I. Régis. Précis de psychiatrie, 4* édition, p. 341 et
venaient nous raconter de longues histoires et nous adresser leurs réclamations en français, éprouvent de la difficulté à adapter les mots à l'idée qu'ils veulent exprimer, cherchent vainement à les coordonner et à aligner des phrases. Au milieu d'un verbiage incompréhensible dont ils ne se rendent pas compte, quelques mots s'entendent seulement. Dans leur langue, ils parlent encore très correctement.
Bobo (obs. 266) a perdu complètement la notion de ce qu'il a fait la veille. La femme Agnès (obs. 410) ne se souvient même plus du nom de son mari et ignore complètement où elle a vécu hier, où elle a couché, qui lui a donné à manger.
Il y a aussi perversion de la mémoire (paramnésie). Linda (obs. 418), le lendemain du jour où il s'est présenté au laboratoire, se souvient parfaitement des différents examens auxquels il a été soumis. Il sait très bien où il a été piqué, la position qu'il a prise sur la table pour la ponction lombaire, mais il est persuadé que c'est un de nos infirmiers qui lui a enfoncé l'aiguille dans le dos. Il raconte qu'il a rencontré dans son village quatre blancs. L'un d'eux, qui, prétend-il, était notre sergentmajor de laboratoire, lui a dit : « Toi, tu vas avoir la maladie du sommeil, il faut venir te faire soigner », et il est venu! Or, notre sergentmajor ne le connaît pas et ne lui a jamais causé.
La femme Goura-Boumbo-Kamily(obs. 281) s'est présentée au laboratoire à trois reprises, sous ces trois vocables différents, disant chaque fois que celui donné par elle était son nom de famille ; or, l'un d'eux est celui du chef de son village, un autre celui de son village, le troisième est son nom. A vrai dire, nous n'avons jamais pu savoir lequel des trois est le véritable.
Il y a également dysmnésie d'évocation. Le malade sait où il a vécu, mais ce qu'il a fait dans les différentes régions où il a séjourné lui échappe. Il semble vite se fatiguer pour chercher ses souvenirs, il dit qu'il a oublié les détails. Beaucoup de malades ne savent localiser leurs souvenirs dans le temps, mais on ne saurait trop s'en étonner, car les indigènes, même souvent intelligents, ignorent leur âge et n'ont guère idée du temps.
Paté-Kamara (obs. 422), milicien, raconte parfois à sa femme avec beaucoup de détails exacts des scènes militaires et lui cite les noms des différents postes où il a été envoyé. Le lendemain, il en serait tout à fait incapable. Très souvent, il oublie un ordre qu'il a donné quelques minutes avant. Ainsi il dit à sa femme : « Prépare-moi ma chaise longue, allume ma pipe, ou donne-moi un verre d'eau. » Le temps de
chercher la chaise, le tabac, ou de prendre de l'eau et sa femme revient vers lui, lui porter ce qu'il a désiré, il s'écrie : « Qu'est-ce que tu veux? je n'ai jamais demandé cela... Qu'est-ce que tu fais là? » Paté-Kamara avoue qu'il a perdu la mémoire. Parfois, il ne sait même plus son nom, mais il se souvient qu'il est Sénégalais et répète obstinément « Kayes ! Kayes ! » Il appelle un de ses camarades pour venir l'aidera rassembler ses souvenirs.
Dans beaucoup de cas*, il y a de Vamnésie lacunaire^ et, bien plus souvent encore, plutôt une « impossibilité d'assimiler et de fixer les choses du moment [amnésie de fixation) qu'une perte de mém.oire des événements anciens et récents^ ».
Joseph N'Kouka (obs. 413) réclame une injection d'atoxyl. On lui dit d'attendre quelques minutes. Il oublie ce qu'il est venu demander, il repart.
Enfin, il y a surtout, au milieu d'oublis poussés au comble, un mélange de souvenirs absurdes et de faits très exacts, très précis.
Manienga Maurice (obs. iSg), qui se trouve enfermé au camp de la police, au pavillon des trypanosomés et qui ne se rend compte ni de l'endroit où il vit, ni des personnes qui l'entourent, raconte qu'il retourne le soir à son village où il va rejoindre sa femme dans sa case. Au milieu d'un véritable chaos d'idées absurdes et d'erreurs grossières, il se souvient très nettement, ce qui est la vérité, qu'il « vendait autrefois des légumes et qu'il se présentait tous les matins au laboratoire pour demander à Madame Docteur si elle désirait des tomates et que Madame en achetait pour 5o centimes ».
Manienga Maurice ramasse tout ce qui lui tombe sous la main. Il fait de petits tas de vieux papiers, de saletés, de pierres, etc. Il a une bouteille pleine d'eau et nous demande la permission de cueillir trois fruits de papayer. Il les prend précieusement, les pose à côté de lui ; puis au moment de partir, les oublie avec son eau et emporte des bouts de chiffons et de haillons traînant à terre.
L'intelligence plus ou moins vive de nos malades s'alourdit peu à peu pour aboutir aune inaction psychique complète. Tout chez eux est ditîus, dissocié, incoordonné : leurs idées, leurs souvenirs et leur langage. Cette désorientation et cette confusion cérébrale s'accompagne d'une diminution parallèle du côté des perceptions et du côté de la con-
1. Les facultés intellectuelles peuvent être amoindries ou perverties. Dans quelques cas, la mémoire est affaiblie ou abolie ». Gorre p. 253.