MARBRES ET PIEP.RES
Voulez-vous, pour vaiier notre voyage autour du truquage, que nous passions au marbre et à la pierre ?
Il y a quehpies anni'es, un amateur bordelais, au retour dune saison d'eaux en Auvergne, rapporta une statuette de la Vierge taillée dans des matières fort dures, granit, marbre et basalte, assemblées avec goût. C'était un type curieux de Vierge mère. La tête de l'Enfant Jésus semblait sortir de la poitrine de sa mère. Des plaques en matière verte ornaient les vêtements.
Toute la ville défda chez l'heureux possesseur de cette merveille. Amateurs, artistes, critiques d'art, s'extasièrent sur le charme des figures, la simplicité des attitudes, la grâce des draperies. Les uns y
voyaient une œuvre du xiii® siècle, J'aulres y reconnaissaient le cachet du xv°, quel(iucs-uns même la reculaient jusqu'au xvi''. Mais tous s'accordaient à en faire une relique d'un antique et vénéré sanctuaire. L'amateur, qui avait payé ce chef-d'œuvre 100 francs, l'emporta à Paris, espérant bien en tirer plusieurs billets de mille. Mais, le premier antiquaire à qui il offrit sa trouvaille refroidit son enthousiasme :
— Ça, une Vierge du xni" siècle ? Vous voulez rire ! C'est du travail de R., à Clermont-Ferrand. Je vais vous en montrer d'autres échantillons.
Et le marchand montra au Bordelais él>ahi un médaillon de François F'', fort bien exécuté dans une plaque de marbre blanc ancien, et dans un cadre d'ébène tout piqué de vers. Même, on avait collé au revers des vieux papiers couverts d'écriture du xvi" siècle.
— R. est un habile homme, continua impitoyablement l'antiquaire. Voyez cette tète de guerrier en marbre, incrustée dans une pierre de Volvic, qui figure la cotte de mailles. N'est-ce pas joliment troussé ? Un inspecteur des Beaux-Arts s'y est trompé la semaine dernière. Pourtant R., qui est honnête, me l'a vendue pour ce qu'elle est : un bon pastiche. Ce sont ces niTitins de « chineurs » qui font le couj) en reculant de plusieurs siècles l'acte de baptême de ses œuvres. Vous n'êtes pas le seul à avoir été pris !
Les Bordelais, comme les Portugais, n'engendrent pas la mélancolie. Le nôtre, en homme d'esprit, se mit à rire et de retour au quai des Chartrons, conta sa mésaventure à qui voulut l'entendre. Il flaire maintenant à deux lieues de distance les marbres d'Auvergne et n'en achèterait pas pour un empire.
Les hautes époques ne sont pas seules en cause dans ce jeu de marbres faux. Le xviii* siècle est une mine inépuisable pour les truqueurs. Que de jeunes rapins, souvent pleins de talent, fabriquent, pour payer leur terme, des bustes de Boucliardon ou de Pigalle, des ligures de Falconnet ou de Lemoyne ! Le marchand qui fait la commande n'est pas généreux, mais nos futurs maîtres ont trouvé un moyen économique de se procurer à l'œil la matière première. L'Ecole des Beaux- Arts met à leur disposition des marbres pour leur apprendre à manier le ciseau et leur abandonne ensuite leurs œuvres. Ils emportent alors chez eux la tête de Brutus ou de Niohé qu'ils avaient ébauchée et en la retaillant y trouvent une petite Marie-Antoinette ou une comtesse Dubarry. C'est tout bénéfice.
Les prix exorbitants atteints ces dernières années par les chefs-d'œuvre des statuaires de Louis XV cl de Louis XVI ont mis en branle des talents plus exercés. De véritables artistes, dont on ne saurait trop déplorer la complaisante collaboration, ont prêté aux contrefacteurs le secours de leur ciseau.
Ne dit-on pas qu'un des premiers amateurs de« notre époque, M. Rodolphe K., acheta, il y aune douzaine d'années, un buste en marbre superbe d'exécution et qu'il le paya la jolie somme de 60 000 francs? Comme toujours, les premiers mois qui suivirent l'acquisition furent une vraie lune de miel. Puis de fâcheuses rumeurs parvinrent jusqu'à l'hôtel de l'avenue d'Iéna. Le buste pourrait bien ne pas être authentique, disait-on. Les doutes se précisèrent.
On cita des faits. Un connaisseur alla jusqu'à désigner le modèle : un buste d'homme enterre cuite, par Caffieri, conservé au Louvre, Il apporta mémo une des reproductions en plâtre qu'on trouve couramment dans le commerce. Cette fois, il n'y avait plus à hésiter, M. K. demanda une expertise.
Or, voici ce qu'elle révéla.
Dans l'original du Louvre, certains plis de draperie étaient brisés par le temps. Le praticien chargé de mettre au point et de faire la copie en marbre avait rendu minutieusement tous les détails du modèle, y compris les cassures et les creux.
Un tel scrupule d'exécution, on le conçoit, n'avait pas fait le compte du patron ! Il avait pris des tranches de marbre et les avait fixées à la cire, pour boucher les creux. Sous la patine et la poussière, les experts retrouvèrent ce petit travail ingénieux. La supercherie fut découverte.
Le vendeur reprit son buste.
Quelques années après, c'est Iloudon qui eut les honneurs de l'expertise. Gela se passait à la 5® chambre civile entre une notable marchande de curiosités de la rue Drouot et une autre de ses consœurs moins en vogue. Il s'agissait d'un buste d'homme en marbre blanc, représentant Rousseau, l'architecte de Louis XVI, accompagné de sa reproduction en terre cuite et dun buste de femme que la vendeuse disait être celui de son arrière- grand'mère, lectrice de Marie- Antoinette. Deux mois après, M™® D. conçut des soupçons si graves sur l'authenticité des Houdoa
qu'elle porta plainlc cl que le tribunal ordonna une cxperlise.
Les deux premières pièces trouvèrent grâce devant la critique. Mais le buste de femme fut condamné. L'absence d'expression, l'imperfection des roses dans la chevelure, la lourdeur des boucles retombantes, l'exécution trop régulière de la dentelle, les anachronismes de l'arrangement général firent enlever à l'auteur du Diderot et du Waslnngton la paternité de cette œuvre posthume.
La vente fut annulée. M"'** D... triomphante obtint même des dommages et intérêts.
Quand on voit la pendule en marbre des Trois grâces de Falconnet, payée 100 000 francs par 1\L de Camondo à la vente Double, si bien reproduite qu'elle a séduit des centaines d'acquéreurs, on reste un peu rêveur.
Lorsqu'un rétable en albâtre italien du xv® siècle, avec de hauts reliefs de sainteté sous des dais ajourés, se vend 104 000 francs à la vente Paris en 1907, on se demande si cette adjudication ne soulèvera pas l'enthousiasme dans le clan des truqueurs de Milan et de Florence, et ne provoquera pas une nouvelle activité dans le mouvement de leurs ciseaux.
Les prédictions du vieux Cassandre se sont moins souvent réalisées.
Les truqueurs ne se contentent pas d'envahir les collections privées. Par ricochet, plus d'une pierre (ou d'un marbre) est venu tomber dans les parterres de nos musées. A Chàleau-Gonthier n'a-t-on pas exposé toute une série de sculptures du xv^ et du
BRONZES, PLATRES, TERRES CUITES ET MARDRES .147
xvi" siècles, léguées par M. Bouleii-Lacroix, où se liouvaient des pastiches exéculés vers 1835 par des ouvriers romaniiques ?
Il faut aimer le grand art pour s'aventurer dans les salles basses du Louvre, aussi froides qu'une cave en été. Qui les fréquente? Quelques visiteurs et de rares archéologues. Il faudrait creuser un puits et le bourrer de documents autour de bien des numéros du catalogue pour indi(iuer les restaurations, les compléments et les transformations que certains marbres ont subis.
Notre grand musée national n'a-t-il pas hospitalisé, sept ou huit ans, à la meilleure place de la salle des Poncher, une prétendue tète dapôtre du xm^ siècle ? Grâce aux sollicitations pressantes des conservateurs du musée, la pièce avait été ofTerte par un amatejiir bien connu. On lui avait fait les honneurs d'un supplément au catalogue. Hélas I il fallut reconnaître que l'objet était de fabrication moderne et le faire disparaître dans les greniers.
Mais si nos augures des Beaux-Arts ont été parfois victimes des malandrins, ce dont personne ne doute, on ignore généralement qu'ils ont eux-mêmes mis la main à la pâte, et que certaines transformations de statues, sous Louis-Philippe, furent exécutées par ordre ministériel.
Rassurez-vous. Il ne s'agit pas des antiques du Louvre, pourtant si maquillés. L'objet du délit est à Versailles, dans la cour d'honneur.
Napoléon pf, en 1810, avait ordonné l'érection sur le pont de la Concorde des statues de huit généraux tués à l'ennemi : Espagne, Lapisse, Saint-Hilaire, Lasalle, Colbert, Hervo, Lacour etCervoni. L'exécution des statues fut commencée, mais on ne sait pour
quelle cause elles ne prirent jamais place sur le pont. Emule de saint Vincent-de-Paul, le directeur de riIôLel des Invalides les recueillit dans ses réserves avec bien d'autres glorieux débris.
Lorsque Louis-Philippe procéda, vers 1835, aux « embellissements » de Versailles, — le ciel nous préserve du retour d'une telle calamité ! — on songea à utiliser ces statues sans emploi. Mais la notoriété des personnages ne semblant pas suffisante, ^L de Montalivet résolut de les métamorphoser. Sur son ordre, un sculpteur réparateur, nommé Laitié, décapita les généraux et leur remit, à peu de frais, de nouvelles tètes, comme à de vulgaires poupées. Colbert devint Mortier, Espagne reçut sur ses épaules le chef de Lannes, Hervo se mua en Masséna et Lasalle se déguisa en Jourdan. Pour 4 000 francs, l'une dans l'autre, on remit les statues en état et la liste civile décora ainsi la cour du palais à bon marché.
Allez voir ces décapités ! Vous trouverez sous la statue de Lannes la signature de Callemard, qui était mort depuis quinze ans, en 1835 !
Ah! le roi-citoyen comprenait l'économie autrement que son grand oncle Louis XIV 1
Expertise par correspondance. — Anciens et nouveaux prix. — L'honnête province ? — Epis de faîtage. — Le crabe de Palissy. — Cliarles Avisseau, de Tours. — Néo-Oirons. — Château-Trompeur. — Copie des Triomphes de Louis le Jusle. — Autographe royal sur un vitrail. — Tours du grand Vitrarius. — Grisailles de jadis et grisailles d'aujourd'hui. — Les plombs.— Marque de Louis Léveillé. — Porcelaine des Indes. — Le goût pompier. — Chez le barbier. — Visite à Cluny. — Près de Lôwenich et de Schiffa. - Rien que du moderne. — Reconstitutions de Samson. — Les chefs-d'œuvre à bon marché.
Il y eut jadis deux amateurs de céramique, l'un vétéran, l'autre néophyte. Le premier savait, le second brûlait d'apprendre. Celui-ci questionnait. Celui-là renseignait. Mais comme ils étaient éloignés de cent lieues, il en résulta une correspondance que nous avons la bonne fortune de pouvoir publier.
20 mars 1907.
Mon cher ami,
Vous avez mille fois raison de vouloir collectionner les fa'iences et les porcelaines. Mais vous avez tort de chercher en moi un expert infaillible et de compter sur mes avis pour devenir un connaisseur.
Les quelques bonnes pièces que j'ai réunies dans mes vitrines, et que vous voulez bien appeler les merveilles de ma collection, je les ai achetées « au bon
temps ». Je veux dire à l'époque où Ton pouvait, pour un prix raisonnable, s'oflVir le luxe d'une tasse en pâle tendre de Sèvres ou d'un plal de vieux Chine.
Maintenant, je n'achète plus. J'observe de loin la mêlée des enchères, comme le poète Lucrèce, à l'abri du rivage. Vous voulez vous lancer dans la tempête ? Bon courage ! J'accompagne votre esquif de tous mes vœux. Mais vous aurez à lutter.
Savez-vous qu'elles vont bien, les porcelaines tendres? La vente du comte R. d'Yanville dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Ce beau buste de Louis XV, en pAte tendre de Mennecy, que j'ai vu adjuger 700 francs à la vente de la marquise Turgot, en 1887, vient de faire 42 500 francs ! Une tasse et sa soucoupe, de la même fabrique, ornées de médaillons de personnages sur un fond vert à carrelages, sont allées à 25 000 francs. Deuxcachepols en ancienne porcelaine de Chantilly, à décor polychrome et or, réserves de bouquets de fleurs sur fond quadrillé bleu, datés de 1786, ont encore valu 6450 francs, en dépit d'un coup de feu et de restaurations!
Aux ventes Chappey, quatre vases de Saxe, ornés d'enfants simulant les éléments, ont fait 1 1 500 francs. Deux porte-fleurs, en pâte tendre, annoncés avec restauration, fêlure, catalogués de Sèvres, mais sans garantie de fabrique, ont été payés 1 700 francs alors que, précédemment, ils n'avaient obtenu que 1 350 francs, lorsqu'ils étaient absolument intacts. Une grande jardinière en pâte tendre de Sèvres, en forme de nef, a été adjugée 46 000 francs. Deux vases de même fabrique, fond bleu turquoise avec feuillages en relief, anses rocaille, décor de médaillons, l'un
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sujet chinois, l'autre un bouquet de fleurs, ont été disputés jusqu'à 72 000 francs, bien que l'un des deux couvercles fût moderne.
Et toutes ces pièces en partie pour le commerce ! Quel prix faudra-t-il revendre? Je me le demande avec terreur. Horresco refevens.
Du reste, ne regrettez pas d'avoir manqué ces ventes. Vous reverrez quelques-unes des plus belles porcelaines. J'ai remarqué, parmi les acheteurs, un grand faïencier qui ne collectionne que pour se procurer des modèles de reproduction. A votre prochain voyage, surveillez les vitrines de l'avenue de l'Opéra . Vous verrez peut-être quelques pièces de la vente d'Yanville et de la vente Chappey reproduites à triple exemplaire I
Je vous avoue qu'un tel engouement pour la porcelaine me dépasse. Il y a vraiment du snobisme dans cet amour de pâte tendre qui s'est emparé de nos meilleurs collectionneurs. Combien, pourtant, nos vieilles faïences françaises sont plus intéressantes! Quelle variété de décor! Quel éclat de coloration! Quelle belle allure de style, auprès des mignardises de Sèvres, de Chantilly ou de Mennecy ! Tenez, la simple terre vernissée, telle que la modelaient les maîtres potiers du xvi" siècle, me semble plus savoureuse que toutes ces gentillesses de boudoir !
Enfin, je ne veux pas vous décourager et jouer le rôle d'un éléphant égaré dans un magasin de porcelaine! Vous habitez la province, l'honnête province, qui, paraît-il, recèle encore des occasions insoupçonnées. Pour mon compte, je n'y crois guère. Mais^ vous serez peut-être plus heureux que tant d'autres, et je reste, en tous cas^ tout à votre service pour;
VOUS donner mon avis sur les trouvailles que vous m'enverrez à examiner.
Promellez-moi, cependant, de ne pas vous fâcher de ma francliise. J'eslime qu'entre collectionneurs, on ne se doit rien cacher, et que la devise de tout amateur, digne de ce nom, doit être le vers un peu rengaine :
Rien ne=t beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
i, 28 mars 1907.
Cher maître,
Non, je ne serais pas assez ridicule pour me formaliser de vos avis, et je vous demande, au contraire, de ne pas me ménager. La vérité, rien que la vérité. Voilà ce que je désire.
Pour commencer, je vous envoie, précieusement emballées, mesdeuxdernièresconquêtes, deux perles, comme vous en avez rarement rencontré, j'en suis sûr. Je ne vous dis pas quel prix je les ai payées. Vous ne me croiriez pas. Mais sachez que je les ai conquises avec joie, l'une et l'autre.
Le plat de Palissy me vient de Nantes, où un vieux brocanteur l'avait accroché dans son arrière-boutique de la place de Bretagne, sans se douter de sa valeur.
Quant à la salière d'Oiron, je l'ai trouvée dans le pays même, un petit bourg de quelques centaines d'habitants, oii Ton n'arrive qu'en patache, comme au temps de Sauvageot ou de du Sommerard. Le paysan qui me l'a cédée s'en servaitpour son usage personnel, sans se douter du trésor qu'il avait en mains !
Cependant, j'ai lutté, et, le croiriez-vous ? il a fallu
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y aller de quelques billets bleus ! Je n'ai peut-être pas su dissimuler assez bien mon envie : en Poitou, comme en Touraine, le paysan naïf est terriblement rusé.
Enfin, la pièce est à moi! Qu'elle soit d'Oiron ou de Saint-Porcliaire, peu m'importe I Elle est superbe. Indiquez-moi bien vite un réparateur, pour remettre l'angle qui manque, ou plutôt soyez assez bon pour vous charger de la négociation. Je m'en remets entièrement à votre expérience.
D'ici peu, j'espère vous faire part d'autres trouvailles, car on vient de m'écrire pour aller voir, dans un château de Normandie, une série très importante de vaisselle ancienne, qui s'y trouve depuis plus de centans. C'est, paraît-il, presque tout en faïence. Vos goûts seront satisfaits, j'espère. Que diriez-vous si je mettais la main sur quelque belle pièce de cette vaisselle de Manerbe, près Lisieux ?
Au besoin, je me contenterai d'un de ces beaux épis de faîtage en terre vernissée qui coiffaient jadis les demeures de la vallée du pré d'Auge et que roii revendait, à Paris, pour des Palissy.
15 avril 1907.
Mon cher ami,
Vous ne connaissez pas encore toutes les bottes secrètes de la brocante, et votre début n'est pas un coup de maître, tant s'en faut. Votre plat de Palissy n'est môme pas l'œuvre d'un de ses continuateurs, Clerici ou Guillaume Dupré ! Cette imitation ne datepas de cinquante ans.
La contrefaçon, pourtant, ne manque pas d'habileté, et, au premier coup d'œil, il est permis de s'y
tromper. Mais un indice aurait dû vous mettre sur la voie. Comment n'avez-vous pas remarqué que, parmi les reliefs de votre plat, figure un crabe ? Un crabe !
Vous savez pourtant bien que Palissy a pris tous ses moulages, repliles, poissons, branchages, aux environs de Paris ?
Vous êtes tombé dans le même panneau que le conservateur des objets d'art du moyen âge et de la Renaissance au Louvre, que j'ai vu en fonctions, dans ma jeunesse, et dont je respecte trop la profonde érudition pour vous le désigner autrement que sous le pseudonyme de Carlin-Gaudet. Il collectionnait pour son propre compte et avait réuni une admirable série de céramique chinoise. Cela ne l'empêcha pas d'exposer au Louvre un plat décoré d'une superbe langouste, aux pattes détachées du fond — tour de force qu'ignorait le potier de Catherine de Médicis, mais que vous vous expliquerez aisément, q.uand vous saurez que le plat n'était fait que de
plâtre verni.
Que voulez-vous ? Les faussaires ne sont pas mfaiîlibles. N'ont-ils pas poussé l'audace jusqu'à fabriquer une figuline de Palissy avec un modèle emprunté à Clodion ? On a vu cette Bacchante passer en droite ligne à l'hôtel Drouot et elle venait du cabinet d'un fanatique de Palissy !
Votre plat, à vous, n'est ni de la fabrique de Pull, ni de celle de Barbizet. Je l'attribuerais plutôt à Thomas Sergent ou à Claude Ponet, qui est mort
vers 1863.
Il est fort bien fait, trop bien même, car on y voit les traces du tour de potier, dont Palissy ne s'est jamais servi.
Quand vous viendrez me voir, je vous montrerai deux grands plats de Charles Avisseau, de Tours, Vous verrez ce qu'on peut faire en s'inspirant de la manière du maître, sans le copier. C'est d'un fini admirable, et, cependant, la mode n'y est pas. Je désespère de voir jamais la curiosité se lancer sur les œuvres de ce grand artiste !
Votre salière m'a donné plus de mal à déterminer. Mais je ne regrette pas ma peine. Mon enquête m'a appris bien des choses que j'ignorais.
Je dois vous avouer que j'ai longtemps hésité à voir un faux dans votre fragment. La terre blanche, très fine, était bien celle des fameuses faïences, (pourquoi ne dit-on pas poteries, puisque ce sont de simples terres vernissées, sans aucune trace d'émail stannifère ?). La coloration était la même, ton de vieil ivoire pour les fonds, rouge brun, presque noir, pour le décor par incrustation. Les petites figures, collées à la barbotine, avaient, toutes, la naïveté, un peu gauche, de ces fragiles produits de la Renaissance.
Cependant, je trouvais je ne sais quoi de sec et de dur à l'œil dans les dessins d'ornement. L'ensemble présentait une régularité que l'on ne retrouve pas, par exemple, dans les pièces de Sauvageot, au Louvre, ou de Dutuit, au Petit-Palais.
Je pris, comme on dit, le taureau par les cornes. Je détachai un éclat dans la cassure et je le fis analyser à la Manufacture de Sèvres. On me répondit que la matière était un mélange de terre de Châteauroux et de kaolin.
J'étais fixé, mais l'imitation était si parfaite que je voulus retrouver le nom de ce merveilleux continuateur de l'atelier de Saint-Porchaire.
i56 TRUCS ET TRUQUEURS
Il fallait écarter la fabrique de Minlon, dont les copies restent toujours fort au-dessous des originaux. Je songeai, un instant, à un artiste de grand talent, Prosper Jouneau, qui fabriqua, à sa manufacture de Parthenay, il y a une dizaine d'années, dans le pays même d'origine, des faïences d'Oiron. Or, P. Jouneau s'inspirait des modèles du xvi° siècle, plus qu'il ne les copiait, et signait toujours ses pièces d'un P et d'un J accolés.
Je me rabattis sur les restaurateurs.
Ah ! mon ami, quels grands méconnus que ces modernes céramistes! Que de trésors de patience, quelle somme énorme de talent, ils dépensent chaque jour à arracher aux maîtres anciens le secret de leurs procédés ! Pour eux, les potiers de Saint-Porchaire n'ont plus rien de caché. Les neuf dixièmes des célèbres faïences leur sont passés par les mains. Ils ont refait les anses des aiguières, les pieds des coupes, les panses des buires. Connaissant son anatomie, avec un fragment de terre, ils ont reconstitué un vase I
Ah! nous sommes loin du temps où l'on se contentait de plâtre et de vernis ! Aujourd'hui, on modèle la partie manquante en plastiline ou en cire. On en fait un moule en ayant soin de le tenir plus grand d'un dixième pour compenser le retrait du feu. Puis, dans cette empreinte, on coule la pièce à refaire. On la décore avec des fers à estamper, on remplit les creux avec une terre colorée d'ocre rouge, et l'on étend une glaçure légèrement colorée au jaune Palissy. Le morceau est ensuite passé au feu et collé sur l'objet à compléter. La soudure est presque invisible !
C'est vers un de ces cénacles que je dirigeai mes pas.
CERAMIQUE ET VERRERIE 157
Je montrai voire demi-salière à Corpict fils. Il ne la reconnut pas pour être sortie de ses ateliers. Je fus plus heureux au musée du Louvre, et en la comparant avec les parties complétées des pièces Sauvageot, je reconnus, à n'en pas douter, le travail de Rondel, ce précurseur dans l'art de la restauration, qui est mort à Neuiily, il n'y a pas beaucoup d'années.
Maintenant, comment cette pièce est-elle venue s'échouera Oiron? J'y vois une mystification fructueuse, imaginée par quelque marchand, avec la complicité dun paysan. Mais le fragment lui-même, quelle est sa provenance ? Les moules du restaurateur de Sauvageot existent, je le sais. Ils sont en bonnes mains, et leur possesseur actuel n'est pas homme à se prêter à un truquage.
Je crois plutôt à une pièce manquée, dérobée, il y a bien longtemps, par un ouvrier de Rondel. Elle était peut-être destinée à refaire une salière du Louvre.
Mon pauvre ami, c'est vous qui avez été refait !
28 avril IC07.
Cher maître,
Vous êtes sévère, mais, peut être, pas très juste. Passe pour mon Palissy, qui, je m'en souviens maintenant, m'avait inspiré quelques doutes. J'avais trouvé qu'il manquait de légèreté. Mais, jusqu'à plus ample information, je tiens ma salière d'Oiron pour bonne et je vous prie de la remettre à M. E. Corplet pour la compléter. Tous les connaisseurs ne sont pas de votre force. En admettant qu'il y ait quelques doutes sur l'authenticité d'un si beau morceau, ce n'est
pas une raison pour l'écarter. On discute bien les pièces du Kensington !
Je crois, pourtant, ces jours-ci, avoir désarmé la guigne, et m'est avis que j'ai trouvé la pie au nid. Figurez-vous un vieux château de la fin du xvi^ siècle, flanqué de tourelles à poivrières, et décoré de lucarnes dans le plus pur goût de l'époque. Tous les aïeux y ont laissé leurs traces. C'est un vrai musée historique, depuis les tables à pied tors, les sièges à hauts dossiers recouverts de tapisseries, les bahuts sculptés que possédait le maître de céans, capitaine des gardes de Louis XIII, jusqu'aux bonheurs du jour, aux commodes garnies de bronzes, aux meubles de salon en Beauvais dont s'entourait son arrière petite fille, dame d'honneur de Marie-Antoinette.
Le propriétaire, entre nous, a fait la fête. C'est X..., le sportman habitué de chez Maxim's et de la Taverne royale, entre minuit et deux heures du malin, ou de l'un de ces cercles si ouverts que la police a dû les fermer. En ce moment, il brûle ses dernières cartouches. Vendus les portraits de famille ! Lavées les bonbonnières et les boîtes à miniatures ! Envolées les tapisseries d'après Audran et Coypel ! Les faïences, depuis hier, ont pris le môme chemin, et c'est moi qui leur ai fait un sort.
Ne croyez pas que j'entonne un chant de victoire mal à propos. Je ne veux pas peser sur votre jugement. Cependant, avant de faire mettre mon acquisition en caisses, j'en ai disirait quatre pièces qui vous donneront une idée de l'ensemble. Quatre, pas plus! mais c'est du nanan.
Attendez-vous donc à recevoir, dans quelques jours, un bassin hispano-mauresque à reflets métalliques, une curieuse assiette révolutionnaire représentant les
Trois Ordres, une AssielLe de Mousliers aux armes du duc d'Aiguillon, et un grand plat rarissime de Nevers, représentant la reddition de la Roclielle et daté de 1628, Tannée même du siège.
Je vous fais grâce de la nomenclature de la collection. Toutes les grandes fabriques y sont représentées ! Facnza avec ses grotesques et ses amours, Gubbio aux reflets nacrés, Urbino avec ses arabesques, Deruta, avec ses tons verdàtres, Castel Durante avec ses portraits de nobles dames, Rouen, Delft, Sinceny, Creil, Strasbourg. Marseille, Niederviller, Aprey, La Rochelle, Lille, Bellevue et vingt autres. Il n'y manque qu'une porcelaine des Médicis, un vase blanc et bleu, au long bec en gradins, l'orgueil du Louvre, pour rivaliser avec notre grand musée national.
J'ai aussi obtenu, en y mettant le prix, bien entendu, un petit vitrail du xiv^ siècle, que j'ai fait desceller sous mes yeux et qui est une vraie merveille. Vous verrez au déballage.
9 juin 1907.
Mon cher ami,
Je vois que j'ai eu tort de faire le censeur. Vous tenez à l'authenticité de votre salière. J'y consens. Mais admettez au moins que vos échantillons d'aujourd'hui sont de pures mysLifications. Il est impossible que tout le lot soit de cette valeur, ou alors, vous auriez été roulé dans les grands prix.
Votre bassin hispano-mauresque, malgré sa décoration d'arabesques, de rosaces à compartiments rayonnants, de gazelles et de palmettes sur fond crème, est tout ce qu'il y a de plus moderne. On en labrique de pareils à la douzaine dans l'Estramadure.
Votre Mouslicrs est de la façon de Varages, dans le Var, ou de Goult, dans le Vaucluse, deux très honnêtes industriels, nullement complices de la fraude dont vous avez été victime. Pour le vieillir, on a dû s'en servir pour donner à manger aux volailles, car j'y retrouve des traces de coups de bec.
Quant à votre faïence révolutionnaire, faites-en votre deuil. Elle n'a pas vingt ans de date, et je ne serais pas embarrassé pour vous dire de quel atelier parisien elle sort J'en ai vu faire, sous mes yeux, de toutes pareilles. C'était un enfant qu'on avait chargé du décor, pour laisser au dessin et à la coloration toute la gaucherie de l'art populaire. Et comme je complimentais le bambin sur son habileté :
— On va le mettre à un autre travail, me répondit le patron. Il fait trop bien!
D'ailleurs, je n'ai eu qu'à retourner votre assiette. On a simulé les trois supports sur lesquels portaient les pièces anciennes dans les moufles. Il est facile de voir qu'on a gratté la couverte en trois endroits. On a remplacé par des supports en forme de picot, fabriques de nos jours dans des moules, les supports triangulaires qui se faisaient autrefois à la main.
Votre plat de Nevers est fort bien fait et j'avoue qu'il m'a fort intrigué. Cette allégorie d'une ville aux pieds du roi, dessinée au trait et coloriée en camaïeu bleu, ne différait point des pièces que j'avais déjà vues. La gomme laque introduite récemment à chaud dans une fêlure, pour conserver à la pièce sa sonorité, me paraissait une preuve excellente d'authenticité. Rien, au premier abord, n'excitait ma défiance, et cependant, je doutais ! Je me disais qu'il était inad-
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missible qu'un tel morceau du Conrade de la première époque n'eût été signalé par aucun historien de la faïence. Même, il me semblait que la composition ne m'était pas tout à fait inconnue, et que j'avais vu ce sujet quelque part.
Tout à coup, la mémoire me revint. Je courus à la Bibliothèque nationale et je demandai un in-folio : lesTriomphes de Louis le Juste, représentés en figures énigmaliqucspar Jean Valdor, calcographe duroi,oî] se trouvait le motif de votre plat, copié, il faut le dire à la louange de votre faussaire, avec une louable exaclilude. Seulement, en voulant trop bien faire, le maître fourbe a maladroitement corsé son œuvre. Il l'a datée de 1628 et le livre où il a choisi son modèle est de 1649!
Vous le voyez, votre choix n'est pas heureux. Si ce n'est pas un piège que vous avez tendu à ma perspicacité, et si tout votre lot est de cette valeur, vous avez, je le crains, fait une nouvelle école. Je flaire quelque vaste mystification, dont votre clubman aurait été le complice, sinon l'auteur.
Votre vieille demeure normande ne me dit rien qui vaille, et il s'y est passé jadis une histoire de vitraux qui fait mal augurer des scrupules du seigneur du lieu.
Vous n'ignorez pas que le château a reçu la visite de Henri IV, après la bataille d'Arqués. Le vert galant s'y reposa quelques heures, avec ses compagnons. Sa main royale, en souvenir de son passage, écrivit, au diamant, sur une des vitres de la grande salle :
Dieu gard de mal ma mie. Ce ^^o de septembre i5S9. Henry.
Cette inscription, je la vois encore, avec ses grosses lettres maladroites, disposées sur deux lignes, au milieu d'un de ces minuscules carreaux verdâtres, enchâssés dans des lamelles de plomb. J'en avais même pris le croquis sur mon carnet de voyage, lors de ma première visite au château.
Deux ans après, en repassant par 15, je voulus revoir mon graffite. Il n'avait plus le même aspect! L'inscription était maintenant sur trois lignes. Les lettres ne ressemblaient nullement à celles dont j'avais le dessin.
Fortement intrigué, j'interrogeai le vieux serviteur chargé de guider les visiteurs. A force de ruse et d'insistance, en mélangeant habilement l'intimidation et les arguments irrésistibles, je lui arrachai son secret.
Le brave homme, né dans le château, faisait depuis quarante ans admirer l'inscription aux étrangers.
Seulement, certain jour, un Anglais, profitant de son inattention, avait sorti le vitrail de son sertissage de plomb et l'avait emporté sans rien dire.
Que faire ? Le gardien désolé conte la mésaventure à son maître, qui voit tout de suite quel parti il peut tirer de l'aventure. Il refait l'inscription dérobée sur un vitrail du même ton (on en trouve dans le commerce) et le remet à sa place en tel état qu'on puisse l'enlever aisément. Le vieux serviteur reçoit l'ordre de s'éloigner pour laisser les visiteurs admirer à leur aise l'autographe et, si l'envie leur en prend, le dérober, au besoin, moyennant un pourboire fixé à l'avance dont il rendra les deux tiers au châtelain. Tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. A l'heure présente, il circule, en Angleterre, en France, en Allemagne et même en Amérique, une
centaine de carreaux à l'inscriplion galante. J'ajoute que celle pctilc induslrie a permis à X, de suljvcnir aux réparations d'une salle basse de son château sans bourse délier.
A propos de vitraux, examinez bien votre verrière. Je sais qu'il existait dans l'ancienne cbopelle quelques panneaux anciens, mais le sieur X. est bien capable de les avoir déjà vendus et remplacés par des copies!
De telles substitutions nesontpas rares. Laumonnerie, l'un de nos premiers peintres verriers, me contait encore, l'autre soir, au dîner de la Marmite, un lourde Vitrarius, qui, s'il est vrai, ne manque vraiment pas d'audace. On l'avait charge d'enchâsser, dans un cadre de verre dépoli, un médaillon du xve siècle, grisaille et or, représentant le vieux Tohic. Notre industriel aurait fait exécuter un pastiche du vitrail et vendu l'original à Chevalier, le grand confiseur, pour un bon prix ! La copie serait dans un musée. Je l'ai cherchée, je l'avoue, vainement à l'endroit indiqué. « On a tout bousculé », m'a dit un gardien somnolent.
Par contre, il faut dire à sa décharge que, plus tard, pris de remords, ce restaurateur habile, remplaça par une copie une jolie tête de Vierge dans une chapelle. Il fit don du panneau original au même musée où les artistes peuvent aisément le contempler. Je sais où il se trouve, nous irons l'admirer ensemble.
Décidément vous auriez bien dû m'envoyer votre vitrail ou, tout au moins, me le décrire. Vousl'a-ton donné pour une oeuvre du xiv« siècle ? Alors, ce ne peut être une « grisaille », c'est-à-dire cette peinture sur verre, qui ne date que du xvi* siècle. Votre
panneau doit être fait de morceaux de verre teintés à l'avance et assemblés, comme une mosaïque, dans des sertissures de plomb, avec repeints sur certaines parties artificiellement décolorées, les figures et les mains, par exemple.
C'est bien cela, n'est-ce pas ?
Si vous aviez un peu plus d'expérience, il est probable que le faire de l'artiste suffirait pour vous indiquer si votre verrière est ancienne. Les œuvres de la bonne époque, du xiii^ ou duxv® siècle, ont gardé, malgré l'intensité des tons, une harmonie de couleurs inimitable. Elles n'ont rien de criard, de « gueulard », dirait un rapin.
Dans tous les cas, ne vous fiez pas à la teinte du verre. Depuis vingt ou trente ans, quelques grandes maisons livrent au commerce des verres blancs ou coloriés, tout pareils à ceux des anciennes fabriques. Ils ont le même aspect, la même teinte, les mêmes « bouillures ». Bien plus, les pasticheurs savent y ajouter, par des procédés à eux, la patine que le temps a donnée aux vieilles verrières exposées à la pluie, au soleil, à la lune, à l'air salin. Ils arrivent à produire cette surface salie, piquée, rongée, champignonnée, ternie et sans éclat, si caractéristique dans les vitraux de nos basiliques.
Voici plutôt ce que je vous recommande d'examiner. Voyez les plombs. Ceux d'autrefois étaient d'une extrême souplesse. On pouvait les tordre, les enrouler autour des doigts, presque comme des rubans. Ceux d'aujourd'hui contiennent de l'élain qui les rend plus rigides et plus fermes. Jadis, ils étaient plats et rabotés. Ils sont maintenant bombés et laminés.
Faites attention à la section des verres. Les anciens verriers les taillaient à l'aide d'une pointe de fer rouge et la découpure présentait une tranche irrégulière dentelée, provenant de l'égrugeoir. Depuis le xvin« siècle, on emploie le diamant. La coupe est devenue régulière et perpendiculaire. Il vous suffira de soulever une lamelle de plomb et de vérifier l'épaisseur pour reconnaître le procédé employé.
Scrutez les parties décolorées et repeintes, les têtes, les mains des personnages. Aujourd'hui, quand on veut enlever la teinte des verres du commerce, pour remettre ensuite de nouvelles couleurs, on emploie l'acide fluorhydriquc, qui décolorie complètement. Au besoin, on peut garder des réserves à l'aide de bitume de judée. Les maîtres verriers de jadis se servaient de la roue pour user la surface du verre et gravaient au burin. Ce procédé laissait des traces de couleur sur les bords où l'outil ne pouvait aisément pénétrer, et le travail présentait une irrégularité très différente de la transparence radicale de la décoloration à l'acide.
Mais je m'arrête. Je me laisse aller à vous faire un cours de l'art du vitrail, et je ne sais seulement pas quelle est la nature du vôtre. N'oubliez pas, cependant, si, contre toute attente, il s'agit d'une grisaille, que le caractère seul du dessin peut vous guider, car on se sert, pour les copies modernes, des mômes procédés qu'autrefois : les sulfures ou chlorures d'argent, suivant les tons que l'on veut obtenir. On pousse même le souci de l'exactitude jusqu'à faire revivre les plumes d'oie et les fibres de jonc qui tenaient, alors, lieu de pinceaux.
' l" juillet 1007,
Cher; maître,
Vous êtes d'une perspicacité admirable, mais désespérante. Hélas ! comme vous l'aviez prévu, mon vitrail est faux, lamentablement faux. X. est une canaille. Je dépose une plainte au parquet et je vais le mener par un chemin qui ne sera pas pavé de tessons de vieux Rouen.
Cest fini. Je ne veux plus rien traiter avec des gens de son espèce. J'aime encore mieux les marchands. Avec eux, au moins, on se tient sur ses gardes, et, grâce à un peu d'adresse, on arrive à se défendre.
C'est ce qui vient de m'advenir, il y a deux jours, avec un aigrefin d'antiquaire, à qui je venais d'achster une petite potiche en porcelaine de Saint-ClouJ, au léger décor bleu, avec, en dessous, l'emblème du soleil rayonnant de Chicaneau, l'inventeur de la pâte tendre. C'était d'une conservation ! Je ne vous dis que cela !
La somme était rondelette. J'exige un reçu en règle. Mon homme va le rédiger dans son arrièreboutique, et, comme il tarde à revenir, je furète dans tous les coins. A côté d'un bahut, un placard fermé attire mon attention. Je l'ouvre (que l'amateur exempt de curiosité me jette la première pierre?) et je découvre une série de potiches toutes pareilles à la mienne, qui n'attendaient, sans doute^ que mon départ pour prendre place en vitrine. Je cours encore.
Le lendemain, autre surprise. J'entrevois à un étalage une adorable tasse mignonnelte de Sèvres qui me tente fort. J'entre dans la boutique. L'antiquaire
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était absent. Sa femme me reçoit, souriante, engageante et coquette, sous son opulente chevelure blond oxygéné. Je prends la lasse pour la mieux examiner, et sans être grand clerc, il me suffit d'un coup d'œil pour voir qu'elle est abominablement moderne. Je la retourne. Elle portait en dessous la marque de Sèvres !
— Garantissez-vous la provenance? demandai-je à l'aimable vendeuse.
— Mais certainement, dit-elle.
— Vous ne vous trompez pas? C'est bien la marque de Sèvres ? insistai-je. Malgré les deux LL entrelacées, j'en doute fort.
— La marque de Sèvres? Je n'en sais rien. Mais, à coup sûr, ce sont les initiales de mon mari. Il s'appelle Louis Léveillé.
Vous conviendrez qu'après de tels déboires, le dieu des collectionneurs me devait une compensalion. Je l'ai trouvée chez un brocanteur de la vieille école, qui ne sait ni lire ni écrire, mais s'entend assez bien h dénicher les Sèvres pâte tendre et les porcelaines de Chine. Mais quel Shylock ! Ah ! mon cher maître, si je n'avais pas eu à cœur de réparer mes échecs et de me réhabiliter à vos yeux, jamais je n'aurais osé acheter ce petit sucrier rond en pâte tendre, si douce pour moi avec ses réserves de fleurs polychromes, sur fond gros bleu caillouté d'or, et sa monture en bronze doré !
Jamais, non plus, je ne me serais risqué à débourser la forte somme pour ces deux grands plats en porcelaine de la Compagnie des Indes, aux armes de France, que vous allez recevoir en-même temps que, mon Sèvres.
]\Iais c est la fin de mes folies. Je reprends le train dans dix jours, et vous avez juste le temps de me dire ce que vous pensez de mes dernière acquisitions.
12 juillet rJ07.
Mon cher ami,
Je vois avec plaisir que vous vous formez. Peste! Deux pièges évités en huit jours ! L'évangile de la méfiance que je vous ai prêché sur tous les tons commence à porter ses fruits. Encore un effort, vous aurez l'âme d'un véritable collectionneur.
Je ne veux pas dire par là que vous n'ayez plus rien à apprendre. Je ne suis pas comme un épigraphiste qui déclarait, avec dédain, devant moi, qu'il fallait, en lisant, huit jours pour apprendre la céramique. Quand on veut collectionner, il faut tout savoir, et un volume entier ne suffirait pas à énumérer les fourberies des seuls truqueurs de porcelaines. Votre dernier achat en est, hélas! la preuve, et s'il en est temps, je vous engage à rendre vos pièces maquillées aux marchands.
Votre porcelaine des Indes, comme disent les antiquaires, est tout ce qu'il y a de plus moderne. Je n'ai eu qu'à la faire sonner pour être fixé. Les Chinois, sachez-le bien, n'avaient pas les mêmes gisements de kaolin que nous. Ils opéraient avec une pâte préparée vingt ans à l'avance, tandis que nous nous servons d'une matière qui vient d'être fabriquée. La cuisson elle-même se faisait à un degré différent et, donnait aux pièces une sonorité spéciale, provenant de la siccité et sur laquelle il n'y a pas à se tromper.
Puis, vos plats ont l'émail trop blanc, trop uni.
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S'ils étaient anciens, vous leur verriez une teinte légèrement bleulée, une surface un peu irrégulière, avec de petits trous imperceptibles, produits par les bulles d'air formées sous la couverte, à la cuisson. Les ors sont ternes et bruns, la pâte est lourde, massive, tandis que les ornements sur le marli ont une régularité qui sent la contrefaçon d'une lieue.
J'ai déjà vu ces plats aux armes de France avec les trois fleurs de lys d'or sur le fond bleu de l'écusson entouré du collier du Saint-Esprit. Je ne crois pas me tromper en leur donnant pour provenance une fabrique disparue, voisine du boulevard du Temple, où l'on faisait, en même temps, des faux Japon, à décor pivoines rouges et or.
Rendez-les donc à votre antiquaire. S'il vous les a vendus comme des plats de la Compagnie des Indes, il ne peut se refuser à les reprendre, même s'il n'a pas garanti l'ancieimelé. La Compagnie n'existe plus, vous le savez, depuis 1770!
Quant à votre Sèvres, il est ancien, sans le moindre doute. Mais celui qui vous l'a présenté devait savoir qu'il avait subi autrefois une légère toilette.
C'était, à l'origine, un sucrier blanc, à décor de fleurs. On a enlevé l'œuvre des artistes du xvn^ siècle, et on en a fait une pièce à fond de couleur d'une valeur inestimable si elle était authentique. La monture en bronze moderne a parachevé l'oeuvre.
Vous êtes volé, c'est entendu. Mais l'objet est joli. Peut-être a-t-il, avant la guerre, été transformé par l'habile Machereau. Je vous engage aie garder. Vous auriez de la peine d'ailleurs à gagner votre procès puisque votre sucrier est indiscutablement ancien et fabriqué à la Manufacture de Sèvres !
170 TRLCS ET TRUQUEURS
Ah ! mon ami ! quelle Louleille à rencre que celle porcelaine de Sèvres ! J"ai reconnu assez l'acilemenl le tour du myslificaleur, car sur la pâle tendre, il a fallu employer la roue pour faire disparaître le décor primitif entré dans la pùte et repasser au four. Je n'y aurais vu que du feu, si c'eût clé de la pâte dure. L'acide fluorhydrique aurait enlevé, comme avec la main, tout le décor sur la couverte.
Du reste, en pâle dure, nos Robert-Macaire de la porcelaine n'onl même pas besoin de faire disparaître les anciens décors. N'onl-ils pas, à leur disposition, ces milliers de pièces de rebut, vendues en blanc par la Manufacture, de 1848 à 1873? Avant de les livrer au commerce, on oblitérait la marque par une encoche faite à la roue. Mais combien d'amateurs connaissent la signification de ce signe? Le D''Graesse, directeur du Musée céramique de Dresde, ne i'a-l-il pas reproduite dans son Guide de Vamateur de 'porcelaines, en 1880, avec la mention : Marque des •porcelaines Manches depuis i86i9
D'ailleurs, une encoche est si facile à boucher! Un peu démail et la farce est jouée. Les neuf dixièmes des acheteurs ne s'en aperçoivent pas.
Et les contrefaçons qui nous arrivent d'Allemagne? Les fausse.-) assiettes de Leipzig, les fausses statuettes de Berlin, les faux vases de Ruhm! Quelle invasion ! Ouel déluge ! Chaque année, on en fabrique pour plus de seize millions avec toutes les marques de l'ancienne Manufacture : le double L de Louis XVI, IX de Napoléon, l'L de Louis XVIII, l'X de CharlesX, IL. -P. de Louis-Philippe. A la revente, ces seize millions en font cinquante et plus I Une grande partie de cet argent sort de France pour encourager la iraude de nos voisins ! Triste ! Triste !
Le plus curieux, c'est que tant de mystifications éhontées ne guériront pas les amateurs de Sèvres ! C'est une passion invincible, j'allais dire une maladie incurable. N'y aurait-il plus au monde que des Sèvres faux, certains collectionneurs en achèteraient encore I
M. Thiers, en son temps, représenta, admirablement, le goût national pour le Sèvres, pompier et cocardier, de la mauvaise période. Il se promenait dans le palais de Versailles avec Champfleury.
— Ah ! voilà du Sèvres, s'écria le Président ravi, devant un grand vase en pâte dure du temps de Louis-Philippe.
— Cette bataille de Jemmapes, monsieur le Président, ne vous paraît-elle pas quelque peu image d'Epinal ?
— Sans doute I mais c'est du Sèvres.
— Et ces anses dorées, trouvez-vous qu'elles s'adaptent au col?
Le Président contemplait et ne répondait pas.
— Admettez-vousces papillons voltigeantau-dessus de fleurettes de fantaisie ? Et tous ces espaces mal équilibrés et qui font trou?
M. Thiers fit quelques pas, comme à regret. Puis il se retourna et lança comme adieu :
— Superbe, décidément, ce vase de Sèvres !
Le 5 août 1907.
Mon cher Maître,
Le hasard sert souvent bien les collectionneurs. J'étais encore tout marri de mes déconvenues en porcelaines et en faïences, et j'envoyais au diable les
surdécorateurs et leurs pinceaux astucieux, quand je vis, chez un perruquier de village, dont les ancêtres rasaient, comme on dit, au doigt ou à la cuiller, deux jardinières ravissantes en faïence, à côté d'une galerie de médaillons en cheveux.
Je regardais, pendant qu'on m'accommodait, leurs formes séduisantes. C'étaient deux commodes en demi-lune avec des pilastres cannelés de chaque côté. Au centre, des médaillons en camaïeu rose représentaient des jeux d'amour. Diantre 1 Ces porte-bouquets me tiraient Iceil.
J'interrogeai le barbier:
— Oij les avez-vous trouvées ? fis-je au moment des ablutions.
— Je les ai toujours vues chez mon père, qui posait des sangsues et saignait au besoin. Elles viennent, m'a-t-il dit, de la vente du mobilier d'un château voisin, pendant la Révolution.
— Voulez-vous me les vendre?
— Tout dépendra du prix.
Je demandai à les voir de plus près. La marque de Joseph Ilannong et le numéro d'ordre 38 se voyaient en dessous.
Alors je n'hésitai plus!
— Je vous en olTre cent francs.
— Emportez-les, dit avec tristesse l'artiste capillaire. Je n'ai pas les moyens de refuser une telle somme.
Vous en jugerez, je vous les envoie.
Le même jour, on est venu me proposer des grès rhénans. C'était comme un avertissement du ciel !
Avec des grès, me suis-je dit, rien à craindre. La pièce ne passe qu'une seule fois au four, et tout
s'obtient du même coup: décoration en relief et coloration sur émail. Les maquilleurs y perdent leur latin.
J'ai donc acheté, pas trop cher, à une vieille dame dont le grand-père a fait la campagne d'xVllemagne sous Napoléon P", quelques bons grès.
Avec les jardinières, je mets, dans la caisse qui part aujourd'hui, deux spécimens des fabriques du Rhin, un pot blanc de vieux Siegburg et une cruche brune de Raeren. C'est d'une franchise d'exécution et d'un galbe admirables. J'enjsuis enthousiasmé, car je suis certain de leur provenance. xVu musée de Cluny, vous en souvient-il ? on nous a raconté qu'il fallut prier le directeur du musée de Cologne de donner des indications pour rédiger d'une façon certaine le catalogue des grès allemands.
Ah ! cette visite à Cluny, que nous fîmes l'an passé, en compagnie d'un marchand avisé, M. Caillot, ce qu'elle nous révéla 1 Que d'erreurs d'attributions ! Que de confusions de provenances ! Un gardien nous accompagnait pour ouvrir les vitrines afin que nous puissions prendre les pièces en mains !
Tantôt, d'après M. Caillot, c'est une fontaine de Nevers à décor polychrome que le catalogue donne à Rouen, tandis qu'il indique de Nevers un grand plat de Rouen authentique. Tantôt, c'est un petit vase bleu et blanc qui, après avoir été successivement de Rouen, de Delft, est arrivé maintenant au Japon. Tantôt, c'est un plat creux, bleu et jaune, qualifié Rouen, qui sort, à n'en pas douter, de la fabrication lilloise. Et ce seau à rafraîchir venant d'une faïencerie de Hollande et que Caillot reconnut pour du Rouen ? Et cette assiette bleue de Delft fabriquée à Bristol, en Angleterre ? Et ces dindons, canards et
cygnes attribués tour à lour à Marseille, à Paris et enfin à Hochst! Et ce service à café en Slrasbourg, acheté du temps de M. Darcel et qui, malgré sa marque Hannong en mauvais bleu, est bel et bien un produit de Gazé, de Versailles ?
Après cela, comment voulez-vous qu'un débutant dans la carrière ne se laisse pas tromper de temps à autre ?
Le 23 aoùl 1907.
Mon cher ami,
Vous évoquez le souvenir de notre visite à Cluny. Je m'y reporte souvent. Il était instructif devoir passer au crible certaines attributions par master Caillot, un expert aussi modeste qu'honorable. Il est certain qu'il reste beaucoup à apprendre sur la céramique. Dans le début, on a procédé par des probabilités. Chaque jour amène de nouvelles découvertes. On en sait plus long maintenant que du temps de Brongniart.
Ne vous fiez donc pas trop aux livres. Ils ont vieilli. Vous connaissez certainement l'ouvrage d'Auguste Demmin, longtemps le bréviaire des céramographes. Eh bien ! il fourmille d'erreurs ! Alfred Darcel en fit jadis une critique amère lorsque parut une 2« édition considérablement « augmentée, écrivit-il, pour le malheur de l'auteur et du lecteur ». Impitoyable, il reprocha à Demmin d'avoir pris une date pour une enseigne, une boutique pour une ville, un adjectif pour un peuple, une marque de possesseur pour celle d'un faïencier. Il dressa même le bilan des bévues de l'auteur et railla ses porcelaines de Louis XIV, ses couleurs à reflets métalliques de la Hollande, et ses cérames peints au polychrome.
Je suis cependant plus indulgent que ne l'était Darcel. La mémoire est fugace. Les coquilles d'imprimerie sont nombreuses et leserreurs de traduction abondent. Quel est l'érudit impeccable?
Quoi qu'il en soit, Cluny et le Musée de Sèvres, depuis le nouveau classement de sou conservateur ^L Papillon, peuvent servir d'enseignement par la vue. Ce sont d'excellentes leçons de choses. C'est là où il faut aller quand on veut bien étudier les faïences. On trouve sur les tablettes d^ leurs vitrines la meilleure bibliothèque pour l'histoire des arts céramiques.
Maintenant, je voudrais vous conserver vos illusions. Mais le moyen de le faire avec les échantillons que vous m'envoyez ?
Vous avez été trompé pourbs grès comme pour le reste, et la consultation que je suis allé demander pour vous à un spécialiste, ne me fiant pas à mes propres lumières, ne laisse pas l'ombre d'un doute.
Au premier coup d'œil, votre pot de Siegburg fait songer aux imitations du fameux Lôwenich, qui datent déjà du début du xix® siècle et qui abusèrent tant de musées. L'émail, plus brillant que celui des originaux, la pâte plutôt grise que blanche, semble se rapporter au potier dénoncé par Dornbusch dans son traité bien connu.
Mais les modèles de Lowenich sont loin du galbe de votre pot. Il appartient sûrement à une série fabriquée il y a une trentaine d'années à Hoëhr (Westerwald) où les ornements anciens sont reproduits avec une rare exactitude. Seuls, la pâte moins blanche et l'émail plus mat, inattaquable par les acides, permettraient de reconnaître la fraude, si le
faussaire n'avait pas émoussé les bords de son vase au lieu de les amincir en biseau comme dans les originaux.
Quant à votre cruche de vieux Raeren, elle n'est ni du xvi^, ni du xvii« siècle.
Le potier qui l'a mise au four s'appelle Hubert Schiffer, et vivait à Raeren, dans le dernier quart du xix^ siècle. Il travaillait bona fide, dans le but très louable de faire revivre les anciens grès d'Aixla-Chapelle. La vieille dame n'est probablement coupable que d'une histoire. Seulement l'aigrefin qui lui a vendu sa cruche a martelé le monogramme H. S. qu'on devrait trouver au fond. Un observateur prévenu découvre très bien les traces des lettres, mais il faut le savoir.
Ne regrettez pourtant pas trop votre acquisition. Rien de plus facile que de se tromper sur les grès de Schiffer. Il s'en est glissé dans de grands musées et chez des collectionneurs di primo cartello. Le seul reproche qu'on peut leur adresser, c'est d'être trop bien faits, trop réguliers, trop bien imités.
A tout prendre, vous avez là un bel échantillon de fabrication rhénane. C'est du splendide truquage. Il vaut bien ces assemblages que les marchands d'Aixla-Chapelle font avec les débris de plusieurs cruches. Une belle pièce, même moderne, est bien préférable à un recollage de disjeeta menihra !
Quant à vos deux porte-bouquets, leurs signatures m"ont troublé, bien que ce soit l'a b c du faussaire de connaître les marques. Cependant, l'émail paraissait bon, les peintures aussi. J'ai dû les soumettre aux regards les plus exercés. Les uns m'ont affirmé qu'ils étaient de l'époque, d'autres sont restés indécis.
Quelques-uns ont déclaré qu'ils étaient faux et que le modèle était de Sceaux et se trouvait à Cluny. Or, on a pu à Strasbourg reproduire un modèle de Sceaux. Une idée me traversa l'esprit. Pour simuler le frottement incessant produit pendant des années, les truqueurs usent les pieds l'un après l'autre. Aussi, souvent, leurs pièces ne sont plus d'aplomb. Je mis les jardinières sur la tablette de marbre de ma cheminée. Elles boitaient. J'étais fixé.G'étaitaussi simple que l'œuf de Christophe Colomb, mais encore fallaitil l'avoir trouvé. Votre barbier ne sait pas manier que le rasoir. C'est un jardinier qui cultive la carotte.