I. Guesnon, art. cité, p
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Bossu, dit de la Halle, qui éclipse tous les trouvères contemporains. Son importance est grande pour nous, car ce trouvère fut incontestablement un musicien instruit, maniant le déchantcomme le vers français et la matière poétique avec la même aisance que la matière musicale. Aussi De Coussemaker, le fondateur de la musicologie médiévale, a-t-il choisi Adam de la Halle le jour où il a songé consacrer un livre entier à un de nos trouvères ^ Depuis, un historien de la littérature du moyen âge, M. Guy nous a présenté un Adam reconstitué de toutes pièces-. Mais après l'étude serrée que nous devons à la critique de M. Guesnon, il demeure que ce que l'on sait de certain sur l'existence d'Adam tient en quelques lignes, et ce peu, le voici.
Encore jeune clerc, Adam se maria, séduit par une première rencontre, dont il avait goûté les charmes
A la grant saveur de Vaucheles.
Mais, en dehors de son mariage, on ne sait rien de la première jeunesse du trouvère, sinon que, peu après, il résolut, regrettant d'avoir brisé sa
1. De Coussemaker, OEusTes complètes du trouvère Adam de la Halle, Paris, 1872, in-4.
2. Henri Guy, Essai sur la vie et les œuvres du trouvère Ad an de le Haie.
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carrière, d'aller à Paris reprendre ses éludes interrompues. Donna-t-il suite à son projet attesté par le Congé ? on ne saurait dire, mais, à partir de ce moment, Adam disparaît. M. Guesnon se demande si, comme on le suppose, le poète fut attaché de bonne heure à la maison de Robert d'Artois et constate que rien ne permet de l'afïirmer ; que la seule chose certaine, c'est qu'entraîné dans un parti de mécontents, il avait renoncé au séjour d'Arras et suivi le comte en Fouille, où il mourut en 1286 ou 1287.
Ma conclusion sera très brève et très précise. Qu'on se rappelle ce que j'ai dit au début de ce livre : les trouvères, autant que des poètes, furent des musiciens. Ce sont des noms de musiciens que j'ai donnés au cours de ce chapitre; ce sont les plus anciens, mais très authentiques représentants de la musique française. Je répète aussi que pour la plupart ils furent véritablement les trouveurs de la poésie et de la mélodie qui accompagne cette poésie. D'autres, peut-être, eurent des collaborateurs qui composaient cette musique, mais la chose se fit sous le manteau, secrètement, et ces trouvères restent encore dans l'histoire musicale.
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Comme aujourd'hui, à côté du sculpteur qui conçoit et qui crée, il y aie praticien qui réalise, comme après le compositeur vient l'interprète, de même, au moyen âge, il y avait le troubadour et le trouvère, poète et musicien, et à côté d'eux, le jongleur, dont la fonction sociale était d'aller de ville en ville, de château en château, pour faire entendre, à son profit, il va sans dire, les compositions des maîtres de son art.
La jonglerie est une des curiosités de l'histoire musicale ; c'est le produit d'une époque, non pas du moyen âge tout entier, mais du xii"" et du xiii^ siècle plus particulièrement. Auparavant, cette classe de la société avait porté d'autres noms ; plus tard, au xiv^ siècle, les jongleurs s'organisèrent en corporation et devinrent les ménestrels. Au temps des troubadours et des trouvères, au contraire, entre les gens exerçant
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la profession de jonglerie il n'y a pas de lien de droit, il y a seulement des individualités isolées, dont les mœurs vagabondes sont la caractéristique essentielle, le trait commun : les jongleurs, vrais bohèmes de l'art, tiennent dans Thistoire musicale du xiii^ siècle une place dont je vais essayer de déterminer Timportance.
Si, dans l'ensemble, la distinction s'établit assez bien entre les trouvères et les jongleurs, dans la réalité nous trouvons fréquemment des cas de confusion entre les premiers et les seconds.
Nous avons vu des troubadours se faire jongleurs par besoin. Perdigon, qui était enfant de la balle et avait débuté dans la jonglerie, savait aussi bien jouer de la viole, chanter et composer,/bybo/r/^/" e sap trop beii violar e trobar e cantar. Gui d'Ussel, ses frères et son cousin avaient, nous l'avons dit, fondé une association intelligfcnte où chacun eut son rôle. Nous savons aussi qu'un jongleur du Nord, Colin Muset, prit rang parmi les meilleurs de nos trouvères lyriques. Un jongleur qui devenait trouvère gagnait ainsi de l'avancement. Mais ici nous n'avons à considérer les jongleurs que dans le seul exercice de leur profession, soit qu'ils accompagnent un noble trouvère pour interpréter ses compositions lyriques, soit qu'ils s'en aillent pour leur compte
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de château en château, avec leur bagage de chansons. Il advint aussi que dans les grandes demeures féodales il y eût des jongleurs à poste fixe, attachés à la personne des seigneurs et des rois. Primitivement, ces amuseurs de leurs maîtres durent avoir rang de serviteurs et porter le titre de ininistri, sur lequel le langage a formé le diminutif ministelli^ qui a été le point de départ du français ménestrel. Mais au temps de Philippe Auguste et de Louis IX, il ne semble point que Ton ait fait de différence entre le terme de jongleur et celui de ménestrel : toutefois, je continuerai pour ma part à me servir du premier.
Maintenant que j'ai précisé la condition du jongleur dans la société de son temps, il s'agit d'examiner quelques problèmes relatifs au genre de vie mené par lui, la formation du jongleur dans les écoles de ménestrandie, les occasions qui se présentent à lui d'exercer son métier, le rôle véritablement artistique du jongleur et, enfin les sentiments des contemporains et de l'Eglise sur la jonglerie.
Le jongleur avait véritablement un métier et tout métier s'apprend. C'est un point que M. Henri Lavoix a fort bien mis en lumière. « On nous fera difficilement admettre que ces artistes de haut et de bas étage, qui allaient jouant et chantant par les villes, les châteaux et les maisons riches,
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que ces filles, moitié ribaudes. moitié musiciennes, qui jouaient de la flûte et chantaient, lorsqu'elles ne dansaient pas sur'la tête, ainsi qu'on peut le voir dans le chapiteau de Saint- Georges de Bocherville. sortaient directement des écoles épiscopales ou monastiques^». Or, des pièces d'archives nous attestent d'une façon certaine l'existence d'écoles de ménestrandie et l'on peut penser qu'elles remontent au xiii^ siècle pour le moins. On tenait école en carême, c'està-dire pendant le temps où il était interdit aux jongleurs de se faire entendre en public. Dans ces conservatoires populaires, les jongleurs renouvelaient le répertoire épuisé, ils apprenaient les chansons nouvelles et les mélodies à la mode du jour. Ils recevaient aussi quelques rudiments du jeu de la vièle et des autres instruments. C'est aussi, peut-on croire, dans ces assemblées de jongleurs que se passaient les transactions ayant pour objet l'achat et la vente des manuscrits de poche à l'usage de nos artistes ambulants.
Il est encore assez dans les habitudes du moyen âge que le jongleur novice ait pu apprendre le métier dans la compagnie d'un maître, qu'il
I. Lavoix, La musique au siècle de saint Louis, étude publiée à la suite des Motets français du XIII^ siècle, de G. Raynaud, Paris, 1881, 1 vol. in-8.
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suivait et servait, dont il accompagnait le ckant sur un instrument dans les exécutions publiques et qui, en retour, lui inculquait les secrets de son art : on se souvient que dans les Biographies des troubadours^ nous avons déjà rencontré le jongleur avec son compagnon. Peut-être était-ce dans les écoles de ménestrandie que ces contrats de compagnonnage se formaient. Mais ce ne sont là que des suppositions et j'ai hâte de passer sur un terrain plus solide.
Où se produisent les jongleurs ? C'est un tableau d'ensemble de la vie féodale qu'il faudrait esquisser ici pour retrouver les jongleurs, au nord comme au midi, dans toutes les occasions qu'ils ont de se faire entendre. Ils pénétraient partout, là môme d'où ils semblaient devoir être le plus rigoureusement exclus, à savoir dans les cloîtres et dans les églises ; on les trouve aussi dans les pèlerinages : vraisemblablement, la dévotion les y attirait moins que l'espérance de faire une belle recette en raison de l'afFluence de la foule.
La société laïque offrait au talent des jongleurs un accès plus facile : il faut croire qu'au temps de saint Louis, comme au nôtre, la musique paraissait déjà le complément aimable des actes graves de l'existence et l'indispensable compagne des heures de fête et de plaisir.
Trouvères. ii
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Et tout d'abord, comme les papillons vont à la lumière, le jongleur va à la source d'oi^i découlent toute richesse et toute faveur : il cherche à s'introduire dans les cours royales, soit à poste fixe, soit comme hôte de passage. Des textes nombreux puisés dans les pièces administratives, surtout dans les comptes des maisons princières, nous montrent les jongleurs pénétrant ainsi, sous tous les prétextes, auprès des grands de la terre et nous font connaître le tarif de leurs gages.
Il faudrait énumérer ainsi les cours royales et princières des pays d'Occident, qui eurent au XII® siècle quelque vie intellectuelle : partout les jongleurs ont imposé leur présence. On les a subis, à vrai dire, avec plus ou moins d'enthousiasme, selon que le seigneur à la porte duquel ils frappaient avait ou le goût de la poésie ou celui des jouissances moins raffinées et Ton peut imaginer sans peine que dans la société qui évoluait autour d'un haut seigneur ami des lettres et des poètes, poète lui-même, comme Thibaut de Champagne, les jongleurs ne devaient pas être peu nombreux. Le comté de Champagne fut la terre promise de la jonglerie. Les seigneurs de Vignory s'étaient montrés généreux pour Colin Muset. Dans un temps, à ce que nous apprennent deux chansons anonymes contem-
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poraines, les châtelains de Ghoiseiil et de Reynèl avaient comblé de leurs largesses les jongleurs qui passaient. Aujourd'hui encore, les cheminaux ne manquent pas de s'indiquer entre eux les portes où il faut frapper.
Êtres de fantaisie et de rire, c'est surtout aux heures joyeuses de l'existence que nous sommes assurés de rencontrer dans la vie féodale les traces de leur passage, car il n'est point besoin d'une connaissance profonde du cœur humain pour savoir que la main qui donne s'ouvre plus largement dans le bonheur que dans la tristesse. C'est pourquoi les jongleurs s'associaient volontiers aux cérémonies joyeuses de leurs contemporains et, sans scrupules, s'invitaient aux fêtes de la vie privée. Ainsi, avaient-ils connaissance d'un riche mariage, vite ils accouraient : plus les époux sont fortunés, plus le bruit des noces s'est répandu au loin et plus grand est le nombre des jongleurs qui viennent en hâte de tous les coins de la province. Des textes nombreux dans les chansons de gestes, telles qu'Aie d' Avignon \ Raoul de Cambrai -, La Prise d'Orenge '\ Aubry le
1. Aïe d'Avignon, publié par Guessard et Paul Mcyer, vers 4102 et ss. Paris, 1861.
2. Raoul de Cambrai^ publié par Paul Meyer, vers 6087-8, dans la Société des anciens textes français.
3. La prise d'Orenge, publié par Jonckbloet, vers 1873 et ss.
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Bourgoin\ nous font connaître cette coutume.
On aurait mauvaise grâce à soutenir que l'empressement des jongleurs à venir ainsi rehausser par leur concours l'éclat des cérémonies nuptiales ait été entièrement désintéressé. Les textes contemporains nous donnent quelques raisons de croire le contraire.
Ils prenaient part aux repas de noce, ils recevaient aussi un salaire en argent, c'est chose certaine, mais les cadeaux en nature étaient souvent le plus clair de leur gain. Les assistants se dépouillaient parfois de ce qu'ils avaient sur eux ou dans leur maison au profit du jongleur dont le talent avait excité leur enthousiasme.
Ils donnent tout ce qu'ils ont sous la main, des vêtements, « mantiaux et bliaux engoulés », (( pelichons vairs et gris et hermins gironés », des chevaux, « muls et palefrois », « les roncins enselés », des objets d'art, « coupes et biax henas et d'argent et d'or fin », tout comme les grands seigneurs d'aujourd'hui, ministres et autres excellences, rétribuent en bons sur la manufacture de Sèvres les jongleurs de la Comédie-Française ou de TOpéra qui ont chanté devant eux. On peut penser que les jongleurs du xiii^ siècle, fins psychologues, se vantaient