‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 11 sur 26 · ARGENTERIE · texte numérisé non relu

ARGENTERIE

Presque aussi introuvables que les anciens bijoux, les produits de la vieille argenterie française ont cependant leur place marquée dans toutes les vitrines. Flambeaux, cafetières, aiguières, salières, sucriers, vaisselle plate armoriée s'étalent sur les étagères à l'abri d'une glace qui les préserve de l'oxydation et des tentations.

Regardez, mais ne touchez pas! de loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien I Ce luxe extraordi-

naire de poinçons que vous apercevez à travers les vitres n'est leplus souvent qu'un trompe-l'œil. Toutes ces pièces ont été fabriquées en Allemagne ou en Suisse et importées frauduleusement au grand dommage de nos orfèvres français. Non seulement ces vieux Paris de contrebande ne sont pas du « temps », mais ils n'ont même pas le titre. C'est une double et téméraire tromperie.

Interrogez les possesseurs de cette orfèvrerie de pacotille. Ils vous répondront qu'ils ont fait leurs achats pendant les loisirs d'une villégiature sur les bords de la Manche ou de la Côte d'azur. Ils se sont adressés à ces bric-à-brac qui exhibent à leurs étalages toute la kyrielle des argenteries légères et repoussées, dans les styles les plus réjouissants, boîtes à mouches, bénitiers, encriers, bougeoirs, tasses à vin avec incrustation de monnaies, couteaux à papier faits à l'aide d'anciens crochets à ciseaux, pots à lait invraisemblables de composition et de décor.

— C'est de l'argent au titre, leur a dit le camelot,

Etilsont acheté sans s'apercevoir delà petite quantité de matière employée dans ces pièces, boursouflées comme des beignets sortis de la poêle.

Voilà bientôt une vingtaine d'années, les orfèvres de Paris s'émurent de cette invasion d'argenterie repoussée. Un des leurs se mit en campagne et finit par découvrir chez plusieurs brocanteurs d'irréfutables pièces à conviction. Chez le premier, il se rendit acquéreur d'une pelitcjardinière en argent de l'époque Louis XVI avec poinçon à l'appui ; chez le second, d'un sucrier Louis XV; et chez le troisième, de deux petits vases de style Louis XIV, également revêtus d'anciens poinçons. Il se fitdélivrer des factures por-

tant « garanti argent vieux Paris » et paya comptant sa marchandise.

Forle de ces arguments, la compagnie des orfèvres porta plainte entre les mains du procureur de la République, et les marchands, imprudents ou trop ingénieux, défdèrent en police correctionnelle avec les représentants des fournisseurs étrangers. Malgré une habile défense, ils ne purent prouver leur bonne foi.

— Vous avez trop d'expérience du métier, dit le président à l'un des prévenus, pour vous tromper sur l'origine des objets et sur la valeur des poinçons. Cependant vous les avez vendus garantis sur facture, comme étant du vieux Paris.

— Ce n'était pas mon intention. Dans le commerce, « a-rgent vieux » signifie seulement « marchandise d'occasion ».

Une accusée déclara, avec assurance, que son sucrier, acheté comme ancien à l'hôtel des ventes, avait été revendu comme tel de la meilleure foi du monde :

— Cependant vous étiez en relations d'affaires avec une fabrique allemande ?

— C'est vrai, mais je savais qu'elle ne tenait que des objets de grossières imitations. Chaque fois que j'ai vendu des pièces provenant de cette maison, je me suis toujours refusée à en garantir l'authenticité.

— Qu'avez-vous fait du bordereau de votre achat à l'hôtel Drouot ?

— Je l'aurai très probablement détruit, comme je le fais pour tous, au fur et à mesure des paiements.

Le tribunal fut aussi impitoyable que le permettait la loi. Les prévenus furent condamnés à des amendes variant de 1000 à 3 000 francs.

Comme dans la chanson, la |^)eine était légère.

Elle n'arrêta pas la fraude. Paris continue à recevoir des envois ininterrompus de vieille orfèvrerie française « madein Germany », sous le règne de Guillaume I" et de Frédéric III. Aujourd'hui, ce n'est plus l'or du Rhin, c'est l'argent allemand qui nous envahit. Plats repoussés, gobelets dorés ornés de médaillons, canettes à profils d'empereur, hanaps et vidrecomes décorés de compositions allégoriques, coupes de confréries, hiboux et autres oiseaux décoratifs, passent la frontière sans relâche. Le « charenron », ce poinçon indicateur de la provenance étrangère, est si peu apparent que les amateurs n'y prennent 'garde, et qu'ils n'ont d'yeux que pour les vieux poinçons très accusés, outrageusement faux.

Après tout, depuis la loi du 19 brumaire an "VI, les marques « Vieux Paris » sont abandonnées. Les truqueurs qui les imitent échappent aux peines rigoureuses réservées au faussaire. Ils ne peuvent être poursuivis que pour tromperie sur la marchandise vendue. Aussi, s'en donnent-ils à poinçon — que veux-tu.

Ils ont même trouvé un procédé sûr. Au lieu de fabriquer de pseudo-marques, toujours moins parfaites que les anciennes, ils achètent à vil prix des pièces d'argenterie de rebut et détachent les empreintes originales pour les souder à des pièces modernes. Quelquesciselures, opporlunémentrajoutées, dissimulent la soudure, et le tour est joué.

Il n'est pas nouveau. Dès 1747, la Cour des Monnaies condamnait des orfèvres parisiens qui usaient de ce stratagème. Ces subtils personnages fabriquaient des étuis, des boîtes, des tabatières à bas

titre, et entaient à la place voulue aes marques de charg-e et, de décharge des fermiers, des poinçons de la maison commune des orfèvres, enlevés à des pièces de rebut. Puis, ils ajoutaient leur marque de maître. L'objet portait ainsi toutes les garanties d'un .titre honnête, tandis que l'acheteur n'avait en sa posisession qu'un alliage frauduleux.

I Et pourtant si nous trouvions aujourd'hui de ces truquages du règne de Louis XV, nousinquiéterionsnous de savoir leur titre? Faux ou non, les curieux s'en empareraient avidement.

Cette invention de M. Josse me rappelle une ruse quej'ai vu pratiquer dans la basse Kabylie aux orfèvres nomades. L'Algérien, comme on le sait, est passionné pour les bijoux. Depuis les grands chefs de douars, qui conservent dans leurs harems de vraies fortunes d'orfèvrerie, jusqu'à la petite mendiante qui enserre ses maigres poignets dans de modestes bracelets d'argent, tout le monde, sur la terre africaine, est fou de parure. Mais l'indigène a été si souvent trompé par les juifs qu'il est devenu méfiant. Il surveille la fabrication.

Dès que l'orfèvre nomade a dressé son atelier en plein vent, allumé son creuset, établi ses moules, toujours les mêmes, le Kabyle vient faire son choix. Il commande un bracelet, une bague ou une épingle de haïk, et, pour être sûr du titre, il fournit lui-même, sous la forme d'une pièce de cinq francs, le métal destiné à la fonte. Le juif regarde l'écu. Il est bon. C'est une effigie française.

— Tiens, dit-il à son client, en lui montrant une

pièce espagnole ou démonétisée de même valeur fiduciaire, si lu veux, je te fondrai ton bzaïm pour rien. Mais je mettrai cette pièce au creuset à la place de la tienne.

Que risque le berbère? Il accepte. D'où premier bénéfice pour le juif de 2 fr. 50.

Le creuset est mis au feu, l'argent entre en fusion, et coule dans la lingotière. L'indigène ne perd aucun mouvement de l'opérateur.

— Voilà qui est fait, dit le juif.

Il sort le bijou du moule et le jette dans le seau à rafraîchir, au milieu d'une eau noire de limaille.

Deux minutes après, il le rend au Kabyle, qui s'en va ravi avec un joyau qui ne lui a rien coûté de fabrication.

Pauvre dupe ! le bijoutier s'est livré à une légère substitution. Comme ce sont toujours les mêmes objets qu'on lui demande, il a déposé d'avance au fond du rafraîchissoirun certain nombre de modèles à très bas titre. Au lieu de la pièce fabriquée devant le client, il en a retiré une autre, semblable de forme, mais contenant un fort alliage de cuivre et valant 25 sous.

Le fils d'Israël a donc gagné 2 fr. 50 en changeant la monnaie, et 1 fr. 25 en remplaçant un bijou par le client. D'où un petit bénéfice de 3 fr. 75 sur une opération de 5 francs, en somme 75 0/0 de gain. Que les temps sont changés ! Le juif errant de la légende n'avait jamais que cinq sous dans sa poche.

Si la Libre Parole connaissait ce tour des Hébreux africains !

A PariSj sur la place de la Trinité, s'ouvrait, il y

a une dizaine d'années, le magasin garni de tapisseries de l'orfèvre Bouquet.

Nul mieux que lui n'était à même de reproduire, avec exactitude, les œuvres du xviii® siècle. Il avait su se former le goût par l'étude des planches laissées par Forty, Masson et Germain, s'entourer de bons modeleurs, d'excellents ciseleurs, et sortir de la ferraille de nombreux poinçons de maîtres ou de fermiers du droit de marque.

D'une exécution irréprochable, ses copies des flambuxea de Lehendrick, des sucriers de Roussy, des salières de Janety, des bougeoirs de Jossey ne se comptaient plus. Il écoulait au vidgwn peciis des fourchettes, des salières, des cafetières empruntées aux meilleurs modèles, mais il vendait ad lihilum du vieux, du neuf et du vieux neuf.

Quand on l'interrogeai t sur rauthenticité d'un objet, il répondait invariablement :

— C'est de l'époque (sous-entendu de la nôtre).

Mais il se gardait bien de rien garantir sur facture. Suivant la tradition des grands magasins, il reprenait, sans difficulté, tout ce qui avait cessé de plaire. Aussi sa clientèle lui était fort attachée.

Je le fréquentais beaucoup. Je le vois encore dans mes souvenirs, avec sa figure rasée comme celle d'un chanoine, sa lèvre railleuse et sa démarche Irahiante, car il était une victime de la goutte.

Avec l'autorisation du baron Pichon, il avait fait une merveilleuse copie de l'une des plus belles pièces de sa collection, la terrine de 1730, ayant appartenu à l'infant don Philippe, gendre de Louis XV. Mais le célèbre collectionneur, doué comme personne d'une vue pénétrante, se contentait de cueillir chez Bouquet plus d'une heureuse trouvaille. Il avait tou-

jours SU lui laisser ce qu'il appelait « ses drogues ».

Ce discernement désespérait l'orfèvre. Il rêvait toujours de mettre le baron en défaut, au moins une fois dans sa vie. Il attendait une occasion, comme le chat guette la souris.

Un jour, je rentre chez lui. Le visage glabre de Bouquet s'éclaire d'un fin sourire :

— Ça y est, me dit-il, en clignant de l'œil, mais motus !

Et il me raconte qu'après avoir acheté un vieil écrin de maroquin rouge, armorié et doré au petit fer, il s'était ingénié à reconstituer l'écuelle que l'étui contenait jadis. Avec patience, il avait fabriqué une pièce épousant exactement, à l'intérieur de la boîte, les contours de la peau de chamois. Puis, il avait reproduit sur l'écuelle, comme un témoignage incontestable d'authenticité, le blason frappé sur le couvercle de l'étui.

— Le baron a coupé en plein! Elle est bien bonne, n'est-ce pas? et il se mit à rire bruyamment.

Je ne pouvais rester dépositaire d'un tel secret. Je pris un air sévère. Cependant, j'eus quelque peine à persuader Bouquet du danger de sa supercherie avec l'un de ses meilleurs clients.

— Vous avez raison, me dit-il enfin. Il faut que le grand argentier sache qu'il peut se tromper tout comme les autres. Je vais l'en prévenir, mais il me faudrait une devise latine. Je signerai simplement au bas.

— 'S[e[[ez : inleiligenti joauca.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— A qui comprend, peu de mots suffisent.

Le maître des maîtres comprit. Il retcurna l'écuelle avec ces mots :

— J'ai ri, me voilà désarmé. Mais ne recommencez pas ou gare à vous !

Personne ne connut rien de l'aventure.

ORFEVRERIE RELIGIEUSE

C'est à vous que j'en veux, superbes vestiges de rorfèvrerie religieuse du moyen âge, crosses épiscopalcs, ciboires, pixides, baisers de paix, encensoirs, navettes, custodes, monstrances, croix processionnelles, chefs d'argent, châsses, plateaux d'otîrande, bras reliquaires, coffrets précieux, orgueils de nos musées nationaux, joyaux sans prix des antiques monastères, sujets d'envie pour les milliardaires de tous pays. Est-il rien de comparable, dans la vitrine d'honneur d'une galerie, au reflet de vos ors passés, aux teintes délicieusement archaïques de vos émaux champlevés ou translucides?

Et pourtant, vous aussi, vous excitez trop de convoitises. Vous nous trompez parfois ! Sous le manteau de la religion, vous cachez souvent une ame de tartuffe et votre aspect sacré ne sert qu'à nous mystifier plus cruellement !

On a commencé par vous restaurer. De grands amateurs prenant en pitié vos membrures défoncées, votre épiderme écaillé, vos côtes perforées, vos chefs bossues, vos pieds cassés, vous ont confiés à de véritables artistes. On a refait votre corps délicat. On vous a rendu votre superbe revêtement d'émail. Vous avez pris place, avec une jeunesse nouvelle, au milieu des témoins des siècles passés, dont vous êtes les ancêtres et les plus grands seigneurs.

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