‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 23 sur 26 · variétés et échantillons gratis · texte numérisé non relu

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24 Récompensco aux Expositions internationales

Marque déposée à Berne, n- 16062

Etje ne parle pas des pseudo-timbres lithographies et bons enfants qui se vendent aux néophytes en paquets ou deux sous la pièce, collés sur des pancartes chez les marchands de tabac, libraires et papetiers du monde entier. Ces copies maladroites sortent presque toutes d'une imprimerie de Hambourg.

Bien entendu, ces tripatouillages ne sont pas également dangereux. Tous ces truquages sont bien usés 1 Mais il faut une réelle sagacité quand il s'agit, non plus d'imitation, mais de timbres authentiques dont on a décuplé la valeur par des manœuvres fraudideuses.

Comment reconnaître un timbre de Ceylan dentelé, qui vaut 30 francs, devenu, par l'opération du truqueur, un non dentelé de 150 francs? On une fausse surcharge sur un timbre des Colonies Françaises de 1877 de 2 francs qui en fait un Tahiti valant 100 francs?

Comment découvrir les restaurations malhonnêtes, les raccommodages, les grattages, les modifications de teintes, les fausses tètes-bêche et raille autres ruses des adeptes de la Philoutélie?

J'ai voulu en avoir le cœur net. Je suis allé consulter un expert, extra-lucide, mon excellent et vieil ami Arthur Maury, connu dans les cinq parties du monde, c'est la boussole des timbrophiles. Il me reçoit, non dans son officine du boulevard Montmartre, mais dans son hôtel de la rue Spontini, peuplé de fantoches et d'ombres chinoises. Par son entraînement de tous les jours, il était mieux à môme que personne de me renseigner sur la contrefaçon. Il la connaît, comme on dit.

— Vous tombez bien, fit le grand chef de la confrérie, après avoir entendu l'objet de ma demande. Voici justement une collection que je suis chargé de passer au crible. Elle fourmille de rafistolages, de ficelles et même de fabrications inédiles et audacieuses.

— Les premiers achatsd'un débutant, sans doute?

— Au contraire, il s'agit d'un amateur trop économe qui s'est laissé tenter par l'occasion.

— Se défier de l'occasion, elle cache souvent un piège !

— Presque toujours: le collectionneur n'hésite pas à acheter des exemplaires défectueux lorsqu'il les trouve à vingt-cinq, cinquante pour cent, au-dessous du cours.

— Et on lui en donne pour son argent?

— Vous allez voir.

Maury ouvrit l'album au hasard, se pencha, et, la loupe en main, examina quelque temps une page sans rien dire. Je respectai son silence.

— Tenez, dit-il tout à coud, voilà qui est amusant 1

Que trouvez-vous de particulier à ce 25 mil. Espagne

— Parbleu ! c'est puéril. Le centre est renversé, la reine Isabelle a la tête en bas.

— Eh bien ! c'est plus ingénieux que vous ne le pensez. Ce timbre est en deux couleurs: le cadre bleu, le centre rose. Le truqueur a tout simplement exposé sa vignette au soleil en couvrant la partie bleue d'un cache. Phébus, complice inconscient, a décoloré le rose et, sur ce centre redevenu libre, la têle a été réimprimée sens dessus dessous au moyen d'une photogravure.

— La physique est une belle science !

— Et la chimie la surpasse encore. Elle a fourni des réactifs pour virer au noir ce lOreis bleu du Brésil, et au jaune, ce Mercure bleu d'Autriche.

— Vous m'effrayez, maître Maury.

— Attendez, nous en verrons bien d'autres... Ah ! voilà un Empire français 1 fr. qui ne me dit rien qui vaille... Je m'en doutais, c'est un rapiéçage. On l'a fabriqué avec un 80 centimes carmin auquel on a collé la bandelette du bas empruntée à 1 franc de la République.

Voyez plutôt, on a simulé un cachet à date ancienne pour cacher le raccord.

— Rien ne vous échappe.

— Je me méfie toujours des oblitérations. C'est si facile! Un coup de tampon et le tour est joué. Passez plutôt votre doigt sur ces fortes valeurs d'Australie du Sud. Sentez-vous un petit sillon?

— Parfaitement.

— Eh bien ! il y avait là le mot reprint ou spécimen pour indiquer le fac-similé. Le filou a gratté l'inscription et, pour cacher son petit méfait, a re-

couvert Tenaroit attaqué d'un cachet fantaisiste.

— Il me semble qu'en regardant en transparence, la supercherie doit sauter aux yeux.

— Vous croyez? Si je vous disais certains tours de main pour imiter jusqu'aux vergeures et aux filigranes? Il y a pour cela des procédés étonnants. Tantôt on appuie au recto du timbre une mince plaque de cuivre sur laquelle le filigrane est à jour, et on frotte ensuite, à la pierre ponce, tout le papier qui affleure. Tantôt, on imprime le filigrane au moyen de gravures sur bois enduites d'huile, en un ton pour le filigrane ordinaire, en deux tons pour les filigranes ombre et clair. J ai vu des imitations à donner la chair de poule au directeur de la Banque de France.

— De plus en plus fort! m'écriai-je.

— Je ne vous parle pas des surcharges fausses. C'est unemyslification trop vulgaire, bien qu'elle n'ait pas clé sans profit pour le vendeur de ces Gwalior, de ces Arores, de ces Gabon et de ces Madère. Mais, regardez ces fausses dentelures ! Elles sont faites à l'aide de petits découpoirs frappés sur le billot des fleuristes. Le truc a permis de trouver ce Hongrie vert, première émission, très rare, dans une enveloppe postale de valeur correspondante amincie et dentelée.

— Cela me paraît assez facile, mais l'opération inverse est-elle possible, et peut on faire d'un timbre dentelé un timbre non dentelé ?

— Cet album en est plein. Tenez, voici des Ceylan où le truqueur ne s'est pas mis en grands frais d'imagination. Il a, sans vergogne, coupé la dentelure. C'est bien naïf, carie timbre n'a plus de marge... Ah ! ah ! voilà qui est plus habile ! Regardez ce Queensland 1860 2 pence bleu, qui vaudrait 200 francs s'il

clait aullionliquc ? C'est (out simplement un timbre même valeuf de rémission 18G2 dont on a suipi'uiié la dentelure.

— ^''ous plaisantez ! Ce timbre a, sur toutes ses faces, une marge d'au moins trois millimètres !

— Elle est artificielle. On a rogn.3 les e'ente'urcs du timbre au ras du Tdet extérieur à l'aide d'un canif et d'une règle. Puis, avec les mêmes instruments, on a entaillé, dans du pa[ier pareil à celui du timbre, un carré exactement de môme format. Au milieu de ce cadre détaché on a recollé le timbre. Les coupes ont été faites en biseau, malgré le peu d'épaisseur du papier, et les truqueurs ont un tel doigté, qu'il est presque impossible de reconnaître le collage.

— C'est prodigieux I Cependant si on le trempait dans l'eau?

— Il résisterait, me répondit l'expert avisé^ car le raccord s'obtient au moyen d'une composition à base d'alcool ou déllier. ♦■

— Les falsificateurs ont répondre à tout et je me demande comment les dissé({ueurs comme vous arrivent à déjouer leurs ruses.

— Il nous en échappe, croyez-le bien. Nous ne sommes pas sorciers. Dans une collection contaminée, où il ne nous est permis ni de décoller les timbres, ni de les faire baigner dans l'alcool, ni de nous livrer à d'autres opérations délicates que je pourrais vous énumérer, nous sommes un peu désarmés. Par bonheur, la perfection dans l'imitation est presque impossible à atteindre. En pliant un timbre douteux dune certaine façon, les collages cèdent aux angles, le raccord des estampilles, les fausses grilTes d'annulations sautent aux yeux, les dentelures imitées ne se raccordent pas avec les vraies. Il y a toujours un

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pelit quelque chose qui nous met la puce à l'oreille. Le plus (JiHicile est souvent de convaincre le collectionneur qu'il a élé tronqié :

«Vous prétendez, monsieur, nous répond-il, que ce timbre est faux ou falsifié, mais je l'ai décollé moimême d'une lettre, et d'une lettre de mon père encore Votre insinuation porte atteinte à l'honneur de ma famille, monsieur ! «

Aussi, reprend Maury,je ne donne plus mon avis que lorsque je suis consulté officiellement comme expert. Autrement, je garde pour moi mes réflexions et mes petits secrets techniques.

A ce moment, retentit la sonnerie du téléphone.

— Vous permettez ?

Et mon interlocuteur de saisir le vibrateur. Je le vois sourire.

— Tenez, prenez l'autre récepteur ! etj'entendis : « C'est une vieille dame, disait la vendeuse, qui

a fait choix de tout un lot de timbres portugais du Jubilé de Saint-Antoine. »

— Eh bien ! vous connaissez le tarif, qu'est-ce qui vous embarrasse ?

— La cliente demande s'ils sont bénits.

— Répondez que nous nous informerons auprès de notre correspondant de Lisbonne.

Sans plus s'émouvoir, le grand marchand raccrocha l'appareil, tandis que je laissais éclater un fou rire contenu depuis un instant.

— La plaisanterie vous semble bonne, me dit IMaury, mais, sachez-le, les filous n'imaginent que des blagues productives. Grâce à ce truc de « timbre bénit », des vignettesd'un 1/2 reis se sont vendues à des âmes bien pensantes, jusqu'à trois francs.

— Après cela, lui dis-je, il faut tirer l'échelle. Si

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les procédés de la contrefaçon sont simples, un maître fourbe, en les combinant, peut en tirer des elTets extraordinaires, comme un virtuose des quatre cordes de son violon. Seulement, avant de vous quitter, je voudrais apprendre de vous quel est le plus beau truquage qui vous soit passé sous les yeux ?

— Je n'ai que l'embarras du choix. Pourtant, je crois que la palme revient à l'inventeur des lète-bêchc de la République de 1849. Vous savez ce qu'on appelle tèle-bèche ? Ce sont des timbres qui se présentent dans une feuille à l'envers par rapport à tous les autres. C'est un défaut de composition provenant d'une négligence de l'ouvrier chargé de serrer les clichés dans la forme au tirage. Voici ce que j'écrivais en 1896.

Il me tendit ?e Collectionneur de Timbres-Poste fondé en 18G4 et je lus comment un truqueur fut confondu :

« Un beau jour, le monde des collectionneurs fut mis en émoi par l'apparition sur le marché d'une paire de tète-bêche 15 centimes vert République 1849, non oblitérés, superbes, avec de grandes marges, et dont on demandait 10000 francs.

« On avait déjà découvert une de ces couples rares sur une lettre retour d'Amérique, et un richissime amateur avait sorti la forte somme, malgré le mau" vais état des timbres rognés et fort maculés. Mais, quand les deux tête-bêche neufs apparurent, il y eut une méfiance générale.

M La rareté ne trouvant pas preneur à 10 000 francs, tombe à 9 000, puis à 8, puis à 6 ; enfin , elle est achetée par un grand marchand de province, et elle ferait tranquillement aujourd'hui la gloire d'une riche collection s'il ne s'était produit un léger incident.

« L'existence du 15 centimes tête-bêche était pos-

sible,bien qu'on n'eu ait jamais rencontré. On savait, cependant, qu'une planche de ce timbre, dont il avait été fait des tirages dits d'essai, portait cette faute. Mais on ajoutait que le 40 G. rouge-orange de la même époque devait toujours avoir été imprime couramment. « Erreur, affirme avec fatuité le Christophe Colomb du 15 c. Le collectionneur qui m'a vendu le vert a des papiers en r^gle. Il possède la série complète, le 40 c. rouge-orange inclus. Je fais le pari de le moutrer. » « Le pari est tenu devant témoins. Il était téméraire : non pas que le timbre de 40 c. n'ait pas été exhibé à l'heure dite, seulement les perdants exigèrent, comme la justice du moyen-àge, l'épreuve de l'eau bouillante. Or, on sait ([ue certaines colles fortes ne se dissolvent pas à l'eau froide. Il en est de même du vernis, du collodion ou autre agglulinatif spécial; mais, à 100» l'insolubilité faiblit, surtout si on a soin d'additionner l'eau d'un peu d'alcool. L'expérience décisive eut lieu. Le résultat fut pitoyable : l'un des timbres nageant dans une cuvette se détacha peu à peu, partiellement, devant les regards tendus des assistants. Le menteur avait payé d'audace, sa confusion fut complète. Il avait choisi un timbre en bordure de la feuille, et muni, par conséquent, d'une très grande marge. Sur cette marge même, il avait collé la tète en bas, un timbre semblable, réduit à l'état de mince pellicule par un procédé inconnu, peut-être celui qui sert à décalquer les gravures sur verre. Une pression vigoureuse avait terminé l'opération.

(C Inutile de dire que l'épreuve de l'eau fut aussi fatale au 15 c. qu'au 40 c. et que le marchand de province se fit rembourser illico du prix de son acquisition. >

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Une rcfloxion s'impose d'elle-même nprès ce petit fibrégc des ravages de ce nouveau pliylloxéro, projiagé avec une rapidité in(|uiélanle dans la province de la pliilalélio.

Il n'y a donc plus de juges à Paris ?

Distinguons.

Lorsqu'un amateur s'aperçoit qu'on lui a vendu comme erreur d'impression, pour la modique somme de 7 à 800 francs, un essai de timbre Empire français de 5 francs encolla, dentelé, et aminci à la pierre ponce, il lui est toujours loisible d'intenter ^i son vendeur une action civile pour tromperie sur la qualité de la marchandise vendue.

Si la victime peut produire une facture avec garantie, si les termes du marché ne prêtent à aucune ambiguïté, si le marchand ne peut arguer de sa bonne foi ni de son ignorance, le dupé obtiendra peut-être du dupeur l'annulation de la vente et le remboursement de la somme versée : cependant il faut encore que le courtier soit solvabîc.

Quant à une condamnation afilictive et pénale, n'y songeons point. Le timbre ancien pour album de collection n'est pas un objet d'art protégé par la loi de 1895.

Des lors, on comprend qu'un philatéliste ne se sourie guère, pour une simi)lc brèche au coiitenu de son porte-monnaie, de perdre son temps, de se faire du mauvais sang et de s'exposer, par dessus le marché, aux railleries des bons petits camarades. Apres celte campagne, il aura aj)pris à ses dépens que dans le monde des collectionneurs on ne gagne pas ses chevrons sans recevoir quelques horions.

A part quelques aveux discrets et voilés qui les signalent à l'aréopage des timbrophiles, les faussaires sont à peu près assurés de Timpunité en France, s'ils ont soin de n'opérer que sur des morceaux hors d'usage.

Le pis qui puisse leur arriver, en cas de poursuite, c'est d'être condamnés à rembourser. Le plus souvent, l'afTaire se termine par un non-lieu ou par un acquittement (1).

Il n'en est pas de même lorsque la fraude s'exerce sur les timbres neufs. Ce n'est plus le collectionneur qui est lésé, mais le Trésor. Les truqueurs s'en aperçoivent à la différence de traitement : une condamnation qui peut varier de deux à cinq ans de prison leur apprend le danger de faire concurrence à la maison Symian et C'e (Art. 142 c. p.).

La crainte du gendarme (pas plus que timor Dommi) n'a jamais arrêté aucun voleur. Rassurezvous, on continue dans tous les pays du monde à contrefaire les marques postales.

C'est d'un moins bon rapport que les billets de banque, mais c'est aussi moins périlleux.

Pressés par le public, les agents des postes manquent du temps nécessaire pour un examen approfondi. Ils se bornent à vérifier rapidement les milliers de vignettes qu'ils tamponnent automatiquement, alors qu'il serait quelquefois nécessaire de s'arrêter et d'en regarder plusieurs à la loupe pour reconnaître les faux.

(1) Police correclionnelle, 10» chambre, 4 juilletlPOô, le baron de Menasce contre Tumin.

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Naturellement, dès qu'une contrefaçon de ce genre est découverte, on se dispute les exemplaires estampillés au bon coin, qui ont pu passer à la poste. Les rigoristes qui crient comme s'ils étaient écorchés lorsqu'il se glisse un timbre douteuxdans leur album, achètent ceux-là à prix d'or.

Un adroit falsificateur, très au courant de cette manie, en a récemment profilé. Il avait monté une fabrique clandestine de faux timbres allemands de ■10 pfcnnings. Les vignettes très bien imitées ne présentaient qu'un écartcment légèrement plus grand dans le mot rcicJispost. Aussi passèrent-ils, en contrebande, comme une lettre à la poste, jusqu'au moment où le faussaire se laissa prendre.

On trouva chez lui, à Francfort, la pierre lithographique et l'encre carmin qui avaient servi à l'impression: c'était l'évidence même pour le tribunal. Il encaissa un an de prison.

Conséquence fatale : les débals de l'audience avaient attiré l'atlenlion des collectionneurs, les pièces apocryphes oblitérées avaient pris de la valeur. De 5 marks pièce, elles étaient montées à 10 et même 20 marks. Notre homme avait eu soin d'en envoyer quelques milliers à des compères. Ceux-ci les écoulèrent et lui remirent, à sa sortie de prison, un honnête pécule qui lui permit d'ouvrir une boutique.

On prétend qu'en présence de l'engouement persistant des collectionneurs, il se mit lui-même à imiter ses timbres faux et donna le jour à de nouvelles créations.

Puisque nous sommes aux fraudes de timbres

deslinées à tromper les Etals, détruisons une fois de plus la légende du lavage des timbres, auquel tant de gens persistent h croire. En admetlanl, ce qui n'est pas prouvé, qu'il soit possible de faire disparaître les traces d'oblitération sans dclériorer le dessin ni faire paiirles couleurs, le temps exigé par une pareille opération la rendrait tout à fait improductive. Le métier ne rapporterait pas cent sous par jour.

Jadis l'administration des postes, constatant, par la statistique des lettres qu'elle transporte, que leur "nombre était supérieur à celui des timbres-poste, ouvrit une enquête. Elle ne put rien découvrir de suspect.

On reconnut que le drainage effréné de vieux timbres, auquel se livraient certaines communautés religieuses n'avait rien de répréliensible. Elles se contentaient de trier du lot, tout à loisir, ce qui était susceptible d'être vendu aux collectionneurs et jetaient le reste au panier.

Tout au plus pouvait on leur reprocher de laisser croire aux âmes charitables qu'un million de vieux timbres suffisait à racheter un petit chinois destiné à périr dans les eaux bourbeuses du fleuve Jaune.

Ce sont donc bien des timbres faux et neufs qui représentent le déficit constaté par l'administration. Si des particuliers arrivent à faire resservir des timbres maculés, il n'y a là que des tentatives isolées et qui exigent au moins la complicité du destinataire. On prélenil ainsi que des fraudeurs enduisent les timbres d'une sorte de vernis prolecteur avant de mettre leur lettre à la poste. A l'arrivée, le correspnodant n'a quà laver le timbre : l'oblitération pari avec l'enduit.

Plus pratique, le coupable trafic qui a amené la ré-

vocation de plusieurs employés d'un bureau de poste de Paris. C(!S infidèles agents se procuraient à vil prix de vieux timbres oblitérés de 50 centimes et de 1 franc, et les collaient sur les plis chargés à la place des vrais. Un coup de tampon un peu chargé d'encre, et cela suffisait. Jamais la fraude n'eût été découverte sans la suprise manifestée par un employé qu'on avait oublié de mettre dans le secret.

L'administration des postes, comme la Banque de France, est donc inévitablement fraudée. Oserai-je dire qu'elle prend sa revanche, dans une certaine mesure et dans certains pays, en exploitant la curiosité des marchands et des collectionneurs ?

Si vous avez feuilleté un album ou un catalogue, il vous est certainement arrivé de vous arrêter sur un nom de pays parfaitement inconnu et de vous écrier:

« Comment, ils ont des postes dans ce pays perdu? »

Il n'est pas nécessaire qu'il y ait un service postal pour qu'il se fasse une émission. Il suffit d'une entente entre une petite principauté de l'Inde ou de rOcéanie et un gros négociant de timbres. L'émission est tout entière vendue au commerce et, quand elle est épuisée, on recommence. Rien n'est plus simple, comme vous voyez.

Un autre truc à l'usage des grands Etats, c'est l'abus des surcharges sur les timbres coloniaux. Je ne parle pas, bien entendu, de fausses surcharges, comme celles des timbres de la Réunion qui ont fait tant de victimes à Paris, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis. Déjeunes truqueurs s'attachaient à rûfler les timbres des Colonies frailçaises parfaitement au-

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llienliqucs chez les marchands. Puis, ils appliquaient dessus, à l'aide d'un composteur, rinscriplion noire « La Réunion « 5 ou 25 c. et vendaient sans vergogne ces pseudo-timbres de 50 à 100 francs aux affamés de curiosités.

Je liens à signaler surtout les surcharges officielles dont les directeurs des postes étrangères, dans certaines colonies, usent trop largement. Pour grossir lour budget, il en est qui élèvent cet art à la hauteur d'une industrie.

Les Anglais ont donne l'exemple avec Bangkok (Siam), Johore, Gwalior, Sungei-Ujonz (Etats malais), Jhind (Etat indien),

Lorsqu'une valeur de timbres venait à manquer dans ces parages, on en imprimait vite le chiffre, non pas sur un seul timbre, mais sur deux, trois ou quatre variétés. Après le chiffre, venait la valeur en lettres, puisles grands, puis les petits chiffres. Achaque émission les friands de la nouveauté se précipitaient sur ces timbres. Or, chaque série était mise au rebut presque aussitôt son apparition, au grand dommage des marchands qui s'étaient approvisionnés et des collectionneurs qui se donnaient au diable.

Bien entendu, le stock avait beau être épuisé, si on en voulait absolument, l'administration des postes en retrouvait. Seulement, ce qui valait deux sous en coûtait trente, et on demandait vingt francs de ce qui se cotait vingt sous.

Etonnez-vous donc après cela s'il s'est formé à Londres une Société for the Suppression of Spéculation Stamps, dite des quatre S!

■ Cette carotte des surcharges se cultive-t-elle

comme on le prétend, avec le café et la banane, dans les colonies françaises?

Nous ne voulons pas le croire.

Tout au plus se permet-on, au delà desmers, quelque ruse innocente comme celle que me conta Maury (1) et qui terminera agréablement ce chapitre un peu aride du truquage des timbres-poste.

Le transport des dépêches à dos de méharis étant très élevé, on a fait des timbres d'Obock et de Djibouti, de 5, 25 et 50 francs. Mais les gens méfiants, sachant combien, dans ces pays brûlés du soleil, le service postal est peu actif, exigent que les timbres qu'on leur vend soient oblitérés.

Pour se procurer des timbres réunissant ces conditions, un brave mercanti de Djibouti inventa un truc ingénieux. Comme il n'ignorait pas que ces timbres de fortes valeurs servaient aussi à recouvrer des taxes fiscales, il engagea des nègres sans travail qui, bonnement, commettaient quelque menu délit pour lequel ils étaient régulièrement condamnés à une amende. N'ayant aucun moyen de la payer, ils faisaient de la prison. A leur sortie, ils recevaient une feuille administrative, sorte de quitus sur lequel était collé un timbre représentant le montant de l'amende.

Or, il arriva qu'un jour un de ces nègres « affranchis » fut condamné à cinq francs d'amende. A la grande stupéfaction du tribunal, voilà le pauvre diable qui se met à réclamer énergiquement, déclarant qu'il connaissait la loi, que son cas était taxé vingt

(l) 2 Décembre 1907. Pauvre Maury ! le jour où je relis ces lignes sur les épreuves, il disparaît, laissant après lui des regrets unanimes.

francs et qu'on lui volait son gagne-pain, car les timbres de cinq francs lui étaient payés bien moins cher.

Cet aveu dépourvu d'artifice fit découvrir la combinaison et mit fin à l'original commerce du mercanti de Djibouti.

Comme je le disais en commençant, la philatéliie sévit plus que jamais. Une collection disparaît, d'aulres se forment sur ses ruines. La timbromanic, c'est le désir incessant, l'envie jamais satisfaite, la cliasse permanente à la pièce qui manque. Les albums ont Fhorreur du vide. Il faut remplir la case blanche.

Aussi pour finir, je me permettrai de vous donner un dernier conseil, bon cl utile. La collection a ses petites églises, la timbrologie comme les autres. Si, après examen, un timbre vous paraît louche, pour sortir de perplexité, n'hésilcz pas.

Je vous le dis, en vérité, allez tout de suite consulter le clergé de votre paroisse. II apaisera, peut-être, vosinquiétudes. S'il en est autrement, soyez stoïques devant l'amertume douloureuse de la désillusion. L'éducation de la bourse ne se fait pas gratuitement — G. O. F. D.

COXCLUSIOX

Les vieux moules délain — De la dinanclerie avec les vieilles casseroles ! — Le ferronnier ne reconnaissant plus ses œuvres. — Le chiffre de ma Nini. — Le buis d'Australie. — Bois de cerf en bois. — La cérop'.aslie italienne. — Eventails. — Cuirs de Cordoue hollandais. — Têtes transposées sur iiholographics. — La folie croissante des enchères. — Réserve prudente des anciens curieux. — Les néophytes collectionneront-ils du moderne ?

Que de truquages !

Vous connaissez celle jolie vaisselle d'élain, qui a fait les délices de la petite bourgeoisie, et même de la noblesse quand les édits somptuaires envoyaient à la fonte vaisselle d'or et vaisselle d'argent ? Le peu de valeur de la matière a sauvé quelques-unes des œuvres naïves de nos vieux potiers d'étain. Pas assez cependant pour contenter les désirs de tous les amateurs.

On refond les étains, comme on refond les pièces précieuses d'orfèvrerie. Un simple moulage au sable suffît, le travail ancien n'étant jamais très fin. Je ne parle pas, bien entendu, des plats ou des buires de François; Briot et de ses émules Gaspard Enderlein, en Suisse, et Jean-Baptiste Gellée en France. On obtient ainsi des fac-similés assez bien faits.

Les étains modernes ont un aspect mat. Ils noircissent le papier et ne reluisent pas au frottement

avec un joli ton de blancd'argenL comme les anciens Soupesez ces paslichcs. Le métal est plus lourd, qu'autrefois, car ralliagc contient plus de plomb. Question de bon marché !

Sachez aussi que depuis l'abolition des jurandes, l'outillage des anciens maîtres de la communautî'; n'a pas entièrement disparu. J'ai vu, chez un marchand d'ctain, dans une grande ville du midi, tous les moules de son arrière-grand -père. Je n'avais qu'à parler. On m'eût confectionné pintes, pichets, assiettes, plats creux, pots à oil, écuelles, gobelets, salières, moutardiers, et même ces menus ustensiles que les batteurs d'étain fournissaient aux églises de village, burettes, aspersoirs, navettes à encens ou bénitiers portatifs. On m'insinue que je pouvais exiger des poinçons usés et une patine ternie à l'aide d'un bain de sulfhydrate d'ammoniaque. Je me bornai à hausser les épaules. Soyez certain que ma discrétion n'a pas été imitée par tout le monde.

D'autrescompères, plus malins, ramassent dans les campagnes ces plats communs, à bords moulurés et de forme Louis XV, qu'on trouve encore assez facilement, malgré la rafle qu'en font les étamcurs pour les mettre à la fonte. On grave surle marli un sujet décoratif ou un beau blason, et on les écoule dans le commerce. Les plats étant de « l'époque », il est bien difficile de reconnaître le maquillage. Cependant, laissez-les tremper dans une lessive légère, vous reconnaîtrez si la gravure est récente. Le bain enlèvera le « cambouis » ou la peinture qui aura servi à noircir les traits : le dessin apparaîtra propre et brillant. Si les tailles sont anciennes, elles ne changeront pas-

Ily a quelques années, l'administration des Domaines a vendu tout un lot de vieille vaisselle d'étain qui

se IrouvaiLà l'hùlel des Invalides depuis sa fondalion. Au milieu des assiettes, des plats, des gobelets, des cuillers, s'étaient glissés des vases spéciaux, munis d'une anse, remarquables par leur petite capacité, qui n'atteignait certainement pas un litre. Quel avait été leur emploi à l'origine? C'est difficile à dire. Mais, par la suite des temps, on les avait employés à un usage nocturne.

Un brocanteur qui se trouvait à la vente a fait subir à Tafxtsdes racines grecques un nouvel et plus gracieux avatar. Supprimant les anses il a créé de très jolis vases à fleurs pour orner les consoles, et parfumer les boudoirs des petites maîtresses de son quartier.

Les rcstauratears sont arrivés à accomplir des prodiges pour compléter les chefs-d'œuvre de ferronnerie que la rouille et les injures du temps nous ont livrés en piteux état. Louis Carrand, à Lyon, avait autrefois des ouvriers prodigieux pour remetti*e en état les serrures du xjv^ et du xv^ siècles.

Gauvain, le prodigieux artiste dont il faut citer le •nom toutes les fois qu'on parle de ciselure, de repoussé et de travail de forge, avait réalisé de véritables tours de force pour certains grands coHectionneurs.

J'ai vu moi-même, tout récemment, chez un de ses émules, une serrure gothique à fenestrage dont il ne restait plus qu'un morceau. Le rebouteur de ferronnerie était en train de refaire l'objet dniis son entier, avec une habileté digne de Biscornet, l'auteur des pentures du grand portail de Notre-Dame. Soyez certain que cechef-d'œuvre, rouillé etpatinésecu>îrfiun artem, ne sera contesté par personne.

Comme je disais adieu à l'habile ferronnier, je vis sur la porte de Farliste un heurtoir d'un galbe séduisant.

— J'en ai deux comme cela, un ancien et un moderne.

— Et celui-là, dis-je, lequel est-il des deux?

Le forgeron hésita un instant, puis il appela un ouvrier qui passait.

— Est-ce l'ancien, lui demanda-t-il, que nous avons mis là ?

L'ouvrier ne savait que répondre. Le patron insista.

— Mais non, c'est celui d'ici.

Je sortis rêveur.

Le baron Majes, qui fut un des grands collectionneurs de France et d'Europe, pouvait, grâce à ses millions, se payer tousles rarjora du monde. Unmarchand autrichien lui apporta un jour un coffret en fer ouvragé de l'époque Henri II, qu'il lui vendit pour la somme rondeleltc de 100 000 francs. La pièce, aussi remarquable par le fini de l'exécution que par l'état de conservation, prit place dans la vitrine du baron, à côté des salières d'Oiron, des figulines de Palissy, des plats émaillés de Léonard Limousin et de ces merveilleux cristaux de roche dont Biaise Desgoffes a si bien reproduit la transparence.

A quelque temps de là, le grand banquier trouva qu'il avait accumulé trop de richesses dans sa vitrine et qu'il était prudent de sceller par une serrure de sûreté ce coffre-fort vitré. Malheureusement, les montants, d'une très grande légèreté, ne laissaient

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guère de place pour la pose d'une fermeture. Il fallait un serrurier d'une habileté prodigieuse pour incruster son travail dans la minuscule tringle de fer.

Un des pourvoyeurs attitrés de la maison se chargea de présenter un ouvrier dont il dut garantir à l'avance la dextérité. Au jour dit, il revint avec son homme en lui recommandant la bonne tenue et la réserve de paroles qu'exigeaient la qualité du digne successeur du duc d'Aumonl et la majesté du lieu où il allait être introduit. Dès son entrée, l'artisan oublia ses promesses et son naturel reprit le dessus.

Mis en présence de la vitrine^ il examina le travail, affirma qu'il s'en tirerait à merveille ; puis, tout à coup, levant les yeux, il s'écria :

— Oh ! c'te coffre ! c'est mon enfant. Je le reconnais. J'étais encore gosse quand j'ai travaillé ce morceau-là.

La figure du baron Majes se rembrunit.

L'introducteur avait beau tirer le serrurier par le pan de sa veste et lui faire des signes, il était parti. Impossible d'arrêter sa blague parisienne :

— C'est de la belle ouvrage et en bonne compagnie ! J'aurais jamais cru la retrouver ici.

Et sans voir l'air sévère du collectionneur, le malencontreux bavard continua en se retournant vers lui:

— Vous croyez que je me paie votre tète ? Ehbien 1 il y a un contrefond où j'ai gravé à la pointe mon chiiTre et celui de ma Nini.

— Prenez vos mesures, dit sèchement le maître de céans. Puis il le congédia d'un air hautain.

A peine le baron Majes fut-il seul, qu'il prit une pince, souleva la première feuille de fond et trouva un chiffre surmonté d'un cœur enflammé, aussi

naïvement dessiné qu'un tatouage sur le bras. Inutile de dire ce qu'il advint. C'est l'éternelle conclusion de ces sortes d'histoires.

Aimez-vous ces menus objets en buis sculpté, médaillons, râpes à tabac, crucifix, drageoirs, étuis, grains de chapelet, peignes, affiquets, quenouilles et autres petites merveilles délicatement fouillées par les tourneurs du xvi* et du xvn'^ siècles?

Prenez garde ! Les sculpteurs sur bois d'autrefois ont des successeurs. Mais comme nos forêts "de France ne peuvent plus leur fournir de morceaux de buis assez gros, ils emploient du buis d'Australie. Vous le reconnaîtrez aux fibres moins homogènes, aux veines plus prononcées.

Ceci rentre encore dans mon sujet, bien qu'aujourd'hui on n'attache plus aux curiosités naturelles le même prix qu'autrefois. Il s'agit des faux bois de cerf, qui ornent mainte salle des gardes, dans nos châteaux historiques.

Jadis, celui d'Amboise en possédait un qui faisait radrairationde tous les voyageurs. Mais il devait être composé de plusieurs pièces adroitement ajustées, car jamais on neût pu trouver un animal assez grand pour porter ramure aussi phénoménale. Le bon La Fontaine, qui la vit au passage en 1663, quand il allait visiter la famille de sa mère à Châtellerault, ne crut pas à cette merveille naturelle. Il écrivit dans le Recueil amusant des Voyages:

Quand bien ce cerf aurait esté Plus ancien qu'un patriarche, Cet animal en vérité N'eût jamais pu tenir dans l'arche.

Plus près de nous, la déception de ce petit prince allemand qui voyageait incognito pour enrichir son cabinet de raretés insignes. J'ai lu quelque part, je ne me souviens plus où, qu'il arriva à la tombée du jour dans un hôtel bavarois et s'informa des ressources que peut offrir la ville. Rien. Personne à voir, aucun trésor à acheter. Le prince se couche, décidé à partir à la première heure.

Quand le jour est venu, il se met à sa fenêtre et aperçoit, ô surprise ! des bois de cerf d'une grandeur ejctraordinaire ornant la maison en face de l'auberge. Ilnefait qu'unbond chez le propriétaire, mais le bonhomme était tenace. Ni l'or, ni les promesses ne peuvent le décider à s'en dessaisir, comme le meunier de Sans-Souci.

Quand on est prince, on ne doute de rien. Notre grand personnage veut avoir le dernier mot. Il part ostensiblement ; mais il installe dans sa chambre dhôtel un peintre habile avec mission de prendre croquis exact de la superbe ramure. Le soir venu, son chambellan en relève les dimensions. Ces données précises permettent à un sculpteur d'exécuter un modèle en bois absolument semblable au trophée convoité. Par une nuit sombre et orageuse, lesaffiliés du prince enlèvent les bois de cerf de la façade et mettent la copie à la place de l'original. Puis ils sautent en voilure emportant leur conquête, on pourrait dire leur rapt.

Hélas 1 bien mal acquis ne profite jamais. Lorsque la ramure arriva au château, le prince, de ses propres

mains, défit le paquet et s'aperçut qu'elle aussi était en bois I

Je dirai quelques mots de ces jolis médaillons en cire du xvi« et du xvii^ siècles, qui se prêtent si bien, avec leurs petites dimensions, aux délicatesses de l'ébauchoir. Les contrefaçons qui nous arrivent d'Italie sont presque toutes coulées, ce qui leur enlève la finesse de détails. Elles sont faciles à reconnaître, car les cires modernes se laissent aisément rayer à l'ongle. Les anciennes, durcies par le' temps et mélangées d'une comjiosition dont le secret est perdu, ont la dureté de la pierre.

Les pelils-fils de Fra-Diavolo ont plus d'un tour à jouer aux cérophiles novices qui voyagent dans leur pays. Ils vendent pour des portraits historiques des lètes polychromes, anciennes à la vérité, détachées d"ex-volos ou de tableaux de sainteté. D'autres fois, choisissant des physionomies intéressantes parmi les débris des crèches napolitaines du xviii* siècle, ils scient les tètes dans leur épaisseur pour ne conserver que les visages. Ils appliquent ensuite le relief sur un disque d'ardoise, puis, d'un humble figurant de « presepe ') font le représentant d'une auguste lignée.

On dit aussi qu'en France, il se rencontre de trop liabiles continuateurs du cirier Antoine Benoît, ce portraitiste de Louis XIV, qui exécutait d'après le vif. Le Marat et le Lepeletier du musée Carnavalet seraient de leur façon. C'est évidemment une méchanceté gratuite. D'aucuns prétendent qu'ils sortent tout simplement des musées de cire dOrsi ou de Curlius. Ps'a-t-on pas contesté, l'auteur restant inconnu, la

merveilleuse cire, tête de jeune fille plus petite que nature, de la collection Wicar au musée de Lille? L'avocat du diable en suggère bien d'autres.

Je m'arrête. Ils sont trop!

Pour être complet, j'aurais dû parler de ces pimpants éventails à la gouache du xviii^ siècle, avec leurs sujets galants et mythologiques, et leurs délicates montures en ivoire ou en nacre, dorées, sculptées et repercées. Que d'Autels de l'Amour, de Triomphes d'Alexandre, de Renaud aux pieds d'Armide, que de chasses, que de pastorales ont reçu le dernier coup de pinceau la veille de leur mise en vciiie, comme vous pouvez vous en assurer en flairant le vernis !

J'aurais dû ne pas oublier ces beaux cuirs de Cordoue, faits d'ailleurs en Hollande ou en Italie, imités si habilement aujourd'hui, non plus que ces coflVets en cuir incisé et doré, copiés dans les livres du xvi* siècle et vendus dans les villes d'eaux aux touristes désœuvrés.

J'aurais dû citer longuement cette dinanderic de la Meuse si hétéroclyte, si bien polie par le temps, fabriquée plus d'une fois, maintenant, avec le cuivre rude des vieilles casseroles de la batterie de cuisine.

J'aurais dû trouver un mot pour le truquage des photographies découvertes — l'estampe hélas ! de demain — où l'on remplace les tètes des personnages par d'autres, ([ui n'ont jamais posé devant l'objectif. Plaisante et cruelle transformation renouvelée de Frédéric le Grand, qui avait fait peindre à son usage des scènes du roman de Thérèse plidosophe où

ooO TRUCS ET TRUQUEURS

les personnages avaient les traits de son ami d'Ar gens et de sa femme, l'ancienne danseuse. Mais, comme dit le poète Ponclion :

Sur quelle marchandise honnête A celle heure peut-on compter r Esl-il rien de ce qu'on achèle Qui soit ce qu'on croit ache'e/?

Il en va de môme du resle, Toul est en loc, en simili.

A quoi sert-il que l'on prolcsle ?

La fraude est un f.iit accomp'i.

Depuis vingt ans j'amasse les matériaux nécessaires pour servir une cause morale. Il est temps de clore ce livre qui va se trouver terminé avant le Dictionnaire de l'Académie.

Je le ferme, je Favoue, sur de sombres pressentiments. Que va-t-il advenir de la collection? Faut-il croire que les amateurs devenus plus clairvoyants, les marchands plus scrupuleux, le nombre des truquages diminuera? Faut-il prévoir, au contraire, un accroissement continu des contrefaçons, un afflux sans cesse renouvelé de mystifications s'ajoutant au stock des anciennes et submergeant le commerce de la curiosité sous un déluge de faux?

Hélas! je voudrais me tromper, mais je redoute le moment où l'on ne pourra plus démêler le bon grain de l'ivraie, où les truquages d'hier, patines par le temps, authentifiés parleur séjour dans les grandes collections et leur passage dans les ventes célèbres, seront devenus les originaux de demain. Ce jour-là la curiosité aura vécu. Ceci aura tué cela.

Ne terminons pas cependant sur une note trop pessimiste. Les doctrines de Scliopenhauer ont perdu leurs adeptes en philosophie : ne leur donnons pas de nouvelles recrues dans les arts. Je ne veux pas que ce livre, écrit pour les collectionneurs, devienne Toraison funèbre de la collection.

Il y a quelques années, un vent de désolation et de désespérance souffla sur le monde des amateurs. Avec la tiare, le doute était entré dans leur âme. Ils avaient perdu la foi. Ils ne croyaient plus à rien. Un régulateur Louis XV en bronze doré, admirable de conservation, tombait à vil prix, parce qu'un mauvais plaisant s'écriait qu'Elina en avait revu le mouvement.

On s'est r-.mis depuis d'une alarme aussi chaude. On s'est habitué aux objets frelatés, comme Mithridate au poison. Les passionnés, s'inspirantdu mot de Danton sur l'audace, ont continué à acheter avec une folie croissante d'enchères. Les aigrefins ont repris de plus belle la série fructueuse de leurs tripatouillages. Matalobos règne dans Paris tandis que les curieux dignes de ce nom, ceux qui ont fait de la collection une véritable science, et des arts d'autrefois un culte respecté, ont fermé les portes de leur sanctuaire. Rien n'y pénètre, rien n'en sort. Ils n'achèteni plus, de peur de laisser des brebis galeuses contaminer leur troupeau. Les trésors qu'ils ont sélectionnés depuis trente ans leur suffisent. Pauca sed bona. Pratiquant la maxime « dans le doute abstiens-toi », ils achèvent de vieillir dans la contemplation con amore de leurs merveilles irréprochables.

Cependant, au pied de leur tour d'ivoire, d'autres collectionneurs se lèvent. De nouvelles bonnes vo-

lontés voudraient aussi pénétrer dans la mêlée, et n'ayant pas de millions à gaspiller, jettent des regards inquiets sur ce vaste champ de la curiosité qui ne leur offre que des pièges et des fondrières. Fautil donc, de crainte d'être trompé, renoncer à ce qui peut devenir le plaisir de toute la vie? Faut-il, parce que le résultat de la lutte semble douteux, se retirer avant^iiême d'avoir pris les armes?

A ceux-là je dirai :

La curiosité est comme la langue d'Esope. C'est la meilleure et la pire des choses. Réduite à une simple bataille à coups de chèques et de bank-notes, elle devient un jeu de bourse, un amusement de désœuvré, une partie de baccarat où bien des cartes sont biseautées. Par contre, entre les mains de gens éclairés, qui, au goût et au flair reçus de la nature ont su ajouter ce que l'étude et la pratique peuvent apporter de savoir et de discernement, elle devient un mets des plus délicats.

Vous ne trouvez plus « d'ancien » ? Que vous importe? Le plaisir de la collection n'est pas uniquement attaché aux siècles passés.

Ouvrez les yeux. Nos artistes modernes n'ont pas dégénéré. Ils sont toujours les petits-Ills des colosses de jadis. Chaque Salon annuel, soyez-en sûr, recèle des talents inconnus qui seront les génies de l'avenir. C'est à vous de les découvrir. Achetez leurs œuvres. Suivez l'exemple des habiles précurseurs que vous connaissez. Ils ont ouvert, il y a trente ans, leurs galeries aux peintres impressionnistes. Sans l'avoir cherché, ils ont fait la meilleure des spéculations.

Préférez-vous les meubles, les bijoux, les objets de vitrine ? Les expositions et des visites dans les ateliers vous permettront une récolte sans pareille

Emaux cloisonnés ou translucides, vases à reflels métalliques cuivreux, flammés à émail mat, cuirs ciselés, pâles de verre, bois précieux assemblés selon des rites nouveaux et harmonieux, médailles, ivoires, plaquettes, orfèvrerie, vous n'avez que l'embarras du choix. Votre galerie sera d'autant plus précieuse que pas un objet ne se répétera, car vous aurez eu soin d'acquérir, non pas des exemplaires souvent réédités, comme les objets anciens, mais des originaux incontestables dont vous vous serez assuré le modèle pour vous tout seul.

Sans doute, le choix est malaisé. Il faut une perspicacité infinie, un instinct spécial, un don de seconde vue pour prévoir l'artiste modeste qui sera le maître de demain, pour découvrir l'œuvre non encore » cotée » que se disputeront dans quelques années les moutons de Panurge de la curiosité. Aussi quelle joie, plus tard, dans ces séries patiemment réunies, jalousement conservées, de montrer le tableau ou le bronze acheté à la première heure pour un prix modéré, alors que nul n'en soupçonnait la valeur future, et de pouvoir dire : a Je l'avais deviné ! »

Certes, à ce jeu-là, on ne met pas à tout coup dans le mille. Le goût le plus affiné n'est pas infaillible. Mais vos erreurs mêmes serviront la cause de l'art. Vous sèmerez peut-être à tort quelques billets de banque. Vous aurez au moins la satisfaction et le mérite d'avoir encouragé des débutants qui s'ignorent encore. Vous éviterez ainsi le stérile plaisir de porter l'eau à la rivière de Tripatouillopolis.

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