‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 16 sur 26 · TAPISSERIES · texte numérisé non relu

TAPISSERIES

Déjà bien loin le temps où la mère Vail, dans son magasin de la rue du Pelit-Thouars, recueillait les vieilles étoffes et les vieilles tapisseries que lui apportaient ses voisines, les marchandes de vieux galons, installées au marché du Temple. Elle les achetait, comme on dit vulgairement, pour un morceau de pain. Mais elle savait que les belles choses ressemblent au bon grain, et qu'il suffit d'attendre le moment propice pour voir se développer leur valeur, comme le germe semé en terre sort ses feuilles au printemps.

. Sa terre à elle c'étaient ses tiroirs, ses placards, ses armoires, oîi elle amassait des trésors obtenus à vil prix.

Elle disait souvent:

— J'attends les Améneains.

Comme les Juifs disent:

— Nous attendons le Messie.

Or, les temps sont révolus. Les Américains sont venus. Ils ont emporté nos plus belles tapisseries, ils emporteront les autres. Les milliardaires ne comptent pas. Ce n'est pas comme pour les tableaux: aucun de ces chefs d'oeuvre ne revient de ceux qui ont passé l'Atlantique.

Déjà un lapis de billets de banque, recouvrant certaines tentures, n'atteindrait pas leur valeur, tant la fièvre des enchères est arrivée à son paroxysme.

Un seul panneau de VHistoire de Psyché, tissé à Beauvais d'après les compositions de Boucher, a fait, en 1904, à la vente Achille Leclerq, 101 000 francs. Trois panneaux de la même suite, à la vente Cronier, en 1905, ont été vendus 81000, 105 000 et 300 000 francs ! Dans la même vente, les deux panneaux de VHistoire de don QuicJioUe, chef-d'œuvre des Gobelins, d'après Coypel, ont atteint 200000 francs, et les deux pièces de la Comédie italienne, également sorties de la célèbre manufacture royale, 316 000. En 190G, on donnait 27.000 francs d'un simple panneau de Beauvais aux armes de France, dit de la Chancellerie, et les quatre Triomphes d'Audran,de la baronne de Ilirsch, étaient adjugés 396000 francs.

Ces chiffres ont leur éloquence, surtout quand on les rapproche de l'injuste dédain où tous ces « nids à vermine » étaient tombés au commencement du xixe siècle 1 Le savant Darcet n'a-t-il pas écrit, en l'an IX, dans sa brochure sur les Gobelins, devenue introuvable:

« Rien n'empoche que îa Manufacture nationale des Tapisseries françaises ne reprenne toute sa splendeur et qu'elle ne fasse oublier ce mauvais goût qui avait fait remplacer les belles batailles de Lebrun par les mignardes productions des de Troy, des Natoire et des Boucher. »

Que ne revient-il un instant parmi nous, cet estimable érudit de Fan IX ! Il apprendrait avec satisfaction qu'un courtier agissant pour un Crésus de la 5* avenue, à New-York, proposa d'acheter à l'amiable, pour la coquette somme de deux millions cinq cent mille francs, les admirables Quatre saisons de ce Boucher si dédaigné, qui ornent le petit salon d'un hôtel de l'avenue Malakoff, visité récemment par le roi d'Angleterre.

— J'aime mieux mes Boucher, lui répondit simplement l'amateur.

De tels prix, est-il besoin de le dire ? s'adressent aux pièces exceptionnelles, jalousement conservées dans les demeures seigneuriales, à l'abri d'un jour trop vif, et restées aussi fraîches et aussi intactes que lorsque Louis XV ou Louis XVI en faisaient hommage aux aïeux du châtelain. Elles sont si rares, ces splendeurs, que ce n'est vraiment pas la peine de les faire entrer en ligne de compte sur les prix courants des tapisseries.

Faute de ces grives introuvables, la curiosité s'est rabattue sur des merles encore appréciables. Elle a consciencieusement dépouillé les petites villes de province, où l'on voyait encore, il y a un demi-siècle, dans les salons de « compagnie », chez certaines familles bourgeoises, des tentures de verdures d'Aubusson ou des panneaux flamands à grands personnages. Les marchands ont enlevé d'abord les raeilleu-

res pièces, puis les médiocres. Maintenant, ils achètent les morceaux et jusqu'aux moindres loques. Le réparateur se charge d'en faire des tapisseries présentables.

On refait aujourdhui, en effet, non seulement les bordures, mais des placards entiers, avec ces débris troués comme des morceaux d'amadou. Des maisons spéciales tissent l'endroit qui manque. Puis on la rapporte à la place voulue, de façon que les plus malins s'y trompent. Mais, hélas ! toute médaille a son revers.

Le « rentrayeur », pour ne pas détruire l'harmonie de la composition, échantillonne ses laines, ses soies, ses ors, sur les tons de la vieille tapisserie qu'il est chargé de compléter. Le travail terminé, tout est au point. C'est parfait. ÎMais les nouvelles laines ne gardent pas leurs couleurs intactes. Elles passent, elles baissent de ton, et tandis que la partie tissée sous Louis XV ne change plus, l'œuvre des tapissiera modernes s'éclaircit. Bientôt elle fait tache, et c'est aussi laid qu'un pantalon rapiécé.

Un de mes voisins de campagne, en Sologne, possédait un superbe panneau de Beauvais, épave des splendeurs de Chambord, représentant les grandes Armes royales sur fond bleu fleurdelysé. La pièce était intacte à l'exception d'un carré de cinquante centimètres, rongé par les rats. On fit refaire le morceau, et j'avoue que, lorsque la tapisserie revint de l'atelier, je n'aurais su retrouver la place de la réparation.

Deux ans plus tard, je revins chez le Solognot.

— Tiens ! fis-je à mon ami, avec prudence, on dirait que votre tapisserie est tachée ?

— Mais non, répondit-il, vous vous trompez.

C'était la pièce qui commençait à passer. L'an d'après, elle était bleu clair, puis elle passa au bleu gris, et chaque été, lorsque les vacances me rapprochaient de mon voisin, la discordance était plus sensible. Il était le seul à ne pas vouloir en convenir. Cependant, pour échapper à mes railleries, il se décida à faire repeindre à l'aquarelle la malencontreuse réparation, sans en rien dire à personne.

On complète et on repeint. C'est à ces deux opérations fondamentales, très justifiables en soi quand on n'en dissimule pas les résultats, que se borne à peu près tout le maquillage des tapisseries.

Des manufactures spéciales, telles que celles installées à Aubusson, la maison Braquenié, à Paris, ou même les ouvriers de la Manufacture des Gobelins, en dehors de leurs heures d'atelier, sont en mesure de compléter n'importe quelle tapisserie ancienne, et même, à l'occasion, de reproduire un panneau tout entier. Cependant cette dernière opération est si coûteuse que les marchands ne songent guère à y recourir. Ils n'y trouveraient pas leur compte, même en faisant disparaître la marque et en vendant la pièce comme ancienne. Seuls, les amateurs qui désirent compléter une suite dont ils possèdent tous les sujets à l'exception d'un seul, peuvent s'offrir ce luxe. C'est ainsi qu'on vient de vendre les quatre tapisseries des Gohe\'n\s,i\heslesPorlières des Dieux, d'après Audran. Les trois premières: Vénus onle Pinntemps, Cérès ou Y Eté, Bacchus ou V Automne, étaient exécutées au xvni'= siècle, la quatrième, Saturne ou l'/Ziver, au xix^.

Quant au ravivage des tentures dont les couleurs sont « mangées », c'est l'enfance de l'art, et je n'en parlerais pas si je n'avais à détruire une légende que les réparateurs et les marchands cherchent à accréditer. En dehors des lavages et des nettoyages, il n'existe pas de secrets pour rendre aux laines et aux soies leurs couleurs primitives. « Le temps, dit M. Gerspach, dans son beau livre sur la Manufacture royale des Gobelins, exerce sur les couleurs une action plus ou moins lente, mais continue, 11 arrive un moment où les matières colorantes se désagrègent, s'affaiblissent cl finissent par disparaître. On ne peut reconstituer ce qui n'existe plus. »

Les réparateurs se contentent donc de repeindre les vieilles tapisseries. On trouve, dans le commerce, des couleurs liquides toutes préparées. Ce sont les mêmes qui servent à la peinture sur toile ayant pour but l'imitation des tapisseries. Pour mieux faire prendre les couleurs, le réparateur flambe le tissu, comme on flambe les cheveux après la tonte, et enlève ainsi à la laine le duvet mousseux qui s'opposerait à la pénétration des couleurs.

Quand le travail est bien fait, il ne laisse guère de traces. Vous vous apercevrez, cependant, qu'une tapisseï ie a été repeinte en écartant le point avec une épingle. Les brins de laine qui composent la trame ne peuvent avoir été également atteints par la couleur. Ceux de dessous seront plus clairs et vous aurez la preuve de la fraude. Quant au procédé indiqué jadis, qui consiste à mouiller le coin de son mouchoir, puis à le frotter sur le coloris suspect, il ne vaut plus grand'chose. On fixe maintenant les couleurs à la vapeur : elles ne laissent aucune trace sur le linge.

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La contrefaçon ne s'attaque pas seulement aux tapisseries anciennes. Les modernes elles-mêmes ont à se défendre.

Notre vieille Manufacture nationale, sans rivale dans le monde entier, en a fait récemment l'expérience. A l'exposition de Saint-Louis, une manufacture allemande écoulait aux Américains, sous le nom de « véritables gobelins », des œuvres d'une fabrication très inférieure. En revanche, les prix étaient d'une élévation on ne peut plus supérieure.

Il fallut aviser et empêcher que le terme de « gobelins » ne devînt, comme ceux de cognac ou de Champagne, un mante au commode pour cacher toute espèce de falsification.

>L Jules GuilTrey, le savant directeur de la Manufacture, décida que toutes les tapisseries de haute lisse sortant de ses ateliers porteraient, tissée dans leur lisière, une marque spéciale accompagnée de deux dates, celle du commencement et celle de l'achèvement de l'ouvrage, ainsi que le monogramme des artistes ayant coopéré à l'exécution. La marque, un G majuscule, traversé d'une broche laissant voler quelques brins de laine pour garnir la panse de la lettre, a été déposée au greffe du tribunal.

Qu'on se le dise à l'étranger i

Si MM. les chevaliers de haute et basse lisse s'attaquent rarement aux grands morceaux dont le style du dessin et l'aisance de la composition les découragent, les petites tapisseries d'ameublement, chaises,

fauteuils, canapés, écrans, sont leur terrain de chasse favori. C'est un véritable maquis où ils tirent à bout portant sur les amateurs assez naïfs pour s'y aventurer.

Pensez donc! un ameublement Louis XV ou Louis XVI en tapisserie vautaujourd"huide20 à 40000 francs. Quand il s'agit de qualité exceptionnelle, il n'y a plus de prix !

A la liquidation Cronier, n'a-t-on pas vu vendre 205000 francs un meuble de salon recouvert en ancien Beauvais, d'après les cartons de François Casanova ? Dix fauteuils et un canapé de Séné, provenant du château des comtes de Castelleux, avec, au dossier, des bergers et des bergères de Boucher encadrés de draperies bleues et, sur le fond crème du siège, des gerbes de fleurs et des attributs de pastorales, ont été poussés, à la vente Chappey, en mars 1907, jusqu'à 450000 francs.

Cela vaut la peine de se mettre en campagne !

Non seulement on restaure, on répare, on complète, non seulement on fait une garniture de canapé avec deux tapisseries de fauteuils, mais encore on refait complètement l'ameublement en fabrication moderne.

Dernièrement, croyant avoir trouvé la pie au nid, un financier, demeurant non loin de Saint-Augustin, invitait ses amis à venir admirer un superbe meuble Louis XVI qu'il venait d'acheter.

— Ça, fit un connaisseur de grand goût en regardant de près les tapisseries, c'est du moderne.

— Du moderne ? Des meubles que j'ai fait expertiser et que j'ai payés 15 000 francs !

— Mon cher ami, insista l'oracle extra -lucide, vous avez été roulé 1

Pour Jtrancher le nœud gordien on fit venir Ch. ^ilannheim, primus inter pares. Il n'eut pas un instant d'hésitation :

— Ces sièges, dit-il, ne me sont jamais passés sous les yeux. C'est une mauvaise copie. L'ameublement qu'on m'a donné à expertiser était vrai.

Le dindon de la farce alla trouver le commissaire de son quartier qui fit une descente de police chez le marchand de meubles. La perquisition fit découvrir, dans une pièce écartée, le véritable mobilier ancien, sur lequel s'était prononcé l'érudit expert. Dansl'arrière-bou tique, cinq imitations, plus ou moins heureuses, attendaient la venue des clients pour prendre leur volée dans toutes les directions.

L'affaire fut enterrée, mais sans fleurs ni couronnes.

D'un bout de l'année à l'autre, « du pensif Odéon aux tristes Batignolles », cette farce des faux ameublements est mise en scène par des tripoteurs émérites.

Les faufileurs se procurent des tapisseries d'Aubusson modernes, dans les manufactures spéciales, coupent les marques de fabrique, exposent les panneaux au soleil ou à la pluie et en garnissent ensuite des sièges tout aussi modernes et tout aussi maquillés que les tentures.

Même, certains friponeaux, plus audacieux, ne font pas les frais d'achat de véritables tapisseries, et j'ai vu des naïfs acheter pour du point, des tissus fabriqués au métier Jacquard.

Ce sont là des attrape-nigaud trop apparents. Il faut plaindre ceux qui s'y laissent prendre : la contre-

façon bien faite est fort dangereuse. Les modèles copiés point par point sur des tapisseries anciennes, les laines assorties aux tons passés du xvni^ siècle, il suffit de peu de chose pour les maquiller et les mettre au point. Une fois la dernière main apportée au truquage, un expert, môme compétent, peut s'y tromper.

En voilà pour une dizaine d'années, jusqu'à ce que le temps et la lumière, ayant mangé les couleurs, le pseudo-Bcauvais perde son brillant plumage.

Les grands fraudeurs, — j'entends ceux qui disposent de ressources financières importantes, — achètent à prix d'or des modèles anciens et les font copier. On m'a cité un brave Berlinois, naturalisé parisien, qui possède un admirable écran de Boucher, payé fort bien 20 000 francs, et qu'il reproduit consciencieusement tous les hivers depuis dix ans.

— Que foulez-fous ! dit-il quand on lui en fait le reproche, si che ne broduisais pas jaque année une bedite bièce, che ne choindrais bas les teux pouls. Cha met tu peurre tans les ébinords !

Chaque exemplaire lui coàle mille francs, il le vend six mille, et garde toujours son modèle ancien, qui ne perd pas de valeur, au contraire.

Certains mystificateurs ne se donnent môme pas la peine de monter leurs fallacieuses tapisseries sur des meubles assortis. Ils emploient les premiers sièges venus, Empire, Restauration, ou même Louis-Philippe. Tout leur est bon. Cette monture incohérente leur sert môme pour mieux empaumer leur dupe.

Dennery, le fécond auteur des Dewa: Orphelines, de la Grâce de Dieu, de Marie- Jeanne ou la Femme du

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peuple, ei déplus dedeux cents pièces à succès, était, comme on sait, un fervent de bibelots d'Extrême- Orient, dont il a laissé un musée plein d'intérêt. Par contre, il s'y connaissait moins bien en art français, et plus d'une fois il eut à se repentir d'être sorti de son domaine favori.

Un jour, il avise, à la devanture d'un honorable brocanteur du quartier de l'Europe, un canapé et six sièges en acajou de cet affreux modèle, lourd, empâté, Louis-Philippard, dont on trouve encore des survivances dans certaines loges de concierges. Mais, ô surprise ! à la place du reps ou du velours crasseux qui ornent d'ordinaire l'ameublement de M'"' Pipelet, Dennery aperçoit d'adorables tapisseries Louis XV. Sur les sièges s'étalent les fables de Lafontaine, d'Oudry, et sur les dossiers, des sujets galants de Huet. Tout cela est bien un peu poussiéreux, un peu fané. Mais avec un nettoyage, il y aura de quoi faire un ameublement charmant.

— Vous regardez mes fauteuils ? fait, à ce moment, le jovial commerçant. Croyez-vous qu'en voilà un massacre ! Avoir été enlever ces tapisseries à un meuble ancien pour les remonter sur ces affreux bois !

Dennery, qui compte faire du feu avec les « affreux bois », n'hésite pas à acheter le canapé et les six sièges pour une somme rondelette. Quand l'ameublement arrive à son hôtel, il fait bien vite déclouer les tapisseries et s'aperçoit avec douleur qu'il n'y a d'ancien que les bois!

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