‹ Troubles mentaux et troubles nerveux de guerreChapitre 5 sur 18 · TROUBLES CON FUSION NELS · texte numérisé non relu

TROUBLES CON FUSION NELS

Nous avons donc affaire à des amnésies rétrogrades et à des amnésies antcrogrades ou de fixation qui traduisent la difficulté de révocation ou de l'assimilation ; mais les amnésies d'évocation se sont présentées plusieurs fois sous une forme globale d'autant plus étrange qu'elle se continue d'ordinaire en pleine convalescence, alors que l'activité de l'esprit tend à redevenir normale ; et les amnésies de fixation, comme les amnésies d'évocation, se sont présentées souvent sous des formes si spéciales, si électives, qu'on pourrait parler de cécité verbale et de surdité verbale, de cécité musicale et de surdité musicale. Nous pensons que des causes multiples interviennent ici pour déterminer les différentes manifestations de l'amnésie confusionnelle.

D'une façon générale, quand les malades ne sont pas en état de délire ou d'asthénie profonde, on peut constater chez tous une altération plus ou moins profonde des formes simples ou des formes complexes de l'effort mental, altération qui se manifeste dans tous les domaines de l'activité mentale, depuis la perception jusqu'à l'exécution des mouvements volon taires.

Si on était désireux d^atrtduire de l'unité dans la plupart des troubles mantaux qui caractérisent la confusion, aussi bien pour les troubles intellectuels que pour les troubles mnésiques, c'est dans la difficulté ou l'impossibilité de l'effort mental qu'il en faudrait chercher le caractère commun. Les amnésies rétrogrades, lacunaires, antérogrades, malgré les diffé- ^85 =

rences que nous avons signalées dans leurs conditions et leurs résultats, relèvent toutes, d'abord, de cette altération générale et elles traduisent soit une difficulté plus ou moins grande d'évoquer le passé pour le rattacher à l'ensemble de la personnalité consciente, soit une difficulté plus ou moins grande d'assimiler le présent en le faisant rentrer, par des liens multiples, dans cette synthèse d'idées, d'états affectifs et de tendances qui est notre moi. Que l'amnésie marche en avant ou qu'elle marche en arrière, ce qui paraît atteint chez tous les malades c'est une fonction d'appréhension et de synthèse que Pierre Janet a fort bien analysée et définie (i).

Si, d'autre part, l'amnésie rétrograde s'arrête d'ordinaire, dans sa régression vers le passé, à des limites variables suivant les individus et d'ailleurs indécises, c'est sans doute qu'à mesure qu'elle remonte en arrière, elle rencontre des souvenirs mieux enregistrés parce que plus anciens, et que la part de l'effort conscient devient de plus en plus faible tandis que la part de l'automatisme devient de plus en plus prépondérante dans l'évocation.

Si elle paraît parfois capricieuse et supprime des catégories de souvenirs anciens alors qu'elle en laisse subsister dé plus récents, c'est peut-être parce que nous avons des façons différentes d'apprendre et que les souvenirs sont plus ou moins bien enregistrés et plus ou moins faciles à évoquer suivant qu'ils relèvent de tel ou tel procédé d'acquisition. Quand Morel se souvient de l'allemand et de l'italien et oublie le latin

(i) Cf. sur ce point, et sur bien d'autres, l'ouvrage de Pierre Janet sur les Obsessions et la Psvckasthênie et l'étude de Séglas sur 11 Confusion mentale dans ses Leçons cliniques sur les Maladies mentales, p. 149. Paris, 1895.

THOVBLES CONFVSIONNELS

qu'il sait depuis un temps beaucoup plus long, c'est peut-être parce qu'il a appris le latin d'une façon rationnelle, comme on l'apprend d'ordinaire, par l'analyse des mots et des phrases, par la lecture attentive des textes, tandis qu'il a appris l'allemand et l'italien d'une façon automatique, par l'oreille, pour des raisons d'ordre pratique et utilitaire. Ce qui permettrait dans ce cas la réapparition plus facile des souvenirs d'allemand et d'italien ce serait le rôle considérable qu'a joué l'automatisme verbal dans leur acquisition. Le* souvenirs des deux langues modernes et de la langue ancienne ne seraient pas sur le même plan.

On peut faire le* même* remarques au sujet de l'amnésie de fixation ; chacun de nous peut avoir, pour enregistrer et fixer ses souvenirs, des procédés d'association visuelle, auditive, motrice qui résistent d'autant mieux qu'ils sont plus habituels et plus automatiques, en dépit du trouble profond de l'assimilation mentale. Et l'on doit toujours aussi faire la part des prédispositions individuelles qui font prédominer, suivant les individus, telle ou telle forme de mémoire.

Mais, quand on a présenté ces explications et ces hypothèses, on est obligé de s'arrêter devant des amnésies qu'elles ne peuvent expliquer et qui sont le* formes extrêmes de l'amnésie chez les confus, d'une part les amnésies globales qui s'étendent sur toute la vie, de l'autre des amnésies électives, spécialisées souvent à des lettres, à des mots entendus ou écrits. Il est déjà très étrange que le latin, même oublié, ne donne pas, à la lecture, l'impression d'une langue connue et que les mots les plus familiers de cette langue ne soient plus compris. Il est plus étrange = 87 =

encore qu'Haudry, Delnod et Marot aient perdu à ce point la mémoire totale de l'orthographe qu'ils en soient réduits à une certaine orthographe phonétique} plus compliquée parfois, dans sa nouveauté, que la bonne orthographe ; qu'Haudry, un dessinateur, ait perdu la mémoire des lettres manuscrites, et que Soldis, un musicien, ne puisse lire une portée musicale, reconnaître la Marseillaise ou se représenter des sons. Enfin, il est tout à fait extraordinaire que Godard et Planel puissent avoir des amnésies totales sans que leur vie pratique et intellectuelle ne soit pas plus gênée par cette formidable lacune qui devrait les rendre débiles et inutilisables pour tout. Nous pensons et nous espérons bien montrer, à propos de ces faits et à propos de quelques autres faits de cécité verbale, de surdité verbale et d'aphasie, que l'autosuggestion intervient chez les confus pour créer ou parachever les formules extrêmes de l'amnésie ; mais, comme elle intervient également pour provoquer un grand nombre d'accidents nerveux, il y a tout avantage à ne faire qu'une seule démonstration. Aussi reparlerons-nous des amnésies globales et des amnésies électives, des surdités verbales, des cécités verbales et des aphasies lorsque nous tenterons d'expliquer un certain nombre d'accidents nerveux dont nous comptons les rapprocher et où l'autosuggestion joue un rôle, les surdités, les cécités, les surdimutités, les mutisn»es, les paralysies que l'on rencontre chez tant do confus peu atteints ou chez des confus en voie d'amélioration.

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