I. Jeanroy, Origines, pp. 2 et ss
la pastourelle ont pris contact. Non que nous les trouvions toujours réunis, car, le plus souvent, deux seulement sont en présence, la bergère et le chevalier. L'entretien est ordinairement animé et piquant. Voici une pastourelle, la plus ancienne peut-être qui nous soit parvenue. Elle est du troubadour Marcabru, un misogyne fervent ^
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I. La pastourelle de Marcabru se trouve au fol. 5 du ms. fr. 22543 de la Bibliothèque Nationale. Les philologues en ont à diverses reprises édité le texte poétique.
8o TROUVERES ET TROUBADOURS
Ves lieis vinc per la planissa : '
(( Toza, fî'm ieu, res faitissa,
Dol ai gran del veti que' us fissa »,
— (( Senher, so'm dis la vilana, Merce Dieu e ma noirissa,
Pauc m'o pretz si'l vens m'erissa, Qu'alegreta sui e sana ».
— (( Toza. fi'm ieu, cauza pia, Destoutz me sui de la via Per far a vos companhia; Quar aital toza vilana
No deu ses parelh paria Pasturgar tanta bestia En aital terra soldana ».
— (( Don, fetz ela, qui que' m sia, Ben conosc sen e folia,
La vostra parelhadura, Senher, so'm dis la vilana, Lai on se tanh si s'estia, Que tais la cuj' en bailia Tener, no'n a mas l'ufana ».
— (( Toza de gentil afaire, Cavaliers fon vostre paire Que' us engenret de la maire,
LES GENRES LYRIQUES 8i
Car fon corteza vilana.
Com plus vos gart m'etz belaire, E per vostre joi m'esclaire, Si fossetz un pauc humana )>.
— « Don, tôt mon linh e mon aire
Vei revertir e retraire
Al vezoig et a l'araire,
Senher, so dis la vilana ;
Mas tais se fai cavalgaire
G'atrestal deuria faire
Los seis jorns de la semana ».
— « Toza, tota creatura Revertis a sa natura :
Parelhar parelhadura Devem, ieu e vos, vilana Al abric lonc la pastura, Que raielhs n'estaretz segura Per far la cauza doussana ».
— (( Don, oc, mas segon drechura Gerça fols la folatura,
Cortes cortez' aventura, E' 1 vilas ab la vilana ; En tal loc fai sens fraitura On hom non garda mezura, So ditz la gens anciana. »
Si TROUVERES ET TROUBADOURS
— <( Toza, de vostra figura Non vi autra plus tafura
Ni de son cor plus trefana »,
— a Don, lo cavecs vos aura Que tais bad' en la penchura Qu'autre n'espéra la mana^ ».
I . I. — L'autre jour, près d'une haie, je trouvai une pastoure métisse (de moyenne condition), pleine de gaieté et de sens ; elle était fille de vilaine ; vêtue d'une cape, d'une gonelle et d'une pelisse, avec une chemise maillée, des souliers et des chausses de laine.
II. — Vers elle je vins par la plaine ; Jouvencelle, lui disje, être enchanteur, j'ai grand deuil que le vent vous pique. — Sire, dit la vilaine, grâce à Dieu et à ma nourrice, peu me chaut que le vent m'échevèle, car je suis joyeuse et saine.
III. — Jouvencelle, lui dis-je, objet charmant, je me suis détourné du chemin pour vous tenir compagnie ; car une jeune vilaine telle que vous ne doit pas, sans un compagnon assorti, paître tant de bétail dans un tel lieu, seulette.
IV. — Sire, dit-elle, quelles que soient mes qualités, je sais reconnaître sens et folie. Réservez votre accointance, seigneur, dit la vilaine, à ceux à qui elle sied ; car tel croit vous posséder qui n'a de cette possession que la vaine apparence.
V. — Jeune fille de noble condition, quelque chevalier fut votre père ; la mère dont il vous engendra fut une courtoise vilaine : plus je vous vois (regarde), plus vous me semblez belle, et votre gaieté m'illumine. Si vous vouliez seulement m'être un peu plus humaine!
VI. — Sire, tout mon lignage et toute ma famille, je les vois retourner et revenir à la bêche et à la charrue, seigneur, dit la vilaine; mais tel se dit chevalier qui devrait faire le même métier durant six jours de la semaine.
XI. — Jouvencelle, toute créature retourne à sa nature ; nous devons former un couple assorti, moi et vous, vilaine, à l'abri le long de ce pâturage, car vous y serez plus en sûreté pour faire la douce chose.
XII. — Sire, oui, mais selon droiture (raison) le fou cherche
Pourtant, malgré Tair de simplicité rustique qui se dégage de ces chansons, ne nous illusionnons pas ! Le moyen âge n'a eu ni un Watteau, ni un Florian, mais il a eu les bergeries. Les personnages, hors le chevalier, sont rustiques, mais, à l'ordinaire, ils ont infiniment d'esprit : j'en veux pour témoin la bergère deMarcabru. Qu'à l'origine, le genre ait été populaire, c'està-dire que les premières pastourelles aient été l'œuvre de poètes nés du peuple et écrivant pour lui, la chose est possible, elle est même vraisemblable, mais les compositions de ce premier âge ne nous sont point parvenues. Dès le milieu du xii^ siècle, les troubadours et les trouvères s'étaient emparés de ce genre. Raffinés d'art, ils se prenaient aux choses et aux gens de la campagne dans l'état d'esprit où Marie-Antoinette était elle-même, alors qu'elle jouait à la fermière dans sa laiterie de Trianon. La composition musicale àes pastourelles est aussi achevée que celle des autres genres lyriques, aucun trait de l'art
sa folie et le courtois courtoise aventure : que le vilain reste avec la vilaine. Là où mesure n'est pas observée, la sagesse manque, ce dit la gent ancienne.
XIII. — Jeune fille, de votre figure je n'en vis une autre plus friponne, ni ayant esprit plus moqueur.
— Sire, vous êtes né sous les auspices de la chouette (?) ; tel est bouche bée devant la peinture (l'apparence), tandis qu'un autre attend la manne (la réalité). (Traduction de MM. Dejcanne et Jeanroy.)
populaire ne s'y retrouve plus spécialement et si dans quelques-unes de ces pièces que nous appellerons des pastourelles à refrains ^ il se trouve que le poète ait intercalé des refrains qui appartiennent peut-être au domaine de la chanson populaire, nous ne verrons dans ce procédé qu'une tendance de plus à suivre le chemin que nous indiquons. Les troubadours, surtout, restent à la campagne des poètes de salon et, jusqu'au milieu des bergères, conservent le souvenir de leurs dames. Les trouvères, eux, ont plus de naturel, mais pas assez toutefois pour arriver à dissimuler l'effort ou le pastiche et, pas plus que dans les vers du poète nous ne retrouverons paroles de bergers ni propos de bergères, pas plus dans les mélodies du musicien nous n'entendrons d'authentiques chansons populaires, des airs de chalumeau, de musette ou de flageolet.