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L'OPINION DE JULOT

Très infatuée de sa petite personne artistique, sans cloute extrêmement infatuée, la duchesse Huguette de Lionzac! Mais, en vérité, n'y a-t-elle pas tous les droits, et qui donc, à sa place, ne se monterait un brin le bourrichon ? Il n'est pas un genre de succès qu'elle n'ait désiré et obtenu.

Elle a été médaillée au Salon comme statuaire et l'on a vu d'elle, à VExposilion des Oulranciers, une aquarelle au mouchetis qui a paru excentrique môme parmi ces excentriques.

Elle a publié un recueil de poèmes qui a été couronné par l'Académie et une pla-

quelle de Proses rythmiquesy dont la Revue de demain a écrit textuellemenl que c'élait « du Mallarmé en plus subtile et évanescenle fragrance de fugace en-aller emmi les ailleurs ».

Quand elle joue une saynète, les uns s'écrient :

— C'est mieux qu'à la Comédie-Française!

D'autres, plus raffinés, vont jusqu'à cet éloge suprême :

— Mieux qu'au Théâtre-Libre!

Un moment, le bruit a couru, propagé par les journaux, qu'elle allait débuter à rOpéra-Comique, dans un rôle- composé tout exprès pour sa voix extraordinaire. Massenet, paraît-il, ne voulait pas entendre parler d'une autre interprète !

L'écuyère miss Edith, qui donna l'an dernier au Cirque cette unique et inoubliable séance de haute-école, c'était elle, sous un nom de guerre. El vous vous rappelez quels bravos, quelle jonchée de fleurs sur la piste! Et, ne l'oubliez pas, devant du imhlic payant !

Enfin, il est de notoriété qu'elle a enlevé plusieurs amants à des courtisanes en renom, et ce n'est pas là un de ses moindres

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triomphes; car elle a justement choisi pour rivales de ces femmes terribles et jusqu'alors invaincues, dont on dit avec mystère :

— Oh ! celle-là, lorsqu'elle tient un homme, elle ne le lâche plus. Elle a des secrets qui attachent.

Rien de surprenant, donc, à ce que la duchesse Iluguette soit si orgueilleuse de tant de victoires, et dans des sports si différents.

Or, voici qu'aujourd'hui, pour la première fois, un doute est entré dans l'àme de la duchesse. Elle vient de lire, en feuilletant les Notules psi/chologiques de son romancier préféré, ces deux phrases troublantes :

Pour être virtuose dans un art, il faut en avoir fait son gagne-pain, comme d'une femme pour être sûr qu'elle vous aime.

Ce quiplaU dans une mondaine qui se débauche, c'est le contraste entre ce qu'elle est et ce quelle voudrait être.

Et la duchesse Iluguette se demande si elle aurait pu réellement vivre des arts où elle excelle, et si les succès qu'elle y a remportés ne tiennent pas surtout à son charme de mondaine voulant être ce qu'elle n'est point. Ce dernier si, en particulier, la rend

anxieuse. Car ce charme spécial, n'est-ce pas là précisément ce qui lui a donné barre sur les courtfsanes à secrets ? Privée de celte arme, eût-elle été victorieuse? Comment le savoir ?

— Et pourtant, pense-t-elle, il est nécessaire que je le sache. De ce point dépend tout le reste. Que j'aie pu gagner celte partie-là sans celte carie biseautée, et me voilà certaine de tous mes autres triomphes. J'en aurai donc le cœur net, coûte que coûte.

Elle consulta là-dessus son vieux parrain, le vicomte Hugues de Pierras, qui, après quelques galanteries complimenteuses, supplié d'être sincère jusqu'à la brutalité, finit par lui dire:

— Mon Dieu! ma chère enfant, je suis bien forcé d'en convenir, votre psychologue n'a pas tout à fait torl, et vos appréhensions non plus. Il m'est arrivé, à moi aussi, de quitter des maîtresses fort savantes pour des mondaines qui ne l'étaient guère et qui m'en plaisaient d'autant plus. Cela n'empêchait pas que les maîtresses sacrifiées ne fussent, en effet, d'incomparables virtuoses, malgré leur défaite. Mais qu'importe?Vaincre doit vous suffire, sans chicaner sur les

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moyens. Vous n'avez pas, je pense, la prétention d'être une virtuose en...

— En tout, si, pardonnez-moi, parrain.

En tout! J'ai cette prétention. Et ce que je vous demande, c'est le moyen d'avoir la preuve absolue que celte prétention est justifiée.

— Ilum ! hum ! fit le vicomte avec embarras. Je ne vois guère de moyen, ma chère enfant. A moins de constituer un jury !...

— Ne plaisantez pas, s'écria Iluguette. Je suis très sérieuse.

— Mais je suis très sérieux aussi, voyons. Il me semble qu'un jury...

— Composé de qui ? D'hommes du monde, n'est-ce pas? De gens pour qui je serai toujours la femme offrant ce contraste entre ce que je suis et ce que je veux être ! C'est absurde. Nous tournons dans un cercle vicieux. Je vous croyais de meilleur conseil, mon parrain.

Piqué au jeu, le vieux vicomte fronça le sourcil, se mordit la moustache, chercha de son mieux, murmura entre ses dents :

— Diable! diable! Je ne peux pourtant pas vous proposer...

— Proposez tout ce que vous voudrez,

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interrompit la ducliesse. Vous avez quelque chose dans l'idée, je le vois bien. Pourquoi hésitez-vous? Vite, vite, votre moyen! Je l'exige. Soyez mignon, parrain.

Comme elle le câlinait, il laissa échaoper :

— Eh bien! oui, oui, puisqu'il le faut, je vais vous le dire. Il y a, en effet, un homme qui pourrait vous donner celte certitude, un juge compétent, impartial. Seulement, voilà, cet homme, c'est .lulot.

— Comment dites-vous?

— Julot, plus connu sous le nom de Fine- Gueule.

— Et qu'est-ce qu'il fait, ce Julot?

— Ah! duchesse, duchesse, vous m'obligez à vous parler de gens et de choses qui, vraiment...

— Oui, je vous oblige, c'est entendu. Mais parlez ! Crûment, si c'est nécessaire. Je ne déteste pas ça, vous savez bien. Parlez donc! Ne me laissez pas languir ainsi. Je suis sur le gril. Qu'est-ce qu'il fait, Julot?

— Allons, petite volontaire, vous y tenez; je m'exécute. Julot, dit Fine-Gueule, est essayeur de femmes.

— Plaît-il?

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— Je vais vous expliquer. Nous sommes à Paris quelques vieux amateurs qui n'avons plus l'âge et la patience de chcrclier les IrufTes, et qui les voulons de tel ou tel fumet, très exactement à notre goût, à la nuance de notre goût. Or Julot connaît ces goûts, ces nuances, et c'est lui qui se cliarire...

— Parfait, parfait! Je comprends.

— Ah ! vous n'êtes pas scandalisée?

— Pour qui donc me prenez-vous, parrain? Moi ! Mais je trouve votre procédé très ingénieux. Et votre idée à mon égard, simplement admirable. Envoyez-le-moi ce soir, tout de suite, votre Julot.

— Mais vous ne savez pas à quoi...

— Si, si, parrain, je sais à quoi je m'expose. Je sais très bien à quoi. Et cela seul déjà doit vous prouver que ma prétention n'est pas si prétentieuse que vous voulez le dire. Oui, oui, je sais à quoi. Et je n'ai pas peur, vous voyez. Au contraire !

La duchesse était ravie, battait des mains, semblait grise.

— Oh ! ce n'est pas de curiosité, fit-elle. N'en croyez rien ! C'est d'orgueil, uniquement d'orgueil, à la pensée d'une telle

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épreuve, dont je sortirai victorieuse, j'en réponds. Et je la veux sincère, vous entendez, parrain, absolument sincère.

— Soyez sans crainte, mon enfant, répliqua-t-il. Tout se passera honnêtement. Julot est un prodige de conscience. Il m'envoie le résultat de ses essayages par lettre, circonstanciée quand il y a lieu. Or, sa lettre, celte fois-ci, je la décachetterai devant vous.

— A la bonne heure! Vous êtes un parrain délicieux.

Le soir même, la duchesse se rendait, en petite toilette très simple, dans une chambre meublée où l'attendait Julot. Il avait été convenu, en effet, entre elle et son parrain, pour assurer toute sincérité à la chose, que Julot ignorerait à qui il avait affaire.

Toute brave qu'elle fût, Iluguette sentit un peu son cœur battre quand, après avoir frappé à la porte de la chambre, elle entendit une voix grasse et impérieuse lui répondre :

— Entrez !

A cette voix, et selon les imaginations qu'elle se faisait depuis la veille, elle s'attendait à trouver quelque sinistre voyou

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de barrière. Cela lui donnait une espèce d'épouvante qui n'était pas sans charme. Aussi fut-elle très étonnée, la porte ouverte, de voir un jeune homme fort correctement vêtu, dénué d'accroche-cœurs, le cheveu court, la moustache et les favoris taillés à la russe, une mine froide de boursier.

— Pardon, fit-elle, c'est bien à monsieur Julot que j'ai l'honneur...

— A lui-même, répondit-il en jetant sa cigarette.

Puis d'un ton inquisiteur, familier en même temps :

— Tiens 1 c'est curieux, je ne te connais pas. Tu ne viens pas de province pourtant. Tu es de Paris. Où as-tu déjà travaille ?

Crânement, elle répliqua :

— Qu'est-ce que ça te fait? 11 ne s'agit pas de dire où j'ai appris. Il s'agit de prouver ce que je sais.

H cligna de l'œil, retint un petit sourire, et dit :

— Fichtre !

Après quoi, sans autre préambule, commençant à se dévêtir, il ajouta :

— Eh bien ! ma petite, allons-y !

Et ils y allèrent.

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Quand, le lendemain, le vicomte pénétra dans le boudoir de la duchesse, elle lui sauta au cou comme une folle et s'écria :

— Parrain, parrain, vous voyez la plus heureuse des femmes ! Enfin, je suis sûre de ce que je vaux. Quel triomphe, si vous saviez ! Et cependant, quel juge ! Oh ! d'une sévérité ! Tenez, ne me regardez pas ainsi dans le blanc des yeux, vous me faites rougir. Mais aussi, le témoignage qu'il m'a rendu, ah! parrain! Un témoignage tel que, séance tenante, pour l'en récompenser, votre Julot, je lui ai mis dans la main cinquante louis.

— Hum ! hum ! grommela le vicomte.

Eles-vous bien sûre de ne pas les lui avoir promis d'avance?

— Quoi ! vous me croyez capable?...

— D'une tricherie consciente, non, non, ma chère enfant. Vous avez été loyale, je n'en doute pas. Mais vos yeux, vos manières, votre parler, ne vous ont-ils pas trahie à votre insu? En un mot, n'avez-vous pas laissé deviner que vous étiez une femme du m.onde, ce qui aurait peut-être induit Julot à vous flatter dans l'espérance d'un pourboire?

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