DES ACCIDENTS NERVEUX PROVOQUÉS PAR LES ÉMOTIONS ET LES COMMOTIONS
Il arrive souvent que les accidents confusionnels se trouvent associés avec des troubles nerveux divers, tels que la surdité, la surdi-mutité, le mutisme, la cécité, l'anesthésie et l'analgésie, les aphasies sensorielles ou motrice», les tremblements, les tics, les paralysies, les troubles circulatoires, etc. Comme beaucoup de ces troubles sont en relation, non seulement avec l'émotion et l'ébranlement nerveux produits par l'explosion, mais aussi avec les modalités physiques du choc explosif, il est indispensable de dire quelques mots du mécanisme de l'explosion, tel que les physiciens le conçoivent.
Une explosion, nous disent-ils, est une combustion instantanée, une décomposition brusque qui libère un |volume considérable de gaz portés à une température très élevée. Les effets mécaniques sont dus au fait même de l'explosion et à la détente qu'elle déterra 95 =
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE, GUERRE mine. Une partie de la force vive inhérente aux molécules gazeuses se communique soit aux projectiles, soit aux parois fracturées du récipient et aux corps environnants qui sont ébranlés, renversés, disloqués, brisés en morceaux et projetés dans des directions différentes.
Quand la durée des réactions moléculaires qui s'accomplissent dans la substance explosive est particulièrement brève, les gaz de l'explosion développent des poussées si rapides que les corps environnants, même quand ils sont gazeux comme l'air, n'ont pas le temps de se mettre en mouvement pour y obéir graduellement ; l'air oppose alors à la détente des gaz des résistances qu'on peut comparer à celles d'une paroi fixe.
D'autre part, l'explosion, considérée dans la substance qui explose, s'y produit par une série de chocs qui partent de la première couche atteinte, se transmettent successivement aux autres couches et constituent l'onde explosive. Par suite de la décomposition successive des couches atteintes par les chocs, l'intensité de l'onde explosive, sans cesse renouvelée, demeure constante, tandis que sa vitesse augmente et peut atteindre 6.000 mètres à la seconde.
Ces ondes, d'origine chimique, donnent naissance, dans les milieux environnants, à des ondes physiques qui transmettent l'ébranlement, depuis le centre explosif et tout autour de lui, avec une intensité qui ne cesse pas de décroître parce que rien ne la renouvelle.
Les ondes physiques qui se propagent ainsi se caractérisent par des compressions et des déformations subite» du milieu qui les transmet ; elles cheminent avec une vitesse initiale très grande et gardent leur régularité = ? 6^
ÉMOTIONS ET CÛMMOtlONS, ACCIDENTS NERVEUX
jusqu'au moment où le milieu est interrompu ; là, ces compressions et déformations changent de modes et se transforment en un mouvement d'impulsion, c'est-à-dire qu'elles reproduisent, plus ou moins affaibli suivant la distance, le choc qui leur a donné naissance. Ainsi s'expliquerait le fait bien connu qu'une cartouche qui explose peut, sans contact de particule solide, faire exploser à distance une autre cartouche, explosion qui ne se produit pas si la seconde cartouche, suspendue à un fil, oppose une résistance moindre au mouvement d'impulsion qu'elle reçoit (i).
Ajoutons que toute explosion s'accompagne non seulement de compressions violentes et brusques mais de décompressions également brusques auxquelles on a vonlu, comme nous le verrons, faire jouer un rôle dans la production de certaines lésions. Ces décompressions sont dues au vide relatif qui succède au refoulement de l'atmosphère, après le refroidissement des gaz.
J'ai, moi-même, constaté, lors du bombardement par avions de la ville de Toul (2) qu'une bombe ayant éclaté sur le sol, contre le mur de l'église Saint- Gengout, les vitraux les plus voisins s'étaient cintrés de dedans en dehors comme si l'explosion avait produit, dans son dernier temps, une forte aspiration. Un ingénieur, R. Arnoux, nous a apporté une indication beaucoup plus précise : ayant eu l'occasion d'observer, au cours de cette guerre, un baromètre de poche mis hors d'usage par l'explosion d'un gros obus allemand, il s'est aperçu que ce baromètre,
(l) Cf. Bertheloi, La Force des matières explosives, t" vol. p. 1, 10, 11, 68, 69, 76, 151, 133, 199. Paris, 1883. (a) En juin 1916.
simplement dérangé, avait fonctionné comme un baromètre à minima. Il a pu ainsi constater que l'explosion avait provoqué, dans la pièce où se trouvait l'instrument, à trois mètres du centre d'éclatement, une dépression très brève d'une demi-atmosphère et un refoulement qui s'opérait, d'après ses calculs, sous une pression de 10.360 kilogrammes par mètre carré, avec une vitesse de 276 mètres à la seconde (1).
Ces données élémentaires permettent de comprendre qu'à la suite d'un éclatement d'obus, dans un rayon qui ne dépasse guère 10 mètres et qui peut être souvent beaucoup plus court, on observe, en sus des , blessures et des morts dues aux projectiles, des effets " que nous connaissons déjà et d'autres que nous ne connaissions pas encore :
i° Le sujet, renversé ou projeté par la poussée de l'air, peut faire une chute sur le crâne ou sur la colonne vertébrale, être atteint dans ces deux régions par des matériaux divers, etc., etc; (Cl. p. 44);
2 II peut être atteint sur la surface de son corps, notamment dans ses organes sensibles et, à travers la paroi abdominale, dans ses viscères, par le choc aérien (Cf. p. 45);
3° 11 peut être soumis à des variations brusques de pression ;
4 II peut être exposé à des chocs à distance, par suite de la transformation des ondes physiques d'explosion en mouvement d'impulsion.
En même temps qu'à ces agents mécaniques, quelques auteurs, P. Sollier et M. Chartier en France (2), Lewin (3) en Allemagne, ont attribué un
(1) Arnoux, Société des Ingénieurs civils de France, 35 juin, 191}.' (3) Les Commotions par explosif, Paris médical, octobre 191$. a (3) Ueber Vergiftnng durch kohlenoxydhaltige Explosionsgttt : ans Geschossen etc., Munc/t. med. Wochenschr. 1915, n° 14. ==o8 =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVBTtX
rôle aux gaz toxiques développés par l'explosion et notamment à l'oxyde de carbone, 11 se peut que des intoxications de ce genre se produisent lorsque l'explosion a lieu dans un espace relativement clos, dans une cave ou un abri souterrain par exemple, mais je n'ai pas eu l'occasion d'en rencontrer chez les commotionnés de la N f et de la X" armée.
Parmi les troubles nerveux que l'on trouve chez les commotionnés, il en est de constants ou tout au moins de très fréquents qui concernent la vie végétative et l'émotivité.
Nous avons déjà eu l'occasion de parler de ces troubles quand nous avons énuméré les principales
LedocteurGaupp.de Tubingue, qui a étudié les effets produits sur le système nerveux par l'explosion des projectiles à proximité (Dit Granatkontuston, Vortrag im med. naturinissensch. Verein, Tiibingen, am. 3, XII, 1914), invoque quatre causes nocives :
i° Compression et décompression brusques de l'air.
a» Emanations de gaz toxiques.
3° Ebranlement mécanique de tout le corps, particulièrement du cerveau et du système sympathique par la force de l'explosion.
4* Ebranlement psychique par l'angoisse, l'effroi, la peur, l'incertitude.
Il tient pour accessoires et de second plan la première et la seconde cause et il décrit, sous le nom de psychose par explosion de grenade, une affection qu'il rapproche de la psychose de guerre observée par Schaikewicz dans la guerre russo-japonaise.
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE manifestations organiques et mentales de la commotion, et nous avons signalé, chez le commotionné récent, des symptômes de shock souvent associés, dès le début, à des symptômes d'excitation qui deviennent de plus en plus nombreux et marqués à mesure que les précédents se dissipent.
Au»bout de quelques jours il ne reste plus guère, en fait de symptômes d'inhibition, — et encore très rarement — que de la rigidité pupillaire.
Tous les réflexes, cutanés, tendineux et pupillaires sont vifs.
Dans l'ordre musculaire, on constate une tendance souvent très marquée aux spasmes.
Dans l'ordre circulatoire on observe un déséquilibre fréquent de l'innervation des artérioles de la peau que j'ai rencontré, pour ma part, dans la presque totalité des cas, et qu'on désigne, suivant son intensité, sous le nom de raie de Trousseau ou de dermographisme (Sépjjta, peau, ipx<?<», j'écris.)
Chez beaucoup de nos sujets, (60 0/0 environ), la peau frottée avec l'ongle présente une raie d'abord blanche, puis rouge, qui persiste longtemps... C'est une sorte de dermographisme léger. Chez quelques autres commotionnés, on voit apparaître, pour la même excitation, une raie rouge à laquelle succède une raie blanche qui devient de plus en plus saillante. On peut ainsi tracer sur la peau, avec le crayon ou l'ongle, des caractères en relief qui s'effacent après une durée variable.
Dans les muscles du larynx, du pharynx et de la région de l'œsophage, beaucoup de commotionnés accusent un sentiment de constriction qui, chez plusieurs d'entre eux, se traduit objectivement par des spasmes toutes les fois qu'ils veulent avaler ; d'autres = 100 =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
accusent aussi un sentiment de gêne respiratoire qui correspond objectivement à de l'oppression et à de la dyspnée.
Un grand nombre ont, pour les raisons les plus futiles, des crises aiguës de peur ou d'angoisse qui se manifestent par une accélération de la respiration et du pouls, par des larmes, des transpirations profuses, du tremblement, des bégaiements et de l'agitation motrice. L'imitation, même grossière, du bruit du canon suffit pour provoquer des réactions d'angoisse chez un grand nombre de ceux qui ne sont pas en état de stupeur. On peut même, avec les plus susceptibles, se borner à prononcer de simples mots d'épreuve, tels que canon, fusil, obus, marmite, etc.. Quelques malades, qui souffrent particulièrement de cette susceptibilité, demandent qu'on ne leur parle jamais de la guerre ; tel Blondel, qui m'écrit, quinze jours après son accident: «Aujourd'hui encore, je ne peux lire les nouvelles de la guerre dans les journaux et j'évite soigneusement les conversations relatives à ce sujet; l'impression que me produisent ces faits est telle que je ne peux m'empêcher de pleurer et qu'une confusion inexplicable gagne mon cerveau. Cette confusion est, il est vrai, passagère si j'essaie de donner un autre cours à mes pensées. » Mais, quelque soin que l'on apporte à écarter de ces malades les souvenirs pénibles, les faits parlent souvent d'eux-mêmes et déterminent de véritables crises émotives. C'est ainsi que le bombardement pur avions de la ville de Toul a littéralement affolé plusieurs de nos malades, pourtant bien en sécurité dans les caves de l'hôpital.
Ces troubles réflexes et émotifs, qui sont plus on moins marqués suivant les individus et qui sont rare- = 101 =
ment au complet chez le même, se produisent d'ordinaire en assez grand nombre pour former une sorte de tableau clinique ; ils correspondent, à peu près, aux symptômes par lesquels Dupré a caractérisé la constitution émotive, et, comme nous le verrons, c'est une question de savoir si cette constitution a été créée ou seulement révélée par la commotion.
C'est un fait rapporté par beaucoup d'auteurs que les très grandes émotions, même quand elles sont pures detout ébranlement organique, peuvent donner naissance, comme les ébranlements purs de toute émotion, à des phénomènes de shock. Je n'ai, pour ce qui me concerne, jamais rien observé de pareil mais j'ai vu souvent, en revanche, tous les signes susénumérés de la constitution émotive se présenter, comme séquelles, chez les purs émotionnés, à la suite d'ictus ou de raptus.
Quand cette hyperémotivité se traduit par des crises aiguës et fréquentes, on peut parler de véritables névroses émotives et ces névroses, qu'on appelait autrefois du terme amphibologique de névroses traumatiques, sont ainsi parmi les séquelles possibles de tous les accidents sus-indiqués, ictus, raptus et commotions. L'angoisse y prédomine d'ordinaire, sans doute à cause des circonstances de guerre qui mettent en relief l'aptitude anxieuse et peutêtre aussi parce que l'angoisse est la forme la plus commune et la plus basse de l'émotion dépressive; mais on peut rencontrer, dans ces névroses émotives, de l'impatience, de la douleur morale et même de l'irritabilité.
r= ioa =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
Avec ces troubles nerveux de la vie végétative, mais dans une proportion beaucoup moindre, on rencontre, chez les commotionnés, les accidents nerveux de la vie de relation, parmi lesquels le plus fréquent est le mutisme.
Sur 348 sujets que nous avons examinés en dix mois, 65 ont été muets et, qu'ils soutinssent de leur infirmité ou qu'ils en prisseut leur parti — ce qui était le cas le plus fréquent — ils ne répondaient que par écrit ou par signe aux questions posées, sans paraître se douter que l'on pût répondre autrement.
Prenons-en quelques-uns au hasard parmi ceux qui s'expriment ainsi et ordonnons-leur de parler. Les uns, le plus grand nombre, font une très forte expiration sans actionner leur larynx, de sorte que la colonne d'air qui sort de la trachée n'entraîne aucune vibration des cordes vocales. Les autres, dont la proportion beaucoup plus faible n'atteint pas aoo/o, ne font aucun effort d'expiration ; ils se bornent à ouvrir la bouche sans remuer ni la langue ni les lèvres. Ils savent encore se servir de leur langue pour la mouvoir dans toutes les directions et de leurs lèvres pour faire mine de sucer.de souffler, etc., mais ils ne peuvent plus articuler un mot, et ils n'imitent pas du tout ou ils imitent très mal et sans aucun résultat les mouvements d'articulation qu'on fait devant eux. Il semble donc que, chez les uns, c'est la phonation qui est particulièrement atteinte et, chez les autres, l'articulation.
Un très petit nombre de commotionnés parlent à = 103 =
TBOUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE voix basse, comme s'ils n'avaient pas la force de parler tout haut, et, quand on les presse d'élever la voix, ils se disent incapables de l'effort qu'on leur demande.
D'autres, surtout ceux qui ont été muets et qu'on a guéris par des procédés rapides, parlent lentement, en scandant les mots: « Je-vais-beau-coup-mieux; je-sens-que-ce-la-re-vient. » D'autres bégaient après ou sans avoir été muets ; ils s'arrêtent sur certaines syllabes, en particulier sur les syllabes des mots un peu longs et les répètent d'une façon « spasmodique et explosive » comme l'ont très justement écrit Paul Sollier et J. Chartier (i).
On rencontre également, dans l'ordre moteur, des paralysies, des vertiges, des tremblements et des tics.
Les paralysies sont produites par la perle de lamotilité volontaire, soit dans un groupe de muscles, soit dans un membre, soit dans les deux membres supérieurs ou inférieurs, soit dans une moitié du corps.
LévyValensi a rapporté le cas d'un soldat qui, ayant eu, tout d'abord, une atteinte de paralysie radiale, vraisemblablement provoquée par le froid, a présenté, après l'explosion de sa tranchée, une paralysie des muscles extenseurs et fléchisseurs de la même main (a).
Jolly (3) rapporte le cat très analogue d'un militaire qui avait fait, il y a dix ans, une paralysie radiale
(1) Le Mutisme et l'inaudition fonctionnels, Revue de midecint (Paris, F. Alcan) décembre 1916.
(2) Presse médicale, n° 33, 1913
(3) Schmidt's, Jahrb. d. ges. M.edi\in, 321, 141, 1915.
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
gauche et qui a fait une paralysie brachnle double à la suite d'une explosion de grenade.
On a rapporté de même plusieurs cas de paralysies d'un membre inférieur ou des deux membres, survenues à la suite d'explosion d'obus à proximité.
Pour ce qui me concerne, je n'ai pas observé de paralysie complète mais cinq cas de parésie crurale simple ou double. Les sujets pouvaient encore mouvoir, mais sans force, les membres inférieurs.
Saclof, qui avait été précipité par le vent de l'explosion dans un trou qu'il creusait, a présenté non pas une paralysie des jambes mais des dérobements subits pendant tout le temps qu'a duré son délire onirique. Il s'avançait dans la salle, les yeux perdus dans le vide, parce qu'il était resté aveugle après son accident, et la main tendue devant lui pour éviter les obstacles. Puis, tout à coup, il paraissait regarder quelque chose sous ses pas et faisait un grand geste d'effroi. Il s'affaissait alors brusquement. Le reste du temps, dans les moments de répit, il allait et venait dans la pièce, sans que la marche parût troublée autrement que par la cécité.
Je n'ai rencontré que quatre fois, chez des commotionnés, ce trouble curieux qu'on appelle astasicabasie et dans lequel les malades, sans parésie ni paralysie des membres inférieurs, sans incoordination des autres mouvements, sont incapables de coordonner leurs contractions musculaires pour la station debout et pour la marche. Chez tous, la marche était gênée ou rendue impossible par les mouvements de flexion et d'extension ou par les mouvements de trépidation qui s'exécutaient dans les jambes quand ils étaient debout.
Je tends à croire également que les hémiplégies = 105 =
par commotion ont été assez rares. Je n'en ai rencontré que trois cas. Encore dans l'un s'agissait-il d'une hémiparésie plutôt que d'une hémiplégie. Le cas le plus net a été celui du soldat Buffet qui était allongé sur un lit de camp, vers trois heures de l'après-midi, dans une cabane qui lui servait d'abri, lorsqu'une torpille, crevant le toit, est venue tomber près de lui ; il n'a eu que le temps de gagner la porte et de l'ouvrir ; le vent de l'explosion l'a projeté en avant et l'a roulé par terre. Il a perdu connaissance pendant quelques minutes mais il a pu gagner tout seul le poste de secours pour faire panser une plaie contuse qu'il s'était faite, en tombant, sur la partie droite du front. Le lendemain, il a senti son côté gauche plus lourd ; quelques heures plus tard, il traînait ce côté plus qu'il ne le mouvait, et, en trentesix heures, une paralysie flasque et totale du membre supérieur et du membre inférieur s'est établie.
On a beaucoup parlé, dans les réunions de neurologistes de l'armée, d'une catégorie de commotionnés très étranges, au moins par leur aspect extérieur, et qui se caractérisent par une incurvation plus ou moins accusée du tronc. Souques et M me Rosanof-Saloft qui les ont baptisés du nom de campto-cormiques (xàjjnruw je courbe, -/.op|ji.ô< le tronc) en ont donné une très bonne description (i), en insistant sur les déformations morphologiques qui se produisent au niveau des lombes, du dos, du ventre et des fesses, par suite de l'attitude vicieuse de la colonne vertébrale ;mais, plus le sujet se courbe, plus il est obligé, de porter la tête en haut et en avant pour regarder devant lui, et cette attitude, aussi caractéristique que la précédente,
(j) Rcyuc neurologique, novembre- décembre 191 5, p. 9)7.
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
raccourcit la nuque en y dessinant des plis transversaux.
J'ai observé neuf courbe-troncs dans la N e armée ; chez les uns l'incurvation était particulièrement marquée dans la partie dorsale de la colonne ; chez la plupart, elle était surtout manifeste dans la région lombaire. Quand on leur demandait la raison de leur attitude, ils répondaient invariablement qu'ils ne pouvaient se redresser sans souffrance, et, défait, ils paraissaient souffrir et résistaient en se plaignant quand on essayait de les redresser en leur appuyant le dos contre un mur.
On constate, chez beaucoup de commotionnés, des tremblements tantôt continus, tantôt intermittents, tantôt généralisés à tous les membres, tantôt limités aux bras et aux jambes, quelquefois à un bras ou à une jambe, et quelquefois enfin à une extrémité.
Je n'ai constaté que dix fois, chez nos commotionnés, des mouvements expressifs automatiques : l'un d'eux, Eyrich, avait, quatre fois par minute, des contractions localisées à l'épaule et au bras gauche et qui reproduisaient assez exactement une des expressions de la peur. L'avant-bras se fléchissait sur la poitrine dans un geste de défense, tandis que l'épaule remontait brusquement. Le sujet paraissait chaque fois regarder fixement quelque chose. Il était alors dans un délire onirique silencieux et ne répondait même pas aux questions posées à voix basse. Il a gardé ces contractions quelques jours après être sorti de son délire, mais, comme il avait perdu tout souvenir de l'état dont il sortait, il n'a jamais pu me donner la moindre explication.
Parmi les neuf autres malades, deux torpillés ont eu, pendant leur délire onirique, des mouvements = 107 ==
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE d'oscillation delà tête qu'ils portaient tantôt à droite, tantôt à gauche d'une façon continue, avec l'œil fixe et une expression inquiète. Les mouvements d'oscillation se sont atténués d'eux-mêmes après la disparition de l'onirisme et ont cessé en quelques jours. Les sept autres malades avaient des tressaillements plus ou moins espacés : c'étaient des mouvements automatiques et réflexes, très analogues à ceux de l'étonnement et de la peur.
Dans l'ordre sensoriel, les troubles qui frappent le plus, sans qu'on ait besoin de les chercher, c'est la cécité et la surdité.
Ces surdités présentent tous les degrés, depuis la surdité légère ou moyenne jusqu'à la surdité totale ; elles sont bilatérales ou unilatérales.
Presque tous les sourds accusent des bourdonnements, des bruits qu'ils comparent à des sons de cloches ou à des canonnades lointaines(boum, boum, boum) et plus souvent encore à des sifflements tout à fait analogues à ce que nous entendons après un cri aigu : « Je vis dans les sifflements, dit Galois, ils m'entourent; où que j'aille, j'ai la sensation que tout siffle et je n'entendrai rien tant que ces sifflements continueront ».
Six sourds seulement m'ont déclaré ne rien entendre, ni bourdonnements, ni sifflements.
Un certain nombre de sourds étaient en même temps muets et entraient par là dans une catégorie que nous connaissons.
Gilbert Ballet nous a mis très heureusement en = 108 =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
garde contre une erreur qui consisterait à prendre pour des sifflements ou des bourdonnements des images auditives intenses et obsédantes ; il a conté le cas d'un zouave, commotionné par un éclatement d'obus, qui entendait l'obussifflefet éclater, plusieurs mois après son accident. Ce phénomène de représentation mentale, et presque d'hallucination, qui se produit quelquefois, n'a en effet aucun rapport avec les sifflements et les bourdonnements que nous constatons et qui ont, comme on le verra, une tout autre origine.
Dans un certain nombre de cas, les sifflements et les bourdonnements se sont accompagnés de troubles de l'équilibre, les sujets ayant éprouvé des sensations illusoires de déplacement et réagi contre elles par des mouvements nécessairement inadaptés.
J'ai observé dix fois seulement ces troubles de l'équilibre et toujours avec bourdonnements et diminution de l'ouïe ; le tableau clinique réalise alors les symptômes de ce que les vieux cliniciens appelaient la maladie de Ménière.
Le cas le plus remarquable a été celui de Perro, un jeune soldat de dix-huit ans, qui a présenté, entre autres symptômes, après l'éclatement d'un obus à proximité, une surdité presque complète de l'oreille droite, avec de forts bourdonnements du même côté, et l'illusion que les objets tournaient en cercle de gauche à droite.
Il présentait aussi des oscillations de la tête de bas en haut et de haut en bas, ainsi que des oscillations des globes oculaires dans le même sens, et, de temps à autre, il paraissait entraîné en arrière et à gauche comme s'il avait été sur le point de culbuter. 11 avait des troubles de l'équilibre quand il marchait devant = 109 =
lui ou dans le sens de la largeur, et il s'affolait littéralement, avec angoisse, accélération du pouls, transpiration aux tempes si on essayait de lui faire gravir un escalier ou une échelle ou même si on le soulevait en l'air en le prenant sous les bras.
Je n'ai vu que neuf commotio nnés atteints de cécité bilatérale ou unilatérale. Le regretté Grasset a eu affaire, au début de la guerre, à une série de muets qui avaient tous été aveugles et sourds (1). Il y avait là pure coïncidence. La cécité, même très incomplète, est assez rare chez les commotionnés ; les muets ne sont pas nécessairement sourds et encore moins aveugles.
Toutefois Saclof, celui-là même qui a eu du dérobement subit des jambes, a été aphone, sourd-muet et aveugle lorsqu'il a repris connaissance quelques heures après son accident, et, trois semaines plus tard, il voyait encore, de chaque œil, un nuage opaque qui occupait toute l'étendue du champ visuel.
Un autre commotionné, Paulin, ancien élève de Sorbonne, a bien voulu me raconter, avec quelques détails, ce qu'il se rappelle des circonstances dans lesquelles il fut atteint d'un trouble bilatéral et passager de la vue. <Je ne me rappelleplusrien, m'écritil, de ce qui a précédé et suivi l'explosion de la marmite. (C'était ce qu'il y a de mieux, une Jack Johnson 310.) Je sais seulement que l'on m'a porté dans la tranchée et de là au poste de secours. En fait de blessures, je n'ai alors qu'un fort noir au front et quelques déchirures à la peau du ventre. J'ai été projeté
(i) Les Psychonévroseï de guerre, Presse mtiicaU, I er »vril 1915.
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
en l'air, paraît-il, et me suis cogné la tête en retombant. Le premiersentimentque j'éprouve, le troisième jour, est celui d'une stupidité qui se manifeste principalement par des confusions de mots, un bégaiement continuel dès que je veux parler, enfin, à certains moments, une cécité presque complète. Je vois d'abord une sorte d'insecte qui se promène en l'air de droite à gauche ; aussitôt tout se brouille et les objets me paraissent entrer les uns dans les autres ; je ne distingue plus rien d'extérieur. »
Trois autres commotionnés ont présenté une cécité incomplète et unilatérale (deux cécités gauches et une droite), et ils ontgardé.dans l'œil atteint, un brouillard qui a duré huit jours pour le premier et trois semaines pour le second.
Quatre autres, qui ont été aussi muets, se plaignent encore d'y voir trouble des deux yeux, quinze jours après qu'ils ont recouvré la parole.
A côté de ces troubles sensoriels, qui frappent l'observateur par leur fréquence ou leur importance, on peut noter beaucoup de troubles sensitifs plus discrets comme l'anesthésie et l'analgésie. Ces anesthésies et ces analgésies s'étendent parfois à toute la surface cutanée du corps ; c'est le cas de Bonnard, un courbe-tronc, qui sent confusément les contacts et qui ne sent pas les piqûres depuis sa commotion, quelle que soit la zone cutanée sur laquelle on opère, excepté le visage. D'autres fois, l'anesthésie ou l'analgésie occupent seulement un côté du corps. C'est le cas de Saclof, peu sensible aux contacts et à la piqûre sur le côté droit. Eyrich est sensible au contact sur le côté droit, mais il annonce les piqûres comme des contacts pour toute la partie droite de son corps sans pouvoir dire où on l'a touché, ûillo ne sent plus son bras == ni =
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE droit et ne croit plus l'avoir quand il ne le regarde pas : il présente dans toute cette région une diminution de la sensibilité tactile, musculaire, articulaire ainsi que de la sensibilité à la douleur, et le côté droit tout entier sent très confusément les contacts et les piqûres.
Favre, qui a été sourd-muet, a présenté une insensibilité de tout le côté droit du corps pour le contact et la piqûre ainsi qu'une parésie du bras droit et de la jambe droite.
Chez Crivelli, j'ai constaté un curieux phénomène connu sous le nom d'allochirie ; le malade attribue au côté gauche, dont la sensibilité est restée intacte, non seulement les contacts et les piqûres du côté droit, mais les contacts et les piqûres du côté gauche dont les sensibilités tactile et douloureuse sont très diminuées.
Souvent les analgésies et les anesthésies de nos commotionnés, au lieu d'occuper toute la surface ou un côté du corps, sont irrégulièrement disposées. Chez Baptiste, c'est la partie droite de l'abdomen et le bras droit, du poignet à l'épaule, qui sont anesthésiques ; chez Colin, la partie gauche du thorax est insensible au contact et à la douleur.
Il s'agit d'ailleurs, dans presque tous les cas, d'une diminution de la sensibilité plutôt que d'une analgésie ou d'une anesthésie complètes.
En opposition avec ces fréquentes diminutions de la sensibilité tactile et delà sensibilité douloureuse, tous les observateurs ont constaté parfois des exaltations de la sensibilité douloureuse, diversement localisées. J'en ai constaté quelques cas, notamment chez Bonnard et d'autres courbe-troncs qui présentaient de l'hyperalgésie le long de la colonne vertébrale et = 111 =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX notamment dans la région lombaire ; chez Boulet qui, avec une anesthésie totale de la cornée pour le le contact et la douleur, présentait une exaltation de la sensibilité douloureuse sur toute la surface du ventre, chez Baptiste qui présentait une exaltation de la sensibilité douloureuse dans la région inguinale gauche.
Il arrive assez souvent que l'impotence fonctionnelle d'un organe ou d'un membre soit accompagnée de l'anesthésie de l'organe, du membre ou de la région toutentière. C'est ainsi que Georges Guillain (i) a constaté, chez un muet commotionné, en même temps qu'une paralysie apparente de la langue, une disparition dû réflexe pharyngien et une anesthésie bucco-linguale.
Sollier va même jusqu'à penser que les troubles de la sensibilité sont toujours superposés aux troubles moteurs, Nous avons signalé cette superposition chez Favre à la fois parésié, anesthésique et analgésique du côté droit et nous aurions pu la signaler également chez Dillo qui présente une parésie de la jambe droite. Mais il s'en faut de beaucoup que le fait nous ait apparu comme constant.
Le dernier muet qu'il m'a été donné de voir avec le docteur Galtier et dont nous avons exploré ensemble la sensibilité, n'avait aucune espèce d'anesthésie de la gorge, du cou, de la langue ; il avait un réflexe pharyngien très net et, sur toute la surface du corps, une sensibilité normale pour le contact, la douleur, le chaud et le froid.
Dans l'ordre mental, je rappelle que j'ai déjà signalé des amnésies globales, s'étendant à toute la
(i) Réunion médicale de la 6« armée, j mai 1915. = 113 =
G. Dumas. — 8
TROUBLES MENTAUX ET NERVEUX DE GUERRE v j ej telle l'amnésie du marbrier qui ne se souvenait ni de son nom, ni de sa femme, ni de son métier, ni de rien, après sa commotion — et les amnésies électives ne concernant qu'une catégorie très particulière de souvenirs.
Il est des amnésies encore plus spéciales. C'est ainsi que le lieutenant Marot, un émotionné atteint de cécité verbale, est incapable de lire les textes imprimés et les textes manuscrits, et que, mis en présence d'un texte manuscrit qu'il doit copier, il le dessine sans reconnaître les lettres, avec une telle servilité que je ne puis plus distinguer la copie du modèle.
Delnod, un jeune garçon assez fin et assez instruit, atteint comme Marot de cécité verbale, copie avec la même exactitude servile et sans y reconnaître une seule lettre, des textes anglais, russes, grecs. L'un et l'autre signent aisément leur nom, avec un beau paraphe, grâce à la conservation de leurs habitudes motrices, mais ils sont incapables de reconnaître leur paraphe et de lire leur nom.
Je demande à -Marot s'il pourrait écrire sur une enveloppe l'adresse de sa femme ; il prend une enveloppe et se confiant, comme pour sa signature, à ses habitudes motrices, il écrit sans hésitation : « Madame Marot, 18, Chemin de X... à N...,Gard >; mais il est incapable de se relire.
J'ai connu trois cas de ce genre auxquels il faut joindre le cas du musicien Soldis qui faisait, on s'en souvient, de la cécité musicale et se déclarait incapable de lire les lignes d'une portée et de reconnaître la clef de sol.
Dans la surdité verbale, les malades entendent le son des mots, mais n'en comprennent plus le sens; = 114 =
ÉMOTIONS ET COMMOTIONS, ACCIDENTS NERVEUX
leur propre langue, parlée devant eux, leur fait l'effet d'une langue étrangère qu'on ne leur aurait jamais parlée. Je n'ai pas rencontré de malade qui eût de la surdité verbale pour le français, mais j'ai déjà parlé de Morel, un élève de la Sorbonne, qui avait une surdité verbale complète pour le latin et une surdité atténuée pour le grec qui lui donnait l'impression d'un langage incompréhensible et cependant familier.
Chez aucun commotionné je n'ai rencontré de l'agraphie, c'est-à-dire la perte des mouvements nécessaires à l'écriture.
En revanche j'ai vu quelques cas d'aphasie, que je distingue avec Pierre Janet du mutisme et de l'aphonie tels que je les ai décrits. Nos aphones et nos muets sont persuadés que leur larynx et leur langue sont paralysés, incapables de se mouvoir pour le son ou pour la parole ; les commotionnés aphasiques n'incriminent ni leur larynx, ni leur langue, ni aucun organe ; ils sont seulement persuadés qu'ils n'ont plus la mémoire des mots. «J'avais perdu la mémoire de la parole », disent les uns. « Je ne vois pas comment il faut dire les mots », écrivent quelques malades de P. Chavigny (i).
Cette amnésie du mot parlé comporte d'ailleurs tous les degrés et la plupart du temps n'est pas absolue, le malade gardant à sa disposition quelques mots qu'il prononce plus ou moins bien. Un de nos malades pouvait dire le mot képi qu'il mettait d'ailleurs à toutes les sauces.
Il y a là des amnésies très spéciales, véritables apha-
(i) La Psychiatrie aux armées. Paris médical, octobre 1915.
sies sensorielles et aphasies motrices que j'ai écartées à dessein de la description des troubles mentaux parce que ce sont des accidents très analogues aux paralysies et aux anesthésies décrites ici et qu'ils relèvent, à mon avis, des mêmes explications.