‹ Troubles nerveux du typhus exanthématiqueChapitre 6 sur 18 · ÉTUDE CLINIQUE DES TROUBLES NERVEUX · texte numérisé non relu

ÉTUDE CLINIQUE DES TROUBLES NERVEUX

Nous étudierons d’abord les symptômes résultant de lPinfluence du virus typhique sur les différentes parties du système nerveux; puis, par l'étude de différentes observations, nous chercherons à dégager quelques formes cliniques.

Les manifestations du poison typhique sur l’encé-

phale se traduisent par de la céphalée, des troubles

sensoriels et du délire.

Ea céphalée est le symptôme le plus constant. C’est par elle que débute la maladie et elle

atteint un polymorphisme très grand. Quand on peut

encore interroger les malades avant que l’hébétude n'ait apparu, empêchant tout examen subjectif, ils se plaignent les uns de douleurs généralisées en casque, d’autres de points douloureux, lancinants, localisés à la région sus-orbitaire, le plus souvent, quelquefois occipitale.

Cette céphalée doit persister pendant la période de

torpeur, car on ne saurait expliquer autrement les

gémissements si fréquents que l’on observe. Le malade de l’observation IT est, à ce point de vue, caractéris-

FANS VAILES

tique. Médecin distingué, remarquablement imtelligent, son typhus nous a semblé être un exemple typique de la violence particulière que prend laffection sur les intellectuels. Cette céphalée persiste d’ailleurs souvent, même après la chute de la température. Elle coïncide dès lors, comme nous avons pu le constater chez un malade ancien alcoolique, avec des psychoses assez nettement caractérisées.

Délire. — On peut dire que toutes les maladies infectieuses, quelles qu’elles soient, s’accompagnent de délire, depuis la grippe même légère qui occasionne des cauchemars nocturnes, jusqu’à la pneumonie grave ou la fièvre typhoïde dont souvent les premiers symptômes sont d’ordre psychique. Mais aucune maladie aiguë ne donne de manifestation délirante comme le typhus exanthématique. Quiconque a pénétré dans une salle où se trouvent des typhiques, dans ces salles dites de triage, par exemple, situées dans les gares et où s’entassaient des centaines de typhiques, à Jassy, à Vasslin ou à Barlad, en Roumanie, conserve la visiom de ce cercle de lPenfer. Tous ces malades, les uns prostrés, marmottant de vagues paroles incohérentes, couchés à même le sol sans souci du voisin moribond, cadavre déjà? d’autres agités se levant . brusquement en poussant de grands cris et voulant à toute force courir n'importe où, les uns avec des visions d'horreur, d’autres avec un sourire béat, tous ces malades forment un tableau tellement caractéristique que l’on né peut l’oublier.

Une des caractéristiques les plus eurieuses, est

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lindifférence que provoque le-virus sur l'individu. Chez les Serbes, qui venaient de faire une retraite dans

des conditons abominablement pénibles, le typhus était toujours mortel et le pronostic fatal. La rapidité avec laquelle ont apparu les taches nous a permis de faire sur ces mourants un diagnostic avant l'apparition du coma et nous nous sommes posé nousmême un pronostic fatal. Nous nous souvenons fort bien de l'indifférence que nous laissa ce pronostic, \ indifférence que nous étions loin d’avoir quand, sur le front, le feu nous faisait courir quelque danger. La mort n’est pas envisagée de la même façon par un individu ayant 37°5 de température et par ce même individu en ayant 40.

Le délire est d’ailleurs très variable suivant les individus. Il est hors de doute que là encore la pro— fession du malade a une grande influence. Le typhus est toujours grave chez les médecins,les avocats, tous les cérébraux en un mot. Aussi la classification qu'adopte Goinard dans sa thèse, nous paraît-elle parfaitement justifiée, en délire calme et délire agité.

Le délire calme où typhomanie est de. règle.

Même chez les malades qui n’ont Jamais perdu notion

des phénomènes extérieurs, comme la malade de l’ob-

servation III, dès que son attention n’est plus attirée par des phénomènes extérieurs : interrogatoire du médecin, apport des médicaments ou des aliments, elle

retombe dans une vision extatique et récite interminablement un verset de la Bible. D'ailleurs, le délire

de paroles est le plus fréquent, nous l’avons très sou-

vent observé : il est souvent provoqué par des hallu-

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cinations visuelles. Tel ce malade signalé par Goinard, qui se voyait constamment poursuivi par des gendarmes.

Le délire agité peut varier depuis le malade en proie à des hallucinations, jusqu'au délire ambulatoire et à la tentative de suicide.

Sur le rocher du Lazaret à Corfou, les malades se levant pour courir vers les rocs étaient fréquents. À Saint-Spiridon, au moment le plus fort de Pépidémie de typhus, quand les couloirs étaient encombrés de centaines de malades et que la surveillance était devenue presque impossible, un typhique est allé se noyer dans un tonneau de Borsh, c’est-à-dire le tonneau où l’on fait fermenter les choux pour la soupe aigre nationale.

Ce malade n'a été découvert que trois semaines après... quand le tonneau a été vide, et, fait remarquable, le corps n'avait aucune décomposition cadavérique et s'était admirablement conservé dans ce milieu en fermentation.

Souvent la camisole de force est nécessaire et celà surtout chez les alcooliques et les spécifiques. Chez un officier de marine, dont l’observation est publiée icl, qui devait être un spécifique, les symptômes de P. G. ont été très nets avec cas de mégalomanie.

Souvent d’ailleurs, le délire persiste, même après la chute de la température. Le dédoublement de la personnalité signalé dans notre observation personnelle et que nous avons retrouvé chez le D' V., chez le D' T., chez M M., infirmière, s’est prolongé très longtemps après la survenue de l’apyrexie. C’est

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là une preuve de plus de l’imprégnation des centres

cortcaux par le virus typhique, qui persiste très longuement après la convalescence.

. Comment expliquer la persistance du souvenir du délire dans les maladies infectieuses ? Ce serait sortir du cadre que nous nous sommes tracé que d'aborder cette question, car 1] y aurait toute une étude à faire sur le délire dans les maladies infectieuses.

Hémiplégies et paralysies d’origine centrale. — Pendant les deux épidémies que nous avons pu observer à Corfou et en Roumanie, nous n’avons rencontré qu'un cas d’hémiplégie vraie, totale. Nous avons pu en faire l’autopsie. Elle était le résultat, comme on peut le vor à l’observation V, d’une hémorragie cérébrale banale, survenue chez un vieux seléreux. Comme l’inondation ventrieulaire est. survenue dans le courant de la maladie, l’on peut admettre que cette dernière a été la cause adjuvante de l’hémor-. ragie. Mais nous nous refusons à croire qu’elle fut la cause occasionnelle, Comme nous l’avons déjà vu, la masse encéphalique réagit à l’imprégnation par le virus typhiqué par une congestion intense. Nous pensons que c’est cette dernière qui a causé la rupture d’une sylvienne dejà fragile et rien de plus. Que le poison typhique produise des paralysies motrices localisées à certains groupements musculaires comme dans les observations rapportées par MM. Job et Ballet dans

les Comptes rendus de la Société médicale des Hôpi-

taux de Paris, le fait est possible, mais nous n’en

avons jamais remarqué. En tous cas, elles doivent être.

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très passagères et toutes différentes des paralysies occasionnées par des névrites infectieuses comme celles que nous signalerons plus loin. Signalons cependant le cas de notre camarade et ami le médecin-major Br... qui, blessé au début de la campagne par un éclat d’obus au crâne, trépané et ayant présenté des troubles de la marche consécutifs (steppage du pied droit), voyait son état s’améliorer quand il contracta en Roumanie un typhus très grave. A la convalescence, les troubles de la marche avaient réapparu et le steppage était à nouveau très marqué. Cette aggravation persista pendant trois à quatre mois et va actuellement en diminuant.

Les troubles sensoriels. — Notre autoobservation est à ce sujet typique. L’hyperesthésie sensorielle, aussi bien dans le domaine de l’odorat que dans le domaine de la vue et de l’ouïe a été très nette. Nous nous étonnons de ne la voir signalée nulle part dans les observations sur le typhus. Et cependant, en interrogeant les malades très fréquemment, nous l'avons retrouvée. C’est ainsi que le D' V..., malade en même temps que nous, a ressenti les mêmes phénomènes, de même M! M..., infirmière.

C’est là croyons-nous un trouble nerveux spécial au tÿphus exanthématique et très fréquent pendant la convalescence, si on veut se donner la peine de le rechercher. Nous l’avons presque toujours rencontré dans les premiers jours de l’apyrexie consécutifs aux formes graves.

D'ailleurs l’hyperacousie est fréquemment suivie de

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surdité passagère. Mais nous n’ayons que rarement

trouvé la surdité précoce signalée dans la thèse de Gomard qui lui donne la valeur d’un symptôme,

L’atteinte de la moelle épinière se traduit dans le typhus par différents symptômes qui parfois dominent le tableau clinique.

La rachialqie n’a pas la fréquence de la céphalée, Cependant elle existe fréquemment et peut, par son intensité donner naissance à une difficulté de diagnostic, comme dans le cas de l’observation IT, où le malade, se plaignant de douleurs cervicales et dorsales aiguës, nous a fait penser à une méningite cérébro-spinale dont quelques cas étaient signalés dans la ville de Jassy. Seule la ponction lombaire nous a permis de faire le diagnostic de typhus par son caractère négatif, diagnostic d’ailleurs confirmé le lendemain par l’apparition de l’exanthème. Ainsi qu’on peut s’en rendre compte par le protocole de la nécropsie, aucune lésion méningée, si ce n’est l’hyperémie des vaisseaux.

Job et Ballet signalent aussi une observation caractérisée par un syndrome médullaire très net, avec troubles trophiques et paralysies. Cette observation rappelle beaucoup notre observation personnelle, Mais

nous ne pensons pas que les troubles moteurs du

membre inférieur droit doivent être attribués à des lésions médullaires. [l s’agit là vraisemblablement d’une névrite infectieuse coïncidant avec des lésions médullaires passagères, étant donné la rapidité de la guérison des escarres,

Etat ataxo-adynamique. — C'est aussi à

l’imprégnation médullare par le virus typhique qué nous rattacherons l’état ataxique et ataxo-adynamique, si spécial au typhus. Quand, en effet, on étudie en détail un typhique ordinaire avec son aspect particulier d’hébétude et de prostration, on remarque que sous cette apparente tranquillité, le système nerveux est agité par des excitations constantes.

Les muscles présentent des contractions que l’on suit très nettement en posant la main à plat sur les membres. Ils subissent des secousses les uns après les autres comme sous l'influence d’une excitation électrique. On peut d’ailleurs rattacher à ce phénomène les mouvements carphologiques, mais ils ne sont pas spéciaux au typhus. Un symptôme beaucoup plus caractéristique est la contraction des muscles mentonniers que nous avons toujours trouvée dans le typhus grave. Les mâchoires étant en léger trismus, tous les muscles du menton et des lèvres sont agités par un tremblement qui rappelle là mastication des rongeurs. Ce signe nous a semblé être de pronostic fatal dans la grande majorité des cas.

De même pour les mouvements vermiculaires de la langue. Cette dernière est caractéristique du typhus

exanthématique et nous a permis très souvent de faire

un diagnostic dans les cas douteux. Elle semble ligneuse, et a un aspect cubique en ce sens ‘que ses bords latéraux sont élevés. Sèche, elle n’est pas rosée comme dans d’autres maladies infectieuses, la fièvre typhoïde par exemple, mais elle est grise et collée contre la paroi buccale. Le malade ne peut arriver à la sortir de la bouche et dans ces tentatives de mou-

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vement, elle est agitée de contractions fibrillaires, Ce

sont cette sécheresse et cette paralysie qui rendent la parole presque impossible.

Les réflexes rotuliens doivent aussi être interrogés pour que l'on puisse se rendre un compte exact de Vétat médullaire. Or, on remarque dans les cas de typhus avec contracture, comme l’indique l’observation VIT, quil y a exagération des réflexes, le Babinski en extension et trépidation épileptoïde du pied. Mais, et c’est là un symptôme que nous avons

toujours remarqué, ces manifestations d’origine mé-

dullaire disparaissent avec une extrême rapidité dès la chute de la température. Les escarres se comblent très rapidement, les réflexes reviennent à l’état normal. Il semble que tous ces troubles soient dus à une compression médullaire par l’injection des vaisseaux nourriciers, mais une lésion vraie et durable de la moelle n’a pas le temps de s'établir.

Troubles trophiques.— Il est remarquable de voir avec quelle rapidité s’installent les troubles trophiques dans le typhus exanthématique. C’est, à notre avis, une des manifestations nerveuses les plus fréquentes du typhus. Les escarres se produisent avec une très grande facilité encore augmentée par l’amaiorissement excessif.

Nous avons vu ces escarres s'établir le quatrième jour de la maladie dans les cas graves. De même pour les escarres de décubitus aux talons, Dre

Il y a là, certes, autre chose qu’une escarre due à un décubitus prolongé et due à une ischémie par com

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pression cutanée. Et de même que ces escarres se forment très vite, elles se cicatrisent de même. Dans notre cas particulier, signalé à l'observation I, les troubles trophiques des talons ont été certainement accrus par l’attemte organique des nerfs périphériques. C’est à cette atteinte que nous attribuons les persistances actuelles des lésions.

Troubles vaso-moteurs. — Le système sympathique manifeste lui aussi son atteinte par le virus typhique par différents symptômes comme l’asthénie cardiaque et les troubles vaso-moteurs.

Asthénie cardiaque. — Le cœur, dans le typhus, est toujours faible et rapide. Dans l'immense majorité des cas il est irrégulier et arythmique. Or, la dégénérescence du cœur à l’autopsie est extrêmement rare. Dans toutes celles que nous avons faites, nous n’avons jamais trouvé le cœur feuille morte que l’on trouve si souvent dans la fièvre typhoïde par exemple. De plus, immédiatement après la convalescence, le muscle cardiaque a repris toute sa tonicité, l’arythmie a disparu, et jamais, à notre connaissance, on n’a signalé de myocardite chronique qui se serait installée consécutivement. Donc nous placerons les phénomènes cardiaques sur le même rang que les autres manifestations nerveuses du typhus.

Les troubles vaso-moteurs périphériques sont aussi très fréquents, surtout si on se donne la peine de les rechercher. Nous avons remarqué, par exemple, que si dès le début de l’affection on pose sur un membre

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