LE JUGEMENT DE SALOMON
C'est le 2 juin 1903 que le ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts reçut les conclusions de Tenquête. M. Clermont-Ganneau avait rendu son jugement qui — soitditsans aucune allusion à M. S. Reinach — n'était pas précisément le jugement de Salomon. L'cminent professeur, en effet, ne partageait pas la tiare en deux : une partie ancienne et un complément moderne. Il concluait à la totale inautlienticité du couvre-chef du tyranneau scythe. C'était Técrasement définitif des saïtapharuistes.
Dès la publication de ce rapport dans le Journal officiel, ']C voulus en avoir le cœur net et tenir de son auteur lui-même les renseignements sur cette étonnante affaire. J'allai interviewer M. Clermont-Ganneau.
Avenue de l'Aima, au 5^ étage, l'appartement d'un travailleur. Dans le salon, des objets antiques qui récréent la vue d'un archéologue et lui permettent d'attendre sans trop d'impatience. J'aperçois, à côté, une petite pièce de travail, dont les murs disparaissent sous d'innombrables volumes. Ce sont les documents précieux qui ont servi aux recherches de J'éminent membre de l'Institut sur les antiquités hébraïques et phéniciennes, la Palestine inconnue, l'authenticité du Saint-Sépulcre, les fraudes archéologiques en Palestine, la coupe phénicienne de Paleslnna, Icsl sceaux et les cachets syriens et tant
d'autres retentissantes communications qui lui ont donné une place d'honneur dans le monde savant.
Je suis introduit dans le sanctuaire. Ce n'est pas une bibliothèque, c'est un dépôt d'archives. Des livres partout, sur les chaises, sur les tables, sur le parquet, de véritables montagnes de papier se dressant dans tous les coins. Pas une place libre sur le bureau. Il faut un plancher solide pour ne pas s'effondrer sous une telle charge !
L'auteur de la Stèle de Mésa vient à moi, la main cordialement tendue, la cigarette aux lèvres :
— Tout à votre disposition, me dit-il, et il m'indique un fauteuil en face de lui, de l'autre côté de la cheminée.
M. Clermont-Ganneau a la physionomie sympathique. Ses yeux s'abritent derrière un lorgnon. 11 porle toute sa barbe, poivre et sel.
— Trêve de préambule, me dit-il. Je vais droit au fait.
Je reçois un jour un appel téléphonique. C'était M. Chaumié lui-môme qui me demandait d'experliser la tiare. Mon premier mouvement fut de décliner celte mission.
L'art grec n'est pas mon domaine propre. Je me suis confiné dans les antiquités orientales et sémitiques. J'ai réussi, on l'a rappelé, à établir la fausseté des fameuses « poteries moabites » de Berlin, et celles du prétendu manuscrit original de la Bible, le Deuléronome de M.Shapira, offert au British Muséum. Pourtant la compétence qu'on veut bien me reconnaître ne s'étend pas à n'importe quel terrain. J'étais dans la situation d'un oculiste appelé en consultation pour une maladie d'oreilles. Je demandai àrélléchir.
Pendant quelques jours on insista. Mon nom avait
été indiqué au ministre pendant une séance du Sénat. Il tenait beaucoup à me charger de l'enquête. Peutêtre avait-on résolu en haut lieu de ne charger de celte besogne aucun des anciens élèves de l'Ecole d'Athènes. Un d'eux était en cause. La corporation se soutient et n'aime pas à démolir l'un des siens. Petite franc-maçonnerie bien excusable de camarades.
Je dus céder cependant. Le choix de ma personne était presque impératif.
— Connaissiez-vous déjà la tiare? demandai-je.
— Non, répond i\L Clermont-Ganneau. Je n'avais pas été consulté lors de l'achat. Je n'avais fait que l'apercevoir, comme louL le monde, en traversant, en curieux, la salle des bijoux antiques, au Louvre. J'ajoute que cette ignorance ne dut pas être étrangère au choix du ministre. J'allais pou'.oir aborder l'enquête avec des impressions toutes fraîches.
Or, il me fallait la tiare pour l'examiner à mon aise, en dehors de toute influence. J'eus quelque peine à l'obtenir. Quand, enfin, je tins entre mes mains la pièce controversée, je fus frappé, tout d'abord, par l'état de conservation dans lequel elle était venue jusqu'à nous. L'objet, à première vue, ne semblaitpas avoir souffert ; mais quand on l'examinait de près, on s'apercevait, non sans surprise, qu'en réalité, la tiare avait reçu, çà et là, sur tout son pourtour, un grand nombre de coups, de contusions, nettement visibles sur le métal, sous la forme de bosses plus ou moins profondes.
Je ressentis le coup de foudre qui frappa saint Paul sur le chemin de Damas. Ma religion était éclairée. Les coups, remarquez-le bien, intéressaient les creux, les champs, les parties plates, et respectaient les reliefs, les œuvres vives, les grandes scènes his-
LA TIARE iif
loriées, qui faisaient l'intérêt du casque. Les parties les plus exposées aux chocs étaient indemnes. Les autres, les creux, que les coups n'auraient pas dû atteindre, étaient criblées. Il y avait là autre chose que l'intervention du hasard.
J'y regardai de plus près. Tous ces chocs étaient réguliers et produits par un outil. On avait respecté les reliefs, pour ne pas déprécier la valeur artistique du travail.
Dès ce moment, mon opinion était faite. Le fait nouveau se dégageait de Fexamcn intrinsèque de la pièce. Il ne me restait plus qu'à confirmer mon observation par les dires de M. Rouchomowski, et, après avoir interrogé l'objet, à questionner Ihomme.
Le ciseleur russe est un artisan d'aspect fort modeste, dépourvu d'instruction artistique, sans aucune notion archéologique. Il me parut, à première vue, incapable d'avoir conçu cette gigantesque mystification.
Il m'expliqua qu'on lui avait commandé la tiare, dont il ignorait absolument les aventures depuis qu'elle avait quitté ses mains.
— Pardon de vous interrompre, fis-je doucement. Rouchoraowski vous a-t-il nommé la personne qui lui avait fait exécuter son travail? Les Novosli, le Jonzchnoie Obozrenie d'Odessa et plusieurs journaux russes ont rapporté que des Français auraient joué un rôle important dans l'affaire, en procurant les documents nécessaires. S'agit-il d'un de nos compatriotes?
— Rouchomowski n'a voulu articuler aucun nom. J'ai respecté ses scrupules, et dans mon rapport, j'ai désigné par X le personnage mystérieux.
— Mais ce nom n'est-il pas connu par ailleurs, et
n'a-t-il pas été maintes fois prononcé à l'étranger dans les polémiques saïtapharnisles?
— Je ne veux pas le savoir. Rappelez-vous que je n'avais pas à connaître des tenants et aboutissants de celle affaire. J'avaisseuleraent à me prononcer sur rauthenticité de la pièce. Je m'étais tracé mon rôle d'avance. Je ne suis ni un policier, ni un juge d'instruction. Je n'ai accepté que de donner mon opinion sur un objet controversé. Le reste n'est pas de mon i'cssort.
Pendant huit jours, j'interrogeai le ciseleur d'Odessa sans lui montrer la tiare. II m'apporta des photographies exécutées dans son atelier, où le casque d'or était encore intact avant les bosselures. Il déballa des croquis, des études, des calques. Enfin, il me remit une gravure découpée dans un ouvrage allemand, dont il avait oublié le titre, et oii il avait puisé la majorité de ses inspirations.
Je lui demandai des détails précis sur l'exécution. De mémoire, il m'indiqua des 4)oints de repère, que le pus vérifier, et qui se trouvaient exacts. Le relief exceptionnel de la main de rAchille, une crevasse dans la cuisse gauche d'Anliloque, l'addition dans l'intérieur d'une lamelle d'or, pour consolider le métal sous les spires du serpent. Il me raconta que la tiare lui avait été commandée pour être offerte en cadeau à un professeur d'archéologie deKarkov, à l'occasion de son jubilé, et qu'on lui avait fourni non seulement les documents dessinés, mais des fragments d'or déjà décorés d'ornements, qu'il n'eut qu'à copier, et dont il utilisa même le plus important dans la confection de la couronne.
La pièce avait été exécutée en trois parties : la calotte supérieure, emboutie, et deux zones, dûment
courbées et soudées verticalement à leurs bords extrêmes, puis soudées horizontalement l'une à l'autre, et réunies à la calotte par une dernière soudure.
Tout cela devait être facile à vérifier.
Je réclamai la désignation d'experts et je priai les hommes de l'art choisis par l'administration des Beaux-arts de donner leur avis motivé sur l'exécution matérielle de l'objet. Le clan des orfèvres, représenté par Falize, Lalique, André et autres, déclara sans réserve que Benvenuto Cellini était mort et qu'on ne connaissait dans le monde entier aucun artiste capable de créer un tel trésor. J'insistai. Je déclarai qu'il y avait trois soudures dans la tiare et qu'il était pour moi de la plus grande importance de pouvoir retrouver leurs traces. Les hommes de l'art se passèrent le casque de main en main et reconnurent celles des deux zones inférieures. Mais ils déclarèrent que la partie supérieure n'en renfermait aucune, le travail ayant été complètement embouti. C'était la négation d'une partie des déclarations de Rouchomowski. Sa sincérité et sa bonne foi étaient mises en doute.
Cependant, quelques jours après, André revint. Mon affirmation l'avait rendu perplexe. Pour s'éclairer une dernière fois, l'habile restaurateur du coffret de l'Escurial me demanda à revoir la tiare. Après un long examen :
— Non, décidément, dit-il, il n'y a pas de soudure.
Et il sortit, emportant cette conviction bien sincère.
Mon argumentation fléchissait sur ce point. Le lendemain, voulant épuiser tous les moyens, je priai André de revenir encore. Cette fois, je vis la figure du prestigieux restaurateur exprimer unétonnement
profond. Mettant le doigt sur une des bandes ajourées de la calotte :
— La soudure est là, me dit-il, mais la bande a été repercée après coup et le découpage a fait disparaître presque toutes les surfaces soudées.
Rouchomowski avait dit la vérité.
Je poursuivis mon enquête. Je retrouvai les ouvrages où le ciseleur russe avait puisé ses motifs. Les Antiquités de la Russie méridionale, de MM. Tolstoï et Kondekoff, avaient fourni les scènes de la vie Scythe qui se déroulent sur la zone inférieure. Le Bilder-Atlas zur Weltgeschichte, de Weisser, sorte d'album populaire édité en Allemagne, avait donné la fresque de Jules Romain, d'après Raphaël, représentant la victoire de Constantin sur Maxence et le bouclier de Scipion de notre Cabinet des médailles, qui a inspiré la scène de Briséis rendue à Achille par Agamemnon.
Un dernier point restait à vérifier. M. Rouchomowski était il capable d'avoir exécuté la tiare? Pour cela, il n'y avait qu'à le mettre à l'œuvre, sous mes yeux, avec ses outils que j'avais pris soin de faire venir d'Odessa.
Mais que de difficultés afin de lui fournir l'or nécessaire à son travail ! Aucun crédit n'avait été ouvert concernant les frais d'expertise. Après de nombreuses démarches, j'obtins de la Monnaie des feuilles au même titre que l'or employé dans le chef de Saïtapharnès, un métal très pur, choisi ainsi par les faussaires, pour se rapprocher autant que possible de celui dont on se servait dans l'antiquité pour la fabrication des objets précieux.
Je lui fis copier dans l'album de Weisser deux petits gujets ne figurant pas sur la tiare. Il les exécuta sur
métal avec la même technique que le travail de l'objet controversé.
Loin de me contenter de cette preuve, qui aurait pu pour bien d'autres sembler définitive, je voulus mettre tous les atouts dans mon jeu. Je lui commandai une reproduction partielle de la tiare elle-même, une tranche allant du sommet à la base et comprenant un spécimen de chaque motif de décoration ou de figuration.
Il repoussa et cisela sonfac similé sur trois plaques d'or séparées, courbées au même gabarit que la tiare et assemblées entre elles par le même genre de soudures horizontales.
J'étais fixé.
Il n'y avait plus qu'à rédiger mon rapport et à rendre la tiare avec les essais.
— Et Elina, fis-je, en manière de conclusion à la charmante conférence que je venais d'entendre ?
— Elina ? Il n'a joué dans l'affaire que le rôle du mineur qui fait exploser le grisou. Croyez-moi, ajouta-t-il, en me reconduisant, c'est une lamentable histoire ; il vaut mieux l'oublier et faire comme ces ménagères qui jettent une pincée de cendres surune immondice. Je retourne à mes chères études, comme disait monsieur Thiers.
Ainsi finit la comédie. On connaît les conclusions du rapport. La tiare, qui n'était plus antique mais n'était pas non plus tout à fait en toc, fut remise au musée des Arts décoratifs. L'œuvre de Rouchomowski y attend, dans une ombre prudente, que M. Georges Berger juge à propos de l'exposer dans la section
d'art moderne. Gageons, maintenant qu'elle est reconnue fausse, qu'elle n'aura pas au Pavillon de Marsan plus de visiteurs qu'elle n'en avait au Louvre, quand on la croyait vraie.
Un dernier mot. Pendant l'enquête, un barnum, pour l'exhiber en Amérique, en avait offert, dit-on, le prix qu'elle avait coûté, à la condition qu'on lui garantît qu'elle était fausse.
Faut-il le croire ?
P. S. — Une nouvelle tiare a surgi : la couronne de Hongrie, aujourd'hui en plein exercice, serait deux fois fausse. Cette vénérable coiffure ne représenterait qu'un mélange de pierres fines, de perles et de plaque en émail assemblées à plusieurs époques. La bulle d'envoi en l'an mille du pape Sylvestre ne peut prétendre à aucun état civil. Le Saint-Siège l'a fait constater. C'est M. Jean de Bonnefons qui affirme, dans le Journal du 23 avril 1907, avec preuves à l'appui, que ce document et l'objet sacré sont sans authenticité.
TDIBRtS-POSTE
Au Biilish-Museura. — Les vignelles les plus chères du monde. — Débuts de la pliilalélic. — La famille Benoilon.
— Douteux post-ofùce de Maurice. — Grandes raretés impossibles à imiter. — Contrefaçons grossières. — Eloge en vers. — Maquillages de timbres vrais. — Intenviev d'un grand expert. — Effigie renversée. — Fabrique de filigranes. — Fausses dentelures et marges factices. — Timbres bénits. — Tète bêche de la République de 1843. — L'ambition perd les truqueurs. —Epreuve par Icau bouillante. — La loi ne punit pas les contrefacteurs de timbres anciens.
— Concurrence à la maison Symian et Cie. — Des timbres f;inx plus recherchés que des vrais. — Le lavage. — Légende des petits Chinois. — Emissions pour collectionneurs.— Alius des surcharges. — Un nègre affranchi.
Elle a trouvé sa place d'honneur, la collection de limbre.s-poste 1 Saluez-la comme un grand personnage; elle siège au British Muséum de Londres, au milieu des incunables et des manuscrits enluminés. Dans des cases perpendiculaires, les petits carrés de papier étiquetés, alignés en bataillon, forment par leur polychromie de curieuses mosaïques. Pas de poussière déposée en buée, pas d'éclatante lumière qui absorbe et qui dévore la couleur. Dos vitrines bien closes avec des couvercles faciles à tirer. Il faut même une autorisation spéciale pour être admis ,^ contempler les grandes raretés dans un comf artiment réservé avec prudence, comme Tenferdt nokr
Bibliothèque nationale-. Songez donc! la vitrine renferme, au milieu de bien d'autres trésors, les deux Post-Office de l'Ile Maurice de 1847 dont on ne connaît que vingt-quatre exemplaires! Le dernier passé aux enchères, le 13 janvier 1904, un « deux pence » bleu neuf, a étéacheté parle prince de Galles, héritier du trône, la jolie somme de 36 250 francs.
Pauvres billets de banque ! vous n'êtes plus les plus chères gravures du monde entier! Comme une auto de 80 à l'heure, elle a fait du chemin depuis un demi-siècle, la collection des petits timbres-poste!
Victorien Sardou doit sourire s'il relit le dialogue de Fanfan dans la Famille Benoîton, où il mit si spirituellement en scène la bourse aux timbres des Champs-Elysées.
Vous connaissez le passage; je le reproduis, non selon la brochure, mais avec les variantes du premier manuscrit autographe de la pièce que je possède dans ma bibliothèque :