LES DÉBATS OU JEUX-PARTIS
C'est le chant amébée de la lyrique médiévale, c'est un ressouvenir très lointain de Vamant alterna camenae des poèmes virgiliens ; ici, le dialogue ne porte plus sur des sujets champêtres, comme dans la pastourelle ou dans les autres compositions dérivées des chansons de mai, bien au contraire, la question débattue dans ces pièces appartient le plus souvent à un ordre d'idées philosophiques, psychologiques, morales, politiques, très étranges et rebelles au développement poétique.
Le moyen âge a connu deux formes de chants dialogues, la tenson et \q jeu-parti.
Dans la tenson, les deux interlocuteurs échangent librement leurs opinions sur un sujet quelconque. C'est une conversation en musique, plus oumoinsanimée, sur une question galante ou un fait politique d'actualité. 11 y a une question galante dans la pièce où Jacques d'Amiens se plaint à Colin Muset de ses chagrins d'amour et où celui-ci, joyeux bohème comme on sait, conseille à cet amant transi « de donner son cœur, ainsi qu'il fit lui-même, au chapon à la sauce
aillie, au gâteau blanc comme fleur et aux bons morceaux qu'on mange devant un grand feu ». Il y a échange de vues sur un fait politique d'actualité dans telles ou telles pièces comme celleci qui est bien connue'.
Modéré.
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Ro-bert, ve ez de Per ron
Comme il
le cuer fe Iod,
Qui a si loig* .tainba
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Veut sa fil Ie ma.pi . er.
Qui a
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si de re fa . çon Que l'en si por roitmi. rer.
Hé, Diex ! comme ci faut raison !
Elle a dous vis a foison, Gente de tote façon, Or vos en vueille mener.
Robers ne vaut un bouton S'il ainsi l'en l'aist aller.
I. Cette chanson du roi de Navarre est relative au mariage de Yolande, fille de Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, avecHugue de Lusignan, fils du comte de la Marche, en isSi. L'original mélodique transcrit ici est celui du chansonnier de l'Arsenal, p. 41. Le texte littéraire de cette chanson a été publié pour la dernière fois par K. Bartsch, Chresiomathie de l'ancien français, p. 249.
LES GENRES LYRIQUES loS
Sire, vos doit on blasmer, S'ainsi l'en lessiez porter Ce que tant poez aimer, Et ou avez tel pooir.
Nel devez laissier aller Por terre ne por avoir.
Toutefois plus encore que dans la France du Nord, c'est en Provence que la tenson, la tejiso, fut à une époque ancienne, dès le milieu dt. xii^ siècle, richement représentée.
he Jeu-parti^ la. parture des trouvères, le partlmen des troubadours, reflète une autre conception. Celui qui prend l'initiative de la pièce propose à son interlocuteur deux solutions contraires, entre lesquelles il lui laisse le choix, lui-même s'engageant à défendre celle qui sera restée libre. Ce sont là jeux de sophistes.
En vérité, la bizarrerie coutumière des propositions ne rendait jamais Tune des alternatives plus malaisée à défendre que l'autre. En veuton quelques exemples?
Laquelle est la plus capable d'amour, de la femme qui par prudence défend à son ami de paraître dans un tournoi, ou de celle qui par orgueil lui ordonne d'y briller ?
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Que doit-on préférer, aller visiter sa clame de jour et à pied, ou à cheval par une nuit de neige ?
De deux amants quel est le moins malheureux, €elui qui a perdu la vue ou celui qui a perdu l'ouïe ? L'aveugle.
Si vous étiez comme moi profès en dévotion et appelé à fréquenter nonnes et béguines, préféreriez-vous courtiser une de celles-ci ou une de celles-là ? Réponse : une béguine.
Le trouvère Golart propose à Mahieu de Gand ce sujet : de trois états, celui de moine, d'homme marié ou de célibataire, lequel vaut le mieux ? On tombe d'accord sur le dernier.
Que doit-on souhaiter, de lire clairement dans le cœur de sa dame ou de n'avoir rien de caché pour elle ?
Gillebert de Berneville demande à son interlocuteur Thomas Herier, autre bourgeois d'Arras, s'il sacrifierait volontiers à l'espoir de faire un opulent héritage le plaisir de manger des pois au lard.
Supposez, dit Henri Amion à Mahieu de Gand, que je sois l'amant heureux d'une dame : qu'y aurait-il de plus désagréable pour moi, d'être battu à cause d'elle, en sa présence, par ma femme, ou de la voir battre par son époux à cause de moi ?
Jean d'Estruen demande à Golart le Changeur laquelle il doit mieux aimer de deux femmes, dont Tune promet de lui arranger les cheveux, l'autre de lui peigner la barbe sous le menton?
Quelle est pour un chevalier la vertu la plus précieuse, — demande Pierre Mauclerc à Bernard de la Ferté, — la prouesse ou la libéralité ?
Lequel est préférable, ou de posséder sa maîtresse sans la voir ni lui parler, ou d'avoir toute liberté de la voir et de lui parler sans espoir de la posséder jamais ?
Je ne puis recouvrer les bonnes grâces de celle que j'aime, si je ne lui donne de grands coups. Me conseillez-vous de le faire, demande Hue à Robert? Et celui-ci de répondre : « N'hésitez pas. »
Nous aurions tort de nous arrêter plus longuement à ces questions bizarres, à ces jeux qui semblent avant tout n'être que des parodies. Ce genre a pu, à l'origine, être un divertissement de société, une sorte de joute, de tournoi, où l'assistance jugeait les coups par la qualité de la riposte. Quelques textes précis nous permettent de croire que ce divertissement a été connu en Provence. Mais il est évident que les sujets de discussion ont été en s'épuisant, que pour en trouver de nouveaux sans répéter les anciens on a atteint aux limites du baroque et qu'enfin chez certains poètes, comme en particulier chez les
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trouvères de l'école artésienne, il y a eu l'intention non dissimulée de traiter la courtoisie d'une manière satirique et dérisoire. « Le genre, écrit M. Jeanroy, appartient manifestement à une époque où on ne prend plus au sérieux les idéales conceptions qui avaient enchanté la fin du xii^ siècle et il présage la ruine de la poésie qu'elles alimentaient. Ce genre est intéressant néanmoins à bien des titres : il est curieux d'abord de voir l'esprit de discussion et de chicane, confiné jusque-là dans les écoles, faire son apparition dans la société laïque. Il serait peut-être imprudent d'y chercher des documents sur les procédés de dialectique du moyen âge : en effet, les sophismes et les faux-fuyants, qui n'y sont pas rares, étaient sans doute conformes aux règles du genre ^ »
Les historiens de la littérature résolvent sans hésitation une question qui n'en demeure pas moins problématique au regard de la musicologie.
Dans le cours professé, en 1904, au Collège de France sur la poésie lyrique du moyen âge, M. Joseph Bédier admet que la forme savante des jeux-partis écarte l'hypothèse que ces strophes auraient été improvisées et considère comme
I. Jeanroy, Les chansons, dans V Histoire de la langue et de la littérature française, p. 387.
acquis que ces pièces sont bien l'œuvre de deux poètes qui chantent devant une noble assistance ou devant une assemblée de confrères.
D'autre part, M. Jeanroy, dans le chapitre précédemment cité, conclut d'une façon identique : « Les jeux-partis paraissent bien avoir été composés réellement par deux (ou quelquefois trois et même quatre) poètes différents : les fréquentes allusions, presque toujours satiriques, au caractère, à la profession, au physique même des interlocuteurs, ainsi que l'âpreté de certaines répliques, excluent l'hypothèse inverse * »,
Voilà qui est bien ! L'histoire littéraire admet que le jeu-parti est l'œuvre de deux poètes, soit! Mais qu'en est-il pour la musique de la même pièce ? Auquel des deux collaborateurs convientil de l'attribuer ? Est-ce par préférence au trouvère qui prend l'initiative du débat ? Faut-il admettre l'hypothèse d'un musicien qui vient se joindre aux poètes ?
Ce sont des questions que je poserai seulement, étant impuissant à les résoudre. Il y a là un petit problème de musicologie médiévale. J'aurai sans doute le courage de mon opinion et, à rencontre de plus savants, je croirai que d'un bout à Fautre, le débat est une fiction et que c'est le