‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 4 sur 26 · TERRES CUITES · texte numérisé non relu

TERRES CUITES

Laissons ces maquillages grossiers, bons tout au plus pour la hotte du chilTonnier, et arrivons aux contrefaçons bien autrement dangereuses de la terre cuite.

En 1889, j'étais chargé d'organiser, au Trocadéro, les expositions des salles du xviu* siècle.

Un marchand bien connu présente deux sphinx en terre cuite avec des tètes de lemmc aux cheveux relevés à la Dubarry, revêtus de la patine du temps.

Le ban et l'arrière-ban de la curiosité qui composaient la Commission d'organisation, s'exclament :

— C'est superbe ! Du Pigalle ou du Houdon !

Je hochai la tète, sans rien dire. Seul, je ne partageais pas l'enthousiasme général.

— Il faut mettre, dirent les plus autorisés, ces deux sphinx de chaque côté de la porte.

Sitôt dit, sitôt fait. On plaça, sur des socles, les deux gardiennes, à l'entrée des collections du xvni" siècle.

A l'inauguration, le président Carnot s'arrêta devant les sphinx allongés et les regarda longuement.

— C'est bien! dit-il à M. Larroumct, le directeur des Beaux-Arts, qui l'accompagnait. S'ils sont à vendre, vous pourriez peut-être y songer pour nos musées.

Le propos fut rapporté au marchand, on l'interrogea sur ses intentions, pour être prêt à toute éventualité.

— J'en voulais, dit-il, 12 000 francs ; mais, du moment où l'Etat les désire, je les laisserai, sans bénéfice, à 8000 francs.

Pendant ces pourparlers, je reçusla lettre suivante :

Les sphinx qui sont auTrocadéro ont été vendus à l'IJùIel Bouillon (sic) il y a un an. après avoir été achelés chez moi pour corser une vente un peu maigre. Si vous voulez bien descendre au Champ de Mars, vous les trouverez une nouvelle fois dans mon exposition de terre cuite.

Signé : Vjsseaux.

En effet, les femmes au corps de levrettes étaient exposées sous la couleur de la terra cotta sortant du

four, dans le rayon des ornements pour jardins, parcs, places et palais.

Le maître potier élait présent, il m'expliqua l'histoire de ses terres cuites moulées sur des modèles en pierre se dressant sur deux pilastres d'un vieil hôtel, rue de la Roquette. Il vendait leur copie 250 à 300 francs, au besoin avec patine ancienne, craquelée, fendillée. De nombreuses épreuves d'artiste couraient déjà le monde. El il ajouta ironiquement :

— Regardez les sphinx du Trocadéro, vous trouverez sur le socle la signature de Gossin aîné, mon beau-père et mon prédécesseur.

Ah ! celte patine de la terre cuite, c'est l'enfance de l'art, tous les traités des réparateurs donnent des formules. Il suffit de délayer, dans du lait, du blanc de Meudon, passé dans un tamis très fin. Puis, il faut y ajouter de l'ocre et une pincée de noir d'ivoire, suivant la teinte à obtenir. Il est prudent aussi de tenir le ton un peu corsé, car, de même que, dans la peinture à la colle, il baisse un peu en séchant. Avec le mélange on doit appliquer progressivement des couches très légères en ayant soin de ne procéder que sur des surfaces bien sèches. Un autre procédé consiste à se servir de terre de Limoges et à remplacer le lait par l'huile mélangée de beaucoup d'essence pour avoir une peinlure mate. Mais il faut toujours procéder avec les mêmes précautions qu'avec le lait.

Les lerre-cuitiers furent nombreux aux xvn® et xvni^ siècles. Qui ne connaît leurs compositions charmantes : les enfants de François Girardon, les bustes de Jean-Jacques Caffîeri, les portraits de Jean-

Baptiste Lemoyne que Diderot mettait au dessus de ses marbres, les bustes de Jean-Antoine Houdon, l'auteur du Vollatre de la Comédie française, les bacchantes de Joseph-Charles jMarin, les têtes expressives d'Augustin Pajou, les médaillons d'Augustin . Renaud et de Philippe Laurent? ;

Mais le plus célèbre fut Claude Michel, dit Clodion, très imité d'abord par ses frères qui gardaient le nom de Michel et plus tard à profusion par Lebroc. Qui niera que Carrier-Belleuse et Mathurin Moreau ne se soient beaucoup inspirés de ses compositions? Aussi, ô Clo'lion. chantre délicieux des grâces féminines, que de méfaits on commet en ton nom ! Que d'argile mise au four pour reproduire, plutôt mal que bien, tes vases, tes nymphes, tes naïades, tes faunes et tes groupes erotiques, où se retrouve rarement la signature !

Un savant italien a proposé d'employer l'aiguille aimantée pour reconnaître l'âge de ces terres cuites, qui contiennent plus ou moins de fer dilué. Je vous donne le procédé pour ce qu'il vaut, mais je préférerais m'en rapporter à la louche du maître, assez facile à reconnaître pour un œil exercé.

Un certain quidam, bien connu, que je ne nommerai pas pour ne pas amoindrir le sculpteur du même nom, s'est attaché à ces bustes « genre Clodion », dont il vend les épreuves fort cher, lorsqu'un mouleur, à sa dévotion, les a bien patinées selon la formule. Il fait ainsi des Marie-Antoinette, des Pompadour ou des princesses de Lamballe, qui se dressent sur des socles de marbre dans les cabinets des collectionneurs nouvellement entrés dans la carrière.

Je soupçonne fort certaine Dubarry, de patine flasaue, très décolletée, la tète tournée à droite, qui

orne la cheminée d'un hôtel de la plaine Monceau, d'être du même acabit. Mais je ne puis l'affirmer, car son heureux possesseur certifie avoir tous ses papiers. (J'aimerais mieux un enfant naturel qui n'aurait pas d'état civil régulier.) 11 a payé ce buste, épreuve unique, 1 800 francs. Sans le tenter, on lui a offert d'ajouter un zéro. Je ne sais si c'est une illusion d'optique, mais un endroit écaillé laisse apercevoir du blanc. Ne serait-ce pas tout bonnement un plâtre transformé en terre cuite? Il y a, de par le monde, rue des Saints-Pères, un magicien nommé Caussinus, dont le pinceau aux habiles caresses produit ce résultat.

Gare aussi aux refaits ! Des médecins orthopédistes pour terres cuites savent compléter l'incomplet. Certain buste de ma connaissance a passé par l'hôpital des restaurateurs. Il représente un magistrat avec sa perruque et son rabat. Le personnage est inconnu, mais il a fière allure. Par malheur le masque seul est ancien. On l'a posé sur des épaules modernes, et, pour cacher l'ajustage, on a simulé une restauralion au col.

Avez-Yousvu les quatre Clodionde la rue de Bondy ?, Ce sont des bas-reliefs incrustés au deuxième étage dune maison devant laquelle, du reste, on ne s'arrête guère. Des femmes personnifient les saisons. Elles sont à demi couchées dans une pose gracieuse et nonchalante. Près d'elles, des amours lient des gerbes de blé, tressent des guirlandes, allument le feu d'un brasero ou boivent le jus de la treille.

Clodion avait sculpté ces plaques pour la façade;

d'une maison que posscdail un membre de sa famille, mais elles étaient devenues de trop grande valeur pour rester à leur place. Il y a plus d'un quart de siècle, elles passèrent à l'hôtel des ventes et furent réparées parle sculpteur Cruchet pour orner le salon de l'hôtel du comte Pillet-Will.

Maintenant les originaux sont rue du Faubourg- Saint-Ilonoré, les copies au n' 54 de la rue de Bondy, les moules au musée du Trocadéro et, de nombreuses copies, un peu partout.

Je ne sais si vous èlcs comme moi, mais j'adore les Nini. Quel artiste prodigieux ! Il peut rivaliser avec Iloudon, Pajou et Clodion. Il est l'expression la plus aimable du règne de Louis XVI. Xul mieux que lui n'a su, avec le fini un peu précieux de l'époque et par des poses pleines de grâce, donner du charme à ses modèles. Sa série de médaillons est, dans l'ensemble, l'apothéose de la femme.

Nous savons, d'après la notice que lui a consacré M. Storelli, l'un de ses admirateurs, que Jean-Baptiste Nini, né en Italie, voyagea d'abord en Espagne, vint à Paris et fut attiré à Chaumont, par M. Leroy, intendant royal des Invalides, pour diriger la partie artistique de sa fabrique de poterie. Mais ce fut là le cadet de ses soucis. Il continua ses délicieuses créations, faisant d'abord sa maquette en cire, sur laquelle il prenait des creux en terre qu'il cuisait, suivant les besoins du tirage, car il n'opérait pas sur des moules en cuivre, comme on l'a cru longtemps. La terre cuite aspire toujours un peu et permet de démouler plus facilement. On en est certain depuis

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qu'on a retrouvé les poinçons en ivoire, très minutieusement travaillés, qu'il avait dû préparer luimême, car c'étaitun habile graveur. Ils reproduisent dit ^I. Storelli, le nom de Nini et d'aulrcs des fleurs de lys, des boutons et des croisilles d'étofîe qui séduisent par la perfection de leur modelé.

Xini mourut vers 1787 et fut bien vite oublié dans In tourmente révolutionnaire. Il fallait un art nouveau. On détrônait. On fit de même pour la charmante école du xvni« siècle. Aux grâces aimables dcTépoque de M™*^ de Pompadour succédèrent les réalités sévères des modèles froids de l'art antique. Pendant cinquante ans, on fit peu de cas des chefs-d'œuvre que le potier de Chaumont avait laissés. Il y en avait trop, surtout des Franklin qui servaient, jadis, aux enfants à jouer au petit palet et d'autres à couvrir le pot au feu ou à boucher l'été les trous pratiqués dans les murailles pour laisser passer les tuyaux de poêle. On n'en voulait pas alors àvingt souspièce.

Cependant, bien avisés, les Sauvageot du temps les recueillaient à vil prix. Aujourd'hui, les épreuves de Nini sont rares. On se les dispute dans les ventes où elles se payent à peu près au poids de l'or.

Mais leur rareté n'existera plus, un industriel éclairé a trouvé le moyen de produire une nouvelle génération de Nini, qui ne cède en rien à la beauté de la première.

Lorsque vous ferez dans le Blésois la tournée des châteaux, vous en pourrez juger par vous-même. Arrêtez votre automobile chez j\I. G. Balon, le suc- <esseur de l'artiste Ulysse, qui essaya de moderniser les faïences italiennes si belles avec leurs couleurs jaunes et bleues.

Vous trouverez chez lui cinquante modèles de la série des Xini en nouvelles épreuves admirablement réussies comme ton, patine, finesse de pâte, et coulées dans les anciens moules, dont il pourra vous raconter la curieuse odyssée, car ce sont les vrais moules d'antan sur lesquels il opère. .

Ils vinrent jadis entre les mains d'un plâtrier qui^ avait travaillé à Chaumont et qui comptait s'en ser-| vir pour des reproductions communes en plâtre. Son entreprise ne produisit rien de bon et il l'abandonna. Plus tard, ils reparurent dans une vente publique dirigée par un commissaire-priseur aussi ignorant que la foule qui l'entourait. Ils passèrent enfin entre les mains d'amaleurs sachant les apprécier et qui commencèrent par nettoyer, avec précaution et persévérance, Fhuile grasse dont l'intérieur avait été revêtu pour éviter l'adhérence au moulage.

Ce sont ces mêmes moules prêtés à M. Balon, qui lui servent aujourd'hui pour son travail honnête, fait h ciel ouvert, car ses médaillons sont vendus sur facture comme des reproductions modernes. Mais après, une fois sorties de ses mains^ je ne réponds plus de rien.

Pour arriver à la perfection, cet habile mouleur n'épargne pas sa peine. C'est une véritable justice à lui rendre que de raconter avec quels soins il procède.

Nombre d'essais infructueux avaient été tentés avant lui. Le Louvre échoua. Limoges ne fut pas plus lieureux dans ses imitations en biscuit. En effet, opérer sur les vieux moules ne suffisait pas, il fallait retrouver la finesse de la terre. On essaya aussi, mais sans succès, des moules en bois. L'épreuve manquait de netteté dans les détails.

M. Balon opéra d'après les recettes transmises

dans le temps par Vernon, ancien potier de Chaumont ' et Bourdon, ancien préparateur de Nini. Dans ses nombreux tâtonnements, il prit de la terre aux gisements où Nini puisait, dit-on, puis à d'autres endroits, la passa dans des tamis de soie de 120 fils au pouce, pour obtenir une poudre impalpable, puis l'humecta à Teau pour former une sorte de crème, tritura la pâte et la laissa reposer deux ans afin que les molécules se rapprochassent. Il moula enfin avec le plus grand soin, à cause des détails, et mit au four à des degrés différents.

Le résultat fut identique pour toutes les terres, sauf des colorations différentes provenant des soins donnés pendant la cuisson. Garantie de la flamme et conservant son oxyde de fer, la terre cuite se revêtit de rouge ou de jaune. Au contraire, sous l'action directe de la flamme plus ou moins prolongée, la terre sortit du four blanche ou noire, à cause du commencement de vitrification.

Et voilà comment, récompensé de ses efforts persévérants, M Balon obtient, ne coûtant pasle dixième de la cote des anciens médaillons, des Grande Catherine, des M™^ de Nevenheim et surtout des M'"^ de la Reynerie, sa meilleure composition, puis des Louis XV et des Franklin à légende et à lunettes, qui sont admirables d'épreuves. Tous les détails y viennent avec une finesse parfaite : les reliefs des broderies minuscules, le chatoiement de la soie, les découpures des dentelles, le grain, les fleurettes et les plis des étoffes.

J'avoue que je n'oserai plus acheter un Nini soidisant authentique. En faisant un retour en arrière, je soupçonne même maintenant un su^ierbe exera-

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plaire de M'""' de Vaudrenilà fleur de coin, placé dans un ce: in cl mis sous vin verre, qui me fui monlré, jadis, par un amaicur cnlliousiasie, de n'èlrc ({u'une de ccsIk-IIcs roproduciion? modernes, cl je suis heureux d'ailoucir ramcrlume de tant de criliques sur la conlreraçon, en fêlicilant l'habile policr qui peut ainsi vulgariser, pour le plaisir des yeux, l'œuvre charman'c de Xini.

Sculcmenl, quand on vous montrera maintenant de très beaux ?sini aux prix invraisemblables, songez au céramisle de Blois qui ne signe pas les siens, à moins c{ue le musée de céramique de Sèvres ne lui demande, en lui commandanl dos reproductions, d'y graver son nom à la pointe.

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