‹ Troyes et ProvinsChapitre 6 sur 10 · DU XII" AU XVI" SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU XII" AU XVI" SIÈCLE

Sainte-Madeleine. — La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul. — La collégiale Saint-Urbain. — Saint-Remy. — Saint-Jean. — Saint-Gilles.

A part quelques fragments de sculptures et de mosaïques de l'époque gallo-romaine, conservés au Musée, il n'est rien resté de ce qui fut Troyes dans les premiers siècles. Le plus ancien monument — et le premier que, précisément, on rencontre en débarquant de la gare et en suivant la longue rue Thiers — est l'église Sainte-Madeleine, qui date de la fin du xir siècle.

Extérieurement, on le reconnaît tout de suite au tympan tréflé et aux quatre colonnes en fuite de son portail nord qui s'ouvre, désaxé, au-dessus d'un large perron, dans le croisillon, sous un grand arc de décharge et trois lancettes jumelles, et qui, malheureusement, tombe en ruines. Mais le reste de l'édifice accuse les additions ou les remaniements nombreux qu'il a subis au cours des siècles. Le chœur a été repris et

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agrandi d absidioles de 1495 à 1508. Le portail sud. en contre-bas de plusieurs marches, appartient à l'ordre toscan et l'entrée principale a été flanquée, en 1684, d'un lourd portail sans caractère et sans décoration.

Porte de l'ancien cimetière de Sainte-Madeleine.

Une haute flèche, qui montait sur le transept et qu'on aurait pu restaurer, a été abattue, on ne sait trop pourquoi, en 1877.

A droite de la grande porte s'élève une belle et forte tour, lentement bâtie de 1527 à 1560, par Martin de Vaulx et Gérard Faulchot, et où se superposent les trois ordres de la Renaissance. La base s'en prolonge au sud par le mur de l'ancien cimetière, décoré de jolies niches gothiques et percé d'une élégante porte de 1525, à archivolte et à dais gothiques, timbrée de la salamandre et de l'initiale de François P'.

C'est surtout à l'intérieur que s'est le mieux conservé l'appareil primitif, qui appartient au roman de transition, reconnaissable au mélange du plein cintre avec l'ogive. L'ensemble forme cinq nefs, de cet aspect plus sévère qu'élégant qui est la caractéristique de l'époque. La grande nef, établie sur plan carré, a de courtes arcades à grosses piles cantonnées de colonnes que fleurissent de très beaux chapiteaux à crochets ou à feuillages, dont beaucoup ont été refaits lors des importantes restaurations de la fin du xix" siècle. Elle est surmontée d'un triforium aveugle à

l'Iiotu L. Bi-UDOn.

Sainte-Madeleine. Chapiteaux.

quatre ouvertures plein cintre sous une archivolte ogivale, et cette même décoration se répète au transept sur deux étages, dont le deuxième, au nord, forme une galerie percée de trois lancettes, avec dégagement aux extrémités. Au bras sud, le mur méridional, plein, est occupé par l'orgue, et la galerie orientale porte une balustrade de bois du xvi' siècle.

Au milieu de ce cadre sobre jusqu'à l'austérité et seulement relevé de quelques bandeaux à modillons ou à clous étoiles, éclate, accaparant la vue dès l'entrée, la magnificence fleurie du jubé, qui tend entre les deux premiers piliers du chœur sa barrière de dentelles.

Tant en bois qu'en pierre, il y avait autrefois des jubés dans la plupart des églises de Troyes. Celui-ci seul de tous subsiste et l'on sait de reste

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qu'on n'en compte plus guère en France qu'un fort petit nombre, dont les plus renommés sont le jubé de l'église de Brou, celui de la cathédrale d'Albi et celui de Saint-Étienne-du-Mont. Jean Gaide ou Gualde, maître maçon de la Madeleine, qui éleva le jubé de 1508 à 151 7, avait, dit-on, concouru pour la reconstruction du grand portail de la cathédrale. Ayant été évincé, il reporta tout son talent sur cette œuvre de moindre enver-

Jubé de Sainte-Madeleine.

l'buta L. Bruiion.

gure dans le désir qu'on devine de faire regretter au chapitre de Saint- Pierre son exclusion. Nous ne savons quel fut le sentiment des chanoines quand ils virent l'œuvre terminée, mais, pour la postérité, elle ne peut qu'admirer ce chef-d'œuvre qui unit la force et la hardiesse à l'élégance et sous lequel pendant longtemps la pierre tombale du génial maçon, disparue lors de la réfection du dallage, put attester avec raison qu'il attendait là la résurrection sans crainte d'être écrasé. Non seulement, en effet, le jubé de la Madeleine dénote une science incomparable de l'équilibre, mais il atteste aussi une surprenante virtuosité de décorateur.

Il se compose de trois arcs ogivaux suspendus à un invisible arc

cintré et ornés de festons à jour qui se terminent en pommes de pin. Un semis de feuillages et de fleurs couvre les deux faces et encadre, à la pointe des ogives, des quadrilobes en arcs de cercle où des figurines assises adorent le Christ bénissant. Entre celles-ci de riches pinacles fouillés à jour garnissent la retombée des grands arcs et abritent des statuettes qui ont remplacé celles que la Révolution en a fait disparaître et qui sont, par malheur, trop mesquines pour la capacité des habitacles. Sur le tout, court une galerie à jour alternée de fleurs de lis et de trilobés flamboyants et couronnée de statues formant calvaire. A ses extrémités, le jubé se poursuit par une composition gothique qui enveloppe les piliers et qui se creuse au bas en chapelles carrées garnies autrefois de bas-reliefs et maintenant des statues rapportées de la Vierge et de saint Joseph. Au sud, un escalier, dont les gorges sont semées d'animaux fantastiques, s'enroule habilement autour du premier pilier du chœur.

Ce dernier, réédifié au xvr siècle, comme nous l'avons dit, à partir de la seconde travée, détonne étrangement avec ses revêtements de menuiserie à pilastres corinthiens et ses attributs dorés, et rien n'est plus déconcertant que cette décoration d'église jésuite, sous ses arcades en tiers-point et ses fenêtres à vitraux de 1521 et 1580, amalgamée sans transition à la flore gothique du jubé.

Les premières chapelles, au nord et au sud, dans le déambulatoire, ont gardé, en dépit des adaptations modernes, leur caractère architectural du xii" siècle. Avec la sacristie, qui a une curieuse porte aux rampants semés de gros escargots, mollusque très en faveur chez les sculpteurs locaux à cette époque, nous retrouvons, ainsi qu'aux chapelles absidales, le xvi* siècle.

Ces chapelles renferment de splendides verrières. L'une d'elles, donnée par Simon Liboron, maire de Troyes en 1496, député aux Etats Généraux de 1506, représente avec une intense vivacité de tons la Vïe de saint Louis, sujet rare en nos contrées. Dans la chapelle de la Vierge, une autre non moins parfaite, la Création du inonde, montre le Père Eternel en costume de pape, tirant du chaos la lumière, le ciel, la terre, les astres, les animaux, Adam et Eve. Au centre se trouve la belle Légende de saint Eloi, donnée par la corporation des orfèvres, et à droite, un splendide Arbre de Jessé. Enfin, au sud, se voient trois autres remarquables compositions, récemment restaurées, et dont les multiples personnages flamboient littéralement dans un véritable feu d'artifice de couleurs: la Passion, donnée par Nicolas Le Muet, mort en 1484, la Vie de sainte Madeleine et le Triomphe de la Croix.

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Au bas des fenêtres du chevet sont suspendus dix petits tableaux, malheureusement très noircis, qui représentent également la vie de la patronne de l'église et qui sont l'œuvre non sans mérite du troyen Jean Nicot, élève de Poussin fi 629- 1697). Parmi les autres toiles éparses dans

l'iiulu L. biuDon.

Sainte-Madeleine. La création des animaux, verrière.

l'église, il faut citer aussi le Saint Augustin offrant un cœur à V enfant Jésus, par un autre artiste local, Ninet de Lestin, élève de Vouet, et un très beau Saint Pierre pleurant son reniement^ anonyme. Mais les quelques statues qui les accompagnent leur sont bien supérieures.

En premier lieu, signalons le curieux Saint Robert^ en bois, du croisillon nord, d'un relief si vigoureux, et le très élégant Saint Sébastien, du collatéral sud. Près de ce dernier, est adossé à un pilier du transept l'un

des plus parfaits échantillons de la statuaire troyenne, la célèbre Sainte Marthe^ donnée, s'il faut en croire l'historien Grosley, par les servantes de la paroisse. La sainte est représentée dans son attitude familière, exorcisant la tarasque, dont Timage a disparu, et tenant dans ses mains l'anseau et un goupillon dont il ne reste plus que le manche. La figure,

d'une expression quelque peu mélancolique, est en même temps empreinte d'une sérénité imposante qui respire la force surnaturelle. Simplement drapée à longs plis droits et logiques, cette belle statue tient encore par quelques côtés de sa technique à la tradition du moyen âge, mais l'antique formule s'y tempère, on pourrait dire s'y humanise de cette grâce et de ce naturel charmant qu'on retrouve dans la plupart des œuvres de l'époque et, à elle seule, elle caractérise et synthétise, semblet-il, sous une forme infiniment séduisante et noble, la manière si profondément sincère et touchante des bons imagiers locaux au commencement du XVI* siècle.

Quelque disparate qu'elle apporte encore à l'ensemble, on ne peut oublier (le mentionner la jolie chaire Louis XV (lu menuisier troyen Herluyson.

Pholo L. BninoEi.

Sainte-Madeleine. Sainte Marthe (xvi^ siècle).

Par ordre de date de construction, la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul vient après l'église de la Madeleine. On ne nous pardonnerait sans doute pas si, cédant à un excès d'amourpropre local, nous la mettions au même rang que les incomparables basiliques de Reims et d'Amiens, dont elle n'a ni la merveilleuse orfèvrerie sculpturale, ni surtout la précieuse homogénéité de style. Elevée dans un long espace de temps qui embrasse près de quatre siècles et demi, l'œuvre ne pouvait manquer de porter la marque de chacune des époques qui y travaillèrent. Et de plus, elle est incomplète. Elle a perdu sa haute flèche de 1410, et, depuis 1638, la lourde et disgracieuse tour du

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nord attend sa sœur jumelle qui vraisemblablement ne lui viendra jamais.

Et cependant, si l'on veut bien considérer ses vastes proportions

(ii3"\85 de longueur intérieure, 53 mètres de façade, 66 mètres de hau-

IMiolu L. Brunon.

La cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul.

teur à la plate-forme de la tour), la richesse de décoration de son portail principal, la magnificence du portail nord, tout mutilé qu'il soit, l'ampleur et la hauteur de son vaisseau (2 8"*, 50 sous clef) et la largeur de ses cinq nefs éclairées par 182 remarquables verrières, on ne pourra se refuser à admettre que, tel qu'il est, ce monument représente un des plus remarquables legs de l'architecture gothique à ses différents âges.

i8 TROYES

Cinquième église élevée sur cet emplacement, elle remplace la cathédrale édifiée par Tévèque Milon (974-985) après l'invasion des Normands et détruite par le grand incendie de 1 188. Ce fut M^'' Hervée, 60" évêque de Troyes, qui en ordonna la construction. La première pierre fut posée en 1208. Quand Hervée mourut, en 1223, le sanctuaire et ses collatéraux, les chapelles absidales et le rez-de-chaussée des portails nord et sud étaient terminés. La construction se poursuivit assez lentement à partir de là et pendant tout le xiv* siècle, et la guerre de Cent ans vint encore la retarder. Pourtant, en 1379, Tévêque Pierre d'Arcis fit placer dans Tancien beffroi une horloge extraordinaire pour l'époque, et, en 1382, remplacer le jubé de bois par un jubé de pierre, œuvre d'Henri Soudan et d'Henri de Bruxelles, que le mauvais goût du chapitre fit abattre en 1780. C'est encore de cette époque que datent l'achèvement du portail nord et le premier clocher, renversé par le vent en 1365 ou 1366 et relevé en 14 10. Au retour de la paix, sous l'épiscopat de Louis Raguier, la grande nef et ses collatéraux, les grandes fenêtres et les voûtes furent menés assez activement et, à la fin du xv^ siècle, l'église était achevée.

Ce fut alors que, devant la beauté de l'édifice, le chapitre jugea nécessaire de substituer au portail occidental une façade plus grandiose qui répondît à la majesté de l'intérieur. On fit donc appel au talent de Martin Cambiche, ou plutôt Chambiges, le génial architecte parisien qui venait de s'illustrer par ses travaux aux cathédrales de Beauvais et de Senlis et au portail nord de celle de Sens. Sur les plans qu'il présenta, Tévêque Jacques Raguier, neveu du précédent, posa, le 3 mai 1507, la première pierre d'un portail qui prolongeait d'une profonde travée le plan primitif et sur lequel devaient monter deux tours jumelles. Malheureusement, Martin Chambiges était très occupé par ses multiples entreprises. Peut-être aussi, comme tous les gens qui se savent nécessaires, mettait-il quelque coquetterie à se faire désirer. Toujours est-il que, bien que rappelé souvent à l'ordre, il ne surveillait qu'à de longs intervalles les travaux qu'en fin de compte il laissa complètement entre les mains de son fils Pierre. En 15 17, il finit même par demander au chapitre d'être relevé de sa direction, que reprit son gendre, Jean de Damas, dit de Soissons. En 1527, la façade montait au-dessus des trois portes et celles- . ci étaient décorées d'« hystoires » par Nicolas Halins et Yvon Bachot. A son tour, le gendre de Pierre Chambiges, Jean II Bailly, remplaça en 1532 son beau-père décédé, travaillant à la grande rose, qui fut terminée en 1546, et ayant mené, quand il mourut en 1559, ^^ tour Saint-Pierre ou tour du Nord à la hauteur de la corniche qui domine l'horloge, et

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l'autre tour à sa hauteur actuelle. Gabriel Favereau fut appelé à lui succéder, mais, en 1590, les travaux furent, on ne sait trop pourquoi, interrompus. Ils ne reprirent qu'en 16 10, pour la tour Saint-Pierre, mais sur un nouveau plan, plus étroit, qui devait avoir pour conséquence la

Cathédrale. Façade latérale.

réduction de la hauteur primitivement projetée, ce qui laisse entendre que le manque de fonds fut le principal motif de cette modification. Enfin, en 1638, Gérard Baudrot plaçait la balustrade sur la plate-forme. De nos jours, à la suite d'éboulements au croisillon sud qui dénotaient des ruines imminentes, des travaux considérables, au cours desquels, de 184g à 1866, les voûtes du chœur et presque tous les murs et les piliers de l'abside ont été refaits ou repris en sous-œuvre, sous la direction de

l'architecte diocésain Eugène Millet, mais qui ont entraîné la démolition de Tancienne Théologale ou Librairie, de 1527, ont assuré pour longtemps la solidité de cette partie de la cathédrale, en la débarrassant du même coup de ce que les errements du xviiT siècle y avaient fâcheusement instauré.

Comme bien on pense, un édifice de cette envergure a dû subir plus d'une fois les atteintes des éléments. A différentes reprises, en effet, en 1227, en 1363, en 1385, en 1526, en 1556, en 1618, en 1640, en 1697, des incendies, provoqués par la foudre, l'endommagèrent plus ou moins gravement. Le plus désastreux de tous fut celui du 8 octobre 1700; il détruisit le grand clocher qui s'élevait sur le transept à 110 mètres du pavé, la charpente des combles, une partie des voûtes et causa d'irréparables dégâts dans de nombreuses verrières.

En raison de l'unité de son plan, la façade occidentale de la cathédrale présente une symétrie qui frappe dès le premier coup d'œil. Divisée en trois parties par quatre contreforts, elle est percée de trois portails. Celui du milieu, plus grand que les deux autres, s'ébrase en une succession d'archivoltes décorées de redents trilobés et séparées par des gorges profondes où s'engagent de petits dais d'un travail délicat qui forment en même temps socles. Ces dais abritaient autrefois des figurines que la Révolution a détruites. Dans leur partie verticale, ces gorges sont chargées de rinceaux de feuillage, de statuettes d'enfants et d'animaux fantastiques. Trois piédestaux à pans, timbrés aux armes des dignitaires du chapitre, occupent le bas des ébrasements, qui se creusent au-dessus en niches et se surmontent d'élégants clochetons ajourés, lesquels, en s'amortissant, forment la base d'un deuxième étage d'habitacles. Il en résulte ainsi une décoration élésfante dont la chaîne ininterrompue enveloppe les contreforts médians.

Ces niches et le trumeau de la porte sont également vides des statues que divers donateurs avaient commandées aux plus fameux sculpteurs locaux et qui en ont été enlevées en 1793. De même le tympan, qui représentait la Passion, ainsi que les tympans des portails latéraux où se déroulaient la légende de saint Pierre et celle de saint Paul, ont été impitoyablement rabotés par ordre de l'administration révolutionnaire.

Sur le portail s'élève un grand gable ajouré dont les rampants, semés de figures d'enfants et de chimères, et le sommet ont aussi perdu les statues qui s'y échelonnaient et que coupe une galerie de fleurs de lys. Dans la traversée du gable, cette galerie est aménagée en trois niches qui renfermaient autrefois une Pietà entre Madeleine et saint Jean. Derrière le

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gable, s'épanouit, occupant tout l'intervalle des contreforts, une immense rose de huit mètres de diamètre où Martin Chambiges s'est heureusement plagié lui-même dans l'imitation de sa rose de Sens et dont les douze

Pholo L. Bruuon.

Cathédrale. Portail nord, dit le beau Portail.

compartiments d'entrelacs sont d'une pureté géométrique et d'une légèreté idéales. Un grand arc de décharge à crochets la protège. Il se termine, au-dessus de la deuxième galerie qui couronne la plate-forme, par une accolade assez lourde qui encadre le blason de la ville.

Par derrière, on aperçoit le pignon à crochets de l'ancien portail du XV" siècle.

Les portails latéraux répètent avec moins de développement, mais avec autant de richesse, la décoration du portail central. Au-dessus et autour de chacun d'eux, enveloppant le mur de façade et les contreforts de leur réseau de dentelles, deux étages de niches peu profondes, avec pinacles en flèche finement fouillés et consoles variées, se déroulent d'un mouvement continu et se prolongent sur le retour des façades latérales.

La tour Saint-Pierre présente encore un étage de style flamboyant qui encadre l'horloge, placée en 1574, comme l'indique une inscription. A partir de là, commence l'œuvre du xvil" siècle qui n'est plus qu'une lourde maçonnerie sans grâce, percée sur les quatre faces de deux ouvertures jumelles à abat-sons, seulement décorée dans les rentrants de colonnes en spirales qui devaient servir de supports à des statues et terminée par un entablement corinthien que surmontent aux angles nord et sud deux lanternons trop hauts coiffés d'un dôme.

La tour abrite une harmonieuse sonnerie de quatre cloches. La basse y est tenue par le bourdon (5.000 kilos) qui donne un fa dièze d'une majestueuse gravité. Du haut de la plate-forme se découvre un panorama immense sur la plaine champenoise, mollement bordée du sud-ouest au nord-est par

. . . L'amphithéâtre bleu des lointaines collines.

A ne considérer que ce qui appartient à Chambiges, il faut reconnaître que la façade de Saint-Pierre est admirable et que son créateur y a fait preuve d'une rare élégance d'inspiration en même temps que d'une évidente puissance. Peut-être cette décoration semble-t-elle à quelquesuns trop symétrique ; elle est à coup sûr légère et somptueuse tout à la fois et, si elle n'offre pas cette débauche prodigue, cet inépuisable et vertigineux fouillis de sculptures qu'on admire ailleurs, ni cette variété pittoresque qui fait le charme de Notre-Dame de Rouen, par exemple, on ne saurait nier cependant que la cathédrale de Troyes ne soit bien près de rivaliser avec ses plus splendides contemporaines. Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour se la représenter avant la tourmente qui dépouilla ses voussures et ses habitacles de leur floraison d' « hystoires » et de statues et pour reconnaître que ces trois portails avec leurs scènes légendaires et ces contreforts que la statuaire troyenne avait peuplés de chefs-d'œuvre, devaient étaler autrefois une splendeur incomparable puisque, tout incomplète et mutilée qu'elle est, elle présente encore un tableau d'une si impressionnante grandeur.

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Le côté septentrional comprend d'abord cinq chapelles des xiv' et XV" siècles, éclairées de grandes fenêtres à meneaux variés, dont les archivoltes, semées de crochets et de figures d'animaux, traversent en

Phi^lo I.. liiuii.i

Intérieur de la Cathédrale.

fleurons la balustrade du comble. Les murs de refend de ces chapelles s'élèvent au-dessus en pyramides à pinacles et sur ces contreforts se greffent des arcs-boutants à claire-voie et arcatures qui viennent buter les grandes voûtes et s'appliquer en fines aiguilles contre l'élégante balustrade de la grande nef, gracieusement composée de croix de saint André alternant avec des clefs de saint Pierre et des fleurs de lys.

Le portail nord, œuvre des premières années du xiv" siècle, conçu et décoré selon la symbolique universellement usitée à cette époque, et saccagé à la Révolution comme le grand portail, avait mérité, pour sa somptuosité, au moyen âge, le surnom de « beau portail ». L'entrée en est divisée par un trumeau qui portait autrefois sur un court socle octogonal la statue de la Vierge. Le bas de Tébrasement se compose de colonnes sur lesquelles repose une corniche à rinceaux qui servait de socle à six statues. Le tympan, aujourd'hui complètement lisse, représentait le Jugement dernier, et les sept gorges de la voussure étaient semées de figures ou de scènes qui personnifiaient, en zones superposées, le zodiaque, les arts libéraux, les travaux des mois, les sacrements, les âges de l'homme, les péchés capitaux, la vie du Christ. l'Église et la Synagogue, les patriarches, les prophètes, les apôtres et les vieillards de l'Apocalypse.

Une galerie de six arcades ogivales trilobées règne au-dessus de ce portail et en supporte une deuxième, derrière laquelle une superbe rose de dix mètres de diamètre, inscrite dans un carré et renforcée d'une aiguille, épanouit ses douze rayons en ogives. Une troisième galerie, de quatrefeuilles, court à la base du pignon à crochets contre lequel une restauration de 1900 a appliqué une aiguille décorée d'un bœuf ailé. Au XV® siècle, des tassements s'étant produits, qui compromettaient la solidité du portail, on a remédié très habilement au danger en le flanquant, en 1462-63, de deux contreforts terminés en pinacles et d'où partent deux grands arcs ogivaux qui épousent l'archivolte de la porte et viennent se rejoindre en contre-courbe à la hauteur de la deuxième galerie, sous forme de socle délicat.

Après le portail, viennent un contrefort isolé, et dont il ne reste que les premières assises, et deux chapelles qui commencent le déambulatoire, puis une couronne de cinq chapelles absidales éclairées de lancettes et surmontées d'une galerie trilobée. Au-dessus, le chœur et le sanctuaire, appuyés de contreforts à pinacles dans le style du xiii" siècle mais qui appartiennent aux restaurations du xix", et percés de grandes fenêtres surmontées de roses, sont bordés d'une curieuse galerie à créneaux vigoureux, que VioUet-le-Duc considérait comme l'une des plus belles de l'époque. Toute cette partie de la construction, élevée sur de mauvaises fondations en craie, qui, elles-mêmes, reposaient sur un terrain humide, a été, comme nous l'avons dit, reprise en sous-œuvre et refaite dans le style primitif, et sa sobriété de décoration fait un contraste marqué avec les parties antérieures.

C'est de la même restauration que date la réfection à peu près com-

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plète du portail sud, ainsi que le prolongement de la sacristie. Ce portail est d'une simplicité extrême en comparaison de son pendant. Il en est de même des chapelles du bas côté sud qui, au moyen âge. donnait sur une

Cathédrale. Collatéral sud du choeur et triforiura.

petite cour sans importance et où, pour cette raison, on n'avait pas cru devoir prodiguer les richesses de sculpture de l'autre façade. Entre le portail méridional et la tour Saint-Paul se voient deux petites constructions perpendiculaires au bas côté, la sacristie des fonts et la chapelle des catéchismes.

L'intérieur de la Cathédrale n'est pas moins impressionnant que son

aspect extérieur. La longue perspective qui s'ouvre tout à coup devant les yeux, largement baignée par la lumière bariolée qui tombe des grandes verrières des nefs, l'espèce de halo bleuâtre, plus éteint et plus doux, qui rayonne des fenêtres du sanctuaire, la hauteur des voûtes vers laquelle s'élancent d'un seul jet les robustes faisceaux de colonnettes détachés des piliers, tout contribue à provoquer chez le visiteur une émotion intense, un irrésistible coup de surprise et d'admiration.

En entrant, on se trouve par malheur sous une désastreuse tribune d'orgue qui cache la belle décoration du revers du portail, dont les piédroits portent le porc-épic de Louis XII, les hermines d'Anne de Bretagne et la salamandre de François I". Le plan général comporte cinq nefs. La grande nef comprend sept travées. Les voûtes sont à nervures simples et elles ont perdu leurs clefs, sauf deux dans le sanctuaire. De grandes et larges fenêtres à six jours, à remplage flamboyant, surmontent les arcades, sur lesquelles court un triforium dont les ogives et les meneaux s'ajustent avec les divisions des fenêtres et qui, en se continuant par le transept, fait le tour du chœur et du sanctuaire.

Dans les bas côtés, les chapiteaux des premiers piliers sont ornés de feuilles d'acanthe, très délicatement exécutées. Ceux qui se rapprochent de la tour sont d'un travail moins fin, parfois même assez lourd, comme celui par exemple où l'on voit un énorme escargot dévorant des feuilles de choux, et qui jouit dans le populaire d'une renommée plutôt discutable. Au fur et à mesure qu'on avance vers le chœur, leur style, plus simple et plus sévère, marque les étapes de leur élévation.

Dans le déambulatoire, ils ont des chapiteaux à crochets et les piliers du sanctuaire ne sont plus que de simples colonnes rondes, flanquées de colonnettes annelées qui répondent aux nervures des voûtes et qui portent les statues modernes de saint Camélien et de saint Loup, évoques de Troyes, de saint Savinien, de saint Pierre et de saint Paul, de saint Bernard, de l'évêque Hervée et du pape troyen Urbain IV.

Le transept et les chapelles absidales sont décorés d'arcatures à colonnes isolées. Une clôture gothique, surmontée de statuettes d'anges, qui fait partie des travaux de restauration de 1850, entoure le chœur qui renferme 96 stalles de l'époque Louis XIV, à miséricordes sculptées. Le sanctuaire est entouré d'une grille dans le style du xiii*^ siècle. L'autel, orné de cuivres dorés, porte un tabernacle Empire.

Malheureusement, si la Cathédrale est par elle-même une merveille, il faut bien avouer que son mobilier religieux est aussi pauvre que peu remarquable. On ne peut signaler comme statues anciennes que, dans le

LES ÉGLISES, DU XIP AU XVI« SIÈCLE

déambulatoire nord, une Vierge mère et un Ecce Homo, du xv* siècle, qui ne sont guère que des poncifs, et, dans la chapelle renaissance des fonts, construite en 1553-54 P'ir Jean Bailly, un assez bon groupe polychrome, le Baptême de saint Augustin, qui relève de l'art de transition du xvr siècle. A la sculpture moderne, on doit une charmante Vierge à l'enfant^ en marbre, œuvre du troyen Charles Simart (1806-1857) et qui est un modèle de grâce chaste et de simplicité (chapelle absidale).

En revanche, une des gloires principales de l'église consiste dans ses verrières.

Dans le chœur et dans le sanctuaire, elles remontent à l'époque de la construction, et elles ont eu la chance de traverser à peu près indemne.s les désastres successifs do l'édifice. Ce sont soit degrandes figures assez anguleuses et raides, soit de petites scènes à deux ou trois personnages, au maximum, encadrées de bordures variées ; leur tonalité générale, où n'apparaissent que les couleurs primitives du vitrail, principalement le bleu et le rouge sombre, n'est pas sans mettre une note, à la fois

sévère et somptueuse, dans le décor environnant. A gauche, elles représentent ï Histoire de sainte Hélène^ et au-dessus le Paradis terrestre ; la Légende de saint Savinien, apôtre et martyr de Troyes, puis les grands personnages de l'histoire civile et ecclésiastique locale, Henri r\ empereur de Constantinople, le pape Innocent HI, l'évèque Hervée, Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, le roi Philippe-Auguste et la Vie de saint Nicolas ; à droite, la Légende du Moine Théophile^ chère au moyen âge, Adam et Eve,, la Translation des reliques de Constantinople, l'évèque de Troyes Garnier de Traînel (i 193-1205), la. Parabole

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l'Iiulu L. bruuun.

Cathédrale. L'évèque Hervée. Verrière du xiii" siècle, daprès une aquarelle de Ch. Fichot.

des Vierges sages et des Vierges folles, et divers saints et martyrs.

Dans le sanctuaire, Saint Pierre, Saint Paul et Saint Jean VÉvangéliste encadrent la Vie de la Vierge et la Passion.

Le triforium renferme de nombreux personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont bon nombre ont été refaits de nos jours par Didron et Vincent-Larcher.

Les lancettes du déambulatoire ont conservé aussi, pour la plupart, leurs vitraux. Les uns sont de simples champs de grisaille à entrelacs du xili^ siècle; d'autres, comme le bel Arbre de fessé, de la deuxième chapelle, et la Vie de saint André, de la quatrième, des légendes en médaillons superposés, qui voisinent avec des pastiches modernes dont les meilleurs sont la Légende de saint Nicolas, de Martin Hermanowska, et la Légende de saint Loup, de Vincent-Larcher.

Le transept est moins bien partagé. De la belle rose du nord, presque blanche, les écoinçons seuls sont rehaussés par les figures des Evangélistes. La deuxième fenêtre, à Test, comporte i8 figures d'apôtres et de saints sur un fond de tapisserie. Quant à la rose du sud et à son triforium, ils sont déshonorés par une affreuse verrière de 1844, aux tons à la fois fades et violents, qui représente le Christ entouré des personnages de l'Apocalypse et des Petits Prophètes, et avec laquelle les belles et grandes figures décoratives des fenêtres latérales. Saint Claude, Saint Pierre, le donateur Pierre Pyon, en chevalier de Jérusalem, et sa femme, Jeanne Festuot, l'évêque Odard Hcnnequin (1527-1544). d'autres encore, forment un heureux contraste.

Les verrières de la grande nef, qui datent de 1498 à 1501, montrent l'évolution du vitrail à cette époque. Les scènes sont plus grandes et plus animées, le dessin plus large, plus correct, les couleurs plus riches et plus brillantes, et ces grandes fresques transparentes, où domine un rouge généreux, flamboient avec un éclat extraordinaire. C'est ainsi que se déroulent au nord Y Histoire de la vraie Croix, par Jean Verrat, la Légende de saint Sébastien, par Lyénin ou Lyévin, V Histoire de Job, la Nativité, V Histoire de Tobie et la Légende de saint Pierre ; au sud, V Histoire de Daniel, V Histoire de Joseph, la Parabole de V Enfant prodigue, avec, dans le triforium, l'Annonciation, la Nativité et les trois Maries, un Arbre de Jessé, par Lyénin, donné par Jean de Marisy, maire de Troyes de 1471 à 1488, qui s'y est représenté avec sa famille, et toute une suite de grandes figures : Saint Etienne, Sainte Hélène, Sainte Mâthie, Saint Jacques, Saint Loup, etc., entre le chanoine /e^/^ Huyard et son frère, l'avocat Guillaume.

LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI'^- SIÈCLE

Enfin, au-dessus du portail, derrière Torgue monumental de Tabbaye de Clair vaux (1736), qui en cache malheureusement une partie, la grande rose de Jean Soudain (1546) où, sur fond jaune, les Patriarches, les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs et les Saintes Femmes forment une roue glorieuse autour de Dieu le Père, allume, sous les rayons du soleil, comme une vaste auréole d'or dont la vibration se prolonge en traits de feu sur les voûtes et jusque dans les profondeurs de la nef.

C'est à un âge plus avancé de la peinture sur verre qu'appartient la grandiose allégorie du collatéral nord, le Pressoir mystique, due au pinceau du troyen Linard Gontier (1625). Comme nous retrouverons ailleurs de multiples témoignages de ce prestigieux talent, contentonsnous pour l'instant de louer le relief chaleureux et l'impeccable facture de cette vaste et somptueuse composition.

La chaire, un peu maigre pour l'ampleur de Tédifice, date de 1845. Elle est l'œuvre du sculpteur Triqueti sur les plans de l'architecte Gounod.

Un grand nombre de pierres tombales, dont plusieurs

mesurent jusqu'à trois mètres de longueur, sont parsemées dans la cathédrale, mais presque toutes usées iusqu'à lindéchififrable. Citons comme curiosité, au bas côté nord, Tépitaphe touchante du petit enfant de chœur Pierre Malot, à qui le chapitre fit, en 1572, les honneurs de la sépulture dans l'église où il avait rempli son office.

Par contre, aucun monument, pas même une simple inscription, n'indique dans la chapelle absidale qu'on a ramené là, en 1792, de la collégiale Saint-Etienne, les restes des illustres bienfaiteurs de Troyes,

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rii'ito L. Brunon.

Cathédrale. L'histoire de Job (1500).

les comtes de Champagne Henri I'"" le Libéral et Thibaut III, son fils.

Dans le déambulatoire sud, un escalier mène au Trésor qui, bien que pillé lors de la Révolution, a conservé de précieuses reliques. Détachons-en un coffret d'ivoire byzantin teint en pourpre, du IX' siècle, et un autre en chêne incrusté de la même époque, les aumônières en soie brodée des comtes de Champagne Henri I" et Thibaut IV, une châsse du

l'Iioto L. Brunon.

Cathédrale. Emaux de la châsse de saint Loup (xvi" siècle).

XII® siècle provenant de l'abbaye de Nesle-la-Reposte et contenant le crâne de saint Bernard, la châsse de saint Loup, décorée d'admirables émaux, et une autre châsse dite de Villemoyenne, le psautier du comte Henri (ix' siècle), le pontifical de saint Loup (xir siècle), de nombreuses pierres précieuses et des émaux provenant des tombeaux détruits des comtes de Champagne, des crosses et des anneaux trouvés dans les tombeaux des évêques, et un médaillon florentin en argent ciselé, ayant appartenu à Marie de Médicis.

Les amateurs de pittoresque nous sauront gré de leur signaler aussi un engin d'une espèce certainement fort rare, la grosse seringue aux

LES ÉGLISES, DU XIP AU XVP SIÈCLE

armes du Chapitre, qui remplissait autrefois — bien mal, à vrai dire — l'office de pompe lorsqu'un incendie éclatait dans la cathédrale. Quelques bonnes peintures sur bois, de 1542, ornent la sacristie.

ftiutu L. BrunoD.

Saint-Urbain. Façade sud et Abside.

En deçà du canal, entre la rue Urbain-IV et la rue de l'Hôtel-de- Ville, se dresse une église dont Troyes est peut-être plus fier encore que de sa cathédrale, l'incomparable collégiale Saint-Urbain, chef-d'œuvre de l'architecture du xiir siècle, le seul monument de Troyes où l'homogénéité du style soit complète, parce que, rapidement éclos en vingt ans

et quoique resté d'abord inachevé, il a eu en même temps la bonne fortune de ne pas être repris par les siècles suivants qui n'auraient pas manqué de le faire selon le goût de l'époque. Cet achèvement, l'église a dû l'attendre jusqu'à ces dernières années et, s'il n'est pas à l'abri de toute critique, il a du moins l'avantage de ne pas avoir introduit d'élément disparate dans la conception primitive.

En plus de sa haute valeur esthétique, Saint-Urbain a déjà pour lui sa légende, qui est tout un poème. A la fin du xii" siècle, à l'endroit qu'occupe le sanctuaire actuel, se blottissait la modeste échoppe d'un pauvre savetier à qui, en 1 185, naquit un fils, Jacques-Pantaléon. D'abord enfant de chœur de la cathédrale, puis étudiant à l'Université de Paris, le jeune homme grandit dans les dignités ecclésiastiques. Archidiacre de Laon, puis de Liège, légat en Poméranie et en Prusse, évêque de Verdun en 1255, patriarche de Jérusalem, le fils du savetier troyen montait enfin, le 4 septembre 1261, sur le trône papal, sous le nom d'Urbain IV. Et ce pape, qui ne régna que trois ans, laissait dans le cours de son bref pontificat deux grands souvenirs, l'institution de la Fête-Dieu, qui immortalisait son nom dans l'univers catholique, et la construction à la gloire de son patron de cette collégiale Saint-Urbain, qui fut, après son élection, sa première pensée pour sa ville natale. Dans cette intention, il envoya trois millions et demi environ et, sur l'emplacement du logis paternel, commencèrent aussitôt à monter les murs de cet idéal sanctuaire dont l'architecte Jean Langlois, « bourgeois de Troyes », avait donné le plan.

Urbain IV ne devait pas voir son œuvre achevée. Comme il cherchait à faire prévaloir l'influence française en Italie et avait appelé Charles d'Anjou, frère de Louis IX, à la conquête des Deux-Siciles, il fut assiégé dans Rome par Manfred et dut s'enfuir à Viterbe, puis à Pérouse. Le 2 octobre 1264, il mourait, empoisonné, croit-on, laissant à son neveu, le cardinal Pantaléon Ancher, le soin de poursuivre les travaux, ce qui ne devait pas se faire sans traverses \ L'une des plus graves, et qui caractérise bien l'époque par son côté à la fois tragique et burlesque, fut l'assaut que donnèrent au monument, en 1266, les religieuses de Notre-Dame-aux- Nonnains. L'église était située sur le territoire de ce monastère, alors très puissant. Gonflée de prérogatives séculaires, l'abbesse en prit ombrage et, un jour, à la tête de ses religieuses et de ses partisans, elle envahit les chantiers, dispersa les ouvriers, renversa les murs et les

^ En 1901, les restes mortels d'Urbain IV, concédés par Léon XIII, ont été ramenés à Troyes où il faut espérer que, quelque jour, leur sera élevé à Saint-Urbain un monument digne de la collégiale et de son fondateur.

LES ÉGLISES, DU XII« AU XVI" SIÈCLE

autels en construction et détruisit tout ce que sa rage put atteindre. L'année suivante, la bénédiction du cimetière vit encore une nouvelle incursion du troupeau féminin. L'évêque d'Auxerre. qui officiait, fut souf-

i'tiolo L. brunou.

Saint-Urbain. Côté nord-ouest.

fleté par l'abbesse, laquelle à son tour fut excommuniée avec ses religieuses. Un incendie, peu de temps après, ajouta aux ravages. En fin de compte, en 1286, les travaux étaient suspendus tout à fait et ce fut seulement en 1389, plus d'un siècle après la pose de la première pierre, que l'édifice put être consacré. A cette époque, le haut de la grande nef et du portail principal restaient encore à construire. On les couvrit d'un toit

qui descendait jusque sur les bas côtés et c'est ainsi que, tandis que ses abords se couvraient de maisons qui en masquaient la vue, ce splendide monument traversa les siècles jusqu'à la fin du xix" sous les apparences d'une châsse qui se terminerait en grange. Enfin, en 1875, après quelques restaurations partielles, commencèrent les grands travaux d'achèvement qui ne devaient se terminer qu'en 1905. Encore l'église manque-t-elle toujours d'une partie essentielle, un clocher, qui remplace la flèche rasée en 1761 après un coup de foudre et dont un piteux couvercle de zinc tient lieu depuis lors. Et l'on reproche au nouveau portail la platitude de sa façade que ne relève aucune saillie, ainsi que quelques autres inadvertances sur lesquelles nous n'insisterons pas.

En l'absence de documents précis, cette reprise d'un projet inconnu était délicate, elle a été, somme toute, menée à bien et il faut reconnaître au demeurant que, telle que les âges nous l'ont léguée, l'église Saint- Urbain est admirable. Et l'architecte qui a conçu cette création merveilleuse fut assurément un homme de génie qui sut allier à une hardiesse extraordinaire une science de construction étourdissante.

L'impression d'ensemble peut se résumer en deux mots : des fenêtres et des ogives, une cage de verre étayée par des contreforts, où l'unique artifice de l'architecte a consisté à faire supporter toute la résistance par ces derniers. Mais, en même temps que Langlois détachait de ces ogives un réseau de minces claires-voies et d'archivoltes graciles qui, en les doublant à quelque distance d'une sorte de réseau aérien, répandent sur l'ensemble comme la transparence d'un voile sur un visage, il allégeait ce que ces contreforts, étroits à la vérité, mais très saillants, peuvent avoir de lourdeur, en les accolant d'aiguilles qui les dépassent en longs pinacles fouillés et en les rattachant aux voûtes par des arcs-boutants évidés de la courbe la plus gracieuse. Saint-Urbain est assurément le triomphe de l'ogive. On ne pouvait aller plus loin sans substituer le métal à la pierre, et qui n'a pas vu, de la place de la Préfecture par exemple, par une nuit claire, cette silhouette romantique émerger des vieux toits environnants sous son casque de clochetons et d'aigrettes, dans le miroitement de ses immenses fenêtres, ne peut imaginer la poésie intense, le charme irrésistible de ce rêve de féerie cristallisé dans la pierre par un architecte audacieux et manifestement inspiré.

Qu'on en juge au moins, s'il se peut, par une courte description.

Le plan de l'église forme une croix latine à transept agrandi de deux chapelles. A partir de la hauteur de 3"*, 30, tout le pourtour de l'édifice cesse d'être un mur pour se transformer en une sorte de lanterne vitrée.

LES EGLISES, DU XII« AU XVI'' SIECLE

Les bas côtés de la nef sont éclairés de fenêtres carrées divisées en deux ogives trilobées, couronnées d'un trèfle renfermé dans un gable qui vient s'appuyer à une balustrade également tréflée. Au chœur et à l'abside, ces fenêtres, qui se répètent avec trois lancettes, avancent d'environ o'°,8o

Le Jugement dernier (^Portail de Saint-Urbain).

sur le haut de la construction et elles sont surmontées de grandes fenêtres. Celles-ci sont à trois jours, terminés par trois roses quadrilobées et, entre elles, des archivoltes entièrement détachées prennent naissance sur les contreforts, contournent le grand arc de la fenêtre et viennent s'ajuster sur un gable tréflé qui traverse la balustrade des combles pour s'amortir au delà en fleuron. Des cercles à crochets occupent les écoinçons.

Les transepts s'ouvrent par des portes jumelles décorées d'un arc

ogival trilobé surmonté d'un gable ajouré qui repose sur une fenêtre à deux lancettes. Chacune de ces portes est placée sous un vaste et très élégant porche à deux voûtes formant dais et reposant sur des colonnes terminées en gables qui traversent la balustrade supérieure. Particularité unique, remarque M. Enlart, ces porches sont butés par trois robustes contreforts qui s'y relient au moyen d'arcs-boutants délicats. Là encore, impossible de joindre plus d'élégance et de grâce à autant de force et de majesté.

Une grande croix à bras égaux couronne le pignon qu'éclairent également deux grandes fenêtres du type général.

Le grand portail, qui, on l'a vu, est l'œuvre de ces dernières années, forme au rez-de-chaussée un porche divisé en trois parties par une clairevoie de quatre contreforts et de colonnes rondes — pourquoi rondes quand celles des portails latéraux sont à nervures ? — d'où partent trois gables traversant une galerie cantonnée de pinacles et de tourelles d'angle. L'étage supérieur reproduit à peu près cette disposition.

Le dessous du porche a gardé sa décoration primitive. Les portes des bas côtés, à linteau plat appuyé sur des consoles à figures et surmonté d'une fenêtre, sont très simples. Mais la porte centrale, coupée par un trumeau à piédestal très orné, présente sur son tympan la symbolique traditionnelle du mo3'en âge, la Résurrection et le Jugement dernier : au bas, sous forme de frise, les morts soulevant la pierre de leurs tombeaux; au-dessus, dans des ogives, les anges accueillant les justes et Abraham les recevant dans son giron ; à la gauche de celui-ci, les réprouvés, parmi lesquels un roi, un évêque et un bourgeois, entraînés par des démons et absorbés par la gueule de l'Enfer. A la pointe, le Christ, dominant les Apôtres, adoré par la Vierge et par saint Jean, et encadré d'anges qui portent les instruments de son supplice, bénit les élus, tandis que, dans les écoinçons, d'autres esprits célestes éveillent les morts au son de la trompette.

Toute cette légende de pierre, qu'on a eu le bon goût de ne pas restaurer, respire la saveur à la fois naïve et rude de l'époque qui l'a vue naître et elle anime singulièrement ce beau portail qui, comme les deux autres, a perdu à la Révolution les statues autrefois alignées sur des socles à dais trilobés de chaque côté de la porte.

Il ne faut pas oublier de signaler la couronne de gargouilles qui entoure la collégiale d'une galerie de figures tour à tour effrayantes ou grotesques. La plupart sont de véritables statues où l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer de l'habileté du tailleur d'images ou de la fantaisie qui les a créées. Mentionnons spécialement : au bas côté sud-est, une femme

LES EGLISES, DU XII" AU XVI« SIECLE

qui paraît symboliser la luxure, un chevalier tirant son épée pour se défendre contre un lion qui lui dévore l'épaule ; au transept sud, une chimère ailée à tête de femme ; à Tescalier de la tourelle nord, une

l'Iiulu L. biuDOn.

Intérieur de Saint-Urbain.

femme tenant un poisson, un musicien jouant de la viole, une laie, un chien courant, etc.

L'intérieur paraît quelque peu nu à côté de l'exubérance de sculpture prodiguée au dehors, d'autant que le grand jour qui tombe des fenêtres contribue à accuser davantage cette nudité. Les piliers ont de petits chapiteaux à tailloirs maigres, mais intéressants par la flore de leurs

bouquets composés de feuilles et de fleurs de fraisier, de nénuphar, d'aubépine, de lierre et de figuier auxquelles s'entremêlent parfois des lézards et des oiseaux. Dans le mur sud du chœur s'encastre une grande piscine, très mutilée, représentant le Couronnement de la Vierge entre

1 liotu L. Uiuiloll.

Saint-Urbain. Piscine.

Urbain IV et le cardinal Ancher présentant le modèle de leur collégiale. Les grandes fenêtres du chœur et du sanctuaire ont conservé leurs verrières du xiir siècle. Comme au déambulatoire de la cathédrale, ce sont des grisailles à entrelacs sur lesquelles se profilent de grandes figures quelque peu barbares, mais d'un beau caractère, les Prophètes et les Patriarches. Dans le triforium, le Calvaire.

Le même genre de vitraux se retrouve dans les chapelles latérales,

LES EGLISES, DU XIP AU XVP SIECLE

avec petits panneaux représentant la Vie de la Vierge^ dont trois seulement sont anciens. D'honorables verrières de Didron et d'Anglade, Saints et Saintes du diocèse, occupent les fenêtres de la nef nouvelle.

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PUutu L. BrunoD.

Saint-Urbain. Lévi, Cham et Samuel, verrière du xiii" siècle.

tandis que dans les bas côtés de petites grisailles racontent la Vie d'Urbain IV.

La sculpture s'enorgueillit ici d'une belle cuve baptismale du XIV' siècle, regrettablement martelée, de plusieurs bas-reliefs, notamment un curieux Calvaire du xv^ siècle, provenant de la cathédrale, et surtout d'une accorte Vierge du type champenois le plus pur, tenant dans ses bras un amusant Enfant Jésus aux cheveux bouclés, qui fait becqueter

une grappe de raisin à un oiseau. Une Mater dolorosa et un Saint Jean, épaves de quelque calvaire, placées au seuil du chœur, appartiennent à l'époque avancée du xvi" siècle, on le reconnaît à leur attitude déclamatoire, non exempte toutefois de réelles qualités d'expression.

Plus sincère et plus humain apparaît le beau Gisant, au demeurant si

finement sculpté, qu'on voit fixé au mur du croisillon nord et qui. daté de 1570, doit être un portrait.

Enfin, un grand nombre d'intéressantes pierres tombales, dont plusieurs, luxueusement gravées, remontant au xiv'' siècle, s'ados.sent aux bas côtés. Notons en particulier celle de Pierre d'Herbisse, bourgeois (1348), celle de Félix Legras de Chauchigny (1380) et celle de Pierre l.e Breton, notaire des foires, et de l.aurette Mérille, sa femme (1497).

Primitivement monastère des religieux de Saint-Claude, faisant office de paroisse dès le X" siècle, l'église Saint-Remy a dû à l'extension de la ville, qui l'avait englobée dans sa nouvelle enceinte, d'être rebâtie au XIV' siècle à peu près sur son plan actuel. A dire vrai, c'est un édifice qui extérieurement n'aurait rien de bien remarquable sans sa haute et large tour de 1386 sur laquelle, entre quatre clochetons, une longue et fine flèche s'enlève d'un bond si fier et si hardi pour porter à près de soixante mètres du pavé l'étincelle d'or du coq symbolique. Vu de l'angle sud-ouest de la place qui l'entoure, place naguère encore si pleine de charme vieillot, le geste vertigineux de la flèche de Saint- Remy, isolée sur l'azur du ciel, rachète la banalité du monument et met dans la largeur du site une impression de puissance et de majesté. Cette tour, la nef et ses bas côtés, que datent les modillons de la corniche, c'est tout ce qui reste, très remanié, d'ailleurs, de l'œuvre du XIV* siècle. Au xvi% le transept a été prolongé, tandis qu'une couronne de cinq chapelles, un peu écourtées pour ménager la rue qui passe au

Fhutu L. Bruoon.

Saint-Urbain. Vierge mère.

LES EGLISES. DJ XII» AU XVI« SIECLE

chevet, s'ajoutait à l'abside. Actuellement, le côté nord disparaît enfoui dans de vieilles maisons de la rue Thiers dont nul pittoresque n'excuse la laideur.

Quant au portail principal, débarrassé depuis quelques années d'un narthex additionnel qui y avait été plaqué en 1594, et seulement abrité sous un portique en bois qui met quelque relief sur cette plate façade, il montre une baie à linteau plat soutenu par des figures de prophètes et un tympan, creusé de niches vides, qu'enveloppe une archivolte en accolade. De chaque côté de la porte, d'autres habitacles plus spacieux que cernent des archivoltes appuyées sur des animaux fantastiques — entre

Pliutu L. BruDun.

Saint-Urbain. Gisant (1570).

autres un escargot à tête de chien — reposent au-dessus de deux bénitiers. Décoration un peu maigre, mais d'une belle pureté de lignes et que compensent les délicats fenestrages des vantaux de la porte. Encadrée entre deux groupes de trois colonnettes à chapiteaux, la porte sud a perdu la décoration de son t3'mpan, le Couronnement de la Vierge.

La restauration qui, dans ces trente dernières années, a considérablement touché l'intérieur, a renouvelé la plupart des chapiteaux des trois nefs. Celles-ci sont constituées d'arcades basses à courts piliers, au-dessus desquelles s'ouvrent des fenêtres à meneaux flamboyants, occupées, ainsi que celles du déambulatoire, par d'assez bonnes verrières modernes.

On peut faire dans le transept l'étude complète d'un peintre troyen, Jacques Ninet de Lestin, né sur la paroisse en 1597, mort en 1661. Ninet fut un peintre fécond et très demandé. D'après les chroniqueurs locaux, il aurait décoré le chœur de Saint-Étienne, peint des tableaux pour les Jacobins, pour Saint-Frobert, pour l'Évêché et aussi pour de nombreux

particuliers. De son maître Simon Vouet, il avait hérité, en même temps qu'un coloris clair, souligné d'ombres poussées au noir, le goût de la peinture à larges traits, à grands effets théâtraux. Tels sont les qualités et les défauts qu'on retrouve dans ses nombreux tableaux de Saint-Remy, le Mariage de la Vierge, V Annonciatiofi, V Assomption, Saint Dominique recevant le rosaire, V Adoration des Bergers, Jésus à la piscine probatiqne, qui témoignent de plus de facilité que d'inspiration franche et de grand talent, mais qui cependant font valoir sa délicatesse de pinceau. Pour être juste, il faut louer comme ils le méritent Tadroite diversité et le naturel des attitudes chez les apôtres dans son Assomption.

De même, dans son Annonciation, l'appréhension pudique de la Vierge est rendue avec un réel bonheur et le vol de Tange montre une grâce et une souplesse vraiment aériennes et célestes.

Plus attachantes sont à coup sûr, par leur naïveté sincère, les grisailles sur bois qui avoisinent ces toiles.

Création d'Eve et Vie de saint Remy, ainsi que les scènes de la Vie de la Vierge qui prolongent ces dernières dans la chapelle suivante, et peut-être davantage encore les scènes de la Passion du croisillon méridional. Cette œuvre du milieu du XVI" siècle, quoique déjà imprégnée d'influences italo-allemandes, relève encore de cette école locale de décorateurs, assez nombreuse à Troyes à cette époque pour constituer une corporation qui, en 1533, salua par vingt-sept de ses maîtres l'entrée du roi François V\

Du même temps datent aussi les curieux volets de triptyque du bas côté sud qui représentent d'une part VAnnonciation et au revers es Vertus théologales au-dessus du peuple juif en prières, de l'autre la Miséricorde, la Vérité et la Justice dominant les peuples de la nouvelle loi.

l'hoto /.. Brunon.

Saint-Urbain.

Pierre tombale de Pierre Le Breton (1497).

LES EGLISES. DU XII« AU XVI« SIECLE

La suite des âges a, comme partout ailleurs, réuni à Saint-Remy des statues très dissemblables de style et de facture. A terre, dans la chapelle des fonts, une petite sainte tenant un livre, et qui ligure peut-être sainte Savine, se recommande par son charme vieillot et la noble simplicité des plis qui Tenveloppent. Chapelle Saint-Probert, une vigoureuse effigie de ce saint a pour repoussoirs deux médaillons, Jésus et Marie, dus au ciseau plus correct et aussi plus académique de François Girardon.

Comme Ninet, le grand sculpteur de Louis XIV était né sur Saint-Remy en 1628.

Par un pieux souvenir de sa paroisse, il lui fit don en i6qo du merveilleux Christ en bronze qui s'élève sur le tabernacle, en même temps qu'il dessinait une grille de chœur ornée de deux colombes en bronze doré, exécutée à ses frais et aujourd'hui disparue. Peu après, il fondait une messe basse pour le repos de l'âme de ses père et mère et, vingt ans plus tard, en 1 701 , constituait une rente de 35 livres â distribuer deux fois l'an aux pauvres du quartier.

Girardon a consigné ces deux fondations dans deux inscriptions sur marbre blanc fixées à un pilier du croisillon nord et il les a surmontées d'un bas-relief qui représente la Mort en prières dans un cadre d'attributs funéraires. Et c'est ici vraiment qu'il faut admirer le génie de l'artiste qui, à force de finesse et de dextérité, a su sauver le côté macabre du sujet en réalisant ce tour de force : donner une physionomie orante et attendrie, l'illusion de la vie, en somme, à une tète de mort!

L'Église Saint-Remy.

l'holo L. Biunon.

Le Christ en croix est une œuvre plus remarquable et d'une science anatomique plus surprenante encore, quoique on puisse y regretter le bombement excessif du torse qui fait un ressaut trop accentué au-dessus du ventre, mais l'expression, mêlée de souffrance, de résignation et de

l'iiûto L. Biuiiou.

Saint-Rém}-. La Passion, diptyque sur bois (xvi*' siècle).

prière, qui se lit sur la face, accuse la plus haute inspiration et rayonne d'une majesté vraiment surhumaine.

L'église Saint-Jean, la plus grande après la cathédrale (78 mètres de longueur, 28 mètres de hauteur au chœur), apparaît en même temps comme l'une des plus pittoresques, des plus imprévues, si l'on peut dire.

LES ÉGLISES, DU XII'- AU XVI« SIÈCLE

Et elle gagne encore en relief à se trouver placée dans un cadre archaïque qui en quelque sorte en complète le savoureux profil. Qu'on vienne de l'Hôtel de Ville ou de la rue Urbain IV, on ne peut qu'être déjà agréablement séduit par l'imposante silhouette que découpe sur le ciel sa haute abside pointue, cantonnée de son robuste clocher et de son bizarre minaret d'horloge. Qu'on joigne à cela qu'au nord, sur la rue Mole, une suite de vieilles petites maisons, toutes tassées, se blottissent contre le mur de l'église dont elles interceptent en partie les fenêtres, tandis qu'en face, de l'autre côté de la rue, d'autres vieux logis du commencement du XVH'' siècle érigent de grands pignons aigus au-dessus de leurs étages proéminents, et l'on aura quelque idée de ce coin du vieux Troyes bien fait pour tenter le crayon d'un Gustave Doré.

Saint-Jean a remplacé sur la fin du xiv" siècle une église du Vlir, ravagée d'abord par les Normands et où le pape Jean VIII aurait sacré Louis le Bègue en 878, événement que commémore une médiocre verrière moderne de la nef. La nouvelle église devait plus tard abriter une cérémonie aussi solennelle mais moins joyeuse. C'est, en effet, sous ses voûtes que fut célébré, le 2 juin 1420, le mariage de Henri V d'Angleterre avec Catherine de France, union qui sanctionnait les clauses du funeste Traité de Troyes. Jusqu'à la Révolution, une couronne de plomb doré passée dans la flèche du transept, démolie en 1807, rappela cette cruelle page de notre histoire.

L'église fut en grande partie ravagée par l'incendie de 1524. Cependant l'œuvre du xiv" siècle subsiste dans les trois nefs dont les piliers sont lourds et les chapiteaux assez maigres et dans le grand et robuste

l'IiJiu !.. Brunon.

Saint-Rémy.

La Mort en prières, par François Girardon.

beffroi qui ne fut que partiellement détruit et qui renferme deux cloches dont une date de cette même année 1524. Le petit portail du nord est intéressant et son trumeau porte une jolie statuette de moine en oraison. Mais, peu après la catastrophe, on entreprit de rebâtir entièrement l'édifice sur de plus vastes proportions. Seuls du plan nouveau, le chœur et l'abside ont été terminés. De cet arrêt des travaux il résulte que le transept primitif a disparu et que la démarcation entre la partie ancienne et la nouvelle s'accuse d'une façon brutale tant par des arrachements très apparents que par la différence de niveau des hautes voûtes. D'autre part, la rue Moyenne (aujourd'hui rue Urbain IV) , au sud, plus vite relevée de ses ruines, a refoulé l'alignement du mur méridional, qui rentre sensiblement, et nécessité un chevet plat. En revanche, l'église a repris au nord le terrain perdu à l'opposé, par l'adjonction d'un second bas côté au déambulatoire. Quels que soient les sentiments qu'on professe sur le symbolisme de Y inclinato capite, il semble donc qu'il ne faille voir qu'un cas de force majeure dans la déviation de 1 édifice à cet endroit.

Toute cette partie est du reste fort belle. Le style flamboyant y lutte glorieusemen t avec le style Renaissance. Ce dernier se montre timidement dans quelques niches et dans les remplages de quelques fenêtres, mais le gothique, avec lequel il se combine parfois, triomphe encore dans les riches habitacles qui séparent ces dernières, dans les meneaux appliqués de leurs écoinçons et dans la fine balustrade, alternée de trilobes et de fleurs de lys et jalonnée de pinacles, qui court autour du chevet et des grands combles. On remarque sur plusieurs contreforts de grosses gargouilles en forme de bombardes.

Au sud, se dresse le minaret pentagone qui, élevé en 1555 par Jean et

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