AVEUGLE IDIOT
Les sous pleuvaient, comme bien on pense. Et il y avait de quoi. N'était-ce pas sublime?
Ainsi , non content d'opérer lui-même , et d'être son propre maître, le mendigot était arrivé à avoir une aide, une servante, une élève ! Loin d'être exploité, c'est lui, le gamin, qui exploitait!
Hélas! c'était trop beau, cela ne pouvait durer. Le génie appelle fatalement la persécution.
Quelques jours après, la fillette se trouvait toute seule. Je crus d'abord que l'autre était malade et demandai affectueusement de ses nouvelles, en donnant une poignée de gros sous. L'enfant comprit, à l'aumône et au ton inquiet de ma voix, que je n'étais pas un ennemi. Elle s'écria :
— Ali! in'sieu, si vous saviez! Un mallieur! Un vrai malheur pour moi. I s'a fait chopper.
— Comment ! En prison !
Elle eut un beau soubresaut d'orgueil et répliqua :
— Oh! en prison, lui, jamais! L'est bien trop à la coule! I s'a carapaté des lliques. Seulement, il n'peut plus truquer avec moi. Faut qu'i s'eache.
C'est de bon cœur, non par une vaine curiosité, mais par désir de lui venir en aide si cela m'était possible, que j'interrogeai vivement:
— Où ça ?
L'aveugle se méprit à la vivacité de ma question. Une méfiance lui vint. Peut-être aussi eut-elle regret et peur d'avoir trop parlé déjà. Elle me répondit rudement et d'un air entêté :
— J'sais pas. J'sais plus rien.
Si j'attendais la nuit, si je la filais ! Je saurais, tout de même! Mais quoi? Il était dix heures du matin. Bah! je reviendrai ce soir la guetter. Ou un autre jour ! Il sera toujours temps. Et puis, au fond, quel intérêt ?... Et, toute réflexion faite, je me contentai de re-
nouvelor mon aumône, grassement, avant de m'en aller, espérant avoir ainsi apprivoisé la gosseline pour une occasion prochaine.
Bien m'en a pris; car l'occasion est revenue, et la petite, apprivoisée, m'a fait ses confidences.
C'était avant-hier. Je rentrais à Paris, ne pensant plus guère à tout cela. Près de la gare Saint-Lazare, j'aperçois la petite aveugle, donnant la main à un vieillard, aveugle aussi. .le saute en bas de voiture, je vais au couple, et je dis à l'enfant :
— Te souviens-tu du monsieur, qui, au mois de juillet dernier... ?
A ma voix, brusquement, elle se rappelle, et tout à coup éclate en sanglots. Je demande:
— Eh bien ! quoi? qu'est-ce qu'il y a? Est-ce qu'il est arrivé malheur à...?
— Non, non, répond-elle très vite. A lui, rien ! Oh! rien, heureusement. Mais à moi, à moi, pour sûr.
— Quoi donc?
— I m'a plaquée.
Ici le vieillard interrompt et grommelle :
— C'est un p'iit muffe.
Et la môme de grincer des dents et de glapir :
— Dis pas ça, daron à la manque, dis pas ça.
J'interroge :
— C'est ton père, ce vieillard !
Il geint lamentablement en marmonnerie pleignarde :
— Oui, mon bon monsieur, oui, son pauv'père.
— Pas vrai, crie l'enfant. C'est pas mon père. J'peux vous l'dire à vous, qu'êtes un ami. C'est pas mon père. C'est un qui truque avec moi, en place de Mimile qui m'a plaquée.
— Et Mimile, qu'est-ce qu'il fait maintenant?
Elle me répond, la mendiante de onze ans, avec une douloureuse expression de femme jalouse, trompée, martyrisée, et qui aime encore:
— Mimile, il est heureux, comme il le mérite. I n'trime plus, mon p'tit Mimile. Ça d'vait arriver. Il est si marlou ! Il a une marmite, Mimile.
Elle essuie, avec ses pâles mains tremblantes, de grosses larmes qui tombent de
ses grands yeux ternes, et elle ajoute mélancoliquement :
— Une marmite qu'a des quinquets pour allumer les vieux.
De nouveau elle sanglote et en sanglotant elle murmure d'une voix amoureuse et tendre :
— Ah ! si j'en avais, moi, des châsses I
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Certes, à notre benoîte époque d'égalilaiferie, de médiocratie, de rentrez dans le rang, d'abomination rectangulaire, comme dit Edgard Poë; en ce délicieux temps où le rêve de chacun est de ressembler à tout le monde, tellement qu'il devient impossible d'établir une distinction entre un président de République et un maître d'hôtel, tous deux aussi distingués l'un que l'autre; en ces jours avant-coureurs du jour promis et paradisiaque qui verra, si j'ose m'exprimer de la sorte, s'épanouir sur le monde nivelé les grises floraisons de l'uniformité dans le neutre; certes, à une époque pareille, on a
le droit d'être laid , le droit et même le devoir.
Mais, en vérité, il exerçait ce droit jusqu'à, la plus cruelle rigueur, et il remplissait ce devoir jusqu'au plus farouche héroïsme, le pauvre diable que la mystérieuse ironie du sort avait fait naître sous le nom de Lebeau, et qu'un parrain très ingénieux, inconscient complice des farces du destin, avait gratifié du prénom d'Antinous.
Même parmi nos contemporains, en si bonne voie déjà vers l'idéal prochain de la laideur universelle, Antinous Lebeau se faisait remarquer par sa laideur. On eût dit, positivement, qu'il y mettait du zèle, trop de zèle.
Non pas, toutefois, qu'il eût une de ces laideurs à la Mirabeau, qui font s'écrier :
— Oh ! le beau monstre !
Hélas! non. Il manquait de beauté absolument, au point de n'avoir pas même celle-là, pas même la beauté de la laideur. Il était laid, voilà tout, d'une laideur qui était de la laideur, sans plus, sans moins; bref, d'une laideur laidement laide.
Il n'était ni bossu, ni pansu, ni cagneux, ni jambe en paire de pincettes, ni trop court
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de bras, ni trop long non plus, ma foi ! Kt nonobstant il n'était pas d'ensemble, non seulement au regard des peintres, mais pour n'importe qui; car on ne pouvait le voir passer dans la rue, qu'on no se retournai en pensant :
— Gré malin! En voilà un qui est mal fichu !
Peut-être le sentiment de laideur qu'on éprouvait à considérer son visage, déteignait-il sur le jugement qu'on infligeait ainsi à toute sa personne? Non, cependant. Des gens, en effet, le trouvaient bâti de guingois, rien que sur l'allure, et vu de dos. Et d'autre part, son visage ne présentait aucune hideur spéciale.
11 aurait pu être borgne, projeter un nez pyramidal, ou ne posséder qu'un de ces bouts de pif à l'aspect desquels les loustics du peuple vous appellent monsieur Nez-enmoins. Il aurait pu exhiber une bouche sans lèvres, comme fendue par un coup de canif, ou des lippes en rebords de pot de chambre, ou encore un de ces orilices froncés qui ressemblent à des anus. Il aurait pu av>ir la face maculée d'une tache de vin, ou enfarinée d'une dartre, ou rongée d'un cancer.
"univers/ tas" BIBLIOTHECA
Il aurait pu être coiffé d'une chevelure hirsute, ou en copeaux de carotte, ou en filandres de vermicelle, ou n'avoir pas de cheveux du tout, du tout, ainsi que l'homme à la tête de veau. Il aurait pu, même, être cet homme et bicéphale, quelque chose comme qui dirait l'homme à la tête de veau à deux têtes.
Enfin, que sais-je, moi? Il y a tant de manières d'être hideux, tant de non-beautés imaginables, tant de laideurs à avoir et qu'on a!
Lui, de tout cela, il n'avait rien, rien de rien.
Ses cheveux étaient d'honnêtes cheveux, sans couleur précise, d'un blond châtain et d'un châtain roux, sur un fond de nuance pisseuse; et encore, d'un pisseux vague! Rares, il est vrai : pas assez, toutefois, pour qu'il fût franchement chauve; suffisamment, d'ailleurs, pour laisser transparaître le ton de beurre de son crâne. De beurre? Savoir! Mettons plutôt : de margarine. Et si pâle !
fca face semblait en margarine aussi; mais de la fausse, sûrement. Auprès d'elle, le crâne, en margarine non falsifiée, lui.
redevenait, par comparaison, presque du beurre.
De la bouche, peu de chose à dire! Moins ({ue peu. Somme toute, néant. C'était proprement, exactement, cette bouche cliimérique que les permis de chasse qualifient de moyenne. Avait-elle des lèvres? N'en avaitelle pas? Ces lèvres se cachaient-elles sous une moustache? Etait-ce une moustache, ça, qu'on voyait là, ({u'on voyait à peine et qui était pareil à de la fumée coulant des narines? Du diable si l'on pouvait répondre à ces questions avec certitude ! Que c<i visage eût une bouche, c'était bien probable; mais on ne l'affirmait que par raisonnement.
Et, à n'en pas douter, ce visage devait aussi être garni d'un nez et de deux yeux, et, vraisemblabFement, d'une paire d'oreilles. Il est à croire, en outre, qu'il s'encadiait d'une chose ayant l'apparence d'une barbe; car, s'il eût été rasé, on y aurait noté ce détail caractéristique et l'on eût songé à lui appliquer l'épithète de glabre. N'ayant pas l'occasion d'y songer, on en devait conclure qu'il était poilu. Mais ce poil, de même que les oreilles, les yeux et le nez, combien ils étaient quelconques, et comme ils se dé-
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robaicnt à toute épitliète! Sincèrement, une seule épitliète venait à l'esprit pour les signaler un peu, oh! très peu, avec une approximation l/ien lointaine : on pouvait dire qu'ils étaient... brumeux.
Ilum! Hiumcux! Est-ce le mol juste? Un regard brumeux, oui; des yeux brumeux, passe; même uno barbe en brouillard, cela encore on se le figure, à la rigueur; mais des oreilles brumeuses, et surtout un nez brumeux, est-ce facilement imaginable? Je ne sais trop; et pourtant il faut bien me contenter de cet à peu près. Plus je rédéchis à ce visage, moins je le trouve adjeclivable.
Le pii'e, c'est que je crains, par ce brumeux accolé à ces oreilles et surtout à ce nez, de donner au portrait une touche bizarre, et de suggérer ainsi l'idée d'une laideur ayant quelque chose d'étrange, ce qui enlèverait décidément au portiait toute ressemblance.
Mettons donc, si vous le voulez bien, que je n'ai rien dit, et remplaçons toute cette vaine description par la commode formule : impossible à décrire. Mais retenons ces faits acquis, et aussi indiscutables qu'inexplicables, à savoir qu'.Vntinoiis Lebeau était
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laid, que tout le monde autour de lui ou acquéiait la conviction à première vue, que personne n'avait souvenir d'avoir jamais rencontré plus laid; et ajoutons que, pour comble d'infortune, il était lui-mC'me de cet avis sur lui-même.
A ce liait, on peut au moins juger qu'il n'était point sot.
Il n'était pas méchant non plus. Mais, cela va de soi, il était triste. Or un triste ne pense qu'à sa tristesse et, de ce qu'il est bonnet de nuit, on infère qu'il est bonnet dïino. D'autre part, la bonté ne paraît bonne que si elle est i,'aie. Ainsi, Antinous Lebcau passait pour bètc et mauvaise bêle. El ou ne le plaignait même pas, le pauvre bougre, d'être si laid!
Il n'avait qu'une joie au monde, une seule : c'était d'aller vaguer, par les nuits les plus noires, dans les ruelles les plus obscures, pour entendre les raccrocheuses lui dire :
— Monte donc chez moi, joli brun!
Joie bien furlive, hélas! et qu'il savait mensongère. Car, lorsque parfois, la femme étant vieille ou soûle, il profilait de l'occasioD, même les vieilles et les soûles, dès la
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chandelle allumée dans le taudis, cessaient de lui murmurer le fallacieux' « joli brun ». A le voir, les vieilles vieillissaient encore et les soûles se dessoûlaient. Et plus d'une» quoique cuirassée contre tous les dégoûts et prête à tous les hasards de la retape, plus d'une, après le déduit machinal et malgré le payement généreux, l'avait régalé, naïvement, d'un :
— Nom de Dieu! T'es rien vilain tout de même, mon petit homme.
Puis, à cette lamentable joie elle-même,il avait renoncé, après avoir, un soir, ouï cette phrase plus lamentable encore, qu'une malheureuse ne put s'empêcher de gémir en le servant :
— Vrai, c'qu'il faut avoir faim !
Hélas ! c'est qu'il avait faim aussi, lui, le malheureux, faim d'amour, faim de quoi que ce fût ressemblant si peu que ce fût à de l'amour, faim de ne pas vivre en paria, faim de ne plus être exilé, proscrit dans sa laideur. Et la laideur la plus laide du monde, la plus monstrueuse, la plus répugnante, lui eût semblé belle, chez l'être qui eût consenti à ne pas le trouver laid, lui, à ne pas au moins lui dire qu'il l'était, à ne pas sim-
plement lui laisser comprendre qu'on l'avait en horreur comme tel !
Si bien qu'un jour, ayant rencontré une pauvresse, aux yeux chassieux, au front peaussu, à la chevelure mangée de plaques dénudantes, à la trogne alcoolique, à la bouche baveuse, au corps infirme sous des jupasses en loques et crottées, comme il lui avait donné une grosse aumône et qu'elle l'en avait remercié en lui baisant la main, il l'emmena chez lui, la fit décrasser, soigner, vêtir, -la prit pour bonne, puis l'installa en guise de gouvernante, puis la haussa au rang de maîtresse, puis, naturellement, l'épousa.
Elle était presque aussi laide que lui. Il avait donc trouvé le bonheur, enfin, enfin!
Presque aussi laide que lui! Oui, en vérité, presque ; mais presque, seulement. Presque, et pas autant toutefois; car elle était hideuse, elle, et cette hideur avait sans doute son charme, sa beauté, ce je ne sais quoi par où l'on peut séduire.
Et elle le lui avait bien fait voir en le séduisant lui-même ; et elle le luifit voir mieux encore en en séduisant un autre.
Ah ! cet autre, plus laid que lui, par
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exemple, cet autre! Certes, plus laid, ce ramassis de toutes les laideurs physiques et morales, cet ancien copain de mendigoterie qu'elle était allée chercher parmi sa truandaille d'autrefois, gibier de prison, vendeur de petites filles, malandrin au moignon ulcéreux, aux jambes de crapaud reployées sous le ventre, à la gueule de lamproie, à la face en tête de mort où le nez était remplacé par deux trous.
— Et c'est avec ça, hurlait le pauvre cocu, c*est avec un pareil monstre que tu me trompes. Et chez moi ! Et exprès de façon à vous faire prendre par moi en flagrant délit ! Mais pourquoi, pourquoi, gueuse? Pourquoi, puisqu'il est encore plus laid que moi?
— Oh! pour ça, non, s'écria-t-elle. Dis tout ce que tu veux, que je suis une salope, et même une pas grand'chose; mais ne dis pas qu'il est plus laid que toi.
Et le malheureux resta vaincu et accablé sous ce mot suprême qu'elle prononça sans comprendre toute l'horreur qu'il en éprouvait:
— Parce que lui, vois-tu bien, il a sa laideur à lui, tandis que toi, t'es laid comme tout le monde.