parfois chez eux, ce n'est vraisemblablement qu'à l'égard de troubles partiels comme l'amnésie, qui peuvent coexister avec l'intégrité de l'intelligence.
Les signes auxquels on peut reconnaître la simulation des maladies mentales n'ont rien de décisif, mais ils sont utiles à connaître, car on en peut tirer une sorte de certitude morale.
Régis a très justement insisté sur la puérilité et l'incohérence du tableau clinique. « Imbus, dit-il, de celte opinion vulgaire que tous les actes des fous sont extravagants, que tous leurs discours sont insensés, les gens qui empruntent le masque de la folie se livrent à des gesticulations immodérées, à des actions ridicules, à de? divagations incohérentes. Aux
questions qu'on leur adressé ils font invariablement des réponses niaises et absurdes, sans suite et sans lien, dans lesquelles ils prennent le contre-pied de ce qu'on leur demande, si bien qu'au lieu de l'image et du tableau de la folie, ils n'en donnent que le travestissement burlesque et la grossière parodie (i). »
Nos deux premiers simulateurs correspondent assez bien à cette description et, pour des raisons assez différentes, ils ont été suspects dès le premier abord.
D'autre part, quand le tableau clinique est exact pour les symptômes mentaux, le simulateur ne peut y joindre un certain nombre de symptômes physiques impossibles à simuler, tels que les troubles de la circulation et de la respiration, l'hypertonicité ou l'hypotonicité musculaire, l'insomnie ; c'était le cas de notre déprimé qui n'avait ni ralentissement du pouls, ni ralentissement de la respiration, ni pâleur, etc...
Le fait, encore signalé par Régis, que le véritable aliéné est poné à dissimuler sa folie, tandis que le simulateur tend à l'étaler, est intéressant à connaître et peut, comme les précédents, contribuer beaucoup à éveiller et à fortifier des soupçons. Notre alcoolique, outre qu'il n'avait aucun symptôme physique de l'affection qu'il simulait, mettait dans les description de ses hallucinations une hâte et une richesse qui l'ont perdu.
Enfin, le regard du simulateur, très bien étudié par A. Laurent, est un signe qu'il ne faut pas négliger. « Ce regard, dit Laurent, est furtif, mobile, sournois. Le simulateur de la manie ne saurait donner à son re-
(i) Traité, III» éd., p. 940.
MÉDECINE LÉGALE gard l'expression égarée et excitée qui appartient au maniaque ; le simulateur de la démence ne saurait lui donner davantage l'expression indifférente et affaissée. Très peu savent, au milieu d'un délire factice, dissimuler l'attention qu'ils portent aux propos et aux gestes des médecins dont ils veulent faire leurs dupes (1). »
On doit ajouter, toutefois, que la plupart de ces signes sont d'autant moins marqués que le simulateur est plus intelligent, et que, dans bien des cas, on ne peut découvrir la simulation que par une observation prolongée, de fréquents interrogatoires, une surveillance invisible et des pièges dont l'invention dépend de l'imagination de l'observateur. La découverte delà simulation devientalors une sorte de chasse où le chasseur peut être plus ou moins heureux.
Vis-à-vis des sujets qui simulent des accidents nerveux, il est difficile de se servir des mêmes critères, car les solécismes cliniques, si précieux pour dépister la simulation mentale, peuvent être ici le fait d'hystériques très sincères, et nous avons exclu ces malades des simulateurs.
L'insistance d'un malade à mettre en avant son accident, paralysie ■ ou surdité, à le manifester, à l'exagérer ou à le prolonger en temps utile, peut bien nous donner de graves soupçons, mais sans trahir le simulateur autant qu'il serait nécessaire.
Pour arriver à la certitude avec ses sourds-muets, Jean Sicard cherche l'aveu. 11 suspecte, par principe, tout sujet qui, sans aucune lésion nerveuse, auditive ou laryngée, fait pendant plusieurs mois de la surdi-
(i) Etude médico-légale sur la simulation de la folie. Paris, (866.
mutité, et il le soumet à des expériences très simples ayant pour but de prouver qu'il entend ou qu'il peut faire fonctionner ses cordes vocales. On tire un pistolet derrière lui, à deux mètres de distance, et on observe soit les variations du rythme cardiaque, soit les sursauts de sa plume si on l'a prié d'écrire ; on tire le pistolet devant lui, après l'avoir prévenu, et on regarde si le sujet cligne de la paupière au moment où il doit percevoir le bruit ; on lui fait respirer des vapeurs de soufre pour le faire tousser et on observe la sonorité de la toux, etc., etc.
Après ces expériences, on emploie, pour obtenir l'aveu, soit la méthode douce qui consiste à faire appel aux bons sentiments du simulateur après lui avoir démontré qu'il est pris, soit la méthode forte qui consiste à le menacer du conseil de guerre.
En employant ces deux méthodes, Sicard a trouvé neuf simulateurs sur dix-sept cas observés et suivis dans ses services pendant les mois de juillet, d'août et de septembre 1915.
On ne saurait contester à J. Sicard ni les résultats heureux qu'il a obtenus, ni l'intérêt psychologique de sa belle étude, et cependant d'autres cliniciens pensent qu'il n'est pas toujours utile de chercher, avec les simulateurs, une solution aussi nette et de les presser jusqu'à l'aveu.
En fait, devant la plupart des cas de simulation, nous nous trouvons pris dans l'alternative suivante : ou nous faire une conviction d'après les critères indiqués, ou obtenir l'aveu du simulateur. Quand nous nous faisons une conviction sans son aveu, nous avons rarement une certitude absolue, et, à moins d'avoir surpris le muet en flagrant délit de parole, le paraplégique en flagrant délit de marche et le sourd — 220 =
MÉDECINE LÉGALE en flagrant délit d'audition, nous n'osons proposer de sanctions. Quand nous obtenons l'aveu, c'est d ordinaire que nous nous sommes faits confesseurs, que nous avons cessé d'être l'inquisiteur et le juge, et nous sommes également paralysés pour les sanctions. Aussi, devant ces difficultés, a-t-on le droit de se demander s'il ne vaut pas mieux, dans certains cas, se désintéresser de l'aveu et de la certitude, et se borner à 'faire disparaître l'accident par tous les moyens dont on dispose. « Ce qui doit nous préoccuper, écrit à ce propos J. Babinski, ce n'est pas de déterminer le degré de sincérité des sujets atteints des désordres en question mais bien de faire disparaître ces désordres le plus tôt possible. >
A ne pas mettre en question la sincérité du sujet, on peut lui sembler un peu naïf, mais qu'importe cette naïveté apparente, si on a le dernier mot. On a ainsi l'avantage de ne pas heurter et fixer dans sa simulation le simulateur qui, persuadé qu'il peut guérir sans avoir l'air d'un malhonnête homme, pr^nd d'autant plus volontiers la porte qu'on lui ouvre qu'on a soin de l'y pousser avec plus de vigueur par le traitement. Du jour, au contraire, où on lui a laissé voir qu'on le tient pour un simulateur, on doit engager avec lui une lutte sans merci où sa réputation fait partie de l'enjeu et dont le résultat, est, partant, beaucoup plus douteux et toujours plus lointain.
Je pense qu'il convient d'employer, suivant les cas et suivant les individus, les deux méthodes. Avec les simulateurs cyniques, bien décidés à ne pas guérir, malgré tous les traitements et toutes les disciplines, il n'y a aucun inconvénient à démasquer la supercherie, à convaincre le sujet de mensonge. Avec les autres
et notamment avec les prolongateurs, les fixateurs qui ne s'avouent pas toujours très clairement à euxmêmes leur supercherie, j'ai accepté souvent de paraître dupe, pourvu qu'ils guérissent. Quelquefois, après guérison, j'ai cessé de feindre et j'ai dit des paroles énergiques et précises, mais la plupart du temps, j'ai laissé subsister dans l'âme du faux malade la conviction qu'il m'avait roulé et qu'il n'avait pas déchu dans mon opinion. C'est un précieux soutien, pour rester honnête, que l'illusion de n'avoir pas perdu son crédit.