‹ Troubles nerveux d'origine hépatiqueChapitre 16 sur 53 · ARR ES · texte numérisé non relu

ARR ES

de nutrition satisfaisant, si sa température est moyenne, sans hyperthermie ni hypothermie, que la respiration se continue normalement, que le pouls n'est pas essentiellement modifié, qu'il n'existe pas de sucre, d'albumine dans l'urine, qu'aucun phénomène ne se produit dans un autre appareil que le foie, il est permis de rattacher cliniquement le délire à l’état du foie.

Cette conclusion nous paraît particulièrement vraie en ce qui concerne un délire transitoire.

Est ce à dire que le foie à lui seul est cause du délire? Au même titre assurément que le rein et le cœur,ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille tenir compte de la prédisposition. Pour tous les phénomènes nerveux, plus encore peut-être pour le délire, la prédisposition intervient, soit héréditaire, soit souvent acquise. Il existe par exemple un certain état de détérioration antérieure de la cellule hépatique sous l'influence d’une cause morbide, telle que l'alcoolisme. Une lésion antérieure peut, à un moment donné, être réveillée; comme dans les maladies du cœur, une lésion tacite donne lieu subitement à une phénoménologie même grave, sous l'influence d’une émotion, d'une fatigue.

Les causes adjuvantes,loin de contredire notre démonstration permettent de mieux comprendre la localisation symptomatique.

En faveur du délire hépatique transitoire, nous donnons d’abord un exemple personnel.

L'observation, intéressante à de très nombreux égards, figure dans sa totalité page 93.

Il s’agit d'un malade de 70 ans, éthylique, ayant présenté des phénomènes d'intoxication saturnine, atteint d’une cirrhose atrophique caractérisée par un foie très petit, du météorisme, de l’ascite, des hémorrhagies, du prurit, de l'urobilinurie.

Dans la période préascitique de l'affection, éclatent des phénomènes de délire transitoire que nous détachons de l’observation.Jusqu'alors, le malade,soigné pour son affection hépatique, n'ayant eu aucun phénomène cérébral. Les phénomènes durè-

ET ee rent quatre jours, puis disparurent pendant plus de quatre mois, pour réapparaitre en partie et constituer le syndrome

nerveux terminal.

Le lendemain 7 juillet au man, le malade renverse sa lasse de lait, par suite d’un tremblement qui avait apparu, et qui ne lui permettait pas de tenir un objet dans la main, En même temps il était pris de phénomènes cérébraux. Il confondait son caleçon avec sa chemise, mais reconnaissait bien sa femme, était peu loquace, ne déraisonnait pas d'une façon manifeste. Au déjeuner, il ne put se servir à cause de son tremblement, et on dut lui donner à manger comme à un enfant. « Comme un enfant aussi,nous dit sa femme,il resuçait les noyaux des cerises qu'il avait mangées. »

Il n’offrait aucune paralysie.

Le 8. Le tremblement persistait. Le malade avait mis son gilet à la place de son pantalon. Sa femme l'ayant deshabillé : Ce n’est pas gentil, dit-il, je suis habillé, tu me déshabilles.

Ce jour-là il refusa d’uriner dans les vases d'usage, et pissait contre tous les meubles, contre les chaises, la table, le buffet.

Il était à la fois plus affectueux que d'habitude, et se plaignait en même temps qu'on lui fit des misères.

La nuit il resta assis sur son lit, poussant de grands bruits prolongés, fou fou. Il jetait tout ce qui était à sa portée.

Le 9. On le conduisit à l'hôpital Andral, où les phénomènes cérébraux et le tremblement persistèrent pendant deux jours. Le tremblement était localisé aux membres supérieurs.

B.,. ne pouvait tenir son verre.

A sa visite du lendemain,la femme du malade fut surprise. « Tout avait disparu comme par enchantement. »

Ainsi le délire est caractérisé ici par la perte de la notion des objets usuels, par la diminution du sens moral quile fait uriner contre tous les meubles, par l'excitation en vertu de laquelle il Jette tout ce qu'il trouve sous sa main, par une affectuosité exagérée, par des idées et des actes marqués au coin de la niaiserie et de l’enfantillage : il se plaint des misères qu'on lui fait et resuce (comme un enfant) des noyaux de cerise.

Il à été transitoire et a duré en tout quatre jours.

Comment expliquer ces phénomènes?II n'aexisté aucun mou-

Te

vement fébrile qu'on puisse faire intervenir, il ne s'agit pas de délire alcoolique auquel ces phénomènes ne ressemblent pas. La seule question, qui puisse se poser, est de savoir, si les phénomènes observés se rattachent à une maladie autochtone (ramollissement cérébral) ou si ce sont des troubles nerveux sympathiques, et, dans ce cas, secondaires à l’altération du seul organe en cause, le foie.

La question se tranche par diverses considérations : il n'y a pas eu d’ictus, ni de paralysie. Les phénomènes ont été transitoires. À l’autopsie il n'a pas été constaté la moindre lésion de ramollissement.

On peut répondre qu'il s’est agi de troubles purement vasculaires, n’allant pas jusqu'au ramollissement. Remarquons que les vaisseaux du cerveau ne sont pas touchés, et qu'à une période ultérieure, des phénomènes analogues se sont produits, qui ont duré six semaines, sans laisser de trace macroscopique.

La conclusion s'impose : il s'agit d’un délire transitoire hépatique.

Quant aux symptômes nerveux en eux-mèmes, faut-il y attacher une importance très grande? On sait que les formes que revêt le délire sont subordonnées aux idiocyncrasies individuelles. Et cependant nous trouverons des analogies entre ce délire et les délires terminaux décrits plus loin.

Il est possible d’ailleurs que dans le cas actuel le saturnisme et l’acoolisme ayant agi antérieurement sur les cellules cérébrales, aient préparé la voie à une autre intoxication qui provoque alors le délire.

Il est d'autres cas de délire hépatique transitoire. . Dans l'observation 1 on lit :

A sa sœur qui lui a rendu visite, elle ne peut dire que quelques mots qui témoignent d’un commencement de délire doux, sans agi-

talion.

Pendant la nuit, délire très calme, peu loquace, sans agitation.

Le délire dure six jours environ, entrecoupé de coma.

Nous tenons à mettre en relief trois faits de délire transitoire

ERA Cu

développés au cours d'affection chronique du foie et présentés à la Société de Biologie par M. Charrin, (Soc. Biol., 30 juillet 1892.)

Ogs. VI. — Le premier malade atteint de cirrhose atrophique était assez souvent pris de délire sans aucune fièvre vers le soir. II lui semblait le plus ordinairement voir accourir des assassins ou surgir des flammes d'incendie.

Oss. VIT — Le deuxième, âgé de 37 ans, atteint d'une cirrhose mixte, sans ascite appréciable, était un homme sérieux ayant dirigé un important commerce. Il avait pris plaisir à se cacher, à se faire chercher absolument comme font, entre eux, les enfants. Ces symptômes se sont très amendés à la suite d’une amélioration de la lésion hépatique,

Ogs. VIIT. — Le troisième cas concerne un cancer primitif du foie,

Bien avant la période de la cachexie terminale, de l'inanition extrème, alors que l’état général était, comme pour les deux autres, relativement suffisant, le délire s’est développé à diverses reprises,

Ce malade, en particulier, se refusait à boire du lait ou du bouillon, déclarant que ces liquides étaient extrêmement chauds, lui brûlaïent la gorge.

Fréquemment il nous a raconté que peu d'instants avant la visite, il avait subi l'inspection, purement imaginaire d'ailleurs, de 10 à 20 médecins.

Point d’antécédeuts nerveux sauf chez le deuxième malade dont la mère était hystérique.

Le premier était alcoolique. Au cours de l'observation il à eu une pleuro-pneumonie qui à guéri, Le délire s'était accru durant cette période aiguë.

Pour le troisième on- pourrait invoquer l'influence des pro- . duits toxiques que Adamkiewiez à signalés dans le cancer.

Les liens communs entre les trois malades sont les suivants :

1° Affection chronique du foie;

2 Toxicité urinaire considérable ;

3° Accès de délire apyrétique leur donnant l'apparence de gens déraisonnables;

4° Le deuxième et le troisième ne retenaient pas le sucre alimentaire,

SpO0Re—

Ces faits, le premier surtout, établissent l'existence d'un délire hépatique (1).

S'appuyant sur cette conclusion, on peut, à propos des cas où le foie et un autre organe tel que l'estomac ont été associés pour déterminer l'apparition d'un délire, essayer de faire la part de ce qui revient dans la production du symptôme à l’un et l’autre des organes,

IL. Délire hépatique terminal. — L'existence du délire hépatique transitoire conduit à la notion du délire terminal, mais avec des réserves encore plus grandes (2), et en tenant compte

(1) Nous n'étudierons pas ici le délire de l’ictère grave, qui est soit tranquille (délire de paroles ou d'action), soit furieux avec accès manaques, qui existe isolé ou alterne avec d’autres accidents, tels que le coma, Comme pour ce syndrome, par déduction, on peut conclure que le délire de l’ictère grave est dû parfois à l’hépato-toxhémie.

(2) Délire au cours d’une affection hépatique ne veut pas dire : délire hépatique.

Nous avons pu expliquer un délire violent terminal au cours d’une cirrhose alcoolique chez une femme par une pachyméningite récente,

Dans trois cas où des accidents cérébraux existaient en même tempsqu'une cirrhose alcoolique, l’alcoolisme ou la tuberculose pouvaient rendre compte des phénomènes cérébraux. Il en est ainsi dans l'observation publiée récemment à la Société médicale des hôpitaux, par M. Charrin (janvier 1896).

Cf. Léoporn Lévr. Délire au cours des affections hépatiques. Arch. gén, de méd., février 1896.

Dans un cas de Withla, le délire était le seul symptôme observé (loc, cit., p. 109) (délire révélateur). On pensa à une fièvre typhoïde. A l'autopsie, on trouva le foie converti dans ses 3/4 en une poche purulente. Rien n'avait attiré l'attention sur cet organe. L'auteur fait suivre ce fait de remarques, et admet que l'empoisonnement urémique puisse être le premier symptôme d’une maladie organique du foie, même d’un simple trouble fonctionnel.

Mais on peut objecter que toute poche purulente, quel que soit son siège, est susceptible de donner naissance à du délire.

Nous-même avons vu survenir un délire calme puis agité chez un homme de 32 ans, atteint d'un cancer primitif du foie. Le cancer évolua sous une forme fébrile (temps.restant aux environs de 380), la maladie évolua en huit mois environ. À l’autopsie on constata une poche biliaire suppurée d'une

St, dE

pour l’éliminer,du délire des inanitiés. La cachexie et l'inanition expliquent peut-être le délire subcontinu, tranquille, plus marqué la nuit que le jour qu'on rencontre à la fin de la cirrhose atrophique, de lictère chronique par oblitération du canal cholédoque, du cancer hépatique. C'est un subdelirum sans excitation nerveuse qui cesse parfois pour faire place à un état comateux.

Le délire peut revêtir une autre forme, être bruyant et agité.

Délire tranquille et délire violent peuvent alterner d’autre part.

Cependant, si, en dehors de tout alcoolisme subaigu, on voit éclater, six semaines avant la mort, un délire qui sera terminal, alors que le foie seul peut donner la raison du phénomène, il esl logique de considérer ce délire comme hépatique. Nous faisons allusion au cas qui figure p. 93 et dans lequel avait déjà existé un délire transitoire,

La longue durée, la succession de périodes de mieux et de pis, de troubles de divers ordres (délire, somnolence, coma) nous fait penser à la réalité de ce trouble.

Un autre exemple mérite d’être cité ici.

C'est au cours d'un état général encore satisfaisant qu'est apparu le délire terminal.

Il s'agit d'une cirrhose avec ascite à marche rapide, développée chez un arthritique, à éthylisme douteux, nécessitant, tous les huit à dix jours, une ponction de 10 à 12 litres. Le dernier liquide retiré contient une ‘forte quantité de sang. Le malade, à la suite de cette ponction, à quelques coliques abdominales ; il est pris, consécutivement,de diarrhée fortement colorée qu'il a déjà ressentie à

contenance de 150 grammes de liquide environ, amicrobien, déterminée par le cancer.

Le caractère du malade avait changé dans les derniers jours, il était devenu exigeant et capricieux. Il réclamait différentes choses ; quand on lui apportait ce qu'il demandait, il n'en voulait plus, d'habitude.

Y a-t-il lieu de rattacher le délire au trouble de la fonction hépatiqne ? Il y à eu suppuration en même temps que cancer du foie. La question est complexe.

Page 1