FANFAN
« Papa me dit un soir en arrivant : — Fanfan, les « timbres Sud vont monter, marche là-dessus ! — « Moi, je coursa la Bourse, j'achète tous les Sud qui « étaient sur la place contre mes Anglais et mes Ita- (y liens. Bibi Lasalle qui ne savait pas disait: « Il est « fou ce Fanfan, d'accaparer comme ça tous les Sud: « il va écraser le marché! » Mais à 4 heures 1/2, qui « est-ce qui faisait une tête ! C'est eux, parce qu'on « a su que M. Davis était arrêté. Et voilà les Sud qui « ont monté, monté, monté à cause de son portrait (( rui est dessus.
« Je les ai revendus avec un bénéfice, et ils ra-
« geaient les autres! (Riant.) Ah ! ils ne sont pas de " force... et s'ils savaient Topération que je mijote « aujourdliui sur le Mexique! »
ciiAMPROSÉ, ahuri « Abrutissant ! »
Ce dialogue s'échangeait en 1865 sur la scène de l'ancien Vaudeville de la place de la Bourse.
Aujourd'hui, le petit cercle des initiés s'est agrandi comme celui que produit une pierre jetée dans l'eau: l'amusement de collégiens est devenu une collection sérieuse, classée, cataloguée. Chapeau bas! elle a pignon sur rue, un nom tiré du grec (1) des sociétés et des journaux spéciaux. Elle touche à l'histoire, aux mœurs, à l'art, à la méthode, à la diplomatie, à la géographie. Dans le monde entier, des milliers de marchands font chaque année plusieurs centaines de millions d'affaires.
Et savez-vous à combien revient une collection ordinaire? 50 à 100000 francs. Les chiffres décuplent quand il s'agit de cabinets célèbres, comme celui de l'empereur de Russie qui comprend 190000 pièces, celui du prince de Galles, ceux du duc d'Edimbourg et du comte de Shaftcsbury. La vente de la collection Erard Le Roy d'Etiolles, après des combats homériques, des trêves et des reprises, s'est terminée, au bout de trois mois, en juin 1907, sur un total de 827 752 francs.
(1) Du grec ytXo;, qui aime; aTc^cioc. aiTranchisscmenU
Enfin un milliardaire américain, avec une grosse artillerie de plusieurs millions, ferait inutilement le siège de la reine des collections, celle de M. de la R., à Paris, montrant avec orgueil plus de 250 000 pièces, proiluit d'une sélection et d'une recherche obstinée, implacable : saluons, sans le nommer davantage, ce grand capitaine des limbrophiles.
Vous pouvez le croire, les truqueurs n'ont pas manqué d'apparaître vite, avec leurs manipulations clandestines. Les premières tromperies datent de la naissance môme de la philatélie. Oh I bien timidement au début ! Comme la calomnie de Basile, leur petite industrie a fait ses premiers pas en rasant le sol en Allemagne, en Angleterre, en Amérique.
Puis, elle s'est glissée tout doucement à Paris, vers 1864, aussitôt que la Bourse des Champs-Elysées, ouverte aux achats, eut remplacé celle des Tuileries où les échanges seuls étaient permis.
De jeunes éphèbcs, adeptes du maquillage, vendirent, en imitation, aux naïfs amateurs, les Libéria, les Guyane, les trois grands chiffres du Brésil, les cygnes d'Australie et les Office de Hambourg. Puis, la fraude s'agrandit et fit tache d'huile. Les mysti ficateurs établirent des dépôts chez les papetiers, les débitants de tabac, les petits marchands peu scrupuleux. Bientôt, dans tout Paris, on écoula des timbres faux, rares ou communs. Le truquage envahit le commerce des timbres comme un pays conquis.
Depuis il a gardé ses positions. Il s'est même fortifié de tous les moyens stratégiques que lui ont fournis les progrès des arts et des sciences. La contrefaçon atteint maintenant une telle perfection que les plus malins y perdent leur géographie et que des experts renommés exigent parfois plusieurs séances
et l'emploi d'instruments de précision (microscope, agrandissement photographique), avant de se prononcer sur l'authenticité d'un type. Il leur arrive même , dans les grandes occasions, d'hésiter à poser leurs conclusions.
Un de nos grands arbitres de la philatélie (1) au diagnostic incomparable vit arriver, dans ses comptoirs du boulevard Montmartre, un jeune homme parlant un français panaché d'accent étranger, qui lui offrit un fragment de lettre où se voyaient trois timbres de Maurice Post Office, oblitérés à date ancienne. L'expert les compara avec des photographies de timbres authentiques : pas de différence, mais les marges étaient si belles, les teintes si vives, qu'il eut des doutes et proposa au vendeur de se rendre chez un grand collectionneur où la vérification, à l'aide de pièces indiscutables, eût été possible. Le jeune homme prit rendez-vous pour le lendemain, mit ses timbres dans son portefeuille et ne revint pas. Le savant arbitre se demande encore s'il a eu sous les yeux des exemplaires authentiques et inconnus de ces vignettes rarissimes ou des réimpressions sur la planche originale.
Le bruit, en effet, courut, il y a une vingtaine d'années, que la gravure du Post Office de 1847avait été retrouvée dans un vieux coflre-fort du gouvernement par un modeste employé qui avait tenu sa trouvaille secrète et comptait là dessus pour faire fortune
Rassurez-vous, des faits de ce genre sont plutôt
rares. On connaît, à ([uelques-uns près, tous les timbres de premier choix. L'apparition snr le marché d'un nouvel exemplaire soulève une légitime émotion. On fait une enquête, la figurine est scrutée au microscope, on la compare avec les originaux. Il est plus facile à un contrefacteur d'écouler cent timbres à 100 francs qu'un seul à 1 000 francs.
Puis, la contrefaçon des grandes raretés devient malaisée. Les exemplaires authentiques restent dans les coffres de grands marchands ou de riches amateurs, thésauriseurs féroces, renfermant leurs richesses sous de triples serrures. Les manufacturiers en faux ne pouvant se procurer les modèles n'obtiennent que des reproductions imparfaites; les meilleures d'entre elles ne parviennent pas à reconstituer ce tout que forme l'impression ancienne avec le papier et la gomme. Des yeux exercés ne s'y trompent pas.
Faut-il dire pour cela que l'on n'imitera pas le 2 c. rose Guyane anglaise 1850 qui vaut 6000, celui de 1856, rectangulaire, 1 c. rouge, 10 000 francs ? Crovez-vous sincèrement que le 2 c. bleu Hawaïl851, recherché à 8 000 francs ou le 81 p. bleu sur bleu, Moldavie 1858, aux environs de 10000, le 3 lires, neuf, jaune du gouvernement provisoire de Toscane 1860 à 2000 francs ne trouveront pas de contrefacteurs? Je l'affirmerais qu'on ne me croirait pas.
« Rara avis », a dit Horace. On les imite ces oiseaux rares, comme on imite tous les autres timbres; seulement, les faussaires qui les écoulent n'élèvent pas leurs prétentions jusqu'à faire délier les cordons de la bourse des grands collectionneurs. Leurs imitations grossières sont destinées aux débutants naïfs et même quelquefois aux demi-connaisseurs. Ceux-ci,
pour quelques francs, croient enrichir leur album d'un timbre précieux. Ceux-là, trop rusés, se figurent faire un chopin, suivant le terme consacré.
Qu'a pu révéler la revue des cent mille timbres français passée en juin 1907 à Tancien hôtel des agents de change, rue Ménars? Dans cette série de vignettes multicolores, de libertés, d'allégories et d'effigies napoléoniennes créée de 1849 à nos jours, ne s'est-il pas glissé quelques brebis galeuses?
Il y eut autrefois un petit juif levanlin qui recherchait activement les vieilles collections d'écoliers. Plus l'album étaitmisérable, plus les timbres étaient communs et mal collés, plus il l'eslimait. Son travail consistait à y ajouter des Ceylan 1854, 4 p. rose et 8 p. brun dont il avait acheté une provision en Allemagne et il laissait négligemment l'album à la portée du client. Immanquablement, l'amateur qui reconnaissait, en tournant les feuillets, des timbres catalogués 1 000 ou 1 500 francs, n'avait pas de cesse avant que l'ingénieux marchand ne lui eût cédé l'album. Il s'apercevait ensuite, mais trop tard, qu'il avait acheté 100 ou 200 francs des timbres qui valaient 20 sous.
Cet hébreu ténébreux devait être proche parent du vieux brocanteur qui vendait à l'auteur inconnu de VEloge de la •philatélie tant de timbres rares oblitérés ou neufs, tous plus beaux les uns que les autres.
Par un bonheur étrange et providentiel,
J'avais eu pour vingt sous les timbres de Maurice,
Pour trente les plus beaux de la Réunion
Et pour deux francs cinquante, unique occasion,
Tous ceux de la Guyane et tous ceux de la Suisse.
Malheureusement, le possesseur de tant de trésor; eut un jour l'idée de les étaler devant un expert se rieux :
Il examina tout sans changer de visage, Puis, d'un ton goguenard qui me glaça les os : « Je n'avais pas encor vu, dil-il, à mon âge, « Un album tout entier rempli de timbres faux! »
Tout un monde interlope se fait ainsi des rentes en trompant les amateurs naïfs. Les uns impriment de fausses surcharges sur les timbres des Colonies françaises, ce qui est vieux jeu, quoique toujours lucratif; les autres oblitèrent des Alsace-Lorraine; un troisième fabrique très ingénieusement des marges à des timbres primitivement dentelés, improvise des têtes-bêche et des timbres à centre renversé.
Ceux qui ne se sentent pas assez habiles pouropérer eux-mêmes, n'ont qu'à s'adresser à l'étranger. Il n'y a pas de mois où un marchand de timbres ne reçoive des offres d'honorables industriels d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie, d'Egypte, du Japon, qui lui proposent les timbres de leur pays parfaitement imités.
Un habile copiste de Turin fournit pour 16 fr. 10 toute la série de Sardaigne, Parme, ]\Iodène, Rome, Deux-Sicile et Naples, « gravure très jolie en cuivre impossible aies connaître des véritables «.Il se charge même de l'oblitération avec des cachets anciens dont il a fabriqué tout un arsenal.
Un autre, habitant Genève, publie à la quatrième page des journaux cette annonce suggestive :
FAC-SIMILÉS l^-^ CHOIX
de France, Belgique, Italie, Allemagne
et Colonies
SPÉCIALITÉ DE COLONIES FRANÇAISES ET ALLEMANDES (type aigles)
Imitations de surcharges sur timbres autlienliques