DES ACCIDENTS NERVEUX
ÉMOTIONNELS ET COMMOTIONNEES
Trois espèces d'interprétations peuvent être essayées qui d'ailleurs ne s'excluent pas et qui même se complètent, bien qu'elles soient de valeur inégale.
Quand on fait de l'interprétation organique, on essaye d'expliquer par des lésions du système nerveux, de ses enveloppes, des organes périphériques ou par une intoxication nerveuse, un certain nombre des troubles observés.
On fait de l'interprétation émotionnelle quand on considère certains troubles moteurs et sensitifs comme les manifestations d'une émotion présente dont ils sont l'expression ou d'une émotion disparue dont ils sont les séquelles.
On fait de l'interprétation pithiatique quand on estime que certains accidents sensitifs et moteurs sont le résultat de l'autosuggestion ou de la suggestion et qu'ils peuvent être guéris par la persuasion (neiftw persuasion, iio^ai je guéris). On verra d'ailleurs que nous prenons le terme de persuasion au sens large.
L'interprétation organique triomphe complètement et sans peine quand il s'agit d'expliquer les troubles de la vie végétative qui se rencontrent avec abondance chez les commotionnés. Que l'émotion se produise seule, qu'elle soit intense et suivie de commotion, ou qu'elle soit minime alors que la commotion est tout, il n'est guère possible d'expliquer autrement que par les perturbations organiques apportées dans le fonctionnement du système nerveux central soit l'abaissement de la pression artérielle, le refroidissement des extrémités, la dépression, la mydriase, la rigidité pupillaire, soit la vivacité des réflexes cutanés, tendineux et pupillaires, le déséquilibre du système vaso-moteur, l'éréthisme de l'émotivité, etc.
Nous pourrions, pour chacun de ces troubles, tenter une explication plus ou moins satisfaisante et plus ou moins hypothétique, dire par exemple que la vivacité des réflexes tendineux tient à la diminution de l'activité de l'écorce cérébrale qui ne refrène plus la tonicité des centres inférieurs, que le ralentissement cardiaque tient à la fatigue et à l'épuisement du système nerveux, etc., etc., mais, après ces explications partielles, et plus ou moins discutables en l'espèce, il faudrait toujours en venir à admettre que l'émotion et la commotion produisent les troubles en question parce qu'ellesdéterminent, dans les centres nerveux, des modifications mécaniques et chimiques, aussi probables qu'inconnues.
Sous cette forme, où l'émotion elle-même n'intervient qu'à titre de choc et nullement par son contenu psychique, l'explication organique ne peut être contestée. C'est avec les accidents de la motricité volontaire, de la sensibilité, de la parole, de la mémoire, que les difficultés commencent.
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DÉS ACCIDENTS
Je ne connais personne qui ait signalé, chez les commotionnés, les accidents d'aphasie sensorielle et motrice que j'ai observés, mais ces accidents ont été constatés d'autres fois dans des conditions analogues, en particulier à la suite de fortes émotions, et on eu trouvera quelques exemples dans la thèse de Saupiquet, sur le mutisme et l'aphasie hystérique (1). L'explication organique la plus simple consiste à supposer que la commotion a provoqué un ébranlement physique et peut-être même des lésions traumatiques des centres de la parole, mais il est à noter que plusieurs de nos aphasiques sensoriels ou moteurs, notamment Marot et Soldis, n'ont eu que des émotions non suivies de commotions, et que tous ont fait leurs accidents aphasiques non pas dans la période même qui a immédiatement suivi le choc mais dans une période plus tardive, au moment où ils commençaient à se reprendre et à sortir de leur confusion mentale. On pourrait plus logiquement penser, puisque tous nos malades sont vraisemblablement intoxiqués par l'émotion, à dei aphasies transitoires de nature toxique, et il est vraisemblable en effet que l'intoxication est pour beaucoup dans la difficulté réelle que certains malades éprouvent à trouver leurs mots ou à les reconnaître à la lecture et à l'audition, mais, comme nous le verrons, c'est l'autosuggestion qui parachève et qui fixe ces aphasies, quand elle ne les crée pas tout à fait.
(i) T/iist it Lyon, 1904.
Je ne vois guère que Sollier et Chartier qui aient tenté d'expliquer le mutisme des commotionnés par les effets organiques de l'explosion.
L'examen du larynx, pratiqué sur leurs malades par le professeur Lannois et par le docteur Garel de Lyon, a révélé une paralysie symétrique des muscles constricteurs, les cordes vocales largement écartées restant immobiles, en position cadavérique, quelles que fussent les tentatives faites par les sujets pour émettre un son.
Les deux auteurs rappellent que, dans certains cas de dépression atmosphérique, même lente, on aurait constaté que le son de la voix s'abaisse par relâchement des cordes vocales, et ils admettent que les décompressions instantanées de l'explosion auraient des effets analogues mais plus marqués. « Enfin, ajoutent-ils, on sait que des vibrations extrêmement rapides peuvent avoir sur les muscles une action directe, et on est en droit de supposer que les muscles délicats du larynx peuvent, plus que d'autres, subir cette influence (i) ».
J'ai prié de mon côté les docteurs Marcorelle et Gagnière d'examiner quinze de nos malades aphones. Chez l'un, ils ont trouvé les cordes vocales rosées, signe de laryngite en voie de guérison ; chez deux autres un peu de pharyngite des fumeurs, chez tous une parésie des muscles adducteurs des cordes vocales, qui ne se rapprochent plus pour l'émission des sons. M. Marcorelle a ajouté que, sur une trentaine de cas d'extinctions de voix émotionnelles qu'il avait vus avant la guerre, dans sa clientèle ou dans les hôpitaux,
(i) Le Mutisme, etc., etc. (voir /oc cil.), — 120 ==
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS
il avait toujours trouvé cette même parésie ou paralysie.
Mais ces constatations, tout intéressantes qu'elles sont, n'ont pas grande valeur explicative, comme l'a déjà remarqué Pierre Janet. « Nous ne savons, dit-il, déterminer le rapprochement des cordes vocales qu'en demandant au sujet de crier ou de prononcer un son. Or, il s'agit justement de sujets qui ne savent ni parler ni crier et qui, par conséquent, ne peuvent produire le mouvement des cordes vocales que nous leur demandons ; l'immobilité des cordes vocales ne prouve pas leur paralysie véritable (1) ». Tout ce qu'on constate avec un laryngoscope, c'est que nos sujets sont aphones, et c'est, très exactement.ee qu'on constate sans laryngoscope.
De plus, alors même que l'examen du larynx révélerait une atteinte des cordes vocales chez les sujets aphones, il faudrait encore trouver une explication pour les muets qui incriminent leur langue.
Dans un certain nombre de paralysies par commotion, on a trouvé, au contraire, des lésions précises, soit que la nécropsie et le microscope aient permis de constater ces lésions de visu, soit que l'examen du liquide céphalo-rachidien, qui baigne la masse du cerveau et la moelle, ait révélé la présence de l'albumine, du pus ou du sang, témoignages iudirects mais certains de lésions cérébro-méningées ou médullaires, soit que l'examen clinique ait permis de diagnostiquer ces lésions à coup sûr par les troubles des réflexes et des sphincters, soit enfin que l'évolution des accidents n'ait pas permis de mettre les lésions en doute.
(l) Les Néoroses, p. 73.
= lai =
C'est ainsi que Paul Ravaut a trouvé du sang dans le liquide céphalo-rachidien d'un commotionné paraplégique qui ne présentait aucune blessure externe. Par cette observation, recueillie dès novembre 1914, Paul Ravaut a fait beaucoup pour orienter les chercheurs vers des explications analogues, et, depuis lors, il a publié d'autres observations, où l'examen du liquide céphalo-rachidien a permis d'affirmer l'existence de lésions internes, malgré l'absence de tout traumatisme apparent (1).
Henri Claude, J. Lhermite et M lle Loyez (3) ont rapporté le cas d'un soldat atteint de paraplégie après avoir été pris dans un éclatement d'obus, et qui était, à la lettre, constellé d'éclats. Quelques-uns de ces éclats, assez rapprochés de la colonne vertébrale, laissaient supposer une compression de la moelle épinière par un corps étranger. L'analyse histologique a montré qu'il ne s'agissait ni d'une blessure de la moelle, ni d'une fracture de la colonne vertébrale, ni d'une compression d'aucune sorte, mais d'un foyer de ramollissement médullaire consécutif à l'éclatement d'un obus.
Georges Guillain a constaté de même (3), par les signes cliniques et l'analyse du liquide céphalorachidien, le caractère organique d'une hémiplégie survenue après éclatement d'obus chez un soldat qui ne présentait aucune contusion ni blessure extérieure, et il est parmi ceux qui ont fait le plus pour l'explication organique des accidents nerveux créés par l'explosion. D'autres fois, il a pu établir, par l'évolu-
(1) Presse médicale, 26 août 1915,
(a) Société médicale des hôpitaux de Parii. 30 juillet 1915. (3) Réunion médicale de la 6° armée, août-septembre 1915. es 133 =
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS
tion des accidents, qu'ils étaient bien dus à des lésions organiques. Tel est le cas d'un jeune soldat âgé de dix-sept ans qui, le 21 mars 191 5, était au poste d'écoute. Une bombe ayant éclaté près de lui, il a perdu connaissance, et, revenu à lui après une demiheure, il s'est trouvé sourd et paralysé. La surdité a disparu mais la paralysie a persisté. C'était une paralysie flasque, totale, des membres inférieurs, sans troubles des sphincters, avec les réflexes cutanés et tendineux normaux ; le liquide céphalo-rachidien était également normal. C'était le type très classique d'une paralysie fonctionnelle, sans lésions. L'évolution a montré cependant qu'il s'agissait d'une paralysie organique, car il s'est produit une atrophie diffuse dans les muscles des membres inférieurs, une exagération caractéristique des réflexes rotuliens et d'autres symptômes également significatifs (1).
L'éclatement des obus peut donc déterminer, comme le montre l'histoire de ce malade, soit des petites hémorragies, soit des lésions des cellules ou des faisceaux nerveux, qui ne se traduisent ni par une modification du liquide céphalo-rachidien, ni par des signes cliniques et qui n'en sont pas moins réelles.
J'ai vu moi-même, à l'ambulance de D..., un homme qui avait été commotionné la veille par l'explosion d'une torpille et qui était resté vingtquatre heures sans avoir de troubles moteurs. Le second jour, il présentait, du côté droit, une parésie crurale avec de l'exagération des réflexes, des lroubles de la sensibilité, de la trépidation épileptoïde et cette extension par laquelle les orteils répondent aux exci-
(1) Réunion médicale de la 6« armée, 17 mai 1915.
tations de la plante du pied quand il y a lésion des voies motrices. Par suite des déplacements qui ont été imposés au malade, Fexamen du liquide céphalo-rachidien n'a pu être fait assez tôt pour être significatif, et, quand j'ai revu le malade quelques jours plus tard, j'ai pu constater que la parésie crurale était très améliorée en même temps que tout signe de lésion organique avait disparu. Les mêmes remarques ont pu être faites sur deux malades paraplégiques que le docteur Devaux m'a adressés et qu'il avait eu la bonne fortune de pouvoir examiner quelques heures après l'explosion qui les avait commotionnés.
Beaucoup d'observations ont été publiées parHeitz, ï par Garbo, par Elliot, par Souques, par Jules Froment (1) et par bien d'autres, qui vont toutes dans le même sens, et plusieurs auteurs insistent sur ce fait que, les lésions légères étant souvent transitoires, on doit les rechercher aussitôt que possible sous peine de les ignorer. C'est une façon de jeter la suspicion sur tous les cas où l'auteur affirme le caractère fonctionel d'une paralysie, sans avoir fait dès le début les recherches nécessaires pour écarter l'hypothèse d'une lésion organique.
Comment ces lésions peuvent-elles être consécutives à un éclatement qui n'a produit ni contusions ni blessures ? On a cru un moment, et nous avions cru nous-même, pouvoir en expliquer quelques-unes
(t) Paraplégie par déflagration d'obus, 'Revue neurologique, novembre-décembre 1915, p. 1205.
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p?r la décompression brusque qui succède à la compression de l'air, et on rappelait, à ce sujet, ce qui se passe dans la maladie des caissons.
C'est un fait bien connu que, dans tous les appareils où l'homme subit des pressions atmosphériques considérables (cloches à plongeurs, caissons, scaphandres) il peut être victime d'accidents paralytiques au moment de la décompression, si cette décompression a lieu brusquement.
Entre autres cas, on peut citer celui que J. Lépine a rapporté dans la Revue de médecine, et où il s'agit d'un ouvrier âgé de trente-six ans qui travaillait dans un caisson, avec deux atmosphères et demie de pression. « La rupture, dit J. Lépine, eut lieu dans la chambre supérieure, en communication par une cheminée étroite avec la cloche inférieure où l'on travaillait. L'ébranlement aérien renversa B..., mais il ne se fit aucune blessure en tombant. Bientôt, en quelques secondes, après avoir fait trois mètres, il s'affaissa paraplégique. Les jambes étaient inertes et insensibles (i). »
Les physiologistes qui ont pu reproduire ces accidents chez les animaux par des décompressions expérimentales, les expliquent par le dégagement des gaz dissous dans le sang qui obturent les petits vaisseaux et par les embolies gazeuses auxquelles ils donnent naissance. Ces embolies, qui sont mises en évidence par les nécropsies, peuvent être assez durables pour entraîner, par arrêt du sang, de la nécrose, du ramollissement, des paralysies (2).
(1) Année 1899, p. 980.
(3) Cf. Paul Bert, la Pression atmosphérique, et P. Carnot, Le Cjup de pression.
D'autres fois, comme l'a montré Jeaa Lépine dans sa belle thèse sur les hématomyélies (i), on a affaire à des hémorragies médullaires, consécutives aux ruptures vasculaires que provoque sur place le dégagement des gaz dans le sang et favorisées par l'engorgement des capillaires où reflue le sang abdominal refoulé par le dégagement subit des gaz intestinaux.
Dans ces conditions on avait pensé tout d'abord que les lésions déterminées parles éclatements d'obus à proximité se produisaient pendant la période de décompression dont nous avons déjà parlé (p. 97) et qu'elles étaient la conséquence directes d'embolies gazeuses ou la conséquence de ruptures vasculaires provoquées par des embolies gazeuses.
C'est une explication qu'il convient semble-t-il i d'abandonner.
Chavigny, dans deux mémoires(a)a montré, par des I expériences précises que la dépression invoquée esttrès i faible, sansvaleur dans l'espèce, et Jean Lépine, qui se \ réfère à ces expériences pour contester les explications précédentes, y ajoute cette réfutation de raison (3) : « Il y a, dit-il, une considération de bon sens qui < peut être invoquée ici. Dans la décompression, ce | qui provoque les troubles, c'est d'une part que, pendant la sur-compression, des gaz ont été dissous en | excès dans le sang, suivant les exigences de la loi de Dalton, et que, d'autre part, une fois la décompression survenue, celle-ci est permanente. Il n'y a qu'une partie du phénomène qui est instantanée, mais cej qui est essentiel, c'est ce qu'ily ait eu, préalablemtni\
(1) Lyon (1900),
(2) Les Explosions du champ de bataille. Anu. d'hyg. puhliqut, juillet 1916 et mai 1917.
(3) Troubles mentaux de guerre, p. 73 s. q. q. (Paris, 1917). ,
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS une phase d'emmagasinement des gaz dans le sang, et que, après, ces gaz aient toute faculté de se dégager, la décompression étant persistante. Ceci est tellement vrai que les accidents sont d'autant plus graves chez les plongeurs que la compression a duré plus longtemps, soit qu'une plus grande quantité de gaz a été dissoute dans le sang. Et de même, si on recomprime, aussitôt après la décompression, on réduit les phénomènes morbides ...
« Dans la commotion par explosion, il n'y a pas de dégagement galeux, parce qu'il n'y a pas eu, préalablement, compression lente et emmagasinement de gaz dans le sang. Le retour à la normale qui suit la compression produite par l'explosion ne s'accompagne pas de dégagement de gaz, parce que la compreision a été trop courte. Et s'il était démontré qu'il y a, à ce moment, une décompression par rapport à la normale, elle serait également sans action, parce que trop brève ».
Si on renonce à comparer les lésions produites par des éclatements à proximité avec les lésions de la maladie des caissons, on peut croyons nous, admettre que, dans quelques cas, une hémorragie médullaire ou cérébrale a été provoquée par l'onde explosive ellemême ou par le choc aérien qui ébranle les centres nerveux sans lésion extérieure. On rencontre, dans les commotions de la moelle, beaucoup d'hémorragies analogues, en ce lens qu'elles ne s'accompagnent d'aucune lésion de la peau, des muscles et des vertèbres (i). Chipault (2) a provoqué des hémorragies médullaires chez les lapins en frappant les vertèbres
(1) Virchow's Archiv, CXXIV.
(a) Etudes de chirurgie médullaire, 1883.
de l'animal avec un maillet, à travers une plaque résistante qui empêchait toute lésion superficielle ou osseuse, et Jean Lépine a repris avec succès les mêmes expériences (i).
Dans une communication à l'Académie de médecine (2), et dans un ouvrage plus récent, le même auteur nous apporte une explication qui lui paraît convenir à la majorité des cas ; il estime que, pour expliquer les accidents profonds du système circulatoire qui se produisent chez les commotionnés, on doit faire appel non à la décompression mais à l'augmentation subite de pression que l'explosion détermine. Cette pression qui s'exerce sur toute la surface du corps trouve un minimum de résistance sur l'abdomen, région flasque, facilement dépressible,
« Au moment de l'explosion, cette partie cède, le sang qu'elle contient est refoulé, non plus, comme dans la décompression, par le dégagement des gaz de l'intestin, mais simplement par le fait de la pression extérieure. Ce sang, poussé dans tout le système circulatoire comme par un coup de piston, épuise sa pression dans les capillaires généraux et cutanés, d'autant que le temps pendant lequel cette pression s'exerce est extrêmement court. Mais les organes contenus dans une cavité inextensible, et en état d'équilibre de pression, comme le système nerveux central, suspendu en quelque sorte entre la pression sanguine et celle du liquide céphalo-rachidien, supportent intégralement cet excès de pression. C'est ainsi que, dans le système nerveux central, se produit fatale-
[t) In op. laud. Lyon, 1900.
(3) Séance du 4 juillet 1916, et « Troubles mentaux de guerre ». p. 7J, s. q. q. (Paris, 1917).
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS
ment un coup de bélier vasculaire, tout à fait analogue à celui qui constituait la lésion accessoire de la maladie des caissons.
« De même, des organes à vascularisation riche, le poumon, le foie, la vessie, sont le siège d'accidents congestifs de même ordre au moment de la commotion. Comme preuve, las hémorragies, légères, mais pas exceptionnelles, dans le liquide céphalo-rachidien et la simple hypertension, quasi-constante, de ce liquide, et aussi les dilatations veineuses du fond d'oeil, vues à l'ophtalmoscope.
«Et ce qui montre bien que le fait essentiel est d'ordre vasculaire, c'est, outre la constation d'hémorragies par les autopsies, des faits comme celui de Georges Guillain, où une hématomyélie s'est produite un mois après la commotion, attestant ainsi la permanence des lésions des vaisseaux. »
C'est ainsi que les vaisseaux tendraient à se dilater, à s'allonger ou à se rompre dans le système cérébrospinal, mais on peut avoir aussi — et on a effectivement — des hémorragies du poumon, de la vessie, du fond de l'œil.
On se trouverait donc en présence, chez certains commotionnés, de paralysies très comparables, dans leur origine et leur nature, à des paralysies traumatiques déjà connues, et, comme les causes invoquées sont à même de produire, à intensité faible, des lésions des cellules ou des fibres qui n'entraînent pas de troubles graves et guérissent vite d'elles-mêmes, on voit par quel biais les partisans des explications organiques peuvent étendre leurs conclusions au delà de leurs expériencee.
On a pu présenter, pour un certain nombre de courbe-troncs, des explications organiques aussi vrai- = 129 =
G. Dumas. — 9
semblables. Jean Sicard (i) a trouvé, chez les trois quarts d'entre eux, un excès d'albumine dans le liquide céphalo-rachidien, et cette albumine serait, d'après lui, la preuve qu'il y a compression au niveau des trous de conjugaison par où sortent les nerfs rachidiens, l'effort compressif étant suffisant pour gêner la circulation veineuse spinale de retour et provoquer ainsi un certain oedème méningé avec exsudation ou transsudation séreuse.
Tous ses malades ayant été déplacés ou renversés par le choc aérien, ou pris sous un éboulis de terre, , ou bien encore contusionnés directement par un éclat d'obus dans la région du rachis, Sicard pense que le choc a déterminé une distension douloureuse des articulations vertébrales et des muscles extenseurs de la colonne, qui oblige le sujet, pour diminuer la douleur, à adopter l'attitude qui favorise le plus le relâchement des muscles et l'écartement des apophyses articulaires.
Si la région cervicale de la colonne vertébrale échappe si facilement à ce genre d'accidents, c'est à cause de sa mobilité; par contre, la région dorsolombaire y est particulièrement exposée à cause de la rigidité relative qui l'empêche de plier suffisamment sous les pressions extérieures.
Il y a de même des tremblements qui paraissent relever d'une origine organique, et Georges Guillain (a) en a publié un cas qu'il rapproche des tremblements de la paralysie agitante. L'attitude est soudée et la démarche ressemble à celle que l'on observe dans cette affection ; les réflexes rotuliens
(i) Spondylites par « obusite ». Bulletins et Mémoires de la Soc. tned. des Hôpitaux de Paris, XXXI, p. 58a. (i) Réunion médical» de U 6* armée, j mai 191;.
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sont forts, et les réflexes plantaires normaux; le liquide céphalo-rachidien est normal. Cependant le diagnostic de tremblement hystérique ne paraît pas suffisant à l'auteur qui croit à un tremblement conditionné par de petites lésions des centres nerveux et qui rappelle que la paralysie agitante, dont les lésions sont inconnues, a été provoquée plusieurs fois par des traumatismes.
Guillain a publié encore (i) le cas d'un zouave, chez lequel la commotion a provoqué des mouvements choréiques des membres supérieurs, des membres inférieurs et de la face, tout à fait semblables à ceux de la chorée de Sydenham, et pour lesquels il admet encore des lésions inconnues mais réelles. Enfin, Henri Meige a insisté (2) sur ce fait que certains tremblements, rebelles à toute suggestion, et rappelant d'assez près te tremblement de la paralysie agitante, peuvent être consécutifs à une commotion, et il suppose que ces tremblements sont dus à une perturbation organique des centres provoquée par l'émotion et le choc.
J'ai observé moi-même plusieurs cas où la commotion m'a paru provoquer des tremblements analogues pour lesquels j'admettrai aussi, pour des raisons analogues, une perturbation organique des centres. Dans l'un de ces cas, le tremblement durait encore après dix mois d'hospitalisation et il diminuait à peine pendant le sommeil. Plusieurs fois aussi, j'ai eu affaire à des tremblements qui rappelaient de très près les tremblements toxiques et en particulier celui de l'alcoolisme. Ces tremblements, assez fins et
(i) M,, 17 mai 191?.
(a) Société de Neurologio, avril 1916, numéro d'avril-mai, p. 592-
d'amplitude moyenne, se manifestaient dans les lèvres, la langue, les doigts et se trahissaient dans l'écriture et la parole.
Dans Tordra sensitif, il n'est pas douteux que la plupart des accidents de Touïe puissent être expliqués totalement ou partiellement par des lésions organiques...
Chez un certain nombre de sourds, les lésions auditives sont telles qu'elles suffisent à expliquer complètement la surdité ; ce sont, pour l'ordinaire, des commotions labyrinthiques graves ; mais il y a aussi toute une catégorie de sourds chez lesquels on trouve des lésions plus ou moins graves, bien que toujours hors de proportion avec la surdité unilatérale ou bilatérale qu'ils accusent. Chez dix-neuf sourds que MM. les docteurs Marcorelle et Gagnière ont bien voulu examiner pour moi ils ont trouvé :
Deux fois, des otites scléreuses anciennes;
Une fois, un bouchon de cérumen ;
Une fois, une otite suppurée ;
Une fois, une otite catarrhale ;
Trois feis, des perforations simples ou doubles du tympan ;
Huit fois des commotions labyrinthiques légères, uniiatérales ou bilatérales, sans perforation du tympan, se traduisant par des sifflements et des bourdonnements ;
Trois fois, ils n'ont pas trouvé de lésions.
Dans les cas de surdité sans lésion apparente, on peut pe»ser, avec Lermoyez(i), que l'intensité du
(i) Prcsst médicale, 25 février 1915.
INTERPRÉTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS
bruit a épuisé, pour un temps, le nerf acoustique ou, avec Lannois et Chavannes (i), que les cellules sensorielles cérébrales ont été momentanément paralysées par l'ébranlement. Dans les cas de perforation tympanique ou labyrinthique, Lermoyez fait jouer le principal rôle au déplacement et à la condensation de l'air violemment projeté dans le conduit auditif comme serait lancée de la terre. « Pénétrant, dit-il, dans cette impasse où il ne peut se détendre, l'air se condense et pèse sur le tympan ; ce n'est pas alors le bruit mais le vent de l'explosion qui traumatise ; l'obusblesse l'oreille,non pas avec du fer ou du plomb, mais avec des gaz.
Si le tympan cède, la force vive du choc gazeux est alors absorbée par le travail nécessaire pour rompre cette membrane, et tout se borne le plus souvent à un traumatisme plus ou moins grave du tympan, non suivi de commotion labyrinthique (2).
Si le tympan résiste, ce qui est le cas le plus fréquent, la chaîne des osselets, disposée en levier, multiplie le choc dans la proportion de 1 à 30, et la commotion tympanique agit, par la fenêtre ovale, sur le liquide labyrinthique avec une puissanee « trentuplée ».
11 se produit alors des commotions labyrinthiques, et, comme le labyrinthe est un organe double qui contient, dans le limaçon, les terminaisons nerveuses du nerf acoustique et, dans le vestibule et les canaux
(1) Rapport de juin 1915 sur le centre d'oto-rhino-laryngoogie de Lyon.
(a) Le docteur Gagnière, à qui j'ai soumis cette interprétation, estime que dans certains cas le tympan éclate de dedans en dehors par suite delà décompression brusque de l'atmosphère.
semi-circulaires, les terminaisons des nerfs de l'équilibre, on peut avoir en même temps de la surdité, des bourdonnements et des troubles de l'équilibre, bien que, la plupart du temps, tout se borne à de la surdité et à des bourdonnements. Le sujet dont j'ai cité le cas, Perro, qui présentait des oscillations de la tête dans le sens vertical, des troubles de l'équilibre et des bourdonnements, et qui s'effondrait dès qu'il s'élevait en hauteur, avait, d'après ces symptômes, une commotion du limaçon et une commotion vestibulaire qui paraît avoir particulièremeut porté sur le canal vertico-postérieur.
Pour les cécités complètes ou incomplètes consécutives à l'explosion, je n'ai pu faire examiner que deux sujets chez lesquels l'examen a été tout à fait négatif; mais je vois que les troubles que j'ai décrits et qui reviennent tous à une obnubilation plus ou moins complète de la vision avec une difficulté particulière pour fixer les objets, correspondent à la description que Terrien a donnée de la commotion rétinienne sans lésion objective manifeste.
D'après Terrien, cette commotion serait provoquée par le brusque déplacement de l'air (i).
11 n'est pas impossible non plus d'expliquer par des causes organiques quelques-uns des troubles de la sensibilité générale.
Les grandes émotions, surtout quand elles sont suivies d'un ébranlement général du système nerveux, déterminent, peut-être par intoxication nerveuse,
(i) Archives d'ophtalmologie, tuai-juin 1915, p. 648. Troubla oculaires consécutifs à l'éclatement des obus. Cf., sur la même que»tiou, li communication de Lagrange à l'Académie de médecine, 18 mai 191;.
ÎNTÈRPHÈTATION ORGANIQUE DES ACCIDENTS
ces troubles de la sensibilité que Régis et Hesnard ont signalés (i); Georges Guillain a noté de même uu affaiblissement de la sensibilité tactile, douloureuse, thermique chez l'hémiplégique par commotion dont il a rapporté le cas (2), et ce n'est pas faire une hypothèse illégitime, après les faits rapportés plus haut, que d'attribuer à l'ébranlement des cellules nerveuses ou à des hémorragies légères quelques-uns des troubles transitoires de la sensibilité que l'on constate chez les commotionnés, tout de même qu'on attribue légitimement à des ébranlements cellulaires ou à des hémorragies légères quelques-uns de leurs troubles sensoriels et moteurs.
On comprend facilement qu'à certaines anesthésies déterminées par la commotion puissent correspondre des modifications des réûexes, si ces anesthésies correspondent à des lésions réelles.
On retrouve ainsi, dans tous les accidents de la motricité volontaire et de la sensibilité, des explications organiques dont on ne saurait contester l'intérêt. Il est bien vrai, comme le disent les partisansde ces explications, qu'on se presse trop souvent d'attribuer une origine auto-suggestive ou suggestive à des accidents dont une analyse plus complète eût révélé le caractère organique.
Il est également vrai, comme l'ont écrit Paul Ravaut (3) et Jean Lépine (4), qu'on considère trop rapidement tous les traumatisés de l'explosion comme des hystériques, des névropathes, sans s'être assuré
(1) Régis et Hbsnaed, La Confusion mentale. Traité international de Psychologie pathologique, p. 619.
(a) Voir loc cit.
(3) Bulletin de l'Académie de médecine, a juin 1915, 717.
(4) In op. laud., p. 10.
qu'à l'origine, il n'y a pas eu une lésion du système nerveux ou de ses enveloppes.
Il est encore vrai, comme le pense Georges Guillain, que la plupart des accidents nerveux observés en clinique peuvent être réalisés par la déflagration des obus modernes, sans plaie extérieure, et qu'il y a là un chapitre de pathologie entièrement nouveau. Ce chapitre sera conquis sur le domaine de l'hystérie, et Georges Guillain est de ceux qui auront le plus fait pour le conquérir.
Les progrès de l'anatomie pathologique et de la clinique nous permettent aujourd'hui de dire qu'en considérant comme des névroses, c'est-à-dire comme des maladies sans lésions, l'épilepsie, la paralysie agitante, la chorée, le tétanos, etc., nous couvrions d'un terme savant notre ignorance ; nous risquons de faire de même avec la dernière des névroses qui reste debout, lorsque nous abusons du terme d'hystérique. En même temps qu'ils nous ont apporté des explications précises, Puni Kavaut, Georges Guillain, Henri Claude, Jean Sicard nous ont donné d'excellentes leçons de méthode et de prudence.
Mais, même en faisant la part la plus large aux explications organiques, même en leur abandonnant les cas douteux, on ne saurait étendre ces explications à la totalité des cas, et leurs partisans les plus autorisés n'ont jamais songé à une extension de ce genre, qui serait en désaccord avec des faits bien établis.