ÉMAUX PEINTS ET CIIAMI'LEVES
accrochés mainlenant aux murs du musée de C4luny? O'itils été peints d'après les dessins du Prima lice, ces Dieux de VOhjmpe dont les draperies dissi mulent les raccords des cuites ?
Alexandre Lenoir a, selon M. L. Dimier, laissi croire qu'ils figuraient au château de Madrid et, par une singulière contradiction, il a raconté dans ses Mémoires qu'il les vit, en 1797, rue Galandc, chez le ciseleur Cave.
Celui-ci prétendait les tenir des descendants de Témailleur. Il avait, d'après eux, la certitude qu'ils n'avaient jamais été mis en place à cause des troubles survenus lors de leur achèvement, à l'époque de la mort de Henri II, en 1559.
Et cependant, on peut lire dans le catalogue de 1883, dressé par M. du Sommerard :
Ces plaques, exécutées à Limoges et signées par Pierre Courloys, cmailleur français, à la dale de 150'J, sont des pièces d'émail de la plus grande dimension. Elles ont 1 m G5 de hauleur sur 1 m de largeur. Elles faisaient partie de la décoration extérieure du cliâteau de Madrid, bâti au bois de Boulogne par le roi François I"' et achevé sous le règne d Henri II.
Plus tard, le comte de Laborde, MM. Darcel, Jouin et Emile Molinier, ont perpétué la légende.
Or, sous le titre un peu sévère, Le» Imposlures de Lenoiy, M. L. Dimier, dans une intéressante brochure, a démontré, avec preuves à l'appui, que ces éblouissants émaux non seulement n'avaient jamais été placés à Madrid, mais encore qu'ils ne reproduisaient pas des peintures du Primatice, car Apollon, Jupiter, Mercure et Saturne sont tirés d'une suite d'après le Rosso par Caraglio, et Hercule et Mars, copiés sur des estampes que Boivin grava d'après
Lucas Penni. La Charité est de Marc-Antoine, d'après Raphaël.
Il faut donner acte à >L Dimier de ces rectifications. Le grief reproché à Lenoirn'est pas grand et s'elTace devant les services qu'il a rendus h l'art, surtout en sauvant, au péril de sa vie, le mausolée de Richelieu.
c< Le travers d'inventer est commun aux antiquaires » , dit le critique. Il a raison. Bien des mystifications ont été pratiquées dans le monde des érudits. Benjamin Fillon, le grand archéologue vendéen, ne s'en est pas privé.
Les huit médaillons n'en restent pas moins des œuvres authentiques et autrement belles que ces mystérieux travaux des émailleurs modernes qu'une descente de justice fit découvrir dans une officine de la rue Bleue.
La déposition de M. X..., fabricant d'émaux, devant la Commission d'enquête sur la situation des ouvriers et des industries d'art, est à retenir :
— On me demande tous les jours des émaux anciens... On les envoie à Amsterdam, de Là à Francfort. Ils acquièrent ainsi une notoriété. A l'hôtel des ventes , il se tA'ouve des amateurs pour se les disputer. On m'apporte un jour un émail peint représentant un Triomphe de la Vierge, et on me demande si je puis le réparer. Je réponds :
Oui, c'est facile, il n'est pas éclaté, pas trop endommagé, je reconstituerai les endroits défectueux.
— Comment fcrez-vous ?
— Comme j'ai fait quand j'ai fabriqué la pièce.
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— F'abriqué ? Vous voulez rire! J'ai acheté cet émail 10.000 francs. Vous n'avez pas la prétention do me faire croire qu'il a été fait chez vous?
— Mais c'est un dessin de Philippoteaux que j'ai trouvé dans Vllhislralion et que j'ai arrangé. Je vais vous montrer le calque de votre pièce.
Je suis arrivé h rencontrer un de ces continuateurs des maîtres orfèvres et émaillcurs d'autrefois. Je ne le nommerai pas, car s'il ne figure ni sur le Dotlin, ni sur l'annuaire d'Hachette, ni sur l'almanach Azur, c'est qu'il a sans doute ses raisons, et je les respecte.
J'ai vu chez lui une petite châsse en émail champlevé dont un des côtés avait été refait si habilement que je ne l'aurais certainement pas découvert, s'il ne me l'avait pas fait remarquer. Plus osé que bien des chirurgiens de l'appendicite, il procède à chaud. Au lieu de remplacer l'émail manquant par un enduit à froid, qui change de couleur au bout d'un certain temps, il fait recuire de l'émail par les mêmes procédés qu'autrefois. Il prépare d'abord des échantillons de pAte, et procède aux essais. La vitrification s'opère séparément de façon à s'assurer qu'à la cuisson, la couleur restera identique à celle du modèle. Puis, quand il tient son ton, il garnit sa pièce et la met au feu. La fusion de l'émail se faisant à une température moins élevée que celle du cuivre, les cloisons, les ornements, les moulures, ne courent aucun risque, à condition d'arrêter l'opération à temps. Après la cuisson, il emploie la pierre ponce pour mettre do niveau la partie ancienne et la partie moderne.
— Par quel moyen, dis-je à cet habile homme,
rendez-vous aux parties dorées la patine que le feu leur enlève?
— En faisant brûler du foin. La fumée maquille admirablement l'objet en l'encrassant. J'essuie au chiffon et j'obtiens des fonds bistrés.
— En effet, c'est très simple, fis-je stupéfait.
Et, au milieu des pièces émaillées, tout en scrutant un calice étonnamment oxydé par le temps ou le jus de réglisse, je demandai négligemment à mon aimable émailleur :
— Comment reconnaître les parties restaurées des parties anciennes ?
— Je vais vous le dire, mais vous me garderez le secret ?
— Parbleu !
— Eh bien ! passez votre doigt sur la partie émaillée. Sentez-vous une légère dépression? C'est le refait. Dans la crainte de mettre trop de pâte, on remplit presque toujours insuffisamment les cloisons. Et la pièce sort du four avec ces différences de niveau. Pour bien faire, il faudrait tout reponcer. Mais on détruirait la fleur de la pièce. On garde les creux, de crainte de pis.
Comme critérium, c'est plutôt faible, car on arrive à une telle perfection d'imitation, qu'il ne faut pas s'étonner que tant de collectionneurs d'Europe et d'Amérique aient acheté à leur insu de faux émaux. Par contre, on a déclaré parfois apocryphes des objets tout à fait authentiques — une revanche de la tiare. — Mais le cas, reconnaissons-le, est beaucoup moins fréquent.
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La coupe du baron Pichon peut pa'^ser pour uac exception presque unique.
Au mois d'octobre 1883, un Espagnol cherchait à vendre à Paris une coupe en or avec couvercle, du XIV* siècle, décorée d'émaux de basse taille, représentant la vie de sainte Agnès. Des antiquaires autori. ses, les princes des experts, virent le vase précieux et le déclarèrent moderne. Des amateurs l'avaient dédaigné. Le baron Pichon, plus courageux, risqua 9000 francs, environ .3 000 francs au-dessus du poids de l'or.
L'achat souleva un beau toile dans le monde de la ciu'iosité. La coupe n'élait, disait-on, qu'un assemblage d'ancien et de moderne.
Le baron laissa dire.
Il étudia, au pied de la coupe, une inscription du xvn* siècle, qui le mit sur la piste de la vérité. C'était un cadeau de Jacques I*"^ d'Angleterre au connétable de Castille, don Juan Fernandez de Velasco, à l'occasion de la paix de 1G04.
L'objet avait été déposé au couvent de Mcdina del Pomar par les ducs de Frias. Les religieuses, à court d'argent, s'étaient décidées à l'envoyer vendre à Paris. Le flair du baron l'avait bien servi; il possédait une pièce historique d'une voleur inestimable.
Le revirement des experts fut instantané. Les détracteurs les plus obstinés de la coupe furent les plus acharnés à vouloir l'acquérir. Or l'heureux possesseur résista à toutes les offres, jusqu'au jour où il consenti! à céderson ciboire près d'un demi-million. .11 est aujourd'hui en Allemagne.
Mais il est bon de mollre en regard l'aventure des émauxd'Odcssa. Ils étaient, aussi, translucides et sur or. Ils passaient pour avoir été arrachés d'un devant d'autel dans un monastère du Danube. Comme preuve à l'appui, on montrait un dessin reproduisant l'autel avec leur emplacement après la spoliation des vandales. Une grande publication illustrée fut décidée pour faire connaître le trésor urbi et orhi.
Pendant que le monde savant s'extasiait devant les photographies qui circulaient, le British Muséum, sollicité par un de ses correspondants, envoya un délégué à Odessa pour acquérir les plaques merveilleuses. Celui-ci, dès son arrivée, fut conduit chez le vendeur. Tout le temps que le mandataire anglais les tenait dans ses mains et les examinait sans rien dire, le négociateur odessien ne cessait de répéter:
— Bellissiyniis ! superhissimus !
— Jgnorantus, ignoranta, ignorantum, lui répondit, à la fin impatienté, l'archéologue anglais dans le latin de la Toinette de Molière. Mais ces émaux sont flambants neufs ! L'air avec le temps ternit les surfaces métalliques et l'or aie même ton à l'avers et au revers. Nulle part aucune trace de vétusté et, de plus, dans les émaux byzantins, les inscriptions ne sont jamais en relief. ^G'est un nouvel échantillon d'un fabricant habile que je connais bien.
Sur ce, il reprit la route de l'Angleterre.
Et les pierres précieuses?
Les saphirs doublés, les chrysophelines de Russie, les émeraudes de Russie, les diamants reconstitués jusqu'à un 32« de carat, les rubis de Siam vendus
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pour des rubis de Birmanie qui valent cinq fois plus, et que l'on ne peut reconnaître qu'à l'aide des rayons X qui transforment les unsen braise ardente, tandis que les autres ne présentent aucune fluorescence !
Et les perles qu'on imite si bien aujourd'hui qu'elles sont presque aussi belles que les vraie?, dont elles ont l'éclat irisé, le poids, la dureté, et qu'il faut une véritable habitude professionnelle pour les reconnaître, lorsqu'elles sont mélangées dans un collier!
N'en dirons-nous rien?
Hélas ! un livre entier ne suffirait pas à traiter cette délicate matière qui ressort plutôt delà chimie que de l'art ! D'ailleurs, nous causerions trop de chagrin à nos lectrices qui cesseraientpeut-être d'aimer des parures qui font leur joie, le jour où elles douteraient de leur authenticité. N'a-t-on pas dit qu'un soir de gala, à l'Opéra, la moitié des diamants qui, dans les loges, ruissellent sur les épaules des spectatrices, étaient d'adroites reconstitutions?
Contentons nous d'un petit détail peu connu qui servira de mot de la fin à ce chapitre des bijoux, des joyaux et de l'orfèvrerie.
La tiare du pape est fausse ! La couronne resplendissante qui couvre son chef vénéré dans les cérémonies solennelles est un carton pâte. La coiffure véritable pèse un tel poids, avec sa décoration massive, qu'on la laisse au trésor du Vatican. Elle écraserait la tête du Saint-Père.
«Si non e vero...
Le Pactole roule. — Ancien avant 1809, moderne après. — Le Rembrandt du Pecq. —Trop de Raphaël. — Un continuateur de Greuze. — Wallcau et Frago de contrebande. — Les lotonisles. — Trucs de faussaires. — La Jouvence des peintres. — En voulez-vous des primitifs ? — Complicité inconsciente de la douane. — Comment on tourne la loi Pacca. — On l'oas /e portera.— Portraits d'héritage. — La madone de Dresde. — Copies ou répliques. — Les deux Marat. — Les dessous de latelier d'Hyacinthe Rigaud. — Verba volant.
Depuis cinquante an.? les marcliands de faux tableaux voient ruisseler le Pactole entre leurs doigts. Grâce à beaucoup d'audace et sans grands déboursés, ils deviennent aussi riches que Crésus. Pour réussir la formule est bien simple. Avant tout estimer que scrupule n'est qu'un mot de dictionnaire. Ensuite prendre une vieille toile, une palette bien préparée, et donner quelques pièces d'or àun artiste besogneux. Enfin ajouter un mépris profond pour l'amaleur et une connaissance sérieuse du cœur humain. On peut alors amener plus sûrement qu'à la loterie un gros lot de 50 000 francs. Avouez qu'il y a de quoi tenter les Robert-]\Iacaire de la peinture.
Aussi quel débordement, quelle inondation, quel déluge, dans les vitrines des marchands, les salles de l'hôtel Drouot, les galeries des amateurs ! Un livre
entier ne suffirait pas à décrire la marche de ce cataclysme,
El la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas
le plus célèbre de nos musées.
Tout ce que nous pouvons essayer, c'est de fixercomme le petit soldat de Stendhal, racontant Waterloo, quelques traits de cette grande bataille des faux et des vrais tableaux.
Atout seigneur tout honneur. Commençons par les tableaux anciens, et posons cette question préalable :
« A partir de quelle époque peut-on appeler un tal)leau ancien ? »
La chose a son importance, car si les marchands ne garantissent presque jamais les pompeuses attributions de leurs toiles, ils ne peuvent cependant se refuser à mettre sur leur facture « Tableau ancien », comme le cas s'est présenté tout récemment.
L'acheteur d'un Fragonard et d'un Goltzius demandait la résiliation de la vente, alléguant que ces peintures étaient modernes. Le vendeur répliquait qu'il n'avait pas garanti que les tableaux fussent des maîtres à qui on les attribuait, mais seulement qu'ils étaient « anciens. »
Au cours des débats, les experts fixèrent à l'année 1800 la démarcation entre l'ancien et le moderne.
— En matière de critique artistique, dirent-ils, ou dans la langue courante des connaisseurs, le qualificatif d'ancien est réservé à tout objet d'art antérieur
à 1800. Et pour ne parler que de la peinture, tout tableau qui aura été peint avant 1800 pourra valablement et légitimement être dit ancien, de même que tout tableau peint à une époque postérieure à 1800 devra être â'ilmoderne. C'est ainsi d'ailleurs que l'interprète l'administration des douanes.
Conformons-nous donc à d'aussi graves autorités. Voyons les contrefaçons qu'ont eu à subir les œuvres des maîtres du pinceau antérieures à 1800.
L'érudit conservateur du Cabinet des estampes, Henri Bouchot, qui vient de disparaître, cachait, sous ses allures de « bon géant », l'esprit le plus fin et le plus parisien du monde. On usait et même on abusait de sa science artistique pour lui faire expertiser tableaux, miniatures et gravures. Son bureau de la rue de Richelieu tournait certains jours à l'office de renseignements. Mais il se vengeait des importuns en exécutant impitoyablement les croûtes qu'on voulait lui faire admirer comme des chefs-d'œuvre.
— Remportez votre tableau, disait-il devant moi h une vieille dame. Je n"ouvre jamais un paquet où l'on m'annonce un Rembraudt ou un Raphaël.
C'était parler en sage. Tout tableau poussé au noir n'est-il pas pour les farceurs un Van Ryn, tout sujet de piété, un divin Sanzio, comme on dit familièrement? Il circule de par le monde plus de trois cents faux tableaux de Rembrandt : il ne se passe pas de mois où l'on ne fasse grand bruit de la découverte d'un nouveau Raphaël. Soyons donc sceptiques et méfions-nous des chefs-d'œuvre inédits de ces maî-
très, surtout s'ils portent une signature. Plus une toile est mauvaise, plus elle est signée.
C'était le cas de ce fameux Rembramlt du Pecq qui a fait couler de tels flots d'encre, et dont la question d'authenticité n'est pas encore tranchée.
En 1890, une vieille dame mourait au Pecq laissant, avec un mobilier bourgeois, un pseudo Claude Lorrain qui valait bien vingt francs, et un grand tableau de l'école hollandaise que l'expert Gandoin, chargé de la vente, catalogua :
Rembrandt (école de), Jésus et les disciples d'Emma us.
D'où venait cette toile? On l'ignorait. M^^Legrand, la dernière propriétaire qui l'avait héritée de son père, M. Destriche, ingénieur en chef de l'artillerie sous Napoléon P"", le tenait pour authentique et en avait refusé 30 000 francs. Mais cette circonstance n'était connue que de ses amis et du médecin qui Tavait soignée. Cela suflil pourtant pour éveiller l'attention d'un allemand, marchand de tableaux à Paris, M. Bourgeois qui avait habité le Pecq.
Il vint voir les prétendus Pèlerins d'Emmaiis, le matin de la vente, puis chargea un menuisier de l'endroit de pousser les enchères.
La vente commence. L'expert prend la parole:
— « Nous vendons un tableau attribué à Rembrandt, il est signé en toutes lettres et daté de 165G. Nous demandons 200 francs. »
4 54 ^RUCS ET TRUQUEURS
Personne ne dit mot. On va baisser la mise à prix, lorsqu'un grand tapissier de Paris, qui se trouve là par hasard, couvre renchère et pousse la toile jusqu'à 4 000 francs contre le représentant de M. Bourgeois. A ce moment, fatigué par la chaleur des enchères, il quitte la salle elles Pèlerins d'Emmaûs sont adjugés à 4 050 francs.
Quelques heures plus lard, M. Bourgeois était en possession de son acquisition où il reconnaissait Abraliam à Vétable avec les anges, et conviait tout Paris à admirer son « Rembrandt du Pecq ». Ce fut un défilé ininterrompu d'artistes, d'amateurs et de curieux. Tout le monde s'accordait à trouver le tableau superbe. Un collectionneur fameux, M. 0., en offrit 75 000 francs. Des Américains demandèrent à le louer pour l'exhiber dans diverses villes des Etals- Unis.
Or, l'émotion causée par la découverte eut un écho inattendu. Le légataire de la vieille dame poursuivit le commissaire-priseur, l'expert et l'acquéreur. L'odyssée continua par un voyage devant le tribunal de Versailles. Tout en reconnaissant que la responsabilité de l'expert était engagée dans une certaine mesure, pour n'avoir pas suffisamment signalé la valeur de l'œuvre, il refusa de se prononcer sur la question d'authenticité et se borna à déclarer la vente valable.
Tout ce qui reste aujourd'hui de celte discussion qui passionna le monde de l'art et de la curiosité pendant trois mois, c'est un « attendu »de jugeraentet l'opinion de deux grands maîtres, MM. Bonnat et Gérome, qui déclarèrent, au milieu de l'emballement universel, que le tableau n'avait jamais été de Rembrandt.
L'affaire du Pecq oubliée, les mânes du génial créateur de la Ronde de nuit n'en restèrent pas davantage au repos. Vingt autres surgirent depuis le Jeune homme faisant deshuUes de savon, de la vente Soenens à Gand, revendu 138 000 francs à un Américain et reconnu faux, jusqu'au Ca2)itainc en justaucorps de buffle, exposé au Petit-Palais, qui arrachait récemment, dit Henri Pvochefort, cette exclamation à un visiteur:
— Tiens ! ma femme, si tu veux savoir ce qu'est un faux Rembrandt, tu n'as qu'à regarder celui-là!
Apres Rembrandt, c'est P»ap]iacl qui délientle record du truquage. Comment en serait-il autrement, quand on voit payer 531 000 francs un portrait présumé du frère de Léon X, simplement daté de 1514 ! Sil'auteur de la Transfiguration avait peint toutes les œuvres que les mystificateurs lui attribuent cyniquement, il aurait vécu deux ou trois siècles en travaillant, sans goûter de repos, môme hebdomadaire.
Curieuse coïncidence! Les prétendus néo-Raphaël existent toujours, sous forme de copie, dans quelque musée d'Allemagne ou d'Italie, et c'est toujours le vendeur qui possède l'original.
Il y a une quinzaine d'années, c'est la Sainte Famille dite la Madone de Lorette, qui se retrouvait comme par hasard à Hyères, dans la galerie d'un amateur. Plus tard, on ramenait de Russie les véritables cartons de Raphaël, près desquels ceux de Hamplon Court n'étaient que de la gnognote.
Tout récemment un collectionneur anglais s'annonçait possesseur de l'original de la Belle Jardinière et
se déclarait prêta faire don de son tableau au Louvre en échange de la « copie » qui figure au Musée.
Cependant la meilleure histoire est encore celle de ce professeur étranger, qui avait rapporté de Suisse un Rapliaël inédit et en avait envoyé la photographie aux connaisseurs les plus notoires. Il reçut un certain nombre de lettres en remerciement de son envoi, et les inséra comme certificats d'authenticité dans un catalogue répandu à profnsion. Un expert déclara que le tableau ne valait pas 500 francs.
Le morceau pouvait faire pendant à cette Visitation qu'un digne prêtre voulait vendre comme œuvre du maître d'Urbino, malgré sa physionomie empreinte de fausseté.
— Regardez, disait -il, quelle admirable toile I N'est-ce pas un véritable enseignement théologique, une éloquente prédication ?
Et comme un des assistants manifestait quelques doutes sur l'authenticité du Sanzio, il ajoutait :
— Simon tableau n'était pas de Raphaël, il serait d'un ano:e !
J'ai choisi Raphaël et Rembrandt. J'aurais pu prendre aussi bien Léonard de Vinci, Claude Lorrain qui se plaignait déjà de son vivant qu'on contrefaisait ses tableaux, Velasquez dont les toiles mêmes de la galerie Lacaze sont aujourd'hui contestées, Titien dont on annonce tous les jours la découverte d'une nouvelle œuvre, dans l'ancien comme dans le nouveau monde. Mais la mode n'est plus aux grands maîtres. L'admiration depuis tant de siècles s'est usée sur leurs mérites.
Leurs œuvres sont connues, décrites, cataloguées. Les amateurs ont reporté leurs convoitises sur d'autres époques, et sur des peintres moins célèbres mais plus réjouissants. Au xvin" siècle, les fortes enchères I
A Boucher, à Nattier, à Fragonard, à Chardi.i, à Watteau, à Greuze, les honneurs des galeries fameuses — et les sollicitudes intéressées des faussaires !
Rien de plus aisé que d'imiter les Greuze. Un peintre détalent, nommé Abrier, ena, d'après l'Intermédiaire des Curieux, inondé le marché sous le second Empire. On peut bien le nommer puisqu'il est mort depuis 1863 et que ses œuvres sont aujourd'hui en bonne place chez des collectionneurs qui se garderont bien d'y reconnaître des faux. Sur un chûssis du temps avec des jus, des vernis jaunes, une exposition prolongée au soleil, il mûrissait des petites têtes de Greuze qu'il accrochait négligemment dans son atelier au milieu de ses peintures mythologiques et discrètes.
— Tiens ! vous avez un Greuze? faisait l'amateur.
— Je ne sais pas, disait Abrier sans s'interrompre de peindre.
— Mais si, c'est un Greuze. Vendez-le-moi. Abrier lançait un gros prix.
— Ah ! vous voyez bien que c'est un Greuze. Ace prix-là...
— Nullement, mais je l'aime et j'y tiens. Voilà tout. Le connaisseur emportait la toile, et Abrier sortait
d'une armoire une nouvelle délicieuse tête de Greuze.
Un autre peintre, vers la même époque, ne pouvant, lui non plus, vendre sa peinture, s'était misa faire des Watteau.
Il les signait de son nom, mais les marchands
effaçaient la signature et les vendaient pour des originaux. C'est un de ces pastiches, où les défauts du maître étaient exagérés à dessein, qui fitdire à Cham, le caricaturiste :
— Non e vero, car il est bien trop Watteau.
Qui sait où sont ces faux Watteau ? Qui dira les péripéties qu'ils ont subies et les étapes qu'ils ont parcourues à i'hôtel Drouot ou ailleurs ? Le raffincur Ernest Gronier, un amateur raffiné, avait acheté son Lorgneuv 250000 francs. La toile a obtenu à la vente péniblement 7 000 francs. L'écart peut autoriser 'toutes les suspicions.
Et Fragonard, le maître charmant des Baigneu- \ses et de La chemise enlevée, l'auteur aussi de ce Billet doux qui, h la môme vente Cronier, a fait tout près du demi-million, comme il est imité, comme il est copié, comme il est truqué ! Non seulement les marchands malhonnêtes pastichent sa manière si caractéristique, mais des amateurs eux-mêmes, — sans nul esprit de lucre, je me hâte de l'avouer, — font des dessins de Frago presque aussi beaux que des originaux. Le conquérantdetantde beaux Turner chez les Anglais, M. Groult — pourquoi ne pas le nommer? — a pris sa manière, son coup de crayon, ses types. G'est admirable. A la vente Beurdeley, un autre grand amateur, rival souvent heureux du possesseur envié de tant de merveilles et que l'on nomme en petit comité le bon Samaritain, acheta un dessin de Fragonard la jolie somme de 30000 francs. Un charitable ami lui dit:
— Il est faux, c'est Groult qui l'a fait. L'amateur consterné, tourmenté de soupçons qu'il
désire promplementéclaircir, court avenue Malakoft i.iontrer son acquisition. Mais le dess' i était authen-
lique. Le bon Samaritain on fut quitte pour la pour et son rival se contenta du rare plaisir d'avoir pu passer aux yeux d'un connaisseur pour l'auteur d'un Fraffo original.
Puisque je viens de citer le nom du fin collectionneur Camille Groult, pourquoi ne pas raconter le curieux épisode auquel il fut récemment mêlé?
C'était pendant la dernière exposition à la salle Petit, enjuinl9(j7. On y venait, comme on dit vulgairement, « se rincer l'œil » devant les Fragonard et les Chardin.
Le Louvre possède peu de tableaux de Chardin, ce maître de la mise en lumière qui sut arranger des tableaux pleins de saveur avec les objets les plus vulgaires, des légumes, du gibier et même des chaudrons plus brillants que ceux des ménagères hollandaises.
Aussi la commission d'achat jeta son dévolu sur deux toiles, portraits des fils du joaillier Godefroy, se faisant pendant, qu'exposait M"*" Emile Trepard : VEnfant au violon, tenant son instrument, et YEnfant au tatou, debout, regardant tourner, sur une table et près d'une écritoire, le dé pesé sur un pivot.
Déjà, malgré la pénurie de son budget, elle ea avait préparé l'achat pour la somme de 350 000 francs. L'Etat n'avait plus qu'à ratifier les négociations, quand une sourde rumeur se propagea par la presse.
Il y avait un autre Enfant au toton, dans les galeries de ^L Groult ! C'était une œuvre de première f[ua!ilé, avec un charme infini, un ragoût extraordinaire, bien supérieure à celle du Louvre.
Grand émoi dans le Tout-Paris artistique ! Ce fut bientôt l'événement du jour, l'actualité dans les gazettes. Les commentaires vont leur train. Chacun y met du sien. On accourt plus que jamais à la salle Georges Petit. Le toton est assiégé. Il faut faire queue et attendre son tour pour défiler devant le tableau contesté. Les snobs ajustent leur monocle. Les experts sortent leur loupe. Les amateurs se font un cornet de leur main. Les marchands se retiennent à quatre pour ne pas débarbouiller de leur salive un coin du tableau. Affirmations des uns, dénégations des autres, réserve des diplomates qui se bornent à pousser d'incertains hem ! ou peuh ! Jamais on ne vit pareille confusion. Tôt capila, tôt sejisus. La solution reste trouble. Le plus clair, c'est l'augmentation des recettes, rue de Sèze.
Sous le prétexte de juger et de comparer, les curieux les plus curieux voudraient bien profiter de l'occasion pour voir les merveilles entassées dans les nombreuses galeries de l'avenue Malakoff. Mais plus que jamais les portes du sanctuaire restent closes.
Il leur faut se borner à entendre raconter par les amis de la maison que le toton Groult signé, daté de 1741, a été gravé en 1742 par Lepicié, qui en a reproduit le coin de table et même l'empâtement masquant une déchirure. Ils savent par cœur les pérégrinations du tableau, dont on peut suivre la trace à la vente de La Roque, en 1745, où il fut adjugé 25 livres, à celle deCypierre, en 1845, où il fut payé 650 francs par le marquis de Montesquiou, qui le céda à M. Groult, pour 25 000 francs. Ils ajoutent que la toile a bien les dimensions indiquées dans les catalogues, 25 pouces sur 27.
.tVlors, les tolonistes du Louvre ne se tiennent pas
pour ballus. Ils accumulent preuves sur preuves, arguments sur arguments. L'Enfant au toton n'est jamais sorli de la famille de M"i^ Trépard, qui le tient du cousin d'Auffuste Godefrov. La ressemblance de son ancêtre est frappante, comparée à d'autres documr'nls. D'après eux, leur toile est la seule originale, le tableau concurrent n'est qu'une variante du thème initial, expoïé au salon de 1738. Chardin, on en a la certitude, s'est reproduit souvent, témoin les deux éditions de la Mère laborieuse, du Bcncdicite et les nombreuses répliques destinées à la Suède.
Le Louvre s'en émeut. Il ne lui convient pas de rester plus longtemps sur la sellette. Le maître Bonnat, de la commission des achats, déclare que le Toton de la salle Petit a le faire de Chardin et qu'il est sûrement de lui. Le grand conseil est convoqué. Il travaille, compulse les auteurs, interroge les critiques compétents. Bref, l'aréopage, dans un rapport soumis au directeur des Beaux-Arts, conclut à la confirmation de l'achat: Bignas est i)ïtrare! Le ministre passe outre et ratifie.
Le temps me manque pour me procurer l'enquête, la lire et l'analyser. Du reste, est ce possible ? Le public doit-il en avoir connaissance? Les doutes sontils dissipés? Ils sont comme des plantes à fortes racines, on ne les arrache pas aisément. Saura-ton jamais à quoi s'en tenir? Après tout, il y a bien deux Léon X en Italie, et ilsy vivent depuis longtemps en bonne intelligence.
Peut-être trouverait-on une solution dans le Mercure de France dont Dufrcsny laissa la direction au chevalier de la Roque, ami et protecteur de Chardin, comme le fut pour \\'alleaU; .M. de Julienne.
Comment tant de tableaux fabriqués sous la présidence de M. Fallières arrivent-ils à passer pour anciens? Par quels procédés magiques les faiseurs de miracles peuvent-ils, en quelques jours, les vieillir de plusieurs siècles? Leurs ruses, hélas ! n'ont rien de bien mystérieux. Si c'est un secret, il y a beau temps que Polichinelle l'a crié à tous les échos. J'ai passé moi. même en revue, dans le Truquage, les meilleures recettes de cette cuisine si dure à digérer.
Or, depuis vingt ans, les faussaires n'ont presque rien inventé pour l"abri({uer leur vieux neuf.
C'est toujours la vieille toile sur laquelle on fait une copie ou mieux un arlequin emprunté à plusieurs tableaux de même maître: un bras par ci, une figure par là. La peinture sèche, on lui donne le ton doré avec un vernis de Hollande jaune et commun, ou un vernis fin coloré à la sépia. On simule la crasse en imprégnant les empâtements de jus de réglisse, et l'on cuit les couleurs au soleil, ou, pour aller plus vite, au four de boulanger. Les craquelures se font avec une pointe d'aiguille. Les malins appliquent une plaque de métal sur la toile et frappent à coup de marteau. Le vernis s'étoile comme une glace brisée.
Néanmoins le faire laisse souvent à désirer. Les copies sont rarement correctes de dessin. Dison aussi qu'elles reproduisent non pas l'àme, mais seulement l'épiderme du modèle. Dans sa remarquable préface du Trésor de la Curiùsitê, ^i. Thibaudeau a écrit qu'elles péchaient par la sécheresse, la dureté, ou qu'elles étaient molles et froidement faites. 11 y a une certainepeine, qui résultede l'incertitude du pinceau,
cherchan'. par rimitalion, les formes d'un dessin ou les Ions d"une couleur qui ne leur appartient pas.
Rien n'est plus vrai cpie ces observations du savant critique.
La transformation est aussi l'un des trucs très employés pour les portraits. Il consiste à substituer au visage laid, décrépitet desséché d'une vieille le frais minois d'une femme resplendissante de jeunesse et de beauté. Très facile le procédé: échancrer le corsage, boucher les rides, mettre du rouge sur le Visage, changer, en un panier de fleurs, le petit chien carlin (jui repose sur les genoux.
C'est le ruissellement sur la toile de la fontaine magique de Jouvence. Il ne reste plus, pour écouler ce Xatlier de famille, qu'à le faire coter dans une vente. Deux compères poussent, l'un contre l'autre, jusqu'à 80 000 francs, ce mensonge impudent qu'ils revendent ensuite sur bordereau avec un tout petit bénélice.
Souvenez-vous, à l'occasion, que la photographie, plus habile que l'œil, révèle les repeints récents. C'est le meilleur des juges d'instruction.
Cependant, depuis que l'exposition des Primitifs a mis à la mode les peintres français du xv^ siècle, l'arsenal des truqueurs s'est enrichi de quelques nouvelles armes. Ils peignent sur bois, d'après des miniatures, avec des fonds d'or passés, de grandes scènes historiques, illustrées de légendes en belles lettres gothiques chamarrées d'armoiries ou de devises. Re-
doutez ces cliapitrcs de Tordre, ces entrées de souverains, ces bals à la cour. C'est trop beau pour être vrai. Aucun des maîtres d'antan, revenant ici-bas, ne voudrait revendiquer la paternité de ces œuvres souillées par les méfaits des restaurateurs.
Des Allemands, simplistes, ont trouvé un truc d'une naïveté telle qu'on s'étonne qu'il ait pu tromper personne. Mais il faut croire que la crédulité des acheteurs est sans bornes, puisque de prétendus malins s'y sont laissé prendre.
Comme beaucoup de primitifs flamands ont été reproduits en chromolithog-raphie, ces aigrefins choisissent un sujet assez peu connu et usent patiemment Tenvers du papier à la pierre ponce. Quand il ne reste plus de la chromo qu'une pellicule, plus mince qu'une pelure d"oignon, ils fixent le pseudotableau avec une colle inattaquable sur une vieille toile ou un vieux panneau. Une pression prolongée fait adhérer Teslanipe aux aspérités de la toile et du bois. II ne reste plus, après ce marouflage, qu'à vernir et à présenter dans un cadre vermoulu.
J'ai vu un Van Eyck ainsi cuisiné qui avait trompé un amateur pour trois cents francs. Il est vrai que le prix aurait dû mettre l'acheteur sur ses gardes.
Si les procédés de maquillage n'ont guère varié, sans doute parce qu'ils étaient arrivés, comme l'imprimerie et quelques autres arts, à la perfection du premier coup, la façon d'écouler les faux maîtres anciens se modifie tous les jours.
Dès qu'une ficelle est dévoilée, les pirates du pinceau en trouvent une autre. C'est la lutte du trait
TABLEAUX ANCIENS 43o
et du bouclier, et ce n'est pas toujours le bouclier qui a le dessus.
En" désirez-vous quelques exemples ?
Un collectionneur voyageait en Italie. On lui montra un crucifiement peint sur bois qui lui plut et dont le prix lui parut raisonnable. Le marché conclu, Tacheteur voulut emporter son tableau.
— Signor, dit l'antiquaire, ne prenez pas cette peine. Je le ferai remettre à votre hôtel.
— Inutile, je puis bien m'en charger.
— Non, non, je ne le soufTrirai pas.
— Je préfère l'emporter.
— Vous n'avez donc pas confiance en un honnête marchand? Eh bien ! signez au dos du tableau. Vous serez sûr qu'on ne vous le changera pas pour un autre.
L'amateur met son nom. Puis, au moment de partir, l'insistance et les garanties de l'antiquaire lui semblent suspectes. Il prend le cadre sous son bras et l'emporte, malgré des protestations indignées.
De retour à Thôtel, il contemple son panneau. La trouvaille est bonne. Il enlève la crasse, il passe un linge fin sur les empâtements et pour faire disparaître toute trace de poussière, il désencadre la peinture. 0 surprise ! Il trouve deux panneaux collés l'un sur l'autre. Le premier, le seul apparent, était un original estimable, l'autre, celui de dessous, une copie sans valeur. C'est ce dernier qui portait sa signature et que le marchand comptait lui livrer. En cas de réclamation, la grille aurait fait foi.
Un autre brocanteur, un Français celui-là, achetait
de vieux tableaux de l'école italienne et leur faisait subir une restauration si complète qu'elle pouvait passer pour une nouvelle peinture. Une fois la toile vieillie, secundum arlem, il apposait dans un angle, à la cire, le cachet d'un pape du xv'^ ou du xvi" siècle- Puis il envoyait en Amérique la photographie de sa « trouvaille ». Le gros prix demandé n'effrayait pas toujours les acheteurs. Plus d'un numéro de cette pseudo-galerie papale passa les mers avec un retour en bank-notes.
En ce temps-là, les multi-millionnaires américains n'y regardaient pas de trop près dans leurs achats. On aurait pu fréter des paquebots entiers avec les croûtes que tous les pays de l'Europe leur faisaient avaler, comme à des poulets aiïamés ! Les droits exorbitants de 20 0/0 que la douane prélevait à l'arrivée n'arrêtaient pas les marchands,' bien au contraire. Ils s'en servaient fort habilement pour leur petit « gommerce » malhonnête.
Un courtier en tableaux de Londres avait com. mandé à un peintre besoigneux une Scène de buveurs dans le goût de l'école flamande. Au jour dit, le tableau arrive. Il est parfait. Même on peut lire au bas la signature de Jan Steen avec la date de 1672, calquées sur le fac-similé que le catalogue du musée de Piotterdam met imprudemment à la portée des faussaires.
Le marchand examine, se déclare satisfait, et, après avoir payé l'artiste, lui dit :
— Votre tableau est si bien que je ne sais vraiment pas pourquoi vous ne le signeriez pas. Voilà
une palette, des pinceaux. Mettez donc votre ncm sur la toile.
Très flatté, le peintre a vite fait d'étaler une couche de peinture sur la signature de Jan Steen, et de la remplacer par la sienne.
Trois semaines plus tard, le tableau parlait pour New- York à l'adresse du correspondant habituel du marchand. Mais en même temps une lettre anonyme avertissait la douane américaine qu'elle allait être victime d'une fraude et que certain tableau, signé d'un inconnu, était un chef-d'œuvre de l'école hollandaise, valant 200000 francs.
Un douanier avisé en vaut dix. Le directeur des douanes de New-York fit appeler des experts. On enleva la couche de peinture portant le nom du peintre, et la prétendue signature originale apparut. Le courtier anglais eut à payer une amende de 500/0 d'abord, soit 100000 francs, plus les droits de 20 0/0. Au total, 140000 francs.
Mais trois jours plus tard il vendait, ainsi authentiqué par les experts de la douane, son Jan Steen 250000 francs, ce qui lui laissait encore un honnête bénéfice.
Hélas ! les meilleurs métiers se gâtent. Ne dit-on -pas que le gouvernement des U. S. vient de nommer un vérificateur-priseurpourproléger les gogos contre les contrefaçons ? Ce fonctionnaire est autorisé à servir d'expert à l'acheteur, et il a bon œil. ToutMontmar- Ireestdans la désolation. Il faudra chercher d'autres artifices pour écouler les vieux maîtres de la butte.
Si les experts du nouveau monde ont fort à faire
pour surveiller chez eux l'importalion des tableaux, le fisc italien a plus de mal encore [)our empêcher l'exode des chefs-d'œuvre de son pays. On sait qu'une loi draconienne défend de faire sortir du royaume, des œuvres d'art italiennes sans l'autorisalion expresse du gouvernement. Les propriétaires des galeries de tableaux ne peuvent en disposer à leur gré, même quand ils ont à satisfaire d'impérieux besoins d'argent. Ils se sentent sous la surveillance des agents de l'Etat, et surtout des acheteurs nationaux qui leur ont fait des offres à prix réduits et attendent que la famine les oblige à céder.
A quoi servirait le truquage sinon à frauder le gouvernement ? D'ingénieux marchands de Paris et de Londres se sont mis en rapport avec ces princes au blason dédoré. Ils font exécuter d'habiles répétitions, convenablement vieillies, et leur font prendre la place des originaux dans les galeries historiques. Les vrais chefs-d'œuvre passent les Alpes et vont prendre rang dans les collections continentales ou américaines.
Jusqu'ici tout va bien, on se défend comme on peut d'une loi injuste. Cependant, comme la vente a été, et pour cause, soigneusement dissimulée, que va-t-il arriver de ces copies substituées, à l'insu de tous, aux tableaux anciens ?
Quand la galerie passera en vente, après décès ou autrement, qui songera à douter de l'authenticité de ces faux chefs-d'œuvre attestée par des preuves séculaires ? De par la loi, c'est un Italien qui devrait être dupé, puisque les œuvres d'art doivent rester dans le pays. Mais l'original ayant pu sortir clandestinement, il n'y a pas de raison pour qu'à son tour la copie ne fasse pas le même voyage et alors, gare à
nous ! Il faudra être d'une belle force pour reconnaître-le pastiche avec son dossier d'attestations composé de toutes les herbes de la Saint- Jean !
Cave! Nous sommes tous les jours exposés en France à subir le même sort. Une bande de marchands interlopes exploite les châteaux historiques oîi l'on sait exister des portraits de famille ou des tableaux de maîtres anciens. Si le propriétaire accepte leurs offres d'achat, ils font exécuter des copies pour remplir les cadres, et les amis du vendeur ne s'aperçoivent de rien. Un beau jour, le domaine change de possesseur. Le nouveau châtelain, qui, de très bonne foi, croit posséder des originaux, les vend comme tels. Et voilà encore des dupes !
Parfois, c'est dans un but fort respectable que s'opère, celte substitution. Lors d'un partage après décès, le fils aîné hérite les portraiis de famille: il en fait faire des copies pour ses frères et sœurs, moins avantagés. Rien de mieux. Mais si le peintre est assez habile pour faire de ces copies des véritables fac-similés, saura-t-on dans cinquante ans reconnaître les originaux ?
Il y a quelques années, un baronnet du comté de Leicester, Georges W., mourait en laissant à son fils Herbert tous ses biens, meubles et immeubles, à l'exception d'une quinzaine de tableaux de famille qu'il léguait à sa fille. Contrarié de voir le parloir du château dépouillé de ses nobles trophées, le jeune héritier fit venir un peintre parisien qui remplaça les toiles par des duplicatas et les originaux furent expédiés à la sœur. Or, des amis complaisants insi-
lîucrent que le baronnet avail gardé les tableaux anciens et envoyé à leur place des copies sans valeur. Un procès s'ensuivit. Des experts comparèrent les peintures contestées. On examina les craquelures, les vernis, le grain de la toile, les bois des châssis. Il fut impossible de juger entre quelles mains se trouvaient les originaux. Il fallut faire venir de Paris l'auteur des pastiches qui trancha le débat en montrant un signe particulier qu'il avait apposé à l'envers des panneaux.
Des copies, hâtons-nous de le dire, ne sont pas toujours sans valeur. Elles peuvent même, en raison du talent de leur auteur, être jugées supérieures aux originaux. N'existe-t-il pas des copies de Breugel le Vieux par Paibens, qui valent les tableaux sortis de la main même du vieux maître ? Le plus beau musée de l'Europe ne serait-il pas fier de posséder ce lacsimilé du portrait de Léon X par Raphaël que le mandataire infidèle du pape Clément VII commanda à André del Sarte pour ne pas livrer l'original au duc de Mantoue ? Et plus près de nous, chacun ne préférerait-il pas certaines copies par Delacroix ou Fantin Latour à des originaux signés par d'illustres inconnus ?
Bien plus, c'est souvent la conviction d'avoir sous les yeux un original qui en fait tout le charme, et M. Jean Gross en cite un curieux exemple.
On connaît la célèbre Madone de Raphaël du musée de Dresde. Historiquement il est prouvé que le Sanzio peignit ce chef-d'œuvre en 1518 pour le couvent de San Sisto, à Plaisance, et qu'Auguste^IIl de
Saxe l'acheta 12000 sequins en 1753. Le départ de la Madone pour Dresde fut relardé quelques années par les discussions entre le fisc et les moines sur les droits de douane, et pendant ce temps des bruits de fraude circulèrent. On prétendit que les religieux avaient fait exécuter subrepticement une copie du Raphaël pour garder le tableau authentique.
Or, tout récemment, un richissisme Américain, propriétaire de mines et plus que milliardaire, vient de déclarer que la légende était véritable, et qu'il avait acheté la il/adone originale aux moines de Plaisance, la remplaçante son tour par une bonne copie.
Et voilà les critiques des deux mondes bouleversés ! Le Raphaël de Dresde, qui avait passé jusque-là pour un tableau d'un prix inestimable, qui avait causé des impressions presque divines à ses admirateurs, n'était plus bon, pour quelques-uns, qu'à orner une église de village!
Gardons-nous de prendre parti dans un si grave débat. Les maîtres anciens, on le sait, ne se faisaient pas faute de copier eux-mêmes leurs tableaux et d'en tirer plusieurs exemplaires, bien heureux, lorsque, comme Rubens, ils ne faisaient pas faire le tableau parleurs élèves, en se contentantd'ymettreleurnom.
Ces « répliques, » chaque fois qu'il s'en découvre, soulèvent d'interminables débats entre les possesseurs des tableaux jumeaux, chacun prétendant détenir l'original. Le plus curieux c'est qu'ils ont raison tous deux, comme le cas s'est produit pour le double portrait de Madame Geoffrin par Nattier possédé à la fois par le comte d'Etampes et par M. Reinach.
Le rapport des experts, dans ce procès curieux,
révéla que presque tous les peintres du xviii' siècle se répétaient. M""" Vigée Lebrun avait vendu jusqu'à douze fois le portrait de Monsieur, frère aîné du roi, et Nattier, tout aussi souvent, les portraits de Mesdames, filles de Louis XV, de madame de Châteauroux et de tant d'autres.
En 1885, M. Terme, conservateur d'un des musées de Lyon, avait envoyé à Texposilion des Portraits du siècle, un admirable tableau de David représentant Marat dans sa baignoire.
Dès l'ouverture du salon, un des descendants du grand peintre, M^^'David-Chassagnolle, protesta contre cette attribution, prétendantêtreseulepropriétaire de l'original, tandis que le tableau exposé était une des deux copies exécutées par ordre de la Convention par des élèves de David.
Le possesseur du Maral contesté résista. Il l'avait acheté à- M. Durand-Ruel, lequel le tenait du prince Napoléon à qui le baron Jérôme David l'avait donné. Le tableau était donc authentique, c'était une réplique et non une copie.
Fait curieux I Les premiers experts nommés par le tribunal, MM. Lafenestre, Cabanel et Haro, se prononcèrent en faveur des héritiers David. Mais presque aussitôt Cabanel se dégagea par lettre publique. En appel, la cour donna raison au Marat lyonnais. Les attendus du jugement, tout en déboutant M""» David-Chassagnolle de sa demande, dirent qu'elle possédait bien en effet le tableau original de David, brossé par le maître au moment même de la mort de Marat, mais que la toile de M. Terme, plus achevée, plus complète, présentait des différences et d'heureuses modifications qui empêchaient d'y voir une copie.
C'était un tableau que le maître avait peint à lêle reposée, après sa première œuvre. S'être fait aider par un élève ne pouvait enlever à son Marat le litre de peinture de David.
Hyacinthe Rigaud usait du même procédé. Quand il fit le portrait de François La Peyronnie, le chirurgien de Louis XV, il pria Daullé de mettre dans la légende de la gravure qu'il avait seulement peint la tête et les mains.
J'avoue que celte peinture en partie double, que j'ai longtemps possédée, m'intrigua beaucoup. C'est si peu dans les mœurs de nos maîtres d'indiquer leurs collaborateurs! Rigaud employait donc des confrères, au vu et au su de ses contemporains, à lui peindre en partie ses portraits !
Le hasard, souvent meilleur indicateur que saint Antoine de Padoue, me fit trouver le mot de l'énigme. Un jour, en bouquinant à la bibliothèque de l'Institut, je vis au catalogue des manuscrits :
Rigaud (H.). Mémoire de Vargent que f ai donné des copies quefay fait faire pendant Vannée 1004 et suivantes.
Quelques instants après, j'avais devant moi un in- : quarto relié en parchemin et contenant une cinquan-' laine de feuillets. C'était le relevé des sommes versées par le grand peintre à ses collaborateurs.
Ah! quel homme d'ordre que ce Rigaud! Son génie de peintre était doublé du talent d'un véritable comptable. Il notait les plus petites dépenses. Le mémoire pourrait faire pendant à celui de M. Purgon dans le Malade imaginaire I
m TRUCS ET TRUQUEURS
Et quel balaillon de rapins il avait à son service, les uns tout à fait inconnus, les autres déjà célèbres ou en passe de l'être !
Lisez avec moi!
Nattier, une copie du roi, . . 21 1. »
Verly, pour la cravalte du roi . 2 1. »
— pour percer de la dentelle 3 1. »
Mon frère, habillé M. du Refuge 60 1. » Leroy, ébauché deux cuirasses
deM.de Boufflcrs . ... 51. y>
Siez, copie ébauchée de M. de Lafonlaine 7 1. 4 sous.
Bailleul, copie de M. Rollet . 20 1. — — AL le maréchal de Villeroy, sur une toile de 4 livres 70 1.
Parroccl, pour le fond de Monseigneur 1401. »
Tournières, copie de Bossuet . 1201. »
Prieur, cinq cravattes de Monseigneur 8 1. »
— copie de M. le Cardinal de
Noailles 16 1. »
— copie du cardinal de Bouillon 24 1. .>
— copie du roy d'Espagne . 120 1. »
De Launay, deux copies du
porirait de Louis XV ... 801. »
Ranc, fini lacuirasseetlcsmains
de M"^ de Vendôme ... 141. »
Hulliot, les fleurs de M'"' de
Croissy d'Hozier .... 361. »
— fait le bras du fauteuil
deM.de Vertamoud. . . . 11. 10 sols.
Leclerc, habillé M. cl M-^e Renaud 121. »
Et combien d'aulres ainsi jusqu'à 1726, fin du livre de caisse de Rigaud.
Nos lecteurs ne s'étonneront jjIus désormais quand ils trouveront en lisant cette prudente et suggestive réserve dans certains livrets :
L'expert, obéissant aux nécessites du catalogue, a baptisé ses tableaux des noms qui choquent le moins la vraisemblance.
Du reste au compte-rendu d'une vente après décès, on relevait récemment des adjudications de ce genre :
Breughel, Paysage .... 73 francs.
Murillo, saint François . . . 220 francs.
Ruysdael, Paysage .... 170 francs.
Taunay, Paysage avec figures. 101 francs.
Le pinceau de Robert Macaire avait dû passer par là. La galerie sortait de la boutique d'Elie Magnus, le marchand imposteur de Balzac.
On eût pu dire en la visitant, comme le fit un critique acerbe chez un financier bien connu:
— Très curieux, vos maîtres anciens. Seulement les plus beaux, ce sont les faux !
Certes, si les auteurs de ces cyniques mystifications se faisaient prendre la main dans le sac, il leur
en cuirait. Nous avons encore des juges dans Paris. Mais le moyen de les saisir sur le fait? Les continuateurs de Rembrandt et de Léonard de Vinci ne se vantent pas de leurs prouesses.
Si, pourtant ! Quelque invraisemblable que la chose paraisse, un maître faussaire se fit gloire un jour d'être l'auteur d'un superbe Titien, acheté fort cher par un grand courtier de tableaux. Fureur de l'acquéreur qui aurait bien voulu avoir la preuve delà contrefaçon! Mais l'aveu n'avait eu qu'un seul témoin, et en justice « testis unus » ne prouve rien ou si peu qu'il vaut mieux n'en pas parler. Le plaignant, désireux de confondre le coupable, imagina de mettre un huissier à ses trousses pour recueillir sur papier timbré la moindre parole imprudente capable de passer pour un aveu. L'officier ministériel suivit le peintre pendant huit jours. Au café, il s'asseyait à une table voisine de la sienne. Au restaurant, il dînait à ses côtés. Le soir il l'accompagnait dans les musichalls ou les brasseries à femmes. Mais le peintre, se sentant peut-être surVeillé, ne renouvela pas sa dangereuse vantardise. A cette chasse au faux, ce fut le gibier qui fatigua le chasseur.
L'huissier renonça à la poursuite elle mystificateur demeura impuni.
Arrêtons-nous. Nous avons montré quelques aspects de cette lèpre des faux tableaux qui sévit si cruellement sur le monde des arts. Sans avoir la prétention d'avoir tout dit, nous espérons que l'étendue du mal est maintenant démontrée.
TABr.EAUX ANCIENS 447
Empruntons au spirituel Courteline le mot de la fin. Il a horreur du truquage. D'après récho d'un journal, pour s'en garer, il aurait réuni les plus détestables croûtes qu'il ait pu rencontrer et les montre avec orgueil :
— Ce sont, dit-il, des navets éclos dans le potager des beaux-arts.
tiivant , orip>
Les vacli33 maigi-es- — Au pays des dollars. — Trop de Salons. — Délugedcpeinturcs. — Commondcpar lél<5gramme.
— Tableaux d'exporlalion. — A force déplumer la poule aux œufs d'or. — La loi de 1893. — Ilarplgnics contrefait. — Comment on fait un Fromentin. — Avoir un pseudonyme sans le savoir. — Signatures et homonymes. — LeOT. — La vue des bruyères appartient à tous. — Fromentin dédoublé. — Bouguereau agrandi. — Reflet révélateur. — Propos de dessert.
— Frédéric Humbert ou Roybet. — Au pays de V Angélus. — '"t'.Tplin e' ' "~t. — Un Daubigny qui revient cher.
voisiii. ^-^'enez garde à la pelnhire.
T '^ soir X Les temps se - . ur les peintres. Nos chers
^-•^•j vv, I eries a
maîtres ont coni . .„j d'or. Pendant vingt ans, ce fut un Pactole de c , ars, de quadruples, de roubles, de g-uinées, roulant de toutes les parties du globe dans leurs escarcelles. De 1872 à 1892, la peinture française accapara le marché aux tableaux sur les deux hémisphères. Los toiles s'enlevaient avant d'être achevées. On s'inscrivait pour être servi. Comme pour les automobiles, on eût facilement négocié avec prime une simple promesse. Un peu plus, un tour de faveur aurait été mis aux enchères, comme le fit, pour calmer les impatiences de ses clientes, un artiste capillaire très célèbre en l'ai't d'onduler les chevelures.
Dans la plaine Monceau, s'éleva tout un quierart
d'hôtels coquets ou somptueux, couronnés par de vastes ateliers aux larges baies inondées de lumière. Ce fut un rayonnement d'un éclat incomparable, l'apothéose de l'école française, un feu d'artifice qui éclatait et éblouissait.
Malheureusement, cette belle fcle n'eut qu'une durée éphémère. Voilà qu'un voile de deuil couvre les chevalets des ateliers. Les acheteurs boudent, les prix baissent. La vache à lait se tarit peu à peu, et des plaintes amères s'accentuent devant la marée basse delà caisse. L'âge d'or n'est plus qu'un souvenir, l'âge d'argent touche à son déclin, l'âge d'airain apparaît à l'horizon.
On peut même voir, ô décadence ! dans un des quartiers les plus fréquentés de Paris, un vieux rapin déchu qui s'e&t mis en boutique. Sur une estrade, entouré d'un public ébahi, il exécute sa peinture à la minute, toujours le même tableau, suivant le précepte d'IIcnner, seul moyen dclre original.
Essayerons-nous de chercher les causes de cette crise néfaste qui succède à tant d'années de jorospérité?
Discuterons-nous la grosse question du nombre toujours croissant des salons, des expositions provinciales, universelles et surtout particulières ? En surexcitant la production de trop de pinceaux, avec ou sans talent, cette multiplicité d'exhibitions fatigue, décourage, blase lamateur, sollicité de trop de côtés.
Dévoilerons-nous la prodigalité des récompenses décernées aux artistes étrangers ? Les jurys déve loppent ainsi les écoles rivales et ferment peu à peu à
nos nationaux les débouches du pays où ils importent.
Dirons-nous la série des tableaux hùLifs et bâclés, les répliques prodiguées sur le même modèle? En subissant Fentraînenient des intermédiaires, les peintres ne paraissent pas se douter qu'ils se font concurrence à eux-mêmes.
Non, celle thèse sortirait trop de notre cadre. Pas de dissertation sur ce sujet délicat. Bornons-nous à étudier la fraude qui provoque, comme pour les vins, la mévente des tableaux de nos artistes français.
A la suite des expositions universelles de Paris et de Londres, les usiniers de Chicago, de Cincinnati ou de Philadelphie s'aperçurent tout à coup qu'il existait un luxe appelé « art » et que rien n'était plus distingué que d'exhiber une galerie de tableaux.
Sitôt pensé, sitôt fait. Entre deux coups débourse (( time is money », ils télégraphièrent à leur agent continental de leur fournir une collection par le plus prochain paquebot. Le prix importait peu. Ce qu'il fallait, c'étaient des maîtres de l'école de 1830 et quelques modernes : un Daubigny, deux Troyon, trois jNIillet, un Bouguereau, six Meissonier, trois Chintreuil, deux Détaille, un Charles Jacques, un Rosa Bonheur, cinq Théodore Rousseau, le tout entremêlé de maîtres célèbres anciens, Rubens, Rembrandt, Claude Lorrain, Terburg, Gérard Dow, Franz Hais.
Grand embarras du courtier ! Que faire ? Répondre que les Delacroix, les Rousseau, les Lefebvre, les Boudin à ciel bleu d'Italie ne courent pas les rues et qu'on ne peut s'en procurer du jour au lendemain,
même à coups de dollars? C'était perdre la bonne petite commission et se fermer de superbes débouchés. Quel correspondant eût consenti à commettre semblable impair"? Une demande est faite pour être remplie, ou les affaires ne seraient plus les affaires. Un client désire des Corot? L'article manque sur le marché ? Fabriquons-en.
Et Ton fit peindre dans les arrière-boutiques, sans doute pour les avoir de meilleure qualité, des Diaz, des Decamps, des Courbet. Les steamers de la Compagnie transatlantique chargèrent des ballots de toiles peintes, facturées au plus juste prix, c'est-àdire que ce qui revenait à deux cents francs, cadre compris, était coté dans les cinquante mille. Seuls, les tableaux des maîtres vivants : Jean-Paul Laurens, Donnât, Morot, avaient coûté la forte somme, les membres de l'Institut n'ayant pas l'habitude de donner leurs coquilles.
L'appétit venant en vendant, nos excellents marchands se dirent qu'ils étaient bien simples de faire tant de frais pour les œuvres des vivants, puisque les morts coûtaient si bon marché. Ils gravirent de nouveau la côte de Montmartre et commandèrent à la fois, dans la même officine, où règne le struggle for Ufe, tous les desideratas de Jonathan ; cela leur fit une notable économie de temps et surtout d'argent.
Jusque-là,* il n'y avait que demi-mal. Les inventeurs du trust, qui nous font avaler tant de beurre végétal, de porc trichine, de conserves avariées, se déclaraient satisfaits. Le commerce marchait. Les douanes augmentaient leur chiffre d'exportations. Après tout, tant pis pour les Yankees ! Ils n'avaient qu'à mieux s'y connaître ou à choisir des experts.
Mais, hélas ! un beau jour, il prit fantaisie aux
collectionneurs d'oulre-mer de réaliser en dollars leurs merveilleuses galeries. Un d'eux, et des plus notoires, remit en caisse les maîtres qui faisaient son orgueil et les expédia à ]M. Bernlieim jeune pour faire une vente! Quelle surprise, quelle désillusion! quel écroulement! Ce n'étaient que copies, pastiches, croûtes à vingt-cinq francs la pièce ! Les cachets des ventes, les marques d'amateurs, les signatures, tout était apocryphe, copié, falsifié. L'infortuné spéculateur américain dut reprendre sa marchandise frelatée, l'expert ayant refusé, avec juste raison, de la présenter à l'hôtel Drouot.
Cette mésaventure et quelques autres du même genre soulevèrent un toile général dans tout ce que la peinture compte de marquant — qu'on ne me fasse pas dire de marchand. Tant que l'Amérique gardait nos croûtes, tout allait bien. Du moment qu'elle avait la prétention de nous les renvoyer, halte-là ! Il n'était que temps d'aviser.
On demanda au Parlement de prendre des mesures eontre les faussaires. Il le promit, mais les morts de la légende allant plus vile que nos législateurs, il fallut quinze ans pour arriver à un résultat. Enfin, en 1895, parut la fameuse loi qui punit les fourberies des Scapins de la peinture d'un emprisonnement d'un an à cinq ans et d'une amende de seize à trois mille francs.
Bientôt des incidents retentissants apprirent aux contrefacteurs qu'il y avait une police correctionnelle, boulevard du Palais. Pour quelque temps, les amateurs furent rassurés. Nous ne citerons qu'une affaire
qui dévoila, dans des débats non dépourvus de gaîté les dessous de ce commerce illicite mais productif des faux tableaux de maître : ah iino disce omnes.
Un jour notre grand peintre Harpignies, qui porte si allègrement ses quatre-vingts ans, faisait un tour de promenade sur le boulevard Montparnasse, quand il avisa, à une vitrine, deux grandes aquarelles signées de son nom, et ma foi ! fort séduisantes. Mais elles avaient aux yeux du vieux maître un tort impardonnable, elles n'étaient pas de lui I
Il entre, il s'informe, il proteste.
Le marchand, troublé, argue de sa bonne foi et donne l'adresse du courtier qui les lui avait remises en dépôt, un certain V., domicilié près du Luxembourg.
Harpignies n'hésite pas. Il se fait conduire au parquet, dépose une plainte en contrefaçon. Le commissaire de police reçoit un mandat du juge d'instruction. Dès le lendemain, au petit jour, il se présente chez le courtier en tableaux pour procéder aux perquisitions. D'aquarelles, pas la moindre trace, mais, dans une pièce servant autrefois de cuisine — l'endroit n'était-il pas admirablement choisi? — le représentant de l'autorité saisit 1"35 toiles signées des noms les plus illustres : Corot, Delacroix, Diaz, Troyon, Daubigny, Fromentin, Jacque, Rousseau, et bien d'autres, du même acabit.
Ce fut une belle audience que celle du 18 décembre 1903 ! La huitième Chambre semblait une annexe de l'hôtel Drouot. Des commissionnaires apportaient à pleins crochets des piles de toiles de toutes tailles et de tous aspects. On cherchait sur le prétoire le marteau du commissaire priseur !
- Au banc des accusés, très à son aise, jovial, portant
beau, V. (c'était un ancien modèle) se défendait pied à pied contre Finterrogatoire du président Pug&t.
— Vous faisiez exécuter des copies dans les musées par de jeunes peintres besogneux, et vous patiniez ensuite les toiles pour leur donner l'apparence du vieux?
— Voudriez-vous me dire la loi qui interdit de vieillir un tableau, monsieur le président? Les marchands de nouveautés exhibent tous les jours dans leurs vitrines des étoffes auxquelles ils ont donné l'aspect défraîchi des teintes anciennes.
— Ces commerçants n'attribuent pas, comme vous, une valeur exorbitante àleur marchandise.