‹ Troubles psychiques dans la maladie du sommeil [electronic resource]Chapitre 29 sur 31 · Ibid, p. 3o2, 3i2, 3i · texte numérisé non relu

Ibid, p. 3o2, 3i2, 3i

6o l'encéphale

ne trahira encore, semble-t-il, l'action des trypanosomes. Souvent, les troubles mentauxsont les signes révélateursde lamaladie etilssurviennent au moment où la santé paraît encore, pour un observateur non prévenu, parfaite en apparence.

Dès la période de début, le malade, l'Européen surtout, a des accès de tristesse, s'irrite facilement; neurasthénique sans énergie, il accuse de l'inaptitude à tout travail sérieux. « Les noirs perdent la gaieté qui caractérise leur race, tandis que s'accentue ce penchant à la rêverie qui est aussi un de leurs stigmates ethniques » (Mense). La céphalée, l'hypertrophie ganglionnaire, la fièvre le soir, l'hyperesthésie profonde, l'insomnie, les œdèmes, etc., accompagnent ces symptômes psychiques.

L'affaiblissement de l'intelligence est le signe capital qui marque la seconde période. La figure du trypanosomé prend alors une expression d'hébétude prononcée que l'on reconnaît toujours immédiatement dès qu'on a pu la voir une première fois. Le malade se désintéresse de ce qui l'entoure et peut présenter des états maniaques délirants caractéristiques des obsessions et impulsions, des troubles cérébraux et mentaux s'accompagnant de tremblement fibrillaire de la langue et des mains, de troubles de l'équilibre et de la marche, de spasmes, de contractures, de troubles visuels, etc..

Dans la troisième période (période de terminaison), la physionomie du malade exprime la démence la plus complété. Les tremblements, les contractures sont acccentués, la torpeur est invincible, l'amaigrissement est considérable. Le sujet squelettique devient gâteux, grabataire. L'issue fatale a lieu soit par le fait d'une complication, soit à la suite d'un ictus épileptiforme ou aplopectiforme, soit par les progrès mêmes de déchéance.

Les troubles cérébraux et mentaux dans la maladie du sommeil sont d'un pronostic grave et le délire aigu est l'indice d'une fin prochaine.

Le traitement général de l'aliénation mentale trypanosomiasique sera le même que celui de l'affection qui a produit les troubles psychiques et l'atoxyl reste le médicament de choix. Il sera associé à l'orpiment, à la solution de Lôffier. Il est assez facile de pratiquer des injections souscutanées même à des agités et à des excités; cependant, l'état spécial de nos malades nous a empêché de faire chez eux des séries d'injections intraveineuses d'émétique.

Les individus qui ne présentent qu'une obnubilation intellectuelle peu profonde voient leur torpeur diminuer sous l'influence du traitement qui améliore également l'affaissement moral et l'excitation nerveuse.

Dans les formes à manifestations cérébrales graves, l'action du médi-

TROUBLES PSYCHIQUES DANS LA MALADIE DU SOMMEIL 6l

cament est plus limitée ; beaucoup de malades restent jusqu'à leur mort emportés et violents et même torturés par des hallucinations ou par des idées fixes, malgré des injections régulières d'atoxyl. Des améliorations ont bien lieu, mais très passagères.

Ainsi Kinga (obs. 72), du 23 septembre 1907 au 3 août 1909, date de son décès, reçoit :

10 gr. 25 d'atoxyl de septembre à décembre 1907, par doses de o gr. 5o,

o gr. 75 et I gramme.

I 5 gr. — de janvier à juin 1 908, par doses de o gr. 5o et o gr. 75.

19 gr. — de juin à décembre 1908, par doses de i gramme.

i2gr. — (en association avec de la solution de Lôffler) de

janvier à juillet 1909, par doses de i gramme et i gr. 25.

Son état est resté stationnaire. Ambulomane, facilement irritable, il a toujours été agité et ses facultés mentales ont toujours laissé à désirer. Au début, il survint un peu de calme chez lui dans la journée, les nuits seules furent agitées.

Manienga Maurice (obs. 139) est trouvé trypanosomé le 24 avril 1908 par le docteur Lebœuf. (Physionomie hébétée et ironique. Une ou deux fois par minute, un rire ironique et silencieux s'épanouit sur la figure du malade, dure sept à huit secondes, puis disparaît. Manienga reste indifférent à ce qui l'entoure. Sa mémoire le sert très mal. Il répond cependant sans retard apparent aux questions posées, mais le plus souvent absolument à côté de la question.)

Du 24 avril au 22 août 1908, il reçoit 9 gr. 25 d'atoxyl en injections de o gr. 75, puis de fin octobre 1908 à juin 1909 10 grammes d'atoxyl en injections de i gramme. Il semblait amélioré lorsque le 12 juin il apparaît au laboratoire couvert d'une coiffure ornée de plumes, porteur d'un panier dans lequel se trouvaient au milieu de chiffons immondes des bananes qu'il voulait vendre. Excité et gesticulant, il demande un fusil pour tuer sa femme envers laquelle jusqu'alors il s'était toujours montré très doux et très aimable. Depuis cette époque, son état mental n'a fait que s'aggraver.

Nous avons, cependant, obtenu la guérison de l'excitation maniaque chez Samba Taraoré (obs. 3oi), chez N'Goma Joseph (obs. loi), des hallucinations auditives chez la femme Pembé (obs. 421), mais il sied d'être modeste, car nous avons observé des rechutes chez des malades que nous pensions guéris.

Dans un certain nombre de cas, on peut assister à la disparition des accidents mentaux, alors que les trypanosomes persistent.

Le traitement précoce parvient à diminuer la fréquence des cas d'alié-

62 l'encéphalë

nation mentale chez les trypanosomés, il n'empêche pas toujours l'explosion des accidents cérébraux à grands fracas.

Assistance médicale. — Isolement

L'assistance médicale des aliénés, dont la trypanosomiase fournit un si large contingent au Congo, serait à organiser sur toute l'étendue de notre colonie.

Cette question a été l'une desprincipales préoccupations de M. le Directeur du service de santé du Congo, le docteur Clouard. Elle a fait l'objet de plusieurs de ses rapports, et c'est une occasion ici de le remercier de la grande bienveillance qu'il nous a témoignée et des preuves qu'il nous a données bien souvent de tout l'intérêt qu'il attachait à nos études et à nos recherches.

Dans les villages indigènes, les déments sont un sujet de crainte et de terreur. Les moins fous sont considérés comme des possédés du démon auxquels on a jeté un sort ! Les autres, excités ou méchants, sont enfermés dans une case ou attachés à un poteau et laissés le plus souvent sans soins.

Nous avons insisté sur la fréquence des hallucinations, des impulsions, des idées de persécution et des différents états psychopathiques dangereux chez les malades du sommeil. Il est absolument nécessaire de recourir à l'internement dans tous les cas où il existe une tendance évidente à des actes nuisibles, mais l'isolement des trypanosomés ne doit pas être considéré comme une simple mesure de nécessité. Bien compris et bien pratiqué, il peut devenir un adjuvant à la médication générale de la trypanosomiase et être un précieux moyen de traitement. Entre les mains d'un médecin connaissant à fond ses malades et s'intéressant particulièrement à leur état, il donne d'excellents résultats. Il faut soustraire, en effet, le trypanosomé à l'influence du milieu dans lequel il vit ordinairement. On évitera, ainsi, de nombreuses crises de fureur provoquées par les moqueries, par les taquineries des camarades ou des voisins qui ne remarquent l'état particulier du pauvre dément que pour le railler et pour en rire. On doit pouvoir assurer le service des aliénés par des infirmiers indigènes ayant reçu une éducation spéciale, et il ne faut pas employer des surveillants ou des manœuvres quelconques qui ne sauront pas supporter les grossièretés des malades, heurteront leurs conceptions et leurs illusions, et auront toujours une tendance à employer vis-à-vis d'eux un système de violence inadmissible. On sait combien les noirs se traitent durement entre eux ! Le point le plus important est d'obtenir leur confiance en s'occupant d'eux, en leur témoignant de l'intérêt et de la

bienveillance Ils sont reconnaissants au médecin qui écoute leurs plaintes et qui les traite avec douceur. Ils sentent fort bien la sympathie qu'on leur témoigne.

Le traitement moral, comme dans les autres psychoses, rendra les plus grands services dans l'aliénation mentale trypanosomiasique. Nous sommes les partisans convaincus de la suppression systématique de toute chaîne, de toute entrave, et même de la camisole de force. Des gardiens et des surveillants en nombre suffisant remplaceront avantageusement ces moyens de contention dignes d'un autre âge. Nous demandons avec M. le directeur Clouard, qu'à côté de chacun des camps de ségrégation des trypanosomés, qui seront établis auprès de toute formation sanitaire, soit installé un établissement spécial pour les aliénés dangereux et ambulomanes. Chaque malade y aurait sa petite cellule aux parois et au plancher cimentés pour en faciliter le nettoyage. Il en sortirait d'ailleurs dans la journée le plus souvent et le plus longtemps possible pour vivre au grand air et à la lumière, car l'isolement absolu nesaurait être admis. La proximité du village général permettrait aux convalescents, à beaucoup de mélancoliques, de déments chroniques qui ont de longues périodes de calme, pendant lesquellesils sont inoffensifs, de vivre au camp de la vie normale parmi leurs compatriotes ou leurs amis. Facilement surveillés, ils pourraient être internés de nouveau en cas d'aggravation de leur état.

Le pavillon des aliénés sera entouré d'arbres qui, aux heures chaudes de la journée, ménageront une ombre propice et salutaire aux malades. L'eau sera distribuée largement. L'alimentation sera abondante, car les trypanosomés sont atteints de boulimie. La couche des gâteux nécessite des soins particuliers de propreté. Un simple lit de camp, de bois, avec ouverture au milieu, et recouvert d'une natte, sera très suffisant.

Page 1