I. Jeanroy, Origines, p. 5o
TROUBADOURS ET TROUVERES
tout cas voici une pièce qui est de lui et qui vaut d'être retenue \
Anime.
o ly m
Si re cuens, j 'ai vi e h
De . vant
j> J J |J-H^^ ir fir r ir i
voas en vostre os tel .
Si ne m'a vez riens do
n^Li j
iï==3
ne Ne mes g-a g*e3 a qui te: CVst vi ..^h
ni e ! Foi • que doi sain -te Ma ri e, En si
-ce
ne vos sie - vre mi e: M'au.mos.niere est mal g"ar.
e • Et
bour se mal far si e,
Quant je vieng a mon ostel Et ma famé a regardé, Derrier moi le sac enflé, "Et je, qui sui bien paré
I, Cette chanson de Colin Muset vient du ms. de l'Arsenal, p. 236. Voir l'édition critique de M. Bédier, De Nicolao Museto, Paris, iSgS, in-S*^, p. i3o.
i/jo TROUVERES ET TROUBADOURS
De robe grise, Sachiés qu'ele a tost jus mise La quenoille sans faintise :
Eie me rit par franchise, Ses deus bras au col me plie.
jNIa famé va destrosser Ma maie sans demorer; Mes garçons va abuvrer Mon cheval et conreer ; Ma pucele va tuer Deus chapons por déporter
A la janse aillie.
Ma fille m'aporte un pigne En sa main par cortoisie.
Lors sui de mon ostel sire Plus que nuls ne porroit dire.
AuDEFROi LE Batard lîous amène aux poètes chansonniers d'Arras. Ecole curieuse, se recrutant non plus dans la haute société féodale qui avait jusqu'au début du xiii^ siècle alimenté la pléiade lyrique, mais dans la bourgeoisie, elle apporte aussi des idées nouvelles, où la spéculation est moins haute, où apparaît le sens pratique des laborieuses cités du Nord. Son esthétique se relève çà et là d'une note grivoise que la poésie fait légère, il est vrai, mais qu'inspirent au fond, comme plus tard dans les maîtres de la
peinture flamande, rexiibérance d'une nature puissante, la joie de vivre et une conception de l'existence, qui puise ses satisfactions dans les réalités matérielles.
M. Guesnon a réussi à reconstituer le cadre historique pour quelques-uns des plus anciens poètes chansonniers d'Arras, Pierre de Gorbie, Adam de Givenchy, Simon d'Authie, Gilles le V[NiER, Guillaume le Vinier\ Il a montré que tous appartenaient à l'Eglise, plusieurs même au chapitre d'Arras. 11 faut croire que le bon Dieu tolérait en Arras une morale plus large qu'en d'autres lieux.
AuDEFROi le Bâtard est un des plus considérables parmi nos chansonniers. Après avoir comme tous les autres rimé des chansons d'amour, il rompit avec la monotonie du genre et ressuscita la romance depuis longtemps oubliée, il fit revivre la chanson de toile des premiers âges de la lyrique française. Mais, entre les vieilles chansons de toile que précédemment nous avons étudiées et les compositions d'Audefroi le Bâtard, il y a toute la distance qui sépare la Chanson de Roland de la Henriade de Voltaire par exemple; les pièces d'Audefroi le Bâtard sont des compositions savantes, très jolies et fort agréables à
I. Bulletin historique et philologique du comité des Travaux historiques, 1894.
i\î TROUVERES ET TROUBADOURS
lire, mais où le souci de la facture prédomine sur l'idée.
On sait peu de chose sur Audefroi le Bâtard ; une donnée chronologique permet de placer en 1225 la composition d'une de ses chansons. On le croit originaire d'Arras. En tout cas les recherches de M. Guesnon ont prouvé avec certitude qu'il habitait cette ville. Il a du naître à la fin du xif siècle, mais sa carrière poétique s'est déroulée tout entière dans la première moitié du siècle suivante
Je laisse ici provisoirement les trouvères artésiens et je cite quelques noms que, pour cette seconde période de production lyrique, nous fournissent les autres provinces.
Guillaume de Ferrières était vidame de Chartres : c'est sous ce titre que les manuscrits nous le font ordinairement connaître. L'acte le plus important de sa vie fut sa participation à la quatrième croisade. En 1202, il rejoignit les croisés à Venise et les accompagna jusqu'à Zara, mais, tandis que durait le siège de cette ville, il s'en alla en Syrie avec quelques compagnons. Ce fut seulement en i2o3, vers la fin de l'année, qu'il revint à Gonstantinople. Peut-être finit-il ses jours dans
I. A. Guesnon, Nouvelles recherches biographiques sur les trouvères artésiens, dans Le Moyen Age, mai-juin 1902.
Tordre des Templiers, car en 12 19, un grand maître de Tordre, qui mourul de la peste à Damiette, s'appelait Guillaume de Chartres.
Bouchard de Marly était un haut et puissant seigneur de la maison de Montmorency : il s'éteignit en i236, au retour de la croisade contre les Albigeois, à laquelle il avait pris part.
L'œuvre de Gautier de Coinci, mort en Tannée 1236, appartient tout entière à l'inspiration religieuse. Dans son immense recueil des Miracles de Notre-Dame^ dans ses récits interminables, tous de poésie narrative, il a inséré un certain nombre de pièces lyriques, qui sont au nombre des chefs-d'œuvre du genre. J'en ai parlé plus longuement ailleurs et rappelle seulement ici que celui qui fut moine à Saint-Médard de Soissons et prieur à Vic-sur-Aisne fut le plus sincèrement pieux des trouvères, ce dont je ne sais point d'autre exemple.
L'histoire littéraire attribue à Richard de Fournival un certain nombre d'ouvrages, un traité latin, une Biblionomia, dont le titre semble indiquer que le vieux poète avait déjà conscience que des règles existent pour le classement des livres dans une bibliothèque, un roman Abladane^ traduit peut-être par lui d'un original latin ; et enfin la plus connue de ses œuvres, le
i44 TROUVÈRES ET TROUBADOURS
Bestiaire d'amour ; mais, c'est pour être Fauteur d'une quinzaine de chansons que Richard de Fournival appartient à la poésie lyrique. Ce trouvère occupait une haute dignité : il fut chancelier de l'Eglise d'Amiens dans la première moitié du XIII® siècle.
Bien d'autres noms de trouvères seraient à citer pour cette période. Je rappelle encore Richard de Semilli, auquel son récent éditeur, M. G. Steffens^ attribue dix chansons qui toutes nous sont parvenues avec leurs mélodies.
Roger d'Andeli, trouvère normand, qu'en 1201 Jean sans Terre avait nommé châtelain de Lavardin, dans la province du Maine, et qui avait encore la seigneurie d'Hermanville, au pays de Caux.
Robert Mauvoisin, que nous pouvons mettre ici, s^il est permis d'identifier le trouvère avec le chevalier que mentionne Yillehardouin dans la Chronique de la conquête de Constantinople et qui prit part aux côtés de Simon de Montfort à la guerre des Albigeois.
Thibaut de Blason était un Angevin : le trouvère est un personnage historique qui, à différentes reprises, fait figure dans l'histoire du xiii^ siècle. Il vivait encore en 1222 et mourut
I. Der kritische Text de?' Gedichte von Richart de Semilli, Halle, Niemeyer, 1902.
TROUBADOURS ET TROUVÈRES i45
avant Tannée 129.9. Neufcliansons lui permettent de prendre place dans notre pléiade lyrique. Le roi de Navarre l'appelait i< Mon chier ami ». (^est son plus beau titre littéraire.