LA THÉORIE DE LA MUSIQUE MESURÉE AU XIIP SIÈCLE
Iln'y a point de pire méthode pour qui cherche à se familiariser avec la musique médiévale que de prendre dans la musique moderne ses points d'appui et ses termes de comparaison. J'irai presque jusqu'à dire qu'il vaut mieux oublier ce que nous savons, faire abstraction de nos idées actuelles, de notre formation esthétique, de ces préjugés inconscients qui forment notre mentalité musicale etnous recréer un état d'esprit spécial et nouveau, qui nous rende plus aptes à comprendre les principes d'art, dont se sont inspirés les musiciens du xiii*" siècle. Entre eux et nous la distance est grande, en effet, mais c'est à nous de la parcourir, de remonter six à sept siècles de pratique et de théorie musicale pour aller vers ces précurseurs, qui furent aussi des initiateurs, puisque c'est dans les composi-
lions des troubadours et des trouvères que nous découvrons, ainsi que nous l'avons fait voir par ailleurs, les premières œuvres de la musique française, qui portent véritablement l'empreinte du génie national. Oublions donc Fauré qui charme, Saint-Saëns qui éblouit, Vincent d'Indy qui élève nos intelligences et nos âmes, oublionsles tous, les contemporains au génie créateur, varié, souple et puissant, pour étudier dans ses rudiments la langue musicale qu'ont parlée les ancêtres.
Faut-il rappeler qu'au temps où ils commencèrent à produire, c^est-à-dire dans la première moitié du xii^ siècle, les troubadours et les trouvères avaient été, en tant que musiciens, formés à l'école austère de la mélodie grégorienne ?Leur œuvre pourtant est une réaction contre l'esthétique grégorienne, ou, si l'on aime mieux, je dirai que Vars mensurabilis des troubadours et des trouvères est une évolution delà théorie ancienne du chant liturgique vers les voies rythmiques et tonales suivies par la musique moderne. C'est ainsi que je pense corriger la sécheresse d'un exposé purement technique en faisant voir pour les tonalités, pour les rythmes et pour la séméiographie, comment l'art des mensuralistes fait transition entre le chant grégorien et la musique d'aujourd'hui.
Mais d'abord, il faut dire comment nous arrivons à lire et, en les lisant, à comprendre les textes musicaux des troubadours et des trouvères. En effet, pour nous diriger dans nos études, les gens du moyen âge ont pris la peine de jalonner la route, où, depuis eux, plus personne ne passa. Ces guides, ce sont les traités qu'au cours du XIII® siècle rédigèrent les musiciens contemporains et qui, de nos jours, ont revu la lumière par les soins de l'érudit français auquel nous devons le premier essor de la musicologie médiévale, E. De Goussemaker, au cours du XIX® siècle.
Les traités de musique du moyen âge sont d'un maniement à la fois difficile et délicat: il faut être déjà familiarisé avec le sujet pour que leur enseignement soit profitable, mais néanmoins, c'est en les pratiquant d'une façon constante et en comparant la doctrine qu'ils renferment avec les textes qu'ils ont mission d'expliquer, que Ton peut s'aventurer sans crainte de se perdre dans les régions souvent inexplorées de la musique du moyen âge. En ce qui concerne les théoriciens àeVars mensurabilis ^ des difficultés d'un ordre spécial ont surgi. Ainsi, il est à peu près impossible d'assigner des dates certaines à la plupart de ces auteurs. On sait qu'entre Fétis et De Goussemaker, vers 1860, la question de savoir
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si Francon de Cologne avait vécu à la fin du xi^ ou à la fin du xii*" siècle fut l'occasion d'une polémique aussi violente que vaine. Fétis^ contre toute vraisemblance, estimait sur la foi d'identifications douteuses que le célèbre réformateur de la notation mesurée appartenait au XI* siècle ! De Goussemaker le faisait vivre cent ans plus tard. Or, il ne me paraît point qu'on puisse assigner à Francon une date plus ancienne que le dernier tiers du xiii® siècle. Les documents musicaux écrits antérieurement à cette époque ne laissent point apercevoir l'in^ fluence de ses réformes.
Quoi qu'il en soit, il est dans cette liste mal établie des théoriciens de la musique mesurée du moyen âge quelques noms à retenir. C'est d'abord un titre, celui du plus vénérable de ces traités de m.iisique,\3i Discantus positio vulgaris, qui, d'une façon encore embryonnaire, nous laisse entrevoir les premiers principes de la musique mesurée apparus dans l'histoire de cet art. Vraisemblablement, la Discaatus positio vulgaris a été rédigée, soit à la fin du xii®, soit au début du xiii^ siècle. Jean de Garlande, qui vécutsans doute vers 1240, appartient à l'histoire générale de Tesprit humain : son activité ne se borna point à la musique, elle se développa dans des directions multiples. Francon de Go-
logne et Francon de Paris, un anonyme, connu seulement sous le surnom d'Aristote, et un moine anglais, Walter Odington, vécurent à la fin du xiii'' siècle ^ Du même temps, je citerai deux auteurs, dont l'.un, Jean de Grocheo, regens Parisius^ nous était inconnu avant la publication qu'en fit en 1900 M. Johannès Wolf ^, et l'autre, magister Amerus^ prêtre anglais, attend encore les honneurs d'une publication.
D'une façon générale, ces théoriciens nous préviennent au début de leurs traités, que la doctrine du chant liturgique, du plain-chant, étant suffisamment connue, ils ne s'occuperont que de musique mesurée, ou, comme ils disent, de Vars cantus mensurabilis . Et, en fait, jamais dans leurs écrits ils ne nous font connaître le mécanisme des tonalités employées par les musiciens profanes, soit les déchanteurs, soit les troubadours et les trouvères. Il y a là une lacune d'autant plus regrettable qu'elle est malaisée à combler. Je m'y emploierai cependant et ce sera dans l'exposé de la doctrine mesurée du xiii^ siècle le premier point sur lequel j'arrêterai l'attention.
I. Ces traités de musique ont été publiés dans la grande collection de E, De Coussemaker, Scriptoruin de niusica medii aevi nova séries, Paris, 1864, t. I.
1. Wolf, Die Musiklehre des Johannès de Grocheo dans les Sammelhaende der Internationale?! Musik-Gesellschaft, octobre 1899.
i8o TROUVERES ET TROUBADOURS