‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 10 sur 26 · BIJOUX · texte numérisé non relu

BIJOUX

Quel plaisir pour les yeux d'inventorier ces élégantes volières qui s'appellent des vitrines ! Leur armature en acier poli encadre discrètement des tablettes de satin blanc ou de velours rouge.

Ce sont les cages réservées aux oiseaux rares de la curiosité. L'une est consacrée aux bijoux, aigrettes, bagues, bracelets, affiquets et culbutes. L'autre, aux souvenirs, aux béquilles de cannes et aux couteaux pliants à lames d'or. Celle-ci abrite les montres aux boîtiers ciselés, guillochés, émaillés à deux ors et

ressemblant quelquefois à des vases ou à des corbeilles. Celle-là renferme les drageoirs en agate arborisée, les boîtes rondes ou ovales, avec, dans des médaillons, des portraits, des paysages ou des allégories. Enfin, dans une dernière, plate afin de pouvoir se pencher pour mieux voir, s'alignent en rangs pressés les boucles et les boutons de porcelaine, d'acier, ou de cailloux du Rhin.

IMais quelle tristesse de reconnaître que, là encore, le loup s'est introduit dans la bergerie. Bien rares, en effet, les bijoux anciens indiscutables ! Minuscules, délicats, victimes de leur fragilité, dévorés par le Minolaure de la mode, jetés à la fonte pour rendre quelques grammes d'or, ils devaient en partie disparaître. C'était leur destin. Papillons de la galanterie, ils ont vécu comme des éphémères.

De la Renaissance, les musées exposent encore quelques rares joyaux bien authentiques, longuement « loupés. » Les conservateurs ont appris à se défier des parfaits ouvriers d'art que possèdent l'Allemagne et l'Autriche, et qui savent aussi bien assembler des fragments que reconstituer en entier, d'après les modèles gravés dans les livres des maîtres du xvi® siècle. In tenui lahor, a dit Virgile, en parlant des abeilles. Mais la difficulté du travail ne les fait pas reculer. Ils ont refait les carcans, les miroirs, les trousses, les manicles, les fronteaux, les enseignes d'or, les pendà-cols ornés d'émaux, les ferrets de ceinture, les amulettes en argent doré, les reliquaires en cristal de roche, les montres en forme de têtes de mort, de croix ou ciselées de sujets galants et mythologiques.

Ces artistes décorateurs ignorent, nous aimons à le croire, le délictueux usage fait de leur talent. Ils livrent le bijou battant neuf. Les marchands se chargent de l'habiller. Avant d'y ajouter perles ou pierres précieuses, prodiguées plus ou moins généreusement, selon le prix qu'on veut donner à l'objet, ces successeurs montmartrois de Benvenuto Cellini vieillissent le joyau. Un bain chimique pour les pièces en or ou en argent : voilà la patine obtenue. Les maîtres fourbes ont un tour de main pour maquiller les applications d'émail. Ils font chauffer la pièce afin de la dilater, puis la plongent dans l'eau froide. L'émail se fendille, éclate par places. C'est à s'y tromper.

N'essayez pas de reconnaître à l'usure leurs ingénieuses imitations. Toutes les parties soumises au frottement sont passées à la pierre ponce. Même, au besoin, quelques martelages ajoutent à l'illusion et simulent les blessures reçues au cours des siècles. Un peu de graisse, une exposition prolongée à la fumée, et il ne reste plus qu'à livrer l'objet au lapidaire.

Les bijoux du moyen âge eux-mêmes, diadèmes, agrafes de manteau, fibules en bronze, bagues épiscopales en or massif, anneaux de pèlerinage ou de fiançailles à devises, longues patenostres, boucles ornées d'émaux et de cabochons, épingles à cheveux, fermoirs d'aumônière, sont imités, copiés, avilis avec une telle perfection qu'on les jurerait sortis de tombes seigneuriales.

Un certain Lepoitevin,qui opérait sur les frontières de Belgique, copiait sans scrupule les reproductions en couleurs des traités d'orfèvrerie mérovingienne, et simulait des fouilles pour mieux engeigner ses

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dupes. Les plus clairvoyants s'y laissaient prendre, tant ce truqueur émérite possédait Tart des paroles dorées... plus dorées, à coup sûr, que ses bijoux.

Un jour, il achète, chez un horloger, une broche en doublé pour trois francs. Il la passe au feu, la tord légèrement, la salit, et la vend à un amateur comme fibule mérovingienne ! Quand l'acquéreur s'aperçut du tour, il était trop tard. Les amis faisaient déjà gorge chaude de sa déconvenue.

La victime fut bientôt vengée. Le plus acharné des rieurs, un dilettante sceptique, qui se vantait de n'avoir jamais été « mis dedans », connut à son tour l'adresse de Lepoilevin. Ce mystificateur éhonté lui présenta un fermail carlovingien si bien conservé qu'il Tacheta malgré sa défiance. Deux jours après, en débarrassant sa trouvaille de son empâtement séculaire, il fit venir, peu à peu, sur le pourtour encrassé de la boucle, les mots gravés en creux de Vive la République ! Il en fut d'autant plus marri qu'il était fortement conservateur.

Quittons ces temps nébuleux et arrivons à ce xviii® siècle poudrerisé et charmant, qui fut l'époque la plus brillante du bibelot.

Petites corbeilles et paniers fleuris, en forme de broches, bagues marquises, pende-loques ornées de marcassite, tous ces jolis bijoux aux pierreries multicolores sont fabriqués à la grosse en Allemagne et se vendent de 25 à 40 francs. On les fait en argent avec garnitures de fausses pierres. Aux vitrines de la rue de Rivoli ou du Palais-Royal, elles ne trompent personne. Dans les villes d'eaux, pour se dis-

traire du traitement, certains malades peu avertis, ou d'adorables flâneuses en quête de souvenirs de voyage et n'écoutant que leur fantaisie, mordent à l'hameçon de temps à autre. C'est du toc, mais c'est l'illusion à bon marché.

Vous connaissez ces fulgurants bijoux en cailloux du Rhin, boutons, boucles de ceinture, broches, peignes, pendants d'oreilles, croix du Saint-Esprit, dont raffolaient nos bisaïeules ? Ils jettent des feux comme du diamant, et sur un corsage un peu sombre, ils éclatent comme des étoiles au firmament. Un de mes amis acheta jadis àM™^ Vail, cette intelligente marchande près du carreau du Temple, une parure de 24 grands boutons et 12 petits, qui sont bien ce que l'on peut voir de plus parfait. Un marchand de diamants s'y trompa dans une soirée, où ils garnissaient une robe de velours noir, et il dit à la dame qui les portait :

— Vous avez sur vous, madame, une véritable fortune.

Pour obtenir cet effet, les joailliers du xvni» siècle employaient soit la composition vitreuse, inventée par Strass et susceptible de recevoir difïércnles teintes, soit le caillou du Rhin (cristal de roche ou topaze blanche), presque toujours taillé en table. Ils montaient ces pierres sur des paillons de métal argenté. Au fond de la sertissure, ces observateurs éclairés déposaient un point d'encre de Chine, destiné à refléter la lumière.

Les imitations modernes, que l'on trouve dans toutes les boutiques de bijoutiers et chez les grands couturiers, sont fabriquées avec du cristal étamé comme une glace et enduit d'un vernis pour proléger l'étamage. La taille est presque toujours octogonale.

On les livre clans le commerce toutes prêtes à être posées dans l'alvéole d'argent.

Très imitées aussi, les tabatières, bonbonnières, navettes, étuis cylindriques pour la cire d'Espagne, carnets de bal, breloques, flacons balustre et boîtes en or émaillées. On les fabrique en Belgique et en Hollande et l'on vend 503 francs des objets qui en vaudraient 5 000, s'ils étaient vrais.

On inonde, depuis quelques années, le marché de Paris de belles boîtes rondes en écaille, piquées d'étoiles dor, pourvues de miniatures des moins authentiques. C'est le celluloïd qui se fait complice des truqueurs. Il a l'élasticité de leur conscience, il peut se tourner, se polir, se mouler dans des matrices chauffées. Il est transparent comme la plus belle écaille. Quelques-unes de ces créations nouvelles ont le profil de Louis XVI, repoussé sur une feuille mince de cuivre doré. Plus d'un marchand y a été pris. On s'est môme servi du celluloïd pour faire des boîtes à mouches et des montures ajourées d'éventails. C'est d'un danger permanent. Le feu d'une cigarette peut enflammer et réduire en cendres ces bibelots éphémères. Avant d'acheter, flairez de très près. Vous reconnaîtrez l'odeur persistante du camphre.

Contrefaites ces montres du wf siècle au boîtier hexagonal en cristal de roche jadis si pur, si limpide, aujourd'hui parsemé de taches nuageuses. Très reproduites surtout ces jolies montres Louis XVI, avec médaillon peint, entouré d'une ceinture d'émail translucide bleu de roi, vert ou rose.

La mode est revenue à ces jolis émaux transpa-

renls. On en met non seulement aux boîtiers de montres, mais ils servent encore à orner des tabatières, des drageoirs, mille petits bibelots ravissants, délicieux, décorés en outre de guirlandes, de rangs de perles, de rubans, de cornes d'abondance, de fleurs d'acanthe, de colombes et de carquois à deux ors. Tels les relatent les livres de Lazare Duvaux et tels les créaient les orfèvres du temps de Marie- Antoinette, les Auguste, les Debeche, les Cassin, les Laurent et les Hauer. C'est très bien fait. On va même plus loin pour les montres, on pousse le souci de lexaclitude jusqu'à les pourvoir d'un mouvement ancien enlevé à un « oignon » sans valeur.

N'existe-t-il donc plus de bijoux du xvni« siècle? On en rencontre, mais de moins en moins. Certains collectionneurs avisés, désespérant démettre la main sur les coiTrets à bijoux des grandes dames, ont songé à recueillir, dans les provinces, ces parures villageoises jalousement conservées de mère en fille, croix normandes, Saint-Esprits d'Auvergne, dotés de gros cabochons de couleurs comme des orfèvreries mérovingiennes, larges agrafes d'argent poitevines, croix huguenotes des Cévennes. L'idée est heureuse et l'on peut espérer encore d'intéressantes trouvailles. Mais il faut se presser. La contrefaçon s'est déjà emparée de ces modestes joyaux. Les bijoux d'Auvergne, vendus aux baigneurs de Royat, du Mont-Dore, de la Bourboule, se fabriquent dans une rue voisine du boulevard du Temple, et les croix normandes dans le quartier de l'Opéra.

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A côté de tant de myslifications, il faut faire grâce, est-il besoin de le répéter? aux honnêtes reconstitutions. De grands artistes, sur la demande de riches amateurs, refont les bijoux anciens avec fidélité. Malgré tout, on sent la copie. Et puis, gare à un moment donné, à la mise en circulation comme pièces de « Tépoque » !

On voudrait voir nos ciseleurs modernes suivre l'exemple de Benvenuto Cellini. L'illustre Florentin raconte dans ses Mémoires que le pape Clément VII le fit appeler au Vatican pour lui montrer un collier d'or étrusque, d'une finesse admirable, que le hasard venait de faire découvrir dans quelque hypogée des maremmes pontificales.

— Hélas ! répondit le grand sculpteur, ne me demandez pas de reproduire un tel chef-d'œuvre. Je ne pourrais en faire qu'une maladroite copie.

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