‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 18 sur 26 · ETOFFES · texte numérisé non relu

ETOFFES

Depuis une vingtaine d'années, les anciens tissus, que personne ne songeait à disputer aux marchands de guenilles, sont recherchés passionnément. On en garnit des vitrines, on en fait des albums, où tous les

Spécimens connus depuis les temps mérovingiens et même les civilisations reculées de l'Egypte ou de la Grèce antique, trouvent leur place.

Les érudils et les collections publiques ne sont pas seuls à recueillir ces vestiges ducostume ou de l'ameubîement d'autrefois : orfroi de chasuble, damas velouté, velours de Gênes, lampas, gros de Tours, drap d'or vénitien, salin broché, brocart et ras de Chypre. Non, Cluny et le musée de Lyon ont des rivaux ou plu tôt des rivales sans nombre. Lâchasse auxvieilles étoffes est un passe-temps féminin !

On les utilise de mille façons plus ingénieuses les unes que les autres. On en fait de l'art décoratif, qu'un mauvais plaisant appelait, devant moi, de « l'art récréatif ». Les gilets de marquis servent à draper des chevalets; les broderies sur soie blanche garnissent des écrans de lumière ; les vestes orientales coiffent les dossiers des sièges ; les robes à paniers se transforment en courtepointes; les voiles de lutrin se mettent sur les coussins; les velours de Gènes recouvrent des socles de statues ; les satins à petites rayures enveloppent les missels des dévotes; les brocarts font de charmantes chaises à porteur et les brocatelles revêtent de mignons coffrets que de vieux galons d'or garnissent sur toutes les coutures.

Cependant, malgré l'engouement du jour, on contrefait encore fort peu les vieilles étoffes. Mais patience ! Les prix montent tous les jours. Quand nos bons industriels les trouveront suffisamment rémunérateurs, ils se mettront à l'œuvre.

En attendant, ils se font la main sur les tissus de style Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, fabriqués couramment et fort honnêtement par les maisons lyonnaises. Ils achètent une pièce, ets'inspirant de la

vente des coupons qui réussit si bien aux grands magasins, ils la débitent en morceaux de 1 mètre à 1 mètre 50 qu'ils maquillent avec des traces de clous rouilles, des taches d'encre, des placards d'huile, des coulures simulées et des reprises.

Bien cuisinés, on envoie ces coupons dans les villes d'eau, où le high-life, qui n'y regarde pas de trop près, les avale comme des débris de tentures ou des garnitm-es arrachées à des sièges.

Si vous craignez de vous laisser prendre à ces tentatives relativement grossières, examinez le dessin. Quand le tissu est moderne, comme il aéléfabriqué sur le métier Jacquard, les imperfections de détail se reproduisent dans chaque motif, à la même place. Au contraire , les pièces anciennes ayant été exécutées à la tire, l'ouvrier devait consulter la mise en carte, chaque fois que le motif revenait. Alors les défauts, s'il en existe, ne peuvent figurer toujours aux mêmes endroits.

Vous me direz que ce critérium n'est guère de mise dans les morceaux qui ne comportent qu'un seul grand dessin ou qui ne reproduisent que des motifs dilTérents. C'est très vrai, mais vous avez toujours la ressource de consulter des spécialistes. Il y en a de très savants, comme M. Raymond Cox, le conservateur du musée des Tissus, à Lyon. Ils sont l'obligeance même et vous tireront sûrement d'embarras.

Ce goût de reconstitution des anciennes étoffes, poussé aujourd'hui très loin par certains fabricants, remonte à la Restauration, à ce fameux bal donné parla duchesse deBerry, où tous les danseurs figu-

raient des personnages du mariage de Marie Stuartet de François II. Sous Napoléon III, le paslichage ne lit qu'augmenter. On fit du louis-quatorze à décor dit Bérain et du louis-quinze rocaille. C'est de cette époque que date l'imitation des tons passés des vieilles soies, si utiles maintenant aux travaux des tirelaines de la contrefaçon.

Aujourd'hui, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, reproduisent avec art les anciens modèles. Ce sont des matériaux précieux pour les mécréants. Ils les emploient comme maquettes. Seulement, à l'étranger, ces copies d'ancien s'appellent loyalement desrecons" titutions. L'honorable maison Kofî, de Berlin, est arrivée à des résultats très intéressants. Mais quand ces tissus ont passé par certaines mains cyniques, ils y ont laissé leur virginité. Ces malfaiteurs les ont trempés dans un bain quelconque de teinture, opéralion qu'ils avouent ingénument et qui vous fait dire :

— Le brave homme ! il ne me cache pas que son étoffe a été reteinte !

Oui, mais il oublie de vous dire qu'elle est postérieure à l'Exposition de 1900.

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