DEUXIÈME PÉRIODE
Quels sont les noms des troubadours que nous rencontrons au cours de cette seconde période ?
On nous dit qu'ARNAuT de Maroill était un clerc de pauvre origine : comme tous les troubadours, il mit son cœur et sa muse au service d'une dame qu'il aimait, la comtesse de Burlats, fille de Raymond V de Toulouse et femme du vicomte de Béziers. Mais jamais, par timidité de caractère, Arnaut de Maroill n'avait osé découvrir son amour à sa dame, ni lui faire savoir que
I, Bédier et Aubry, Les Chansons de croisade, p. 62.
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les chansons qu'elle recevait étaient son œuvre ; et pourtant, il avait un rival puissant dans la personne du roi d'Aragon, Alphonse II. Moins généreux^ celui-ci obtint de la comtesse de Burlats qu'elle congédiât l'infortuné poète : Arnaut de Maroill écrivait entre 1170 eti2oo.
FoLQUET DE MARSEILLE, commc tout bon troubadour, eut son existence de poète traversée par de nombreuses amours. Son biographe nous les énumère avec complaisance. Il eut une grande tristesse le jour où Tune des dames qui écoutaient le plus favorablement ses trop galants propos, la femme de Guillaume V^III de Montpellier, fille de l'empereur de Byzance, Manuel Gomnène, fut répudiée par son mari, qui avait, dit-on, à se plaindre de sa conduite, et renvoyée à son père. Vraisemblablement Folquet jugea sans indulgence l'attitude du mari, et, bientôt, le troubadour qui avait vu, les uns après les autres, s'éteindre ses protecteurs, le vicomte de Marseille et le comte de Toulouse, Raymond V, prit le monde en dégoût et entra dans les ordres. Il finit évêque de Toulouse, conclusion inattendue d'une existence tumultueuse. Les critiques placent entre 1180 et 1195 sa période de production poétique. En tout cas, nous savons qu'il mourut en i23i. Il y avait donc longtemps qu'il avait renoncé à écrire et il paraît que ses
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contemporains goûtaient fort la malice de faire chanter devant lui par quelque jongleur telle des chansons qu'il avait composées dans la première période de sa vie : ce jour-là, le pauvre évêque, tout contrit, ne prenait à son repas que de l'eau et du pain.
Peire Vidal était un exalté, un naïf, qui s'énamourait de toutes les femmes qu'il fréquentait et dont l'existence fut un long roman d'aventures. Il nous intéresse davantage ici de savoir que ses contemporains faisaient grand cas de son talent musical : e cantava mielhs cVome ciel mon^ e fo bos trobaire^ il chantait mieux qu'homme au monde et fut un bon troubadour.
Le Moine de Montaudon semble avoir été un personnage quelque peu rabelaisien, qui n'eut point été déplacé dans une joyeuse abbaye de Thélème. Ses dons poétiques et l'usage qu'il en faisait lui valurent d'être comblé de présents nombreux par les seigneurs, qui, pour l'entendre et mériter ses bonnes grâces, l'attiraient chez eux : mais, en moine désintéressé qui a fait vœu de pauvreté, il ne gardait rien pour lui de ces richesses et abandonnait tout au prieuré dont il avait la charge. On estime que le Moine de Montaudon, dont deux poésies seulement nous sont parvenues avec leurs mélodies, composait entre les années 1180 et 1200.
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Voici ce que son biographe nous dit de Gau- CELM Faidit : Fils fo cVuii borzes e chaiitava pieitz d'orne ciel mou. E fetz mot bos sos e boiias chansos. E fetz se joglar per ochaison qicel perdet tôt son aver a joc de datz. Ho m fo lares et mot glotz de manjar e de beure : per que eude-
veuc gros otra mesura , fils d'un bourgeois,
Gaucelm Faidit chantait mieux que qui que ce soit. Il composa nombre de bonnes mélodies et de bonnes chansons. Il se fit jongleur, parce qu'il avait perdu tout son avoir au jeu de dés. Très porté à boire et à manger, il devint gros outre mesure. Et son biographe ajoute qu'il avait épousé une fille de peu, une soudadeira^ Guilhelma Monjo, qui était belle et instruite, mais qui avec le temps devint grosse et grasse, comme il était lui-même. Les historiens de la littérature provençale assignent les années ii8oà 1 2 16 comme dates extrêmes de ses compositions. L'œuvre poétique de Gaucelm Faidit dut être considérable, mais quatorze seulement de ses chansons ont été conservées avec leurs mélodies.
GuiRAUT DE BoRNEiL fut, au dire de ses contemporains, maestre dels trobadors^ le maître des troubadours. Il dut écrire entre les années ii^S et 1220. Nous le connaissons déjà par son admirable chanson d'aube, assez belle pour que nous puissions souscrire au jugement de son entou-
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rage. Guiraut de Borneil appartient à la lignée des troubadours limousins. Il était né dans la région d'Excideuil, non loin de Périgueux. Il •arrangeait ainsi sa vie, que tôt l'weni estava a scola et aprendiae tota la estât anava per cortz e menava ah se dos cantadors que cantavan las soas cansos. Ces quelques mots constituent un tableau fidèle et pittoresque de l'existence d'un troubadour : riiiver, il fréquentait les écoles de ménestrandie où il se perfectionnait dans les règles de son art, dans la science musicale, et l'été, il s'en allait de châteaux en châteaux, emmenant avec lui deux jongleurs pour chanter ses chansons. Le roi de Gastille, Alphonse VIII, fut son protecteur et le combla de présents.
Rambaut de Vaqueiras appartient, au contraire, « l'école poétique de la Provence et du Viennois, comme Rambaut d'Orenge, comme Pistoleta, Blacatz, Folquet de Romans, comme Folquet de Marseille. En Tannée 1207 il écrivait encore. Rambaut de Vaqueiras nous est cpnnu par Ves-. tampida, dont plus haut nous avons donné le texte.
Gui d'Ussel nous ramène en Limousip : il fut le contemporain de Gaucelm Faidit et de la célèbre Marie, de Ventadour, très instruite en Fart de trouver, qui fut en relations avec maints 4;roubadours. Gui appartenait à la famille des
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seigneurs d'Ussel: il avait deuxfrères, Ebles et Élie, qui étaient, commme lui, poètes et un troisième, Peire, qui s'était constitué l'interprète de ce que les autres composaient. Gui, en outre, était chanoine de Brioude et de Montferrant, ce qui ne rempêcha pas d'avoir un certain nombre d'aventures galantes, à tel point même que le légat du pape s'en émut et lui fît promettre de laisser de côté les rimes et les chansons.
Vingt-deux pièces nous sont restées avec leur notation musicale du troubadour Raimon de MiRAVAL, dont la période de production s'étend entre les années 1190 et 1220. Il fut un familier de Raimond VI de Toulouse, qui le pourvut de chevaux, d'armes et de vêtements, ordinaire rétribution de la gent poétesse au xiii^ siècle, puis il devint le commensal du roi Pierre II d'Aragon.
Peire Cardinal, nous dit son biographe^ après letras e saup ben lezer e cliantar, s'instruisit dans les lettres, sut bien lire et bien chanter. Il allait, comme tant d'autres, par les cours des rois et des gentils barons, menant avec lui son jongleur qui chantait ses chansons. Il fut en particulière estime auprès du roi Jacques d'Aragon et mourut presque centenaire. Ses poésies avaient été écrites entre les années 12 10 et i23o.
Je n'ai réuni ces quelques notes biographi-
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ques que sur les troubadours dontrœuvre musicale nous est connue. Ceux-ci sont la minorité. Mais vers le même temps, en revanche, dans cette période qui s étend de 1190 à 1280, nous avons un bon nombre de trouvères à signaler.
D'une manière générale, quand le poète n'est pas par ailleurs un personnage historique, nous n'avons que fort peu de renseignements sur sa vie. On a vu qu'en ce qui concerne les troubadours, nous sommes pourvus de biographies copieuses, mais ces biographies n'ont aucun caractère critique, elles reflètent seulement l'état d'esprit dans lequel, au commencement du xiv^ siècle, on lisait les poésies des troubadours. Rien de semblable avec les trouvères. L'homme privé n'apparaît que rarement derrière l'écrivain. C'est le plus souvent par les quelques rares indications contenues dans les envois des ' pièces, par l'identiflcation des noms cités çà et là que les historiens de la littérature sont arrivés à fixer approximativement l'âge d'un trouvère.
Les trouvères les plus anciens, ceux dont je me suis précédemment occupé, ont été les plus étudiés et sont aujourd'hui les mieux connus. Cependant pour quelques trouvères de la période à laquelle nous sommes parvenus, il y a un document, moins pittoresque, certes, que les biogra-
phies des troubadours, mais infiniment plus sûr, c'est un recueil d'actes officiels, le Registre de la Confrérie des Jongleurs et dés Bourgeois d'Arras\ M. Guesnon a démontré que, contrairement à ce que jusqu'à lui on croyait, ce registre est, non le livre d'entrée dans la confrérie, mais le nécrologe et que les dates qui y figurent sont celles de la mort de chaque membre. Malheureusement nous ne sommes pourvus d'une telle documentation que pour les trouvères d'Arras : ils sont nombreux, mais ils ne sont point les seuls.
En effet, ce qu'il faut remarquer à propos de cette deuxième génération de trouvères, c'est la diffusion du goût de la poésie à travers tout le domaine de la langue d'oïl. Précédemment, nous n'avons rencontré de trouvères que dans le nord et dans l'est de la France, maintenant il en vient de provinces, qui, à notre connaissance, n'en avaient point encore produits, nous avons des Normands, nous avons des Manceaux et des Angevins.
Je donne quelques noms.
Colin Muset est un des plus jolis poètes de ce temps, encore que de très modeste origine. A le considérer du point de vue social, Colin Muset
I. L'original est à la Bibliothèque Nationale, manuscrit français 854 1.
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appartient plutôt à la jonglerie, mais c'est un jongleur qui écrit et qui compose : par là Muset est un vrai trouvère. En effet, si nous savons fort peu de choses des événements de sa vie, si trois noms seulement qu'on peut relever au cours de ses chansons « mon bon seignor de Waignonrut », (c la bone duchesse » et « le bon comte de Widemont » permettent de faire vivre Colin Muset dans le premier tiers du xiii^ siècle, nous devinons en le lisant que le trouvère, qui peutêtre ne mangeait pas tous les jours son content, avait cet éternel désir des bohèmes de Fart, le goût inné d'une épicurienne existence, la convoitise des plats succulents sur une table grassement servie.
Quand je voi iver retorner, Lors me voudroie sejorner Se je pooie oste trover Large, qui ne vousist conter, Qu'eiist porc et buef et mouton, Maslarz, faisans et chapons Et bons fromages en glaon.
Et la dame fust autressi Gortoise come 11 mariz, Ettouzjors feist mon plesir K..
Ces vers anonymes pourraient être de notre poète : ils en reflètent clairement la pensée. En