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I. Auhry le Bourgoin, publié par Tarbé, p

LES JONGLEURS i65

sans les amoindrir des larges,ses dont ils avaient été l'objet : la générosité n'appelle-t-elle pas la générosité ?

Mais on ne se marie guère qu'une fois dans sa vie : si pareille occasion était rémunératrice pour la jonglerie, elle était vraiment bien rare. Il convenait de trouver des prétextes moins espacés : les repas un peu solennels en étaient d'excellents et la présence du jongleur était devenue l'indispensable complément de ces réunions qui rompaient heureusement la monotonie de Texistence féodale, souvent morose.

Les traditions de chevalerie allaient offrir au métier de jongleur des débouchés nombreux et divers : le jongleur fait à sa manière partie de la société féodale, à laquelle il prend ses modèles et donne en retour la gloire des bonnes chansons.

Le jongleur s'empare du jeune seigneur à son premier acte de la vie chevaleresque. Une cérémonie religieuse avait lieu avant l'entrée en chevalerie : c'est la veillée des armes. Mais la nuit est longue, l'attention des assistants risque de se lasser : aussi admit-on la présence d'un jongleur qui par ses récits, par ses chants, faisant en quelque sorte office d'un prédicateur laïque, réveillait les esprits prêts à s'assoupir. Au matin a lieu la cérémonie guerrière, où le

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jeune clievalier revêt le heaume et le haubert et ceint l'épée qu'il va désormais porter avec honneur : c'est Vadoubement. Nous sommes assurés d'y retrouver ces parasites du bonheur, nos joyeux compères et avec eux leur répertoire de chansons, leurs boutades et leurs grimaces ^

Les relations des jongleurs avec la société chevaleresque leur ouvraient tout naturellement l'entrée des tournois. Leur présence y était même désirée : les vainqueurs comptaient sur eux pour transmettre à la postérité le souvenir d'un beau fait d'armes.

Tel Pindare aux jeux d'Olympie. Mais après Pindare Tyrtée. C'est dans ce dernier rôle que quelques textes du moyen âge nous montrent les jongleurs à diverses reprises : Taillefer, jongleur et guerrier, chantait avant la bataille d' Hastings et devant le front de l'armée un poème sur Roncevaux.

L'attitude est noble : il est à regretter que l'authenticité de l'histoire soit douteuse. '

Que savait faire un jongleur? Y avait-il dans

la profession un côté véritablement artistique ?

Il y avait les parents pauvres de la jonglerie :

I. Voir dans Lambert d'Ardres, Chronicon Ghisnense et Ardense, édition Ménilglaise, p. 207, la réception en chevalerie d'Arnoul, fils de Baudoin II, comte de Guignes, en 11 81.

c'étaient les bateleurs avec leurs tours de passepasse, les saltimbanques exhibant à la badauderie publique des animaux savants, bref, tous les types actuels du monde des forains. De ceuxlà nous n'aurons cure.

Il faut retenir les jongleurs de classe relevée, les vrais jongleurs, les seuls dignes de porter ce nom, ceux qui ont du savoir-vivre et qui par leur savoir et leur talent délicat sont dignes de fréquenter la haute société pour jouer des instruments, chanter vers et chansons et réciter des contes et des nouvelles.

J'ai dit plus haut qu'il y avait des jongleurs qui ch.a.nt?âent de geste ^ c'est-à-dire qui récitaient les épopées héroïques ou les pieuses vies des saints, et, à côté d'eux, les jongleurs lyriques, interprètes ordinaires des troubadours et des trouvères. Leur chant était soutenu par un instrument qui accompagnait les voix. On demandait donc au jongleur d'être chanteur et instrumentiste. Cette double qualité s'augmentait sans doute d'une bonne culture de théorie musicale, car, étant donné, comme je le montrerai au chapitre suivant, que la notation des chansons n'indique pas expressément les valeurs de durée, que le rythme des chansons est à Tétat latent et qu'il faut pour le retrouver une connaissance assez précise de la rythmique mesurée de cette

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époque, nous devons supposer que les jongleurs avaient dû acquérir, avant d'exercer leur métier, la connaissance de cette doctrine rythmique dans les écoles de ménestrandie, où ils recevaient une formation professionnelle. Ce qu'ils chantent, c'est tout ce que nous avons précédemment énuméré : ce sont les compositions des troubadours et des trouvères. Les jongleurs avaient à leur disposition les chansons et les saluts d'amours, les serventois, qui sont de vraies satires, les descorts et les lais, les chansons pieuses et les chansons de toile, les chansons d'aube, les rolruenges, les pastourelles, les rondeaux, les rondes à danser, les estampies... Ils chantent tout ce que le moyen âge a chanté.

Et les jongleurs jouent aussi des instruments de musique, car il semble bien qu'ils monopolisent toute culture musicale. Xous pouvons penser que les instruments à cordes frottées de Varcoii, c'est-à-dire de l'archet, les instruments de la famille des vièles, étaient les plus convenables à l'accompagnemenl des voix, par la facilité qu'ils donnaient de tenir le son et des pédales sous le chant.

C est dans cet appareil, seul ou avec son compagnon, portant en travers du dos sa vièle et au côté sa besace, que je me représente le jon-

gleur traversant les bourgs et les villages pour aller jusqu'au château voisin, où il espère la table et le logement, mais je pense aussi qu'en le voyant passer, les mères cachaient leurs filles et les vieilles gens leurs écus d'or.

Car, s'il y a quelques heureuses exceptions, des jongleurs qui sont presque des héros, comme ce Daurel légendaire, qui substitua son propre enfant à l'enfant de son seigneur dont un traître avait décidé la mort, les autres, les familiers de la route bohémienne, ne nous apparaissent dans les textes du moyen âge que comme de fort peu recommandables personnages. Les sermonnaires durent tonner contre eux, l'Eglise les excommunia et la puissance royale prit à leur égard des mesures coercitives.

L'impression générale, que nous laisse Tensemble des textes contemporains, où il est plus ou moins directement question des jongleurs et de la jonglerie, est admirablement résumée par Fauteur du Trésor de toutes choses^ Brunetto Latini, qui écrivit en français son encyclopédie au xiii^ siècle ^

Jogleor est cil qui converse entre la gent a ris et a geu et moque soi et sa feme et ses enfans et tous autres.

I. Brunetto Latini, Li trésors, etc , livre I, part. I, c. 35, de l'édition Chabaille.

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La déchéance morale que cette phrase révèle est navrante et pourtant, c'est l'expression d'un spectacle qu'aujourd'hui encore la vie foraine offre quotidiennement, quand nous voyons une famille entière d'amuseurs publics exhiber sur une place sa triste gaîté.

Une avidité sans mesure est le péché commun : elle est à l'origine de tous les vices et de toutes les actions blâmables imputables à la jonglerie et pour la satisfaire, il est des jongleurs peu délicats qui laissent deviner qu'ils pourraient bien chanter une mauvaise chanson. Le moyen âge disait en manière de proverbe : « Présentez lui cent marcs d'argent: s'il les prend, c'est un fils de jongleur ! ».

Autre trait de caractère : le jongleur préfère aller à la taverne plutôt qu'au sermon, le jeu et le vin sont les compléments naturels d'une existence errante, qui ne conçoit point la prévision du lendemain et avant l'aube dépense le gain de la veille. C'est ainsi du moins que les contemporains jugeaient leurs amuseurs. Nous trouvons dans le Moniage Guillaume un véritable petit tableau de genre. Le jongleur a quelques sous en poche : il vient à la taverne, il boit, il joue et perd. La loi sur l'ivresse, qu'on peut lire dans les cabarets de province, n'existe point encore, mais le tavernier, gros homme soucieux de ses

intérêts, ne la point attendue pour cesser de servir son client : a Allez, frère, allez chercher ailleurs qui vous héberge ! Mais avant, payez ce que devez ou donnez moi un gage, et partez ». Le jongleur n'a plus ni sou. ni maille, mais le tavernier profite de Ihébétement du bohème pour lui retenir a sa chauce ou son soUer » et mettre à la porte ensuite le pauvre diable qui s'éloigne en titubant et en souriant à son beau rêve divrogne.

Quant voit li hostes qu il a tôt aloé : « Frere, fet il, querrez aiQors hostel... Donez moi gage de ce que vous devez ». Et cil li lesse sa chauce ou son soller ' !

Les jongleurs avaient deux ennemis puissants dans la société de leur temps, les femmes et les gens d'Eglise. Les premières, gardiennes du foyer conjugal dans toute son intégrité, voyaient d'un œil résolument hostile l'engouement que les maris, surtout dans la classe seigneuriale, pouvaient avoir pour les jongleurs qui par leurs chants avaient surexcité leur enthousiasme. On sait que cet enthousiasme se manifestait par des dons ruineux. On se douteaussi que les jongleurs devaient être des conseillers néfastes à la paix du ménage et peut-être, en bien des cas. les

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