‹ Trouvères et troubadoursChapitre 45 sur 86 · Ï-IV · texte numérisé non relu

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2o6 TROUVERES ET TROUBADOURS

Qu'on se reporte au fac-similé que nous donnons ci-contre d'un folio contenant une chanson de trouvère. On verra que toutes les notes simples ont la môme forme : une figure carrée au côté droit de laquelle pend une haste descendante. On verra des groupes de deux notes, de trois ou quatre notes, mais la forme de ces ligatures est en elle-même indifférente, puisque la valeur totale des notes qui en font partie est connue d'avance. Cette notation est donc avant tout mélodique : elle est diastématique et ce caractère lui est indispensable, car si l'antique écriture neumatique sans portée avait pu, à la rigueur, servir d'aide-mémoire pour des mélodies connues d'avance, comme les mélodies du répertoire liturgique, il fallait à des mélodies nouvelles, telles les compositions des troubadours et des trouvères, une séméiographie révélant immédiatement la place de chaque note dans l'échelle tonale. De ce point de vue, la notation des chansonniers est sulTisante. Sa faiblesse est dans son impuissance à exprimer les valeurs de durée.

Or, bien que jusqu'à un certain point la connaissance générale de la rythmique mesurée puisse suppléer à ce manque d'indications, les contemporains sentirent le défaut et cherchèrent le remède. Ils le trouvèrent tout d'abord en

faisant par une différenciation dans la graphie une distinction entre la longue et la brève, la longue restant une figure carrée avec une queue en bas et à droite, la brève étant un simple carré ; mais, à cette seconde époque de l'écriture mesurée, représentée par les fascicules ii-vi du manuscrit de Montpellier ou par le manuscrit chansonnier français 846 de la Bibliothèque Nationale de Paris, la forme des ligatures est encore indifférente.

Les derniers perfectionnements de l'écriture mesurée furent, à la fin du xiii^ siècle, Tœuvre de Francon de Cologne : alors les ligatures, dont chaque note a une signification précise de durée, reçoivent elles-mêmes une forme graphique également précise et connaissent les règles bizarres de la propriété, de l'impropriété et de la propriété opposée, de la perfection et de l'imperfection. En réalité, les valeurs de durée résultant de ces qualités des ligatures existaient longtemps avant Francon : l'œuvre de ce mensuraliste fut surtout de codifier ces règles éparses et de les grouper en un corps de doctrine.

. La notation mesurée du xiii'' siècle avait de nombreux inconvénients : le plus grave est que^ conçue pour rendre graphiquement les valeurs de durée d'une doctrine musicale où la ternarité était une règle fondamentale, cette notation

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était inapte à traduire la division binaire d'une unité de temps quelconque. A la vérité, nous avons quelques rares exemples où deux brèves^ égales entre elles, rendent la valeur de la longa, mais il est évident que ce sont là des exceptions et jamais, d'ailleurs, les théoriciens de Vars mensLirabilis ne font mention de cette division binaire de Tunité de temps.

Aussi, quand après i325 les nouvelles doctrines de \ars nova eurent conquis les musiciens et les dilettantes, l'écriture archaïque de l'âge précédent fut-elle promptement abandonnée ; quand le rythme binaire eut repris dans la musique la place qu'il y occupe naturellement et d'où l'avaient chassé les spéculations extramusicales des théologiens et des philosophes, il fallut qu'une refonte de la notation accompagnât les réformes de doctrine. Toutefois, de même que nous suivons aisément le passage de l'ancienne notation neumatique à la notation carrée des mensuralistes du xiii^ siècle, de même la transition de la notation carrée du xiii^ siècle à la notation de Vars nova du siècle suivant se fait sous nos yeux d'une manière très sensible. Il y avait dans Vars nova deux valeurs plus petites que la semibrevis des mensuralistes et que ceuxci ne connaissaient point, à savoir la minima et la semiminima^ prototypes de la noire et de la

croche modernes. Lexv* siècle a évidé l'intérieur de ces notes, n'en conservant que le contour linéaire et c'est ainsi que, d'étape en étape, si nous remontons de l'écriture musicale actuelle jusqu'à la Renaissance, de la Renaissance à Vars nova des xiv® et xv^ siècles, de Vars nova à la doctrine mesurée des mensuralistes de l'âge précédent, nous rejoignons le plein moyen âge, où jaillit la source de toute la musique contemporaine.

La brevis des mensuralistes, conservée aux xiv^ et xv^ siècles, mais transformée par la notation blanche, est devenue la maxime des musiciens de la Renaissance.

La semibrevis^ après une évolution analogue, est l'ancêtre de la ronde dans la musique moderne.

La minima a donné naissance à la blanche et à la noire, tandis que la semiminima est le prototype des valeurs crochées.

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