‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 20 sur 26 · LES MYSTERES DU LOUVRE · texte numérisé non relu

LES MYSTERES DU LOUVRE

Au mois de mars 1896, deux étrangers, des Viennois, descendaient à l'hôtel du Louvre. L'un se faisait inscrire sous le nom de Szymanski. L'autre, qui gardait l'incognito, s'appelait Antoine Vogel ( « l'oiseau », en français). Il était antiquaire à Vienne, 4« arrondissement, Margarethenslrasse, 21. Les deux courtiers venaient présenter à notre grand musée national plusieurs bijoux dune importance exceptionnelle, qui leur avaient été confiés à Vienne, le mois précédent, par un marchand juif d'Otchakoff, le russe Schapschelle Hochmann.

Le lot se composait d'un collier, de deux couvreoreilles et d'une coiffure en forme de tiare, le tout en or, trouvé sur l'emplacement de l'antique colonie grecque d'Olbia, voisine d'Otchakoff.

Le joyau du trésor était la tiare, superbe casque en forme d'œuf, pesant 460 grammes d'or et somptueusement revêtu d'ornements el de figures en relief sui- toute sa surface. Une inscription indiquait qu'elle avait été offerte par la colonie d"01bia au roi scythe

Saïlapharnès pour obtenir sa protection, environ 200 ans avant Jésus-Christ.

Hochmann avait apporté la tiare à Vienne au mois de février 1896. 11 s'était abouché avec un marchand d'antiquités, le Polonais Szymanski, et, sur son conseil, avait proposé l'objet au musée impérial.

La coiffure du roi scythe avait été fort admirée. Les archéologues, M^L Schneider, Benndorf, Bormann, Bûcher; les collectionneurs, le comte Wilczek, le baron de Roth-schild, MM. Dumba, Manthner, avaient opiné pour l'authenticité. Seul, M. Bûcha avait fait des réserves.

L'énormité du prix empêcha l'affaire de se conclure. Hochmann, qui n'avait de passeport que pour un mois, regagna son pays en chargeant Vogel et Szymensky de ses intérêts.

Un mois après, les deux courtiers débarquaient à Paris et se faisaient adresser, par M. Laferrière, alors président du Conseil d'Etat, à MM. Kaempfen et Héron de Villefosse. Après examen approfondi de la part de ces deux savants, la tiare fut présentée au conservatoire du Louvre, qui en vola l'acquisition pour 200 000 francs.

Disons, pour les curieux, que la docte assemblée se composait de MM. Kaempfen, président, directeur du musée et de l'école du Louvre; Héron de Villefosse, Michon, Ravaisson-Mollien, antiquités grecques ou orientales; Lafenestre et Benoist, peinture; Michel et Molinicr, Renaissance ; Pierret et Revillout, antiquités égyptiennes; Ledrain, Assyrie; Benedite, musée du Luxembourg ; Bertrand et Salomon Reinach, musée de Saint-Germain.

Le Conseil des musées qui approuva l'acquisition comprenait: MM. Bonnat, Henuer, Barrias, Colli-

gnon, Roiijon, Gonsc, Aynard et Franck-Chauveau.

L'argent nécessaire au paiement fut avancé par MM. Corroyer et Théodore Reinacii.

Vogel loucha la somme en deux fois, signa les reçus de son nom et de son adresse, et, véritable « oiseau de passage », s'envola à tire-d'aile. II versa, avoua-t-il plus tard à un journaliste, 8G 000 francs à Hochmann, 40 000 à Szymansky et garda pour ses soins 74 000 francs, une petite fortune.

La tiare fut déposée au Louvre, oi^i son arrivée, dans la salle des antiques, à côlé des bijoux Campana, ne causa pas la moindre émeute. Bien plus, le public parut ignorer l'existence de cette perle de nos richesses artistiques. La grande salle des bijoux antiques continua à étaler ses vilrines dans le vide. Les rares visiteurs pas-aient sans s'arrêter devant cette couronne en pain de sucre, et réliquelte « tiare ofl'erle au roi Saïtapharnès par le Sénat et le peuple d'Olbia » n'éveillait dans l'esprit des masses aucun .souvenir hislorique.

Il n'en fut pas de même à l'étranger. Une véritable émotion s'empara de tout le monde savant à l'idée que le Louvre, musée de l'Europe où il entre le moins de faux, avait ouvert ses portes à la coiffure suspecte du monarque scytiie.

Dès le mois de mai, M. Wesselovs^sky, professeur de droit musulman à l'Université de Saint-Pétersbourg, dénonça le travail moderne de l'objet. Au mois d'août, M. Adolphe Furlwàngler, conservateur du musée de Munich, dans Cosmopolis, indiqua les pièces copiées, et peu de temps après, M. de Stern, directeur du musée d'Odessa, démasqua les faussaires d'OtchakolT au congrès des archéologues russes, à Riga.

50a TRUCS ET TRUQUEURS

Maiscomme cette théorie fut contredite par M. Kieseritsky, conservateur des antiquités du musée de l'Ermitage, ainsi que par MM. de Yillefosse, Théodore Reinach, Michon et autres archéologues, chacun coucha sur ses positions — et la tiare au Louvre.

Vainement, à la rentrée des Chambres, M. Paschal Grousset se fit l'écho des savants sceptiques. Une réplique de M. Roujon, directeur des Reaux-Arts, commissaire du gouvernement, s'appuyant sur« tout ce qu'il y a de compétent et d'autorisé dans la science française », déclara la tiare « une excellente acquisition dont il fallait remercier et féliciter les musées nationaux ». Le budget fut voté sans opposition. Il ne resta du débat du 28 novembre 1896 qu'une réponse piquante de M. Gauthier de Clagny à M. Paschal Grousset, demandant si le travail était antique et authentique :

— Il le deviendra !

Le silence se fit sur les mystères du Louvre. Les honnêtes marchands d'Otschakoff en profitèrent pour envoyer l'année suivante, à Londres, un nouveau lot d'objets que le Rritish Muséum refusa net. Un grand marchand de médailles et d'antiques ne craignit pas d'en faire l'acquisition.

ELINA

Sept ans, presque jour pour jour, avaient passé sur la couronne du tyranneau d'Olbia. Les polémiques, qui avaient accompagné son apparition, étaient oubliées, lorsqu'un incident inattendu vint remettre en question son authenticité et donner à l'affaire un

retentissement considérable. Cette fois, les discussions dépassèrent Taréopage des savants. La grande masse du public allait se passionner pour ou contre la tiare de Saitapharnès.

Au moisde mars 1903, M. Boucard,juge d'instruction, recherchant les auteurs de dessins et aquarelles faussement attribués à Henri Pille, interrogea un artiste montmartrois, M. Mayence dit Elina. Celuici repoussa énergiquement l'accusation dont il était l'objet, invoquant cette excellente raison que, n'ayant jamais été peintre ni dessinateur, il était parfaitement incapable de produire les œuvres contestées. En revanche, il fit une déclaration étrange sur les truquages dont aurait été victime le Louvre. Dans sa déposition, où la fantaisie Chat-Xoiresque se mêlait à une précision troublante de détails, au milieu de racontars de concierges sur une fabrique de fausses momies installée à Monlrouge, il se déclara l'auteur de la tiare d'Olbia.

« Vers 1888 ou 1889, dit-il en substance, existait, tout en haut de Montmartre, rue de Norvins, une fabrique d'objets d'art antiques, dont les directeurs, MM. Baron et Barré, sont aujourd'hui décédés. J'étais au nombre des artistes dont on utilisait les services,

« En l'année 1894, M. Spitzer, un des clients les plus importants de la maison, commanda une couronne dont il apporta le dessin. Je fus chargé du travail. La tiare fut faite d'une feuille d'or du poids de 458 grammes, payée 4 500 francs, et livrée au bout de quelques mois. Or, comme le sort réservé à celte tiare m'intriguait, je pris soin de marquer mon œuvre, en trois endroits, de points noirs indélébiles. D'ailleurs, j'ai pratiqué la soudure suivant

les procédés modernes. On la retrouvera sans peine, elle est recouverte par un autel destiné au sacrifice. »

Le lendemain, toute la presse reproduisait cette stupéfiante révélation. Une catastrophe imprévue, un coup de grisou dans une mine, un naufrage, un tremblement de terre provoqueraient moins de retentissement. Oh ! ce n'était plus le temps des discussions courtoisement savantes! Il ne s'agissait plus d'arguments empruntés à l'épigraphie, à l'histoire, à l'esthétique! L'auteur du faux se dévoilait. Il s'offrait à en administrer la preuve! Le public simpliste résumait la question en deux lignes: les conservateurs du Louvre ont payé 200 000 francs une antiquité fabriquée à Montmartre.

Pendant trois jours, la salle des bijoux antiques ne désemplit pas. Un des gardiens compta, du jeudi au samedi soir, plus de 30 000 visiteurs devant la fameuse vitrine. Elina devint célèbre. II daigna se laisser interwiewer par tous les grands journaux à qui il conta sur sa personne les détails les plus fantaisistes.

Cependant, ses allégations ne rencontrèrent pas partout la môme créance. Les conservateurs attaqués le traitèrent de « joyeux mystificateur », autrement dit de fumiste. A l'Institut, on le supposa atteint d'aliénation mentale. Les démentis arrivèrent de tous côtés. L'orfèvre-ciseleur Barré, qui n'était pas mort, quoi qu'en ait dit Mayence, déclara qu'il ignorait même l'existence de la tiare. Son prétendu associé Baron ne put rien dire — et pour cause — , mais sa veuve affirma qu'il n'avait jamais eu de rapports avec Elina. Enfin, le gendre de M. Spitzer fit observer, avec juste raison, que son beau-père ne pouvait avoir

commandé la tiare en 1894,aUenclu qu'il étail décédé le 23 avril 1890.

Cependant, la presse ne désarma pas. Elle était trop belle, l'occasion de ridiculiser la science officielle ! Le torrent d'insinuations malveillantes continua à couler sur nos musées nationaux, alimenté par la verve inépuisable de V Intransigeant et des journaux d'opposition. La tiare par ci, la tiare par là! On ne pouvait rencontrer un ami dans la rue sans qu'il se crût obligé de vous donner son opinion, ni dîner avec des archéologues sans que la tiare fût la pièce de résistance du menu.

La caricature s'en empara. Carand'Ache, dans une histoire sans paroles, peignitle cauchemar d'un membre de l'Institut qui croit voir Saïtapharnès se coiffer de sa tiare et venir satisfaire un besoin au pied du lit même du savant. Raoul Ponchon plaisanta dans sa Gazette rimée ce fameux joyau :

Casque si l'on veut ou bien fez, Qui couronna de son grimoire Le clicf de Saïlapharnès, Dont 1 histoire a perdu mémoire.

Quelle bonne pâture pour les nouvelles à la main!

Les échottiers firent des mots. On parla d'hommes tiares, de voleurs à la tiare.

Les gamins, dans les rues, chantèrent sur un air connu :

C'est la tiare, la tiare, la tiare, C'est la tiare qu'il nous faut.

Ce ne furent pourtant ni les dessins, ni les chansons qui tirèrent le Conservatoire du Louvre de son impassibilité.

Le 23 mars — quatre jours à peine après la décla-

ration d'EHna — un journal du matin publiait une lettre de M. Lifschitz, bijoutier du quartier des Archives, qui déclarait avoir vu travailler sous ses yeux, à Odessa, le véritable auteur de la tiare, un graveur russe du nom de Roucliomowski. L'objet avait demandé huit mois de travail, de 1895 à 1896, et avait été payé 2 000 roubles. Une autre lettre, tout aussi précise, d'une dame russe ayant connu Rouchomowski à Odessa, confirmait la première, et représentait l'artiste comme digne du plus grand intérêt.

Ces faits nouveaux rouvraient l'ancienne polémique de 1896. 1\I. Héron de Villefosse n'hésita pas. Il demanda au ministre de l'Instruction publique l'autorisation de retirer provisoirement la tiare des vitrines. Dès le lendemain, cette décision fut portée à la connaissance du public. On apprit ainsi que le savant conservateur des antiquités grecques et romaines avait conçu « des doutes graves » sur l'authenticité de la tiare. Le public en conclut que le Louvre avait élé bel et bien dupé. Le véritable auteur était désormais révélé.

L'artiste montmartrois ne s'entêta pas. Déjà fortement battu en brèche par ses contradictions incessantes, il comprit qu'il était temps de s'exécuter, et il le fit en des termes qui ne manquaient pas d'une certaine désinvolture :

— Tout ce que j'ai raconté sur la fabrication delà pièce était forgé... Maintenant que je considère mon but comme atteint, j'arrête la plaisanterie. J'aurai du moins eu le mérite de remettre sur le tapis la question de l'authenticité de la tiare et d'avoir attiré l'attention du public sur les fabriques clandestines d'objets truques.

Et satisfait d'avoir alimenté les revuistes de fin

LA TIARE 50b

d'année en couplets inédits, M. Mayence, dit Elina, alla passer l'été à Dinard, où le Tout-Paris donnait son adresse « Villa de la Tiare. »

ROUCHOMOWSKI

Le nom du ciseleur russe, qui allait remplacer sur la scène de l'actualité le fantaisiste « homme à la tiare », avait déjà été prononcé dans les polémiques de savants à savants. jMais qui donc, à part leurs auteurs, songeait à lire ces mémoires archéologiques ou épigraphiques ? Israël Rouchomowski (en russe Uzpan et PyxocuohcJiin) était alors aussi ignoré à Paris que Thomas and C*'.

On finit pourtant par se rappeler que ]\I. de Stern, en dénonçant, dans la Revue philologique, le truquage de la tiare, avait nommé Rouchomowski. Les Débats du 3 octobre 1897 avaient même publié un démenti du graveur russe. Mais le mystérieux faussaire était resté introuvable à Odessa. C'est du moins ce que prétendaient M.. Salomon Reinachet ses confrères de l'aréopage.

Il ne le fut pas longtemps.

Un journal du matin pria un de ses correspondants de se mettre en rapport avec l'artiste, et le télégraphe lui apporta cette réponse :

Odessa, 23 mars.

Le îçraveur Israël Rouchomowski, demeurant à Odessa, rue Ouspenskaïa, numéro 30, déclare catégoriquemea être l'auteur de la tiare: il dit l'avoir exécutée ea 1896 sur la commande d'un individu venant de Kertch. Rouchomowski offre, moyennant 1 200 francs, d'arriver à Paris.

Î,Ô6 TRUCS ET TRL'QUia'RS

Celte fois, c'en ctail Irop. Le ministre de Tlnstiuclion publique, M. Chaumié, appelé à donner au Séna des explications, annonça qu'une enquête allait être ouverte. Le 28 mars, on apprit qu'elle était confiée à M. Glermont-Ganneau, membre de l'Institut, professeur au Collège de France. M]\L Kaempfen et Héron de Villcfosse lui firent remise de la coiffure litigieuse, qui fut placée sous scellés, dans un local spécial du Louvre. Rouchomowski reçut les 1 200 francs qu'il demandait pour son voyage, avec recommandation de faire diligence. Le 5 avril, il débarquait à Paris via Varsovie-Berlin, et descendait au Central Hôtel, sous le nom de Bardes.

La curiosité parisienne fut portée à son comble. Les revues illustrées donnèrent la photographie de l'homme qui avait roulé l'Institut. Leurs confrères de la presse quotidienne se contentèrent de portraits écrits, mais suffisamment suggestifs.

« La tête, bizarrement petite pour l'épaisseur du buste et la longueur des membres, avait, à certains moments, avec les deux trous bleus des grosses lunettes à branches d'or, quelque chose d'une tète de mort. »

On sut comment Rouchomowslti s'habillait, on le suivit à son hôtel, au petit restaurant israélite où il mangeait. On porta son talent aux nues. Des orfèvres de la rue de la Paix lui firent un pont d'or pour l'engager à travailler pour eux. Le pauvre graveur, qui ciselait à Odessa des matrices de lettres d'ornement à estamper des boîtes métalliques, se vit arriver à la célébrité. Il crut avoir conquis ce Paris que, dans son imagination de Lithuanien, il se représentait comme le paradis des arts. A tous les journalistes qui l'interrogeaient fiévreusement sur l'enquête, conduite

par M. Clermont-Ganneau dans le plus grand secret, il répondait avec un sourire de dédain :

— La tiare ? mais ce n'était pas de l'art, c'était grossier, ce n'était rien... Ah ! si vous voyiez mon sarcophage !

On la vit cette merveille des merveilles, ce comble delà patiencect de la finesse d'exécution. Tout Paris défila au salon des Artistes français, devant la vitrine où elle trônait, telle un diamant de la Couronne.

Hélas ! elle n'avait pas été payée 200 000 francs par des académiciens à habit vert et à décorations multiples. Le gros public se dit :

— Ce n'est que ça?

Les critiques d'art, plus justes, admirèrent la patience du ciseleur, qui avait creusé, dans un bloc d'argent massif, ce minuscule sarcophage, l'avait décoré sur toutes ses faces de petites scènes en bas-relief : la Course à la mort et les six âges de la vie, et y avait enfermé un imperceptible squelette en or fin, dont on apercevait, en soulevant le couvercle du tombeau, la perfection anatomique irréprochable, les membres articulés et les plus infimes détails observés, jusqu'aux points de suture des fontanelles sur le crâne. Ils y virent le triomphe de l'infiniment petit, quelque chose comme ces tournures d'ivoire qu'on renfermait jadis dans des noisettes. Toutefois ils y cherchèrent vainement l'imagination artistique et la pensée créatrice. Rouchomowsky resta à leurs yeux un artisan d'une surprenante habileté. Ils lui refusèrent le titre d'artiste.

Deux mois après, le rapport de M. Clermont-Ganncau paraissait, tranchant définitivement la question d'authenticité du casijued'or. La tiare cessait d'être à l'ordre du jour, et personne ne s'occupait plus de

Rouchomowsky, qui regagna, je pense, la Russie en maudissant FingTatitude des Parisiens.

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