CHAPITRE II
Confusion mentale et démence. Amnésie. Catatonisme, etc.
Les troubles mentaux de la maladie du sommeil n'apparaissent pas à des phases, à des moments bien précis de l'affection. Ils accompagnent ordinairement des lésions cérébrales et naissent au cours de la maladie au milieu d'une symptomatologie plus ou moins nette (tremblements, troubles de l'équilibre, paralysie, somnolence, crises épileptiformes), mais souvent aussi ils peuvent être les signes révélateurs de la trypanosomiase et ils surviennent à un moment où la santé est encore parfaite en apparence, sans que rien ne trahisse, semble-t-il, l'action des trypanosomés. Le malade, cependant, si on l'interroge, accuse de la céphalée qui est un des premiers symptômes de la maladie du sommeil. Celle-ci est d'ailleurs la règle dans tous les cas de trypanosomiase humaine et avec l'insomnie qui souvent l'accompagne, elle ouvre la scène. Ordinairement, elle est persistante mais assez supportable ; plus rarement elle est pénible, extrêmement violente, atroce, intense, à siège fronto-orbitaire et occipital, arrachant des cris et des gestes de souffrance aux malades. [Yokodjai (obs. 63); femme Mavou (obs. 352); femme Pembé (obs. 421.)]
On peut observer, dans la maladie du sommeil, toutes les formes de la confusion mentale que nous nous représentons suivant la définition du professeur Régis : « comme un état d'engourdissement toxique de l'activité intellectuelle supérieure avec domination plus ou moins complète de l'activité onirique sous-consciente ou inconsciente *. » Nous décrirons successivement la confusion mentale typique et le délire onirique auquel nous consacrerons un chapitre spécial, la confusion mentale aiguë, la confusion mentale chronique et la démence précoce, états psychopathiques reliés entre eux par une telle infinité de caractères communs qu'il nous a été le plus souvent impossible, chez la plupart de nos malades, de les séparer nettement les uns des autres. Ces diverses formes devraient être distinguées de la démence simple, mais ici le diagnostic différentiel est particulièrement délicat ; cela se comprend « si l'on songe que l'obtusion de la confusion mentale ressemble à l'affaiblissement psychique de la démence au point de lui avoir mérité le terme
I, Régis. Précis de psychiatrie, 4* édition, p. 3io.
l'encéphale
légitime de pseudo-démence ' ». « Il est des cas nombreux même où un certain degré de déchéance réelle se mêle à la torpeur », où, chez nos trypanosomés, « il y a à la fois confusion mentale et démence, et où, par suite, le diagnostic entre les deux états pathologiques n'est plus possible ». Or, plus encore que la démence paralytique dont elle se rapproche par beaucoup de symptômes, la démence trypanosomiasique offre les caractères de la confusion mentale chronique, et, pour nous, nous définirons la psychose trypanosomiasique une confusion mentale chronique se développant sur un fond démentiel.
A un premier degré, les trypanosomés vivent dans un état de prostration et de torpeur cérébrale absolument caractéristique. C'est ordinairement une simple obnubilation intellectuelle mais qui peut aller jusqu'à l'hébétude et la stupeur.
N'Zao (obs. 203), quand on l'interroge reste perdu dans le vague, la conscience lointaine et le regard égaré ; il est complètement indifférent à nos paroles. Il a l'attitude d'un individu qui se demande si c'est bien à lui qu'est posée la question qu'il entend et il faut la lui répéter pour qu'il y réponde.
Faki (obs. 425), ne parle qu'au moment où il est impressionné par une seconde et nouvelle question. Il met un retard considérable à répondre, et le premier jour où nous l'avons interrogé, nous avons été tout étonné, alors qu'il était assis dans un coin, muet et tranquille, tandis que nous examinions sa lymphe ganglionnaire, de l'entendre tout à coup murmurer quelques paroles vagues. Notre interprète nous renseigne : il cherchait le nom de son village qu'on lui avait demandé près de vingt minutes auparavant !
Les troubles de la mémoire sont caractéristiques. Il y a dysmnésie (diminution et obtusion de la mémoire) qui porte sur les noms, sur les langues. Des individus qui s'exprimaient très bien en langue française, commencent par chercher leurs mots. Il y a chez eux « hésitation de langage par lenteur et embarras de la pensée », puis ils n'arrivent même plus à se faire comprendre. Il y a amnésie verbale s'accompagnant de troubles de la parole. L'un prononce Loukoéa au lieu de Loukoléla, un autre appelle sa femme Marie-M adereine au lieu de Marie-Madeleine, l'un dira « je vais aller chercher ma poule pour dormir », au lieu démon lit; un autre demande une confiture pour une couverture.
Joseph Amboa (obs. 41 5), N'Goma-Malonga-Noël (obs. 428), qui