CHAPITRE IV
Excitation. Coups et blessures. Impulsions au suicide, à l'incendie et au vol. Vampirisme
Nous avons déjà dit combien étaient fréquentes les crises de colère, d'excitation furieuse chez les trypanosomés : à la moindre discussion, ils frappent leurs camarades ou leurs voisins. Il n'est pas inutile d'insister sur cette irritabilité de leur caractère signalée au premier chapitre de cette étude; mais les exemples seraient trop nombreux et leur répétition deviendrait fastidieuse. Nous nous bornerons seulement à en résumer ici rapidement quelques observations.
Cette irritation spéciale porte le malade à parler avec une véhémence extraordinaire, avec une vivacité et un flux de paroles absolument caractéristiques.
Au pavillon des aliénés, les rixes sont fréquentes. Elles surviennent au moment où le surveillant s'y attend le moins, pour un morceau de manioc volé, pour le refus de donner un peu de tabac, pour une place habituelle occupée par un autre ! Les trypanosomés se jettent l'un sur l'autre pour se mordre et se déchirer. Ils se font des blessures à coups de pierres, à coups de bâtons ou de barres de fer, car ils se servent de tout ce qui leur tombe sous la main et brisent volontiers leurs bouteilles sur la tête de leurs contradicteurs.
Ces actes violents se retrouvent à toutes les périodes de la maladie. Ils sont souvent un signe du début de l'affection. Ils sont également la dominante du délire agité et furieux qui emporte beaucoup de trypanosomés.
Ils sont accomplis avec plus ou moins de conscience. Très souvent, ils sont impulsifs, ou en rapport avec des hallucinations et exécutés d'une manière inconsciente. Ils peuvent être suivis d'amnésie.
Manienga Maurice (obs. i 39) est arrêté par la police au moment où il cherchait un fusil pour tuer sa femme. Interrogé, il nous déclare « qu'il n'a aucune raison de se plaindre de son épouse, qu'il l'aime beaucoup et qu'il aurait beaucoup de chagrin si elle venait à disparaître ».
Joseph N'Kouka (obs. 41 3), dans ses fugues, pénètre à l'hôpital, renverse de son lit un malade, lui enlève sa couchette, l'emporte en bousculant et en frappant ceux qui voulaient s'interposer. Le lendemain, il a complètement oublié ce fait.
Au laboratoire, Linda (obs. 418) bruyant et désordonné, vient d'une manière incessante, sans trêve ni repos, pendant toute la durée de la visite, nous harceler de demandes inutiles, de supplications. Un matin où nous n'écoutions pas d'une manière aussi bienveillante que les jours
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précédents ses réclamations, il se précipite sur nous en criant, et en voulant nous frapper à la tête d'une bouteille vide qu'il tenait à la main. Quelques instants après, il revenait nous causer, nous expliquer « que nous étions de bons docteurs, des camarades pour lui! » Il n'avait gardé aucun souvenir de son mouvement de colère.
Goura Kamily, furieuse de ne pas avoir obtenu l'autorisation de retourner à son village, tire de son pagne un couteau dont elle s'apprêtait à porter un coup dans le dos de l'un de nous qui l'accompagnait au pavillon des aliénés. Elle est arrêtée dans son geste parle policeman qui la surveillait depuis quelques minutes. Une demi-heure après, elle rit, elle chante, elle dit qu'elle n'a jamais eu l'intention de vouloir nous faire du mal.
Ajoutons en dehors de ces diverses observations celle du caporal Sory Taraoré (obs. 41g) qui nous a été communiquée par notre camarade des troupes coloniales, le médecin-major Pic : à son arrivée à Brazzaville, ce malade ne se souvient plus des faits passés à N'Goïla.
« Antécédents. — Soudanais des environs de Sikasso, serait âgé de vingt-cinq ans; a été engagé à Séguéla (Côte d'Ivoire) où il travaillait comme cuisinier. Huit ans de service, a fait colonne et tenu garnison à la Côte d'Ivoire, puis six mois à Ruffisque, enfin arrive au Congo en janvier 1909. N'a jamais été malade, sauf un ver de Guinée.
« Maladie actuelle. — A séjourné trois mois à Brazzaville puis est monté dans la N'Goko au mois d'avril; a pris part à toutes les colonnes sans se présenter à la visite. Personne n'a rien remarqué de suspect dans ses façons d'agir.
« Lorsqu'on demande au malade s'il s'est aperçu d'un changement dans son état à un moment quelconque, il dit qu'à Mabangoué, c'est-à-dire vers le i 3 septembre, il a eu une forte fièvre qui a persisté plusieurs jours. Quoi qu'il en soit, au retour à Sembé, le 27 septembre, il était normal; c'est pendant la nuit que, deux jours après, il se mit à parcourir le camp en poussant des cris, puis il voulut, sans motif plausible, tuer sa femme; devant la répétition de ces faits, le lieutenant Foucher l'envoya à N'Goïla, où il arriva le 3 octobre. Etudié pendant trois jours et constamment accompagné d'un infirmier, il présenta une folie assez douce; il demandait à descendre à Brazzaville pour y acheter des poulets et en faire cadeau à un marabout; il prenait des feuilles de papier, les griffonnait et rapportait son travail; il passait la nuit à se promener, mais sans crier; enfin, il n'eut de querelle avec personne. Il fut mis en pirogue le 6 octobre, pour prendre le bateau à Ouesso, mais la pirogue manqua le bateau et dut rester un mois à Ouesso. Le docteur Regnault avait été prié de l'examiner, il trouva des trypanosomes dans la cirulation périphé-
rique et fit au malade trois injections d'atoxyl à huit jours d'intervalle. C'est pendant ce séjour à Ouesso que l'état de Sory s'aggrava, que son excitation atteignit le plus haut degré et nécessita son internement. Il fut même dangereux et tenta, un jour où il avait pu s'échapper, de frapper à coups de couteau un administrateur. Chaque nuit, il poussait des cris continus. Il mordit plusieurs fois ses gardiens et avait pris l'habitude de cracher après les Européens qui venaient le voir. Il fut embarqué enchaîné sur le Lamy, et les trois premiers jours il continua à pousser des cris et cherchait à atteindre soit avec les dents, soit avec les mains les gens passant à sa portée. Puis il se calma peu à peu et, en trois jours, son état s'améliora au point qu'on put le laisser descendre à terre librement. C'est à cette date qu'il fut envoyé à l'Institut Pasteur de Brazzaville. Pendant toute sa période de folie, il conserva parfaitement la mémoire, reconnut le médecin de N'Goïla et ses camarades. Il présentait des périodes de tranquillité pendant lesquelles il raisonnait normalement; à ces moments-là, il s'occupait de ses deux enfants, les lavant et les soignant lui-même. D'une façon générale, les journées furent toujours plus tranquilles que les nuits. La dernière injection d'atoxyl avait été donnée l'avant-veille du départ de Ouesso. »
Les trypanosomés persécutés sont les plus dangereux. Massanba Massôungo (obs. 429) voit notre infirmier pour la première fois, mais il prétend que celui-ci lui cherche toujours querelle, qu'il a même été frappé par lui. Aussi, quand l'infirmier s'approche de lui pour lui palper ses ganglions, il se met en fureur et lui crie : « Laisse-moi ou je vais te donner un coup de couteau dans le ventre. »
C'est au délire de persécution que doit être rapportée la cause des impulsions au suicide ou à l'incendie, observées, d'ailleurs, très rarement par nous.
N'Goma Malonga Noël (obs. 428) « est trop malheureux». Puisqu'on n'écoute pas ses plaintes, que personne ne daigne s'intéresser à lui, il faut en finir », dit-il, et nous l'arrêtons au moment où il sortait de notre cuisine avec un couteau avec lequel « il voulait se trancher la gorge ».
Simba (obs. 3oo) se figure qu'il a des voisins jaloux de son bonheur et qui cherchent toujours à le voler, à lui nuire. On le persécute. Aussi a-t-il mis le feu lui-même à sa case, pour échapper à ses ennemis.
Le vol du trypanosomé est le plus souvent un vol de nourriture. Ce fait nous a été signalé par divers observateurs et nous avons constaté, en effet, combien étaient nombreuses les plaintes de nos malades s'accusant mutuellement de vol de leur manioc et de leurs différentes provisions.
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Lissassy (obs. 339), M'Bere (obs. 391), Yongoro (obs. 94), Bikoa (obs. 307), Missigui (obs. 267), Moukanda (obs. 154), etc., etc., ont été punis à maintes reprises pour avoir dérobé des poulets, des canards, chez divers habitants de Brazzaville, du saucisson dans une factorerie. Monboutou (obs. 314), hospitalisé, prenait à ses voisins non seulement leur ration, mais encore leurs effets. Il allait les revendre au marché pour acheter du sucre et du pain. 11 volait même en plein jour, alors que de nombreux camarades constataient le délit. Roué de coups par les volés, il recommençait le lendemain, malgré toutes les remontrances et les menaces qui le laissaient complètement indifférent. Il volait aussi en ville. Mis en prison, il continue à voler la nourriture de ses co-détenus. Quand on l'arrête au moment même où il accomplit son larcin, il paraît tout étonné. Ce fait s'explique : souvent, le trypanosomé vole sans savoir, sans se rendre compte de l'acte commis, obéissant à un désir éveillé chez lui subitement. Ainsi Kinga (obs. 72), le jour de son examen au laboratoire, enlève au docteur Lebœuf une pince dont il n'a que faire.
Parfois le vol est absurde, niais, accompli sans précaution, avec la candeur de l'inconscience. Il ressemble à ceux des déments et des paralytiques généraux. Ainsi, Linda, dans une factorerie pleine d'acheteurs et où se trouvaient deux ou trois Européens, s'empare aux yeux de tous, sans se cacher, d'une pièce d'étoffe qu'il emporte tranquillement.
Manienga Maurice accumule dans un coin les vieux débris et les détritus de toutes sortes, les ustensiles hors d'usage, les boîtes de conserves vides, les bouteilles. Il prend tout ce qu'il rencontre sur sa route, mais de même qu'il amasse des chiffons sans valeur, des lambeaux d'étoffes, des imprimés déchirés, il accapare des couvertures, des couverts, etc. Il vient à la visite vêtu d'un corsage qu'une femme avait mis à sécher au soleil devant sa case. Dès qu'il voit la porte d'une maison ouverte, il y pénètre et prend tout ce qui frappe son regard; le plus souvent, d'ailleurs, il abandonne dans un coin l'objet volé quelques instants auparavant.
Massanba Massoungo, en attendant son tour à la visite, se rend dans un chantier voisin des travaux publics, s'empare d'instruments divers qu'il y trouve, tout à fait inutiles pour lui, et revient avec un petit baril vide sur lequel il s'assied.
Le vol peut avoir lieu également dans des circonstances particulières qui pourraient faire croire à de la préméditation.
N'Goma-Malonga-Noël arrêtait sur la route les indigènes porteurs de manioc et de viande et les frappait pour les dévaliser s'ils ne se soumettaient pas de bonne grâce à ses exactions.
Les impulsions chez les trypanosomés revêtent exceptionnellement un caractère spécial et nous avons observé tout dernièrement un cas de nécrophilie chez un de nos malades Paté-Kamara (obs. 422), présentant nettement des symptômes de catatonisme et de suggestibilité ' et accusant des idées de persécution. « Des hommes viennent roder autour de sa case, disent du mal de lui, racontent des histoires fausses sur sa femme et sur sa fillette. » Lorsque ces voix ne se firent plus entendre, Paté-Kamara eut des hallucinations auditives dont il rapporte l'origine à des indigènes et à des douaniers habitant les postes belges situés sur la rive opposée du Congo. Toute la journée, il est en querelle avec eux. « Ces individus lui cherchent dispute... font palabre ». Il se lève à chaque instant pour les poursuivre, les chasser, mais ils s'évanouissent, ils disparaissent; il ne voit plus personne. On lui apporte du vin de palme; il ne veut pas en boire, car on y a jeté du poison. « Le cabri qu'on lui a donné à manger avait le cri d'un rat de la forêt, et portait trois pointes sur la tête. Il n'en a pas voulu, etc.. » Paté-Kamara est un milicien originaire du Soudan (Kayes) qui est revenu d'un poste de l'intérieur il y a cinq mois. Il était fort, vigoureux et en excellente santé. Cependant, sa femme, en arrivant à Brazzaville quatre mois après lui, l'a trouvé amaigri, triste, « il a changé de caractère », dit-elle. Autrefois il était bon, toujours calme, actuellement il s'emporte pour rien, se met en colère facilement. Il crie, il est méchant, il a des accès de tristesse et il pleure en gardant le mutisme le plus absolu. Il a de l'amnésie.
Bon soldat, ne se livrant pas à l'alcoolisme, il s'est fait remarquer au camp de la milice par ses allures bizarres et on lui a retiré ses armes.
Le 21 novembre, il fut envoyé dans l'après-midi, à deux heures, à la corvée de bois. A six heures du soir il n'était pas rentré. On l'envoie chercher. Il était là, dans la brousse, le regard fixe. On le ramena. Le 22, l'Européen chargé de la milice, M. K..., lui demanda la raison pour laquelle il n'était pas rentré à l'heure. Il répond avec volubilité en racontant des histoires incohérentes et en parlant de ses campagnes. On lui permet de se retirer dans sa case et il reste sous la véranda jusqu'à l'appel du soir, heure à laquelle, au moment du cdmmandement de : « Garde à vous », il saute sur le sergent en voulant le frapper, puis il se barricade chez lui. M. K... arrive ; se fait ouvrir la porte, et le trouve en grande tenue. Il le fait surveiller. Paté-Kamara présentait alors du tremblement, criait et gesticulait. La crise dura près de trois heures, puis se calma ; vers une heure du matin, il a un nouvel accès ; il veut quitter le camp, il bouscule les hommes de garde, s'empare d'une baïonnette dont il veut