BIDOU SE FACHE
De toiis les pêcheurs fameux que le Seigneur laissa tomber de son sein sur les Cantons-de-l'Est, Bidou, à vingt ans, était sûrement le maître incontesté.
Il n'avait pas lu " Angling," d'Isaac "Walton, ni Je " Traité sur la multiplicité des ruses de la Truite Mouchetée.'' célèbres iuialectes que la postérité devra dans sa reconnaissance à la plume féconde et grave de Touti Guillemet, auteur du Terroir. Mais Bidou avait l'intuition des choses de la pêche. Il spécialisait dans la pêche au collet. Il en avait la passion et la science. Son art étt.'it divin, comme était divin jadis, l'art du baron Brisse.
Jamais il n'aurait profané sou génie par le contact dea asticote, car les
*'apçons"' et les " aiiis,"' pour lui, étaient des instruments d'inutile cruauté.
C'était, dans la plus fine acception du mot, un virtuose du collet.
Dès le lever du soleil, Bidou prenait le chemin du Roi, descendait la côte à Maynard, un scion d'aulne sur l'épaule, un rouleau de cordonnet et de fil dv laiton à la main et, dans son sac de coutil rayé, une croûte de pain et une brique de lard.
Il s'installait sur le pont, regardait un in.stant les l)elles carjjes obèses qui se prélassaient gravement dans l'onde limpide, et commençait sa pêche, en fumant une bonne pipée de mousse sèche.
Certes, le pont n'avait pas une portée de proportions aussi vastes qu'il le faudrait pour franchir l'Atlantique, mais c'était un pont respectable de village, accusant un honnête tablier de dix-huit pieds sur douze, et donnant un débouché de quinze pieds,
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l.a rivière, à cet endroit, se rétrécissait à plaisir pour laisser toucher les poutres à ses deux rivas, et comme elle n'avait pas besoin d'arche marinière pour la haute navigation, elle se contentait de passer entre les culées basses, faites de billes en grume et de pierraille.
D'un côté du pont, on touchait fond m trois ou cpiatre pieds, et l'on voyait scintiller dans le saljle du lit. des pyrites que Bidou identifiaient avec les '' yamantdu yâbe " chors aux désirs modestes do"^ G.amiu'^. "\"crs le centre du pont, la rivière b'a'^culait soudainement en alnuic.
ot atteignait une profondeur de vingtcinq pieds, pour se relever gracieusement ensuite jusqu'au petit isthme h fleur d'eau, que les enfants traverr^aient Tété sans se mouiller les mollets.
Or Bidou péchait tout le jour.
Le jeudi. 5 juillet 1890, il était à son poste. Comme la chaleur était grande, quelques crapauds de la paroisse. Touti
à Pierre, la Tourte et Titref, étaient venus exercer leur savoir avec le traditionnel fil No 10 et les non moins traditionnelles épingles. Ils se tenaient respectueusement à distance, laissant à leur aîné la jouissance en franc alleu de tout un côté du pont, refuge des poissons trop gros pour le fil blanc.
Bidou manœuvrait son collet autour d'ime caipe énorme, une ancêtre de carpe, qui faisait des yeux mourants, et qui ou^Tait une Louche grande comme lîn deux-sous, en donnant parfois un coup de nageoire pour résister au courant, ou pour éviter, dans sa sagesse do vieille carpe ridée par les ans, le nœud coulant dont elle devait se sentir menanacé^.
La tactique durait depuis longtemps, et le soleil avançait, diminuant de plus en plus la sphère ombreuse sous le pont.
Pfu à peu aussi, la carpe reculait, fu-
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yant les rais erratiques de lumière ciai descendant du ciel.
Avec une souplesse de gymnaste, une sûreté de main et un coup d'oeil qu'une tâche moins grandiose eut rendus p lôriles, Bidou suivait en stratège averti chaque évolution de sa proie en perspective.
Il était maintenant couché sur la saillie, cramponné d'une main au madrier servant de garde-corps, et de l'autre dirigeant son engin carpicide.
Seule cette carpe vénérable intéressait sa convoitise.
En vain les truites moirées passaient dans l'ovale de laiton.
Inutilement les barbottes caressaient de leurs dards veloutés l'intérieur même rln r-frcle de métal.
Bidou restait indifférent à toutes ces taquineries, et il lui fallait une patience d'archange pour ne pas brusquer ses
'2'lin Troiires dan? les Novales
Tionvements et effrayer pa prise en écartfint l"im]iortnn fretin.
Kriîin. il Tf'n>>it son rnnp rie maîiîv >^i longtemps préparé.
I.o collet prenait obliquement ^ou? l;i nageoire pectorale ganche et la nageoire ventrale droite, et devait fatalement f^e refermer sur la dorsale, sans qu'il fût ])0«sible au poisson le pins rrtué de pan r l'attaque.
Bidon tira vivement, dan? un larec geste en coup de fouet, la carpe frétilla lîoi-s de Teau. et le pêcheur, oubliant les notions les plus élémentaires d'écpiilibiv. se laissa entraîner par son délire de vainqueur et par le poids de son corps, et toml)a gauchement dans la rivière, pendant que la proie allait -^'^ retrancher sur le pont, intervertissant ainsi l'ordre des facteurs.
Bidon barbotta au fond de l'eau, juin en lui-même — car aucun ?on ne venait ;iirore à la surface — se tréramisea t;'
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<in"il put. ]»fiidaiil (jue Touti à Pien'<\ ■a «ii'ur la Tourte et Titref. riaient (!•• >a drcoiiveiHit', lii'uyaiiiiiK'nt. sauva.neiiifiil. nu'clianiiiit'iit.
J'aiixic l')i(l(iii. le courant l'attirail iiiaiiiltuani dans les rcnuuis. et rien ne paraissait (l(\()!r IVu tirer.
rs1-iT effet (lu hasard? On ne la jaiiiai- >u. liorniis les carpes — et nul n'ii;ii(»ri' qu'elles srjnt nuiettes connue elle^-uiêiucs. l'I (juc. cniiséijuciunient. elles ne le dirent jamais. Toujours est-il cpie l*id')u reparut k tleur d'eau, tenant encore en main sa hranche d'aulne.
— C'e-t le salut. ]iensa-t-il.
jilais. tirer trop fort, c'était à la foirciK.Ire à la rix'ière lu cyitrinoïde. cause de tant de désirs et de tant de maux, ou ]irovo;|uer par la ru[)ture du cordonnet ren,!ilotUi.<senient dans les remous.
T. a providence des pêcheurs veillait <ur lui. cependant, car la caipe, en soubresautant sur le pt>'it avait si bien em-
mêlé le filin, qu'il s'était enroulé sur une tête de boulon, et rien ne pouvait plus le détacher.
Bidou surnagea donc, gagna la culée, ft s'appuyant à la frêle ficelle, remonta le courant en s'équilibrant sur la poutre, et ce fut l'affaire d'un instant que se his-er sur le tablier.
Bidou fixa un œil froid sur le poisson maintenant imiiiobile, sur les enfants qui riaient de ]3lus belle, et, laissant passer un éclair de férocité superbe dans ses orbites encore embués, rouvrit le collet, prit la carpe à deux mains, et }n. i"'a au-loin dans l'eau glauque:
- -Q ùens, ma poéson, t'as voulu in'néyer, vas-y toé-tou.
Et il toisa dédaigneusement les rieurs.