‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 15 sur 26 · V. se tourne vers le public en souriant · texte numérisé non relu

V. se tourne vers le public en souriant

— Voyons, il faut être sérieux. Si je vous fais 200 ou 300 francs un Daubigny qui en vaut 10 000, croyezvous que j'exagère les prix ? Le client flaire un coup. Il se dit qu'il va m'enlever un tableau de maître pour un morceau de pain et qu'il le revendra la forte somme. S'il y a quelqu'un qu'on cherche à tromper dans le marché, c'est moi.

— Tout cela ne nous dit pas, poursuit le président, comment des toiles entrées chez vous, neuves et anonymes, en sortaient quelques jours plus tard vieillies et signées?

— En ce qui concerne les signatures, dit V., je ne puis répondre. Je ne veux pas dénoncer un père de famille.

— Votre défense est piteuse, interrompt le substitut.

— Je ne me vante pas d'avoir l'éloquence de Cicéron.

La vérité est que V. liait connaissance dans les restaurants de la rive gauche, où ils venaient prendre

leurs repas, avec de jeunes peintres peu fortunés. Il leur faisait d'abord retoucher quelques méchantes toiles. Puis, quand il s'était assuré de leur talent, il leur commandait des tableaux « dans le genre » de tel ou tel maîlre. Au besoin il leur apportait des photographies, des gravures, leur donnait des conseils. — Vous voulez faire un Fromentin ? Rien de plus facile^ Prenez au Louvrele cheval, à Chantilly le be douin, au Luxembourg le paysage. Vous aurez un tableau complet qui ne sera la copie d'aucun autre, mais où le plus malin des connaisseurs ne pourra rien trouver à reprendre.

La toile exécutée, V. sortait deux ou trois louis de sa poche et commandait un autre grand maître dans les mêmes prix. Il avait, comme on le voit, pour principe de ne pas gâter ses fournisseurs. Il donna même, un jour, cinq francs pour un travail, encore la pièce était-elle, comme ia peinture, archi-fausse.

Chose curieuse ! Dans ce procès, on ne vit pas de plaignants! Aucun des clients de V. ne se porta partie civile. Il s'y rencontrait pourtant un sociétaire de la Comédie-Française qui lui avait acheté, disait-on, toute une galerie. Mais l'excellent acteur ne trouvait sans doute Les Plaideurs comiques que dans la maison de Molière. Il brilla par son absence. Peutêtre se trouvait-il satisfait et se disait-il que ses tableaux vaudraient un jour leur pesant d'or, lorsque les jeunes peintres qu'employait V. deviendraient à leur tour de ceux qu'on copie !

V. se montra d'ailleurs très crâne. Il ne trahit pas les siens et ne voulut dire ni à qui il achetait, ni à qui il vendait ses chefs-d'œuvre. Je me trompe, il cita trois personnes, mais toutes trois étaient mortes, comme par hasard.

— Que diable ! fil en souriant cet accusé débonnaire, je ne peux empêcher les gens de mourir.

Tant de bonhomie et de douce gaieté ne désarma pas le tribunal. Après un réquisitoire très remarquable du substitut Watline, il octroya à V. quatre mois de prison et 2 000 francs d'amende.

On ne sut jamais ce que devinrent les tableaux saisis. Peut-être figurèrent-ils dans une vente de pièces à conviction et font-ils aujourd'hui la gloire d'une ofalerie inconnue.

Comme on le voit, la nouvelle loi aurait du bon, si on l'appliquait plus souvent. Mais le parquet a bien d'autres chats à fouetter que de s'occuper de faux tableaux, surtout quand personne ne le prie d'intervenir.

Nous sommes cependant en progrès et l'on ne verrait plus se produire impunément de mystification semblable à celle qui marqua les débuts de W. Beauquesne, il y a quelque vingt ans.

Un marchand parisien en renom reçut la visite d'un courtier en tableaux qui lui offrait plusieurs toiles militaires signées Cardin.

— Cardin? Connais pas, dit le marchand.

Mais comme les tableautins de l'inconnu étaient amusants, il les acheta et en redemanda d'autres,

Pendant deux ans, le marchand plaça dans sa clientèle des scènes militaires de Cardin sans pouvoir arriver à faire sa connaissance. Tantôt le peintre était malade, tantôt il était en voyage, tantôt un parent de province lui avait fait manquer le rendez-vous.

Enfin, en 1880 et 1881, le marchand, toujours plu

charmé du talent de son inconnu, envoya deux Cardin au Salon et découvrit ainsi, sans le vouloir, le pot aux roses.

Le peintre Wilfrid Beauquesne, en visitant l'Exposition, s'arrêta par hasard devant les pseudo-Cardin et reconnut des œuvres qu'il avait vendues.

Comme il habitait la campagne, il mettait rarement les pieds à Paris, et jamais chez les marchands de tableaux. L'exploiteur, qui le faisait travailler à deux francs de l'heure (le prix d'un fiacre), en profilait pour effacer sa signature et la remplacer par un nom de convention. Excellent truc pour empêcher son prisonnier de briser ses fers et d'élever ses prétentions!

Le plus fort, c'est que ce lourde Rodilard ne tombait pas alors sous le coup de la loi.

Le courtier ne fut pas poursuivi. Bien plus, W. Beauquesne ayant, à la suite de cette affaire, traité directement avec le marchand, son exploiteur, furieux, exhiba un effet de cinq cents francs impayé^ montant d'une avance, et fit saisir le signataire.

Le tribunal valida la saisie, « attendu que les contrats faits entre artistes et intermédiaires doivent être assimilés à ces espèces d'actes faits entre lesfemme,'' galantes et les tapissiers, pour frustrer leurs créau'^ ciers ».

N'est-ce pas charmant, et ne doit-on pas s'applaudir de voir de si beaux jugements devenus désormais impossibles?

Nel'ai-jepas déjà dit? la lutte du filou et du législateur ressemble à celle de la cuirasse et du boulet. Dès

qu'un invenlcur découvre une plaque blindée capable de soulenir le choc, l'adversaire trouve un projectile nouveau d'une plus grande pénétration.

La loi défend de contrefaire une œuvre d'art? Belle afl'aire, on ne la signera pas, ou si peu, que ce ne sera pas la peine d'en parler!

Voici un Effet de crépuscule au bord d'un étang tout à fait dans la manière de Corot. Le maître de VilIe-dAvray n'aurait pas fait mieux. Que dis-je? Il l'eût signé, tant le tableau est excellent 1 Et voilà le pickpocket, comme un subtil maquignon, qui ajoute dans un coin de terrain les deux lettres 0 T.

Arrive un client fureteur dans le magasin :

— Tiens! vous avez un Corot?

— C'est bien possible, car c'est rudement peint. Toutefois, je ne garantis rien.

— Comment ! mais voilà la signature ! 0 T ! C'est Il fin du mol Corot. Les premières lettres sont sans doute sous la retouche.

— C'est bien aussi mon avis. Vous le savez, on est si souvent trompé !

Et le noble amateur, qui s'y connaît, achète sans garantie le tableau qui est, d'après lui, « indubitablement » de Corot.

Un aulre procédé, fort en honneur, consiste à profiter d'une heureuse homonymie pour donner à un peintre moins connu la notoriété du grand maître qui porte le même nom. Un de ces aigrefins, qui font sans scrupule de la lettre initiale A d'un Agapit SLevens un Alfred Stevens, ne craignit pas un jour d'aller demander à Bennerdes tableaux dans le genre

TABLEAUX MODERNES 4o9

tl'Henner. Il aurait gralté le B cl le lour eût été joué! Mais ces honnêtes propositions furent si bien reçues que le courtier éconduit évita à ses confrères des démarches inutiles. On ne vit pas sur le marché des nvmphes de Benncr avec un H aspiré ou non.

^falheùreusement, pour un maître qui refuse de se prêter à ce subterfuge, combien de rapins, moins consciencieux, ne craignent pas de s'entendre avec les marchands pour créer une profitable équivoque !

Un jeune peintre de talent, M. Didier-Poujet, s'est fait connaître, depuis quelques années, par de jolis paysages, généralement pris dans les vallées de la Creuse, où s'étalent aux premiers plans des tapis de bruyères roses du plus gracieux effet. C'est un succès. Tout le monde en veut, et M. Didier-Poujet est devenu « le peintre des bruyères. »

Inutile de dire qu'on le copie à outrance. Les bruyères sont à tout le monde, disent les marchands. S'il nous plaît de nous placer au même endroit, pour prendre le même paysage, nul n'y peut trouver à redire. La nature ne porte pas d'écriteaux avec « motif gardé ».

Partant de ce principe commode, nos pirates de la toile font des Didier-Poujet et les vendent dans les deux hémisphères, au détriment du véritable titulaire du genre. Malheureusement, un de ces trop adroits imitateurs s'est récemment laissé prendre. Il avait copié un « arrangement » de Didier-Poujet, croyant avoir affaire à un tableau sur nature. Le peintre lésé le fit condamner en prouvant que son contrefacteur n'avait pas pu se placer au même endroit que lui,

par la bonne raison que le site même n'existait pas. Il était presque entièrement d'imagination.

La leçon ne fut pas perdue.

Maintenant, on fait plus que jamais, dans les officines montmartroises, des tableaux de bruyères. Seu. leraent on ne copie plus M. Didier-Poujet. On se contente de signer Vivier-Pouillet ou Saint-Dié-Pujet. Ce n'est pas tout à fait le même nom, mais en Amérique ou en Autriche, cela suffit pour tromper l'acheteur. Serions-nous plus malins, si on nous présentait des noms japonais estropiés?

Tout ce grabuge vient des amateurs. Ils ont le tort de s'en rapporter uniquement à la signature, source de presque toutes leurs déceptions. Les marchands le savent et ils en abusent. Si leurs clients décidaient leur choix d'après la valeur de l'œuvre, les ruses les mieux ourdies se trouveraient inutiles. On ne copie pas certains maîtres. On peut imiter leur signature, mais leur faire reste à l'abri des plus habiles contrefacteurs.

Au lieu de cela, quesepasse-t-il, neuf fois sur dix?

Le collectionneur court à la signature, cherche un numéro de catalogue, un cachet de vente, un signe d'authenticité pour suppléer à l'insuffisance de ses connaissances en peinture.

Un marchand qui sait son métier se charge d'y mettre bon ordre.

Un faux tableau est comme un escroc, il a toujours des papiers en règle. Quand il n'en a pas, on lui en fabrique.

ISa-t-on pas récemment poussé l'audace jusqu'à

faire graver des tableaux de Técole de 1830, fabriqués depuis deux mois à peine, afin de présenter une estampe à l'appui de leur authenlicilé ?

— Mon Théodore Rousseau? Il est bien connu ! Il a été gravé àTeau-forte.

Et cette preuve, qui n'en est pas une, suffit à plus d'un prétendu connaisseur.

Ces combinaisons machiavéliques des Vautrin de la curiosité ne sont pas employées par des professionnels plus prudents, qui se contentent du maquillage. Ce sont eux, on le sait, qui achètent après le décès d'un peintre les esquisses, les tableaux inachevés, voire même les toiles barbouillées, portant le cachet de la vente. Ils savent mieux que personne utiliser ces restes. D'habiles copistes reprennent les esquisses, achèvent les tableaux, peignent môme de nouvelles compositions. Personne ne s'en défie, le cachet de l'atelier est apposé au revers. A part la toile et le châssis, tout est faux.

Un de ces mystificateurs, sous-officier d'académie s'est créé une légendaire réputation par son ingéniosité à faire deux tableaux avec un seul. Il avait acheté à la vente d'Eugène Fromentin une superbe étude de Fauconnier arabe, peinte sur bois. De retour chez lui, il examinait so"n acquisition en se demandant quel bénéfice honnête il en pourrait tirer, quand une lumineuse idée lui vient. Il appelle son menuisier et lui fait scier le panneau dans son épaisseur.

Il eut ainsi deux planches. L'une, celle de dessus, portait toujours l'original de Fromentin. L'autre, celle de dessous, avait à l'envers le cachet de la vente

et était enlicremenl blanche. Elle~ ne le resta pas longlemps. On y peignit un second Fauroniiier arabe quepersonne, vu le cachet parfaitement authenti({ue, ne songea à suspecter.

Cet habile homme a plus d'un tour dans son sac ! i C'est lui qui ayant acheté fort cher une Vénus et les Amours de Bouguereau, s'aperçut, en retournant le tableau, qu'il y avait du« rentré ». Le grand peintre, comme on le sait, assez économe de sa nature, avait, en clouant le châssis, rabattu en haut, en bas, sur les côtés, une bonne quantité de toile. Que fait notre marchand ? Il se dit que si un tableau de cinquante centimètres se vend 20000 francs, un de soixantequinze en vaudra 30000. Il démonte son Bouguereau, le met sur un plus grand châssis, fait venir un peintre travaillant dans la manière du maître et complète la composition dans les marges blanches. A Chicago, personne ne s'aperçut de l'impudent agrandissement.

Ce maître truqua illeur ne fut pris en défaut qu'une seule fois. Il avait fait restaurer un paysage de Constable, acheté fort bon marché, vu son état de complet délabrement. IU'olTrit àM. Th., un œuvriste, suivant la récente néologie, qui ne recherche que les tableaux si rares du paysagiste anglais. Naturellement, il se garda bien d'avouer qu'il avait fait réparer des ans l'irréparable outrage. Le spécialiste allait se décider à signer le chèque, quand un détail le frappa :

— Voyez donc, dit-il au marchand, ce reflet de pont dans l'eau.

— Je le vois, faille bon apôtre, quelle transparence ! Comme le pont s'y dessine bien ! On dirait l'objet lui-même renversé !

— Oui, fait observer doucement M. Th., seulement, la balustrade n'est pas la même I

En elTet, le restaurateur chargé de repeindre le pont avait modifié le dessindu gardeibu, mais il avait oublié de retoucher le reflet !

Aucun des grands maîtres du xix" siècle ni môme du xx" n a échappé à cette peste de la contrefaçon. C'est le sujet de toutes les conversations, la source inépuisable des potins que Ton se raconte au dessert, pour dilater la rate et activer la digestion.

Et les rosseries d'aller bon train !

Plus n'est question de Corots « trouillebertisés », mais on se raconte, d'après le Cri de Paris, le désappointement de M. R., qui possédait un petit Corot fait en Italie, fin, délicieux, perlé, envié de tous les amateurs, et qui eut la douleur à la Centennalc de 1900d'en retrouver le véritable auteur, un Américain nommé Harrisson.

On sourit aussi de la mésaventure de James Tissot, le peintre de la Vie de Jésus, rencontrant chez son propre encadreur une aquarelle signée de son nom, et dont le sujet n'avait rien de religieux — bien au contraire !

On rappelle la surprise de M. V., notable collée tionv neur, qui, faisant admirer à ses a^mis deux Roybet qu'il venait d'acheter : la Bénédiction à la cow de Louis XlIIel Richelieu attendant le roi, se vit saluer de cette double exclamation :

— M"-^ d'Hautefort? Ah ! la bonne histoire. C'est Thérèse Humbcrt !

— Votre cardinal de Richelieu ? Allons donc! C'est Romain Daurignac !

Vérification faite, il se trouva que M. V. avait dans

ga galerie les deux moitiés d'un tableau de Frédéric Humbert, Louis XIII cl M"^ de Hautcfort, médaillé au Salon de 1886. Et pourtant Roybet était parfaitement dans son droit en signant les deux moitiés, car il était, affirma-t-il, l'auteur du tableau tout entier !

Notre Franz Hais moderne avait exécuté cette scène historique à la demande de Frédéric Humbert, en prenant pour modèles des membres de la famille. Lhéritier des Crawford avait signé le tableau, mais il avait oublié de signer le chèque. Roybet ne s'était donc fait, avec raison, aucun scrupule de racheter son œuvre à vil prix, au moment de la déconfiture des Humbert, et d'en tirer le meilleur parti possible.

On dit..., mais que ne dit-on pas?... que le marché est inondé de faux Yan Gorp, un peintre dans le genre de Boilly, dont les œuvres, d'un glacé et d'un fini remarquable, se fabriquent à la grosse en Allemagne.

On dit... qu'au temps où les Georges Michel étaient en pleine vogue, un ladrone di primo cartello en fit faire 450 à un seul pasticheur, à 100 francs pièce, et les revendit 1 500 000 francs en Amérique!

On dit... que les meilleurs Boudin sont d'un certain Guillois, qui les brossait à la douzaine et avait ringénieuse idée de se les dédicacer à lui-même : « A Guillois, son ami Boudin «. — « A mon vieux camarade Guillois, son dévoué Boudiu. »

De toutes les histoires saïtapharniques, qui troublèrent les nuits de nos grands collectionneurs et défrayent maintenant le Landerneau des bricabraco-

philes, les plus amusants regardent Millet, le célèbre auteur de V Angélus.

Elles remontent déjà loin ! La vente Secrétan n'était pas faite et personne ne pouvait soupçonner qu'on paierait 800 000 francs une paysannerie, fût-elle signée J. -F. Millet. Cependant les tableaux du maître se vendaient dès ce moment assez cher pour tenter la cupidité des truqueurs.

Pendant l'été de 1891, M. de C..., propriétaire du château de Tourlaville, près de Cherbourg, se trouvait chez un encadreur du pays, quand un monsieur fait son entrée, un tableau sous le bras.

— Tenez, Masson, dit-il à l'encadreur, regardez donc un peu ce tableau que j'ai trouvé chez un de mes parents à Gréville (Gré ville est le pays natal de Millet). Est-ce que ça vaut quelque chose?

Masson, qui passait, à tort ou à raison, pour s'y connaître en peinture, examine quelque temps la toile d'un air entendu :

— Ça, c'est un pur Millet ! Ça vaut de l'or I

Le monsieur remercie etsort. SanstarderM. deC, vivement intéressé, se précipite à sa suite et, après bien des efforts, réussit à lui enlever le tableau pour 2 000 francs.

Quelques mois plus tard, M. de C..., revenu à Paris, fait expertiser son acquisition, et apprend qu'il vient d'être roulé par un mystificateur et son compère. Sur sa plainte, la police de Cherbourg fait une descente chez Masson et saisit 50 faux Millet.

Et d'une!

Charles Chaplin, l'amoureux du roseetdes pubertés charmantes, a débuté par des paysages et des

animaux. Mais il avait complètement oublié ses œuvres de jeunesse, quand un inconnu vint un jour lui en remettre une sous les yeux. Il la reconnut sur-lechamp. C'était un tableau représentant un troupeau de cochons, inscrit au salon de 1848 sous le titre de: Dans les Cévennes. Seulement, sa signature avait cédé la place à celle de Millet 1 Un Belge, qui voulait absolument un tableau du peintre des paysans, avait chargé un marchand voisin de l'Opéra de lui en trouver un. On lui avait vendu un Chaplin pour un Millet, 24 000 francs.

Et de deux !

Un certain Notlav, quelque temps après la vente de ï Angélus, se mit à faire des Millet. Il en signait, paraît-il, plus que Millet lui-même n'en avait peint dans toute sa vie. « Il mit dedans, dit le Cri de Paris, les deux Louvres », le Musée et le magasin.

D'abord, le Musée, auquel il refila une Famille de 'paysans de derrière les fagots de Barbizon, et qui était de lui, Notlav. Puis, le magasin, représenté par son sympathique propriétaire, le notoire collectionneur, M. Chauchard.

J'ignore ce qu'il faut croire de la mésaventure du grand et généreux amateur, mais celle du Louvre, hélas! n'est point une légende.

M. Lafenestre, alors conservateur du département de la peinture, avait acheté 3000 francs une Paysanne allaitant, signée F. Millet et datée de 1841. C'était donné! Malheureusement, le prix aurait dû faire réfléchir léminent conservateur, qui est à la fois un écrivain exquis et un très galant homme, mais qui n'eut pas ce jour-là la main heureuse.

L'œuvre de jeunesse de Millet n'était pas plus tôt exposée que les critiques d'art, Arsène Alexandre en tête, les collectionneurs représentés par Henri Rochefort, et les héritiers du peintre, en la personne de son fils et de son neveu, s'accordèrent à dévoiler le faux. La signature était calquée sur « la grilYe de la vente » et quant à la date 1841, elle était notoirement erronée, puisque la première scène rustique de Millet, le Vanneur, date de 1849!

Cette déconvenue, arrivant aux temps troublés de la tiare, jeta quelque peu d'ombre sur le phare lumineux d'où rayonne la compétence de nos conservateurs nationaux.

Et de trois 1

La dernière est plus amusante. Elle me permettra de terminer par la note gaie cette revue des faiseurs de miracles en peinture.

Il existait, et il existe encore, non loin de l'Arc de triomphe, un ménage de collectionneurs passionnés. Le mari bibelote avec rage, la femme tempère ses achats par une prudente économie. Monsieur voit, rue Laffitte, un Daubigny qui lui paraît de bon aloi Il l'examine, demande le prix (vingt mille francs), recule devant la somme, puis se décide à sauter le pas et rentre chez lui fort embarrassé pour faire part à sa moitié de son acquisition.

Au premier mot de tableau, madame se récrie :

— Vous n'allez pas encore m'encombrer de vos peintures ? On ne sait plus où accrocher la moindre chose. On dirait une boutique de brocanteur!

— Mais, chère amie... C'est un Daubigny superbe! pas trop cher... une occasion I

— Ne m'apportez pas votre Bord deVeauicl, ou je le fais sortir par la fenêtre !

Impossible de lutter contre une pareille obstination.

Le mari, tout penaud, retourne rue Laffitte et prie son vendeur de garder le Daubigny en dépôt, pour tacher de le placer :

— Si on vous propose un prix inférieur à 20000, prévenez-moi, je verrai ce que j'aurai à faire. Au delà de ce chiflVe, vendez sur le champ. La moitié du boni sera pour vous.

Un mois se passa.

Dans un dîner, auquel assistait la fine fleur de la curiosité, on joarle de la hausse des tableaux et en particulier des Daubigny. Chacun de renchérir et de lancer de si beaux prix que madame commence à regretter d'avoir arrêté son mai*i.

Le lendemain, elle court chez le marchand. Le tableau y est toujours I

Le prix?

50000 francs, 40000 pour vous. Et vous pouvez acheter de toute confiance, madame. C'est un placement de mère de famille, les Daubigny vont encore monter.

Madame ne se le fait pas dire deux fois. Elle fait porter le tableau dans son automobile et le soir, au moment de se mettre à table, elle annonce à son mari cette excellente affaire qui coûte à la bourse commune 20000 francs d'abord, plus 10000 de commission, total: 30 000 francs!

Huit jours après, M. Ch..., un de cesdisséqueurs impitoyables dont le diagnostic fait autorité, apprend aux époux furieuxque leur « cher » Daubigny est archi-faux.

TAPISSERIES, TISSUS ET DEiNTELLES

Nids à vermine. — Les mignardises de Boucher. — Cote des tapisseries. — Les Qaalre saisons de Bouclier. — Rentrayage et décoloration. — Restauration et ravivage. — Marque des Gobelins. — Ventes de copies sur expertise d'originaux. — Vieux bois et tapisserie moderne. — Tu peurre tans les eblnards. — Pipelet truque aussi. — Tapis en Espagne. — Bourre révélatrice. — Art récréatif. — La dentelle se meurt. — Hostilité des couturiers. — La folie des points anciens. — Dentelle d'imitation. — Quelques diagnostics. — 80 millions de fabrication annuelle. — Pris au piège.

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