DANS LA TEMPÊTE
Ce matin-là, on pleine froidure de février, un cortège déambule à travers la neige, amoncelée dans le chemin du Roi au cours de la nuit.
Le jour ne s'est pas encore tout h faii allumé dans les dépressions.
La poudrerie cingle toujour-^, aveuglante.
Le vent, par brusques ressauts, enlève en tourbillons des nuages lourds de flocons cristallisés, fermant l'horizon à \'ingt pas comme d'un voile opaque aux luminosités albescentes.
Les balises traçant la route sont déverticalisées par leur fardeau d'ouate opaline.
Les bouquets de persistants sont visibles à peine, tant la bourrasque a posé sur leurs rameaux panachés d'aiguilles,
des pelotons irisés où se jouent \e9 lueur- de la clarté naissante.
Les conifères sont matelassés de uivre, se heurtent sans bruit. I.e flochement des masses l)lau(hes, tombant sur le linceul des champs, accuse à .gauche et à droite la présence de végétations sylvestres. On entend le pétardement sec des arbres craquant le gel.
Il y a \î\. dans le chemin, un vieillard et (juatre enfants — un sexagénairiqui bat la route pour les petits, suivant à la file leur guide courbé contre 1,! tempête.
Le vieillard porte un castor à visière large, et se cuirasse dans un ample ca- ]>ot d'étoffe. L'ne ceinture fléchée fait sur le côté un Hoquet rubanné qui chatoie, dans les éclaircies intermittente-, (.-ntre chaque rafale.
Les bancs de neige sont profonds.
Ils forcent les pèlerins à lever haut le> jambes; on voit alors le fauve des sou-
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lier- de chevreuil faisant tarhe clair-' ^^tlr le bleu y)âle des trous.
Ja'< cinq marcheurs avancent en s'arc-houtanf contre un o()stacle mnt('ricl. mnis iuvi^iljle. nuils poussent de 1;' t'*-te et des épaules. Un moment le vent iroï'Alo le surtout du vieux. Un l-out de .-oulnne paraît. Les petit> nuancent sans parler, enveloppés dans leurs crémones routes encerclant les tuques hlcu.c-. Une vajjeur traverse les )iiail]es serrée-:, accusant la respiration anhélante par des petites bouffées aussitôt évanouies.
Au débouché- du chemin dans une clairiçrc. les voyageurs perçoivent une lumière pâlotte, vers la droite, crevant l'ombre d'iuie fenêtre: ils di-tinguent le toit d'une maison aux joints crépi-?. iHT lequel une fumée l)leuâtre et flexueuse couronne une large cheminée de bric|ue.
C'est là.
Devant la barrière ouverte, le chef de file oblique du côté de rhabitation, et longe les ornières à demi comblées.
Un crêpe est à la porte, noir avec un nœud de ruban blanc.
Le vieillard est entré, sans frapper, avec les quatre enfants.
La pièce dans laquelle il pénètre est ancienne. Au centre, surmonté d'unluyaù mat taché de rouille, un poêle à parois bombées brûle des rondins de quatre pieds dans son ventre blanchi à la chaux, que la Hamme rougit. Une chaleur étouffante met le front en sueur.
A travers la buée miroitant sur la fonte, on voit au fond de la salle commune une grande table de cuisine en bois nature. Derrière, un banc fruste longe le mar. Des chaises forment un rond près d'une baie, comme si des causeurs venaient de les quitter. Il y a « i linge sur la Imcho. Un bonnet de poil
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est posé sur le petit banc, à côté des seaux à l'eau. Une odeur de neige fondue se répand, se colle aux vêtements.
On entend des cliuchoteries descendre du grenier.
Un homme d'âge mûr est assis devant le cendrier, la tête enfouie dans ses deux mains. C'est le père Toine Levert. Au bruit que font le>^ nouveaux arrivants, il lève un front ridé.
— Ah ! bien le bonjour, monsieur le curé; bonjour, les enfants. . . C'est pas drôle, allez ! . . .
Son geste finit ce que les paroles refusent d'exprimer, et il montre, dans l'angle gauche de la pièce, perdu dans le noir où brillent à peine les flammes vacillantes de deux cierges, un petit cercueil peinturé au noir de fumée, reposant sur des chevalets qu'un drap blanc masque en partie. Puis le geste douloureux se tend vers l'angle du fond,
plein d'obscurité, où se reconnaît cependant la lingerie d'un vaste lit surélevé dans lec^uel une malade est calée. Cest la mère Levert, moribonde, "qui voit dans ses cauchemars et dans ses réveils cruels le fils qu'elle vient de perdre a jamais.
Les yeux de l'honnue vont du mort à la malade, avec une expression infiniment triste, de cette trifcter=se qui ne sait pas si la douleur est plus profonde auprès d'un chevet de maladie ou devant le frêle corps étendu sans mouvement entre les ais de sapin. Il n'a pas une larme. Sa pensée est vide, comme l'abîme où le plongent son deuil et son inquiétude. Tî parle machinalement, pour tuer le silence qui l'oppresse:
— Vous avez amené les p'tits gars?
Pauvre Jean ! C'est lui qui les a demandés, comme ça, l'autre nuit ! Il m'a dit : " Papa, si je meui-s. tu diras à Bidon.
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Joaeliim. Landry, et Touti que je les \eux pour porteur?!. Ils ne nie battaient jauiais. eux autres, à l'école. Ils étaient bons. C'a lUQ fera plaisir, quand je serai mort, de les voir là." Puis il est paî^sé dans vos bras, monsieur le curé.
Ces paroles sont dites d'un ton épiii-i'. co',ipé de pauses, d'hésitations.
I.e curé s"e.st rendu près du ccrcucib I.e< petits porteurs le suivent, et font avec lui une courte prière, après quoi, le prêtre s'approche de la malade ; et peu à pou les .sanglots s'apaisent dans l'en volement rapide des paroles simples qui consolent.
Pendant que le curé parle à la mère I.evert. une femme de.-*cend le raide escalier du grenier, bientôt suivie de vagues personnes. Elle prend dans un tiroir de la commode un carton contenant des objets de deuil. En silence elle épingle sur les tuques des bandeaux
noirs, morceaux de grosse toile luisante tenant lieu de crêpe, et place sur la table les quatre écharpes à boucles blanches destinées aux porteurs.
Des grelots sonnent au dehors.
Un voisin, le vieux Thibault, vient eoi traîneau de gros bois franc mal équarri chercher le corps, qu'il conduira à l'église. D'autres voitures arrivent, cinq ou six.
Dans le silence étreignant qui règne par la pièce, et qui laisse entendre les pleui-s étouffés de la mère, le curé attii*e Levert au fond d'un angle obscur; il lui parle tranquillement — de choses sublimes, sans doute, car l'endeuillé se rassérène. Un regard plus clair luit en ses yeux. Une vague sourire flotte sur sa lèvre, comme une lueur vacillante.
Le prêtre ouvre son capot et paraît revêtu de l'étole et du sui-plis. Tl fait
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signe aux porteurs, qui se rallient près de lui. Chacun se rend auprès du petit mort, s'agenuoiller.
— Si iniquitates . . , commence l'homme de Dieu.
Tout le monde répond au De Profundis, et la dernière parole de l'antienne finale tombe pendant que les assistants se lèvent :
— Si vous observez, Seigneur, iios iniquités. Seigneur, qui subsistera devant vous? . . .
Les femmes entourent le lit de la mère malade, pendant que les hommes enlèvent la bière, mais le cœur maternel devine, et du fond de sa détresse il jette im cri poignant, une plainte qui arrête un moment le mouvement pr^^--"'---.
nel vers le dehors. Le gémissement s'affaiblit, est aussitôt couvert par un flot de paroles, car les voisines empê-
chent la niorilionde de voir pai-tir la dépouille.
La teîn[)ê{(> s'est apaisée. T.e soleil monte. T.es derniers coups de vent balayent ça et là des tourniquets de neige folle. Les bois se découvrent. Les sa- ])inières. estompées de mauve dans la perspective, se ])récisent.
Dans ce décor angoissant de l'biver rigoureux, dur aux pauvres, le cortège funèbre s'aligne, pendant qu'on attache avec des cordes, sur le fond du traîneau de ferme, ]<■ cercueil, l^evert et le curé conduisent le deifil. La neige est encore trop lourde poin- que les porteurs ])rennent lein- poste à côté du corbillar<] improvisé, et ces derniers doivent se replier à l'arrière. Puis la longue étape commence vers l'église, éloigner do tmis niilles.
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Au cours du trajet les prière;^ latines <lu prêtre alternent avec les cantiques en langue profane de la suite. Les voix s'égrènent, métalliques, sur la roule, Fc répercutent dans les bois, somicnt «'lair dans l'atmosphère limpide. .V chaque intereection d'un chemin de traversa, une voiture s'ajoute à la lile tintinnabulante des grelots.
Enfin, après une heure d'allée dans la neige non battue, on arrive. La petite nef est remplie. Le prêtre, et les ]K)rteurs qui vont servir le Llhêm., sont entrés à la Sacristie pour revêtir les habits liturgiques, et reparaissent à la i)orte où le corps attend. Le peuple dit avec les sentants les répons, et c'est un pieux unisson qui monte vei's la voûte, la dépasse, et va jusc^u'à Dieu intercéder pour le petit mort et pour ses parents.
La cérémonie terminée, le coips est transporté au caveau, rallonge du sous-
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sol pratiqué sous la Sacristie, et Fai)- ?oute est chantée. La dépouille de Jean Levert est déposée darf; un enfoncement du nnu'. ressemblant à l'enfeu des chaj>e.lles souterraines.
Le ])ère se rend au presbytère, où le curé lui parle longuement. C'est ici que les porteui-s viennent le relancer. Ils ont imaginé, dans leur candeur, de lui rendre les crêpes, reçus pop.r accompagner leur camarade. Mais lo vieux refuse simplement :
— Gardez ça, les petits. Ce sera un souvenir de Jean. Ca ferait de la peine à la mère, si elle revoyait ces choses-là. Puis, venez nous voir. On parlera du jeune.
Il pai-t avec Thibault, dans le traîiieau (luî ])orta la dépouille de son enfant.