Régis, Précis de psychiatrie, p
TROUBLES PSYCHIQUES t)ANS LA MALAJ)IE DU SOMMËIL 29
chambres, les tiroirs, cherchant un coin pour échapper à ses persécuteurs.
Nous trouvons un jour un de nos malades, Kitengué (obs. 3i8), avec dans la main un tison enflammé qu'il approchait de son bras pour brûler, nous dit-il, « la bête qu'il avait dans le corps ». Il a gardé, en effet, d'un de ses rêves, implantée dans son esprit, cette idée fixe, isolée, obsédante (idée fixe post-onirique) qu'il a des bêtes. Il y a environ six mois, raconte-t-il, il habitait, au village catholique, la case de Kalongo, un de ses compatriotes du Kassaï. C'était un de ses bons amis, mais qui était jaloux « de sa beauté et des jolies formes de Kitengué. Aussi, celui-ci, pendant la nuit, a-t-il vu son camarade se lever, s'approcher de son lit avec une poignée de petites bêtes dans la main. Il les a lancées avec force et elles ont pénétré dans son corps ! » « Kalongo ! Kalongo ! s'écria-t-il, qu'est ce qu'il y a? Pourquoi fais-tu le sorcier avec moi? » De ce jour les petites bêtes se promènent partout, dans les bras, dans les jambes, dans la tête et dans les yeux. Pendant la journée elles le laissent tranquille, mais pendant la nuit elles l'empêchent de dormir.
Pendant un certain temps, Kitengué voit venir la nuit notre infirmier qui veut l'égorger et le manger ! Vers cinq heures du soir il lui dit : « Ne viens pas cette nuit me tracasser. Tû n'es pas si beau que moi, mais puisque tu n'es ni de ma race ni de mon village, tu n'as pas besoin d'être jaloux. Laisse-moi la paix. »
La croyance aux démons, aux fétiches est si répandue parmi les indigènes du Congo que l'influence des sorciers règne en puissance absolue sur toutes leurs imaginations.
Un accès de folie éclate-t-il chez un de leurs voisins, c'est qu'un mauvais esprit, un camarade jaloux, un chef puissant, lui a jeté un sort. Aussi les différentes hallucinations produisent-elles chez ceux de nos trypanosomés à l'âme primitive imprégnée de quelques notions de catholicisme et frappée des mystères de cette religion, des délires mystiques à forme spéciale et rappelant ceux des démoniaques du moyen âge qui affirmaient parcourir l'air sur un manche à balai pour se rendre au sabbat.
Chez Joseph Amboa (obs. 41 5), son délire très calme est la continuation de son rêve. « C'est un élu de Dieu », proclame-t-il, et il vient nous apporter des bouts de papiers que « Jésus lui a remis » et qu'il nous prie de déchiffrer. Il nous fait de longs récits qu'il expose tout simplement, tout naïvement sans aucun étonnement, « ce qui s'est passé, s'est passé et voilà tout ! » <i Or, une nuit qu'il était à la chasse, l'ange Gabriel est descendu du ciel pour le baptiser. Saint Pierre l'accompagnait et tenait l'eau bénite. Il avait une grande crosse à la main et, tandis que les cloches sonnaient, il lui a passé un chapelet autour du cou en lui disant : « Tu
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« seras chrétien et tu t'appelleras « Joseph ». Amboa ne dormait pas il, priait ; il a bien vu les envoyés du Seigneur, il les a entendus et ils lui ont même appris des prières. »
La nuit où son camarade Kouka est décédé « Joseph Amboa est monté avec lui au ciel, accompagné de son ange gardien. Il a vu une grande table chargée de bananes, de manioc, il a mangé et bu et il est descendu sans avoir rencontré le bon Dieu «. Depuis quelque temps, il est malheureux : un caporal sierra-leonais lui envoie toute la nuit, dans sa chambre, des diables qui l'empêchent de dormir, mais c'est principalement son voisin de cellule, Albert Germain (obs. 376) qui est un mauvais chrétien ne sachant pas prier, qui se débarrasse des démons dont il est possédé en les lui envoyant. « Ce sont eux qui lui ont donné cet œudème des paupières, cet amaigrissement, cette céphalée dont il souffre. » Il passe la nuit à les chasser. Ils grimpent sur le toit, mais rentrent quelque temps après dans sa chambre s'il ne se tient pas éveillé. Un soir, l'agent de police de garde est venu l'empoigner à la gorge et a voulu l'étrangler. Il l'a senti venir, s'approcher de lui, il l'a vu et il a fait des efforts pour appeler au secours, mais il lui a été impossible de pousser un seul cri. Le policeman a disparu, mais toute la nuit il a entendu sa voix qui appelait : « Amboa ! Amboa ! Amboa ! Viens !... »
Dans le délire trypanosomiasique, comme dans le rêve, les hallucinations visuelles (visions d'animaux, de voleurs, d'assassins, de morts) jouent un grand rôle ; les hallucinations auditives sont ordinairement plus confuses, mais peuvent être parfaites. Elles sont assez fréquentes, beaucoup moins exceptionnelles que les hallucinations olfactives. On comprend que sous leurs influences diverses, les malades peuvent présenter un délire plus ou moins systématisé. Celui le plus souvent observé est le délire de persécution.
Linda (obs 418) voit, pendant la nuit, des tigres (c'est le docteur qui les lui a envoyés), des boas, des serpents qui envahissent la chambre et viennent sur sa poitrine. Des diables sont venus l'arrêter et l'ont attaché et ficelé
Deux démons viennent également troubler le sommeil de Marius Isacci, mais quand il les voit arriver, il élève la voie et leur crie de partir. Ils disparaissent
La femme Mavou (obs. 452) de la Mission catholique, voit ses parents déjà morts. « Elle leur parle, elle tientune conversation avec eux, avec des amis qui ont été baptisés en même temps qu'elle. Ils viennent l'ennuyer et elle crie : « Laissez-moi tranquille! » Elle cause du bon Dieu, du paradis, des saints et de la Vierge ! mais elle voit aussi le diable ! »
tROUBLES t>SYCHtQUEé DANS LA MALADIE DU SOMMEIL ? I
Elle en est effrayée. Elle appelle à son secours. Elle essaye de fuir, elle enfonce la porte de la case où elle est enfermée et part se promener toute nue.
Benoît (obs. 122) dans son sommeil, parle ; il appelle sa femme Elisabeth! « Regarde, dit-il, tous ces morts qui m'entourent. Ce sont des gens de notre village. Dépêchons-nous, nous nous mettrons en route, n La première fois, Élisabeth allumait la lampe pour regarder ce qui se passait. Son mari continuait à dormir, mais il était agité, il avait les bras en mouvement et continuait à causer... « Tu ne vois pas ces deux enfants qui m'entourent. Tu es donc aveugle! »
James (obs. 388), dans la nuit du 25 au 26 novembre, s'est éveillé ; il a vu deux femmes assises près de lui et plus loin quatre hommes qui se tenaient debout et lui réclamaient de l'argent. « Que voulez-vous ? n leur dit-il, et ils s'en allèrent. La nuit suivante, il a réveillé ses camarades par ses cris : « Regardez ces grosses bêtes sur le toit, n II était éveillé et manifestait une grande frayeur. « Voyez ces gens. Écoutez-les parler dans la brousse. Il viennent me voler. Ils vont me prendre, ils veulent me tuer... Ce sont des démons... Qu'ont-ils à me poursuivre... » Le lendemain, interrogé par nous sur ces faits, il nous répond qu'il a oublié ce qui a pu se passer pendant la nuit.
Fano Ken (obs. 1 19), un matin à la visite, chante, psalmodiant pendant une heure entière, et larmoyant. Notre interprète nous raconte ce qu'il dit : « Pourquoi mesparents morts depuis si longtemps sont-ils venus me voir ?... Pourquoi mon père et ma mère m'ont-ils apparu cette nuit !... Pourquoi les hommes de mon pays ont-ils entouré mon lit?... Mon cœur est bonpour mon village.. Je vais y retourner bientôt, car je suis guéri... » Toutes les nuits, prétendent ses voisins, il est agité, il parle, il chante, il se promène.
Dans la plupart des observations qui précèdent, les hallucinations étaient visuelles ; elles peuvent être à la fois visuelles et auditives^ ou seulement auditives ou olfactives.
Joseph N''Kouka (obs. 413) se croit entouré de gens morts qui viennent le persécuter et le poursuivre même dans la Journée. La nuit, il les entend parler. « Ils lui disent qu'il commet de mauvaises actions, puis ils le prennent et le jettent contre les arbres, contre des murs ; ils le font, dit-il, beaucoup souffrir. »
Soulé (obs. 466), stupide, entend quand il vient au laboratoire, des voix : celles de nos infirmiers, la nôtre. Toutes l'appellent par son nom, il ne sait pas pourquoi, mais tout à coup, il pleure à chaudes larmes pendant qu'on lui prend sa taille ; il se figure qu'on veut le prendre et le tuer? La nuit, il est tranquille.
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Pembé (obs. 421), femme de Ounda (obs. 323), milicien également trypanosomé, en traitement à l'hôpital, pleure en songeant à son mari que tantôt elle croit mort et enterré, que tantôt elle prétend enfermé au laboratoire. Elle entend sa voix qui la poursuit partout. Quand nous l'interrogeons, elle répond bien aux différentes questions qui lui sont posées sur les différents pays où elle a vécu, puis tout à coup elle s'arrête dans sa phrase. Elle regarde dans une direction, l'œil fixe, la tête penchée, l'oreille dirigée du côté du son qu'elle perçoit, un doigt en l'air. Elle est étonnée de ce que nous, Européens, nous n'entendons pas son mari « Ecoutez bien, nous dit-elle, vous allez entendre !... Voilà ! Là... il me dit : (( Viens, ma femme, viens ». Elle perçoit ses plaintes et ses gémissements. Elle lui répond : « Ounda, tu es encore malade, ne me tourmente pas. Puisque tu es mort, il est inutile de me rechercher... donne-moi la paix et la tranquillité... Pourquoi pleures-tu ?... » Elle est triste, elle est malheureuse, car « ce n'est pas bon d'être ainsi appelée et tourmentée par un homme mort depuis quatre Jours ». Les voix viennent des murs, du parquet, du toit, de la case. Le jour et la nuit, sans cesse, sans repos, elles arrivent aux deux oreilles : « Pembé! Pembé! Viens. » Nous lui disons : « Ounda n'est pas mort, il est en traitement à l'hôpital, il est en bon état. » « Ce n'est pas vrai, répond-elle. Il est là sous terre. Il m'appelle, il me demande le chemin pour sortir. » Quelques jours après, la femme Pembé rencontre Ounda au laboratoire. Les voix continuent cependant à lui dire : « II faudra revenir avec moi. Viens ». Du matin au soir, elle ne pense qu'à Ounda. Celui-ci s'impose à toutes ses pensées, à tous ses souvenirs. Elle veut rester près de lui pour le soigner et le guérir. Elle demande à le rejoindre à l'hôpital pour avoir la paix ! La nuit précédente, une voix qui n'était pas celle de son mari l'a appelée. Elle a cru si bien, nous dit-elle, qu'un homme était à ses côtés qu'elle a voulu lui donner une gifle et sa main n'a rencontré que le sol. Elle s'est fait grand mal. Elle porte, en effet, des écorchures aux doigts.
John (obs. 458) rêve qu'il tombe dans des précipices, qu'il roule du haut d'une grande montagne, et qu'il est entouré de feu... Une nuit, un homme s'est approché de son lit, il l'a vu déposer des ordures immondes sur son front. Deux jours après, il a senti une odeur qui se dégageait, mauvaise, épouvantable, nauséabonde et qui finira par l'empoisonner. « Voilà des semaines et des semaines, dit-il, que toute sa tête répand autour de lui une véritable infection ». Il la fait sentir à notre infirmier. Il nous demande un médicament pour chasser définitivement cette odeur. Il prétend qu'elle disparaît depuis que nous le soignons ^