‹ Trouvères et troubadoursChapitre 8 sur 86 · I. — LES CHANSONS D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

I. — LES CHANSONS D'HISTOIRE

Ce sont des fragments de poésie narrative, de poésie épique, transposés au xii*^ siècle dans les formes lyriques. Le moyen âge a appelé ces chansons chansons cVhistoire à cause de ce même caractère narratif; on a dit aussi chansons de toile ^ parce que la plupart d'entre elles ont pour protagoniste une femme assise à son travail, ou, peut-être, parce que les femmes les chantaient en filant. Quoi qu'il en soit, les chansons cVhistoiresont sans doute les plus anciens spécimens de compositions lyriques qui nous aient été conservés dans les chansonniers : elles remontent au milieu du xii*" siècle. Toutes sont en langue d'oïl, toutes sont anonymes ; la versification de ces pièces est encore celle des chansons de geste plutôt que la versification lyrique propre-

ment dite : la rime n'a point encore remplacé rassonance primitive. Le sujet est une anecdote, un petit drame d'amour présenté dans le goût du moyen âge : l'impression forte résulte de la simplicité des moyens plutôt que d'un art conscient et subtil. Nous avons malheureusement conservé fort peu de ces chansons par rapport au grand nombre qui en a certainement existé. Celles qui restent ont été publiées par Bartsch et c'est le texte de l'une d'entre elles que nous donnons ici d'après son édition^, mais, il reste entendu que le savant philologue a négligé l'élément musical des pièces qu'il éditait : les mélodies renaissent donc ici pour la première fois après sept siècles d'oubli".

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1, Karl Bartsch, Altfvanzoesische Romanzen und Pastoulellen, Leipzig, 1870.

2. La chanson de Bele Yolanz se trouve au foL 64 v'-" du ras. franc, 20o5o delà Bibliothèque Nationale. Le manuscrit a été publié en fac-similé phototypique par la Société des Anciens textes français (1892). Le texte littéraire de la chanson a été édité par K. Bartsch, Romanzen, p. 10. On consultera encore la brochure de M. Georges Schlaeger, Ueber Musik

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(( Bels douz amis, or vos voil envoier

Une robe par moût grant amistié.

Por Deu vos pri, de moi aiez pitié ! ».

Ne pot ester, a la terre s'assiet.

Dex, tant est douz li nons d'amors :

Ja n'en cuidai sentir dolors.

A ces paroles et a ceste raison Li siens amis entra en la maison.

Gelé lo vit, si bassa lo menton, Ne pot parler, ne li dist o ne non, Dex, tant est douz li nons d'amors :

Ja n'en cuidai sentir dolors.

und Stropheiibau der franzoesischen Romanzen,^. 4> Halle, 1900, iii-8.

îo TROUVERES ET TROUBADOURS

Li siens amis entre ses braz la prent, En un biau lit s'asient seulement :

Bêle Yolanz lo baise estroitement, A tor fVançois en mi lo lit l'estenl.

Dex, tant est douz li nons d'amors :

Ja n'en cuidai sentir dolors.

Une femme esttoujours l'héroïne de ces chansons. « Quelques-unes, écrit M. Jeanroy dans un livre bien connu auquel nous aurons souvent l'occasion de revenir \ quelques-unes, des moins anciennes, mettent déjà en scène des mal mariées. Gomme cette poésie nous transporte dans un milieu chevaleresque, ce sont des filles d'empereurs ou de rois, mariées à des vilains ou du moins à des hommes d'une condition inférieure à la leur. Mais, le plus souvent, ce sont des jeunes filles, placées exactement dans les situations étudiées plus haut : la plupart nourrissent un amour contrarié par leurs parents; d'autres languissent en attendant un ami éloigné d'elles. . . . quelquefois celui-ci [l'amant] ne doit plus revenir et l'amante s'ensevelit dans un cloître ; comme dans bien des chansons, l'infidèle a souvent rendu mère celle qu'il abandonne ; quelquefois

I. A. Jeanroy, Zes origines de la poésie lyrique en France au moyen âge, p. 218. Paris, in-8'^, 1889.

enfin, Tamant revient à l'improviste et le héros et l'héroïne

Lors recomencent lors premières amors.

Toutes ces femmes sont jolies, c'est belle Erembors, belle Aiglantine, belle Doette, belle Yzabel, belle Yolanz, belle Amelot, et toutes sont malheureuses ; leurs maris sont odieux ou grotesques et ne connaissent guère d'autres moyens de s'attacher leurs femmes que de les rouer de coups ; leurs mères ne méritent guère davantage nos sympathies, c'est la « maie mère n ; leurs amants eux-mêmes sont étrangement dédaigneux et bien faits pour rebuter le fougueux amour de leurs maîtresses. Autant de caractères qui mettent en relief la douce et aimable figure de l'héroïne : cette femme est ici pour plaire, elle plaît et, par là, toute femme peut se flatter de se retrouver plus ou moins dans Doette, dans Aiglantine. dans Yolanz. On peut donc admettre le point de vue des auteurs qui estiment que ces chansons ont été composées pour être chantées par les femmes dans leurs appartements, pendant les longs loisirs que leur créait l'existence féodale, par la châtelaine ou par ses femmes de service, pendant que les hommes sont à lâchasse ou partis pour une expédition lointaine, pendant que, comme dans un ouvroir, femmes et jeunes

filles travaillent en commun à quelque tapisserie ou à quelque autre occupation de leur sexe. L'une d'elles chantait les strophes et toutes reprenaient au refrain. Les journées devenaient moins longues et le travail plus aimable. Les chansons d'histoire sont des chansons de femme, ce sont des fleurs de gynécée.

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