‹ Trouvères et troubadoursChapitre 25 sur 86 · LES CHANSONS D'AUBE · texte numérisé non relu

LES CHANSONS D'AUBE

h'aube des trouvères, Valba des poètes provençaux n'est point l'aubade, dont les premiers exemples ne remontent guère plus haut que le xv^ siècle. La chanson daube n'est plus, d'ailleurs, une chanson de femme au même titre que la pastourelle ou la chanson d'histoire, ou plutôt, s'il y a une femme dans l'aventure, on

ne nous la montre pas toujours, elle reste cachée dans une chambre du château et, derrière un vitrail de la fenêtre, elle voit sans être vue. Ce développement littéraire a été surtout en faveur chez les trouvères de langue allemande, les Miiinesaenger : il ne reste pas moins d'une centaine de chansons d'aube dans l'ensemble de leurs œuvres. Ces pièces sont beaucoup plus rares dans la lyrique française : on en connaît, méritant véritablement cette désignation, sept dans la poésie des troubadours et quatre dans celle des trouvères.

Voici la donnée du genre : il fait nuit et deux amants sont ensemble. Leur bonheur est si grand que le jour, sans qu'ils s'en doutent, va paraître et qu'il faut le chant d'un oiseau, l'appel d'un ami, la vigilance d'un guetteur pour les en avertir. Il y a donc trois personnages : l'amante, l'amant et le tiers chargé d'annoncer le lever du jour. Ils ne paraissent pas toujours réunis : le veilleur de nuit, ou, si l'on aime mieux, le guetteur, le gaite de la vieille langue, qui se fait ainsi le complice des amours illicites, est un personnage caractéristique ; il est emprunté à la vie seigneuriale du moyen âge, car nous savons que dans les châteaux, un veilleur, placé au sommet d'une tour annonçait à haute voix les heures de la nuit et le lever

du soleil : peut-être aussi avait-il mission de donner l'alarme, au cas où, dans les environs immédiats du château, il aurait aperçu quelque chose d'insolite. Mais que la châtelaine s'oublie en galante aventure, le guetteur, dont nous aimons à croire le dévouement tout à fait désintéressé, devient le confident de la dame. Or, dans la « chambre encortinée », les amants sont aux bras l'un de l'autre. Qui les préviendra que le jour va paraître et qu'on peut les surprendre, qu'il faut que l'amant se glisse au dehors sans être vu, à la faveur des dernières ombres de la nuit? Qui les préviendra que le mari revient ou que des espions circulent aux alentours ? Le veilleur, personnage aussi commode pour les amoureux que pour le poète. Et voilà pourquoi le veilleur nous semble un élément essentiel de la chanson d'aube. Mais cet office délicat peut être rempli par un ami fidèle qui garde les abords de la demeure enchantée : nous verrons que son dévouement est parfois mal récompensé et que, le jour venu, ses appels restent vains. L'oiseau, l'alouette d'ordinaire, l'alouette qui trait lou jor, n'est jamais crue des amants, qui se refusent à l'entendre. « Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette, dit Tincorrigible Roméo, c'est le rossignol, messager des amoureux. »

Gomment ces éléments se disposent-ils? Quel est le plus ancien ? Dans quel ordre chronologique et logique ces personnages ont-ils apparu dans révolution du genre ? Ce sont là questions que les érudits, Bartsch, Stengel, Rœmer, Jeanroy, ont tenté de résoudre, mais dont on dispute encore et sur lesquelles Faccord n'est point fait. Nous ne prendrons point part au conflit : voyons simplement ce que l'histoire musicale peut connaître de la chanson d'aube du xiii^ siècle.

Des chansons d'aube que nous possédons, il en est une, au moins, qui nous semble assez près d'être un petit chef-d'œuvre. Une rubrique de manuscrit l'attribue au troubadour Guiraut de Borneilh. Nous en donnons la première strophe transcrite en notation moderne \

Modère.

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platz, Al meucompanh sias fizels a iu da^

I. Le texte original que nous suivons dans notre transcription se trouve au fol. 8 du ms. franc, 22543 de la Bibliothèque Nationale.

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Qu'eu non lo vi

pos la noitz lonvea g-u da,

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Mais une seconde chanson d'aube, anonyme et appartenant à la production lyrique de la France du Nord, présente vm système plus complexe. Dans Valba provençale, nous entendons la chanson d'un ami qui appelle son ami et la réponse de celui-ci, qui voit à regret le jour se lever. Au contraire, le scénario de l'aube en langue d'oïl est bien plus compliqué, si compliqué même que pour en assurer le sens, les commentateurs, Paulin Paris, Wolf, Leroux de Lincy, Gaston Paris, Schlaeger et Jeanroy, n'ont pas mis en avant moins de six à sept systèmes ? ^ C'est la chanson Gaite de la toi\ qui nous a été conservée dans le manuscrit chansonnier dit de Saint-Germain-des-Prés. Il faut, pour la comprendre, en répartir le récit et suppléer au manque d'indications sur la mise en scène et sur

i.Yoir G. Schlaeger, Studien ueher das Tagelied, léna, 1893, et A. Jeanroy, Romania, t. XXXIII, p. 616. (1904). L'explication de A. Jeanroy est acceptée et reprise par J. Bédier dans un élégant article, Les plus anciennes danses françaises, publié dans la Revue des Deux Mondes, 1906, pp. 398 et ss., que nous avons cité plus haut.

la distribution du texte que l'unique manuscrit qui nous a conservé cette pièce ne donne point. M. Bédier, dans l'article que nous venons de citer, a été plus loin : non seulement il accepte la distribution du dialogue, telle que M. Jeanroy la propose, mais encore il voit dans cette scène mimée le thème d'un divertissement de société, qui se serait appelé le jeu du guetteur^ il y découvre le motif d'une petite balerie familière, analoofue à telle de nos rondes enfantines ^

Anime.

Anime . ({,) 3

Gai- te de la ton Gar.dez

en

^ ,1 ji.i JiJlJiJir ^\i' rN

tor Les

murs se Deus vos Voi

e Cor sont a se jor Dame

et sei g-nor Et lar ron Tont en proi e.

liu et hu A bien près l'o cip roi e. I. Notre transcription est faite d'après le texte du ms.

LE COMPAGNON DE l'amoureux (parlant au guetteur).

Gaite de la tor, Gardez entor Les murs, se Deus vos voie, Cor sont a sejor Dame et seignor Et larron vont en proie.

le guetteur (^jouant de la trompe et faisant sa ronde).

Hu et hu et hu et hu !

Je l'ai veii La jus soz la coudroie.

Hu et hu et hu et hu !

A bien près l'occirroie.

LE COMPAGNON [au guetteur).

D'un douz lai d'amor

De Blancheflor, Compainz, vos chanteroie,

Ne fust la poor Del traïtor Cui je redoteroie.

franc. 20o5o, fol. 83 r» (chansonnier de Saint-Germain-des- Prés) de la Bibliothèque Nationale.

LE GUETTEUR

Hu et hu et hu et hu !

Je l'ai veû La jus soz la coudroie.

Hu et hu et hu et hu !

A bien près l'ocirroie.

LE COMPAGNON [rassuré sur les dangers que court son anii^ au guetteur, V invitant à se reposer^.

Compainz, en error

Sui, qu'a cest ter Volentiers dormiroie.

N'aient pas paor :

Voist a loisor Qui aler vuet par voie !

LE GUETTEUR (rassuré, lui aussi, et prêt à se reposer).

Hu et hu et hu et hu !

Or soit teû, Compainz, a ceste voie !

Hu et hu ! Bien ai seii Que nos en avrons joie.

LE COMPAGNON (au guetteur).

Ne sont pas plusor

Li robeor, N'i a c'un que je voie, Qui gist en la flor, Soz covertor, Cui nomer n'oseroie.

LE GUETTEUR

Hu et hu et hu et hu !

Or soit teù, Gompainz, a ceste voie.

Hu et hu ! Bien ai seii Que nos en avrons joie.

LE COMPAGNON [s' adressant aux amoureux clans la tour^

Gortois ameor, Qui a sejor Gisez en chambre coie, N'aiez pas freor, Que tresqu'a [1] jor Poez démener joie.

LE GUETTEUR

Hu et hu et hu et hu !

Or soit teii, Gompainz, a ceste voie, Hu et hu ! bien ai sei) Que nos en avrons joie.

l'amoureux (^sortant de la tour),

Gaite de la tor,

Vez mon retor, De la ou^vos ooie.

D'amie et d'amor

A cestui tor Ai ceu que plus amoie.

LE GUETTEUR

Hu et hu !

l'amoureux

Pou ai geù En la chambre de joie.

LE guetteur Hu et hu !

l'amoureux

Trop m'a neû L'aube qui me guerroie.

l'amoureux

Se salve l'onor Au Criator Estoit, tôt tens voudroie Nuit feïst del jor ; Ja mais dolor Ne pesance n'avroie.

LE guetteur

Hu et hu !

l'amoureux

Bien ai veii De biauté la monjoie.

LE guetteur Hu et hu !

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