‹ Trucs et truqueurs; altérations, fraudes et contrefaçons dévoiléesChapitre 6 sur 26 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Tout passe. Quelques mois plus tard, au découra" gement de l'amateur déçu succédait un nouvel enthousiasme. Il avait trouvé un moyen sûr de collectionner des céramiques authentiques. C'était de ne plus acheter que du moderne. -

A l'exemple de Sèvres, il avait formé un musée d'imitation. Son grand pourvoyeur était Samson,' dont il était devenu le meilleur client. Il ne jurait plus que par lui.

On le voyait, presque chaque semaine, sortir de l'officine de la rue Déranger, avec sa valise de* voyage, chargée de nouvelles acquisitions.

II commença par les porcelaines de Chine. Pour moins de cent francs, il s'offrit des assiettes coquilles d'œufs, à trois, cinq et sept bordures, qui valent aujourd'hui 1000 francs par bordure. Pour un billet de mille, une paire d'introuvables cornets à fond noir de Tching Hoa, à décor de fleur de pêcher; pour douze louis, la belle pièce de Kieng-long, qui s'est vendue 2G 000 francs à la vente Lelong. Il eut des vases, des pots, des cornets balustres, des bouteilles aux bleus fouettés, des statuettes en blanc d'ivoire, des assiettes . de la Compagnie des Indes à cent sous pièce. Même on le vit, un jour, faire charger dans son coupé une potiche colossale de la dynastie des Ming.

Pour se venger des Sèvres pâte tendre et de leurs déceptions, il se paya à bon compte le vase à tête d'éléphant de la collection Wallace, qui vaut plus de 100 000 francs. Il acheta les assiettes à fond rose et guirlande au marli au chiffre de la Dubarry et celles de la comtesse de Lamballe, avec paniers et cartels d'amours. Il consentit même à s'encanailler avec la pâte dure, mais ce fut pour avoir le seau à lait de Marie-Antoinette du Musée de Sèvres, qu'il trouvait charmant avec ses tètes de bélier et ses rayures dorées.

Il daigna aussi descendre jusqu'aux porcelaines napoléoniennes de Dagoty qu'aimait tant Joséphine, et dont elle ornait les cheminées de la Malmaison.

Il créa chez lui tout le département des porcelaines allemandes, qui sont comme les miniatures de la céramique, les Frankenthal, les Furstenberg et les Luvigsbourg; il eut le Pimiiste et la Guitariste, le Berger et la Bergère, qui furent adjugés à un prix assez coquet à la vente Chappey, en avril 1907.

î-.es Saxe l'affolèrent. Il se passionna pour les

groupes de Kandler, et avec un zéro de moins devint possesseur de sept pièces du TriompJie de Bacchus, qui valent 50 000 francs. Dans les groupes « crinolines » de d'Acier, il eut la Comtesse de Brûhl et le roi Auguste le Fort bien au-dessous de la cote de 25 000 Irancs. Sa collection s'enrichit de la Porteuse de chocolat, d'après le tableau du musée de Dresde, du Tailleur du comte de Bvïihl sur son bouc, de magots à tête branlante, du groupe à'Ârlequin et Colom- 6ine adjugé 12 600 francs chez Christie, à Londres, du chien carlin sur socle doré, payé 10 500 francs à la même vente, sans oublier le cabaret semblable à celui qui fut offert à M™^ Dennery, et que Ton exhibe maintenant dans le musée du Bois de Boulogne.

Dans les faïences de Rouen, il choisit les pièces les plus décoratives : les quatre grandes gaines des saisons de la vente Hamilton, la grande fontaine de coin de la collection Papillon, le plateau à décor cuir et bleu de la vente Mame, qui vaut 26 000 francs.

Nevers fit son entrée dans ses vitrines avec la grande Vierge sur socle, datée de 1636 au musée de Nevers, et la belle buire bleue à réserves blanches du Musée de Sèvres.

Il se fit livrer tous les beaux A. P. K. de Delft, même le grand plat au marli rouge et paysage bleu du Musée de Sèvres. Pour vingt napoléons, il emporta une paire de potiches à décor polychrome, dont Samson a créé le modèle pour rassortir un pendant à Alaxandre Dumas fils. Pour douze écus il eut aussi la bouteille du South Kensington en Delft doré.

Entre temps, son fournisseur de céramique néoantique lui vendit d'amusantes et spirituelles faïences de Cifflé : le Savetier à l'cchope et la Bavaudeuse; le plat de l'Adoration des mayes à Cluny, en faïence

d'Urbino ; le petit vase du South Kensington en faïence de Rhodes.

Il eut des échantillons choisis en porcelaines de Saint- Cloud, de Mennecy, de Chantilly, de Vincennes, de Tournay, de Capo di Monte, de Chelsea, de Derby, deWorcester ; d'admirables pièces en faïences persanes et hispano-mauresques, Malaga, Valence, Manisés; puis de beaux morceaux de Moustiers, Marseille, Strasbourg, et toute la série des faïences italiennes des xvi" et xvn' siècles, Gubbio, Deruta, Faenza, Forli, Pesaro, Castelli, Durante, Caffagiolo.

Quand son musée toucha à la perfection, le céramophile convoqua tous ses amis et leur ouvrit à deux battants les portes de son salon.

Tous se récrièrent sur les merveilles qu'on leur montrait. Pulchre ! Bene ! Recte !

Son triomphe fut complet. Il le savoura longuement. Puis, il avoua sa supercherie à ses visiteurs et leur montra, sur toutes les pièces, l'S initiale de Samson, tel que nous le décrivons ici :

S grec, sur les lapis et porphyre porcelaines ;

S genre chinois sur les porcelaines de Chine et du Japon ;

S arabe sur les faïences persanes et hispano-mauresques ;

S gothique sur les faïences italiennes, les Délia Robia, les Palissy ;

Quatre S enlacés sur les porcelaines de Sèvres ;

Deux S barrés sur les Saxe ;

Un S barré sur les Capo di Monte, Vincennes, Mennecy, Saint-Cloud, Chantilly et les porcelaines Anglaises.

Et nunç erudimini.

Deux paires d'appliques contestables et contestées. — Enquête laborieuse. — Le flaii- du vieil ouvrier. — Jugement de Salomon. — Pour se procurer de bons modèles. — L'égratigneur de Fontainebleau. — Le Goulhière de Dijon.

— Analysez les bronzes. — Montage ancien et montage moderne. — Perfection de l'ancienne ciselure. — On pèle les bronzes comme des pêches. — La dédorure. — Un modèle qui ne l'est pas. — Les montures de Chine du D' Camus.

— Une pendule qui fait des petits. — A montre moderne vieux mouvement. — Un maquillage révolutionnaire. — Bonnet phrygien sur fleurs de lys.

Il y avait jadis un très habile ciseleur-bronzier, qui, devenu aveugle, reconnaissait au toucher l'époque d'un meuble. Il caressait de sa main les bronzes, appréciait leurciselure, estimait l'épaisseur de ladorure, et savait dire, sans se tromper, s'il s'agissait d'une fabrication ancienne ou moderne.

Hélas ! il serait bien dérouté, aujourd'hui, s'il revenait au monde ! Devant la perfection de certaines imitations, il faut mettre bas toutes prétentions de diagnostic. Des présomptions, tant qu'on voudra. Des conclusions, c'est lettre morte !

Je ne suis pas expert et je ne veux point l'être. J'aime les vieilles choses pour le plaisir qu'elles me procurent, sans chercher à m'ériger en pontife de la curiosité. Cependant, un beau jour, quelque diable

malin me tentant, je me suis laissé distribuer un rôle d'arbitre par messieurs les juges séant à la 3'= Chambre.

Il s'agissait de quatre appliques en bronze doré, vendues par un antiquaire de Londres et facturées, comme d'époque Louis XVI, pour la somme ronde de 19 000 francs. L'acheteur, un grand marchand parisien, d'abord très satisfait de son acquisition, avait autorisé une maison de bronzes à prendre moulage de ses appliques et à en faire des reproductions. Puis, certain de conserver par devers lui le souvenir de sa chère trouvaille, il s'était défait des modèles avec le bénéfice d'usage.

Malheureusement, son client, méfiant, avait voulu s'entourer de preuves. Les bronzes, présentés à des experts, subirent un examen minutieux et contradictoire. Déclarés de fabrication moderne, ils reprirent le chemin du magasin. Le marchand dépité télégraphia à l'antiquaire londonien d'avoir à lui rembourser les 760 livres sterling contre restitution des quatre appliques.

— Annuler la vente? Vous voulez rire, riposta l'Anglais. D'abord, depuis dix mois, mes appliques sont chez vous. Puis, lors de leur achat, vous saviez parfaitement ce que vous faisiez, car vous êtes passé maître en la partie sur le marché parisien. Ne serait-ce pas plutôt certains surmoulages qui auraient chagriné votre client et lui auraient fait vous rapporter des objets privés maintenant de leur mérite d'originaux ? Mes appliques sont bien à vous. Gardez-les.

La question ainsi posée ne pouvait se résoudre que par un procès. La cause fut portée devant le tribunal civil de la Seine. Avant de se prononcer sur le fond,

les juges nommèrent trois experts pour décider de l'authenticité des pièces.

J'eus l'honneur de faire partie de l'aréopage, avec un des experts assermentée? du tribunal et un honorable antiquaire de la rue Lafayette. Naturellement, comme nous étions trois, l'un de nous se contenta de regarder faire. Les deux autres se mirent à étudier de près les appliques litigieuses.

C'étaient de superbes bras de lumière, admirables de dorure et de ciselure, recouverts de cette pelure que le temps donne aux vieux métaux. L'antiquaire londonien disait les avoir rapportés d'une résidence royale du Tyrol, et ma foi ! rien dans leur galbe ni dans leur fini ne démentait une si illustre origine. Cependant, il devait y avoir une tare, puisque ]\Iannheim et Gauchez, deux experts avisés, les avaient déclarés modernes. Pour plus de sûreté, nous résolûmes de ne pas nous fier à nos lumières personnelles et de soumettre les bronzes à des professionnels.

Nous voilà en fiacre, avec les précieuses appliques, roulant vers des faubourgs lointains. Suivant un itinéraire tracé d'avance, après l'avoir bien étudié, nous devions aller frapper à la porte de fabricants renommés.

Dès le début de la première visite, nous nous applaudissions de notre idée.

— Vous voulez savoir si vos appliques sont modernes? Rien de plus facile, nous dit le patron. J'ai dans mes ateliers un vieux praticien qui n'hésitera pas une seconde. Il connaît la manière de travailler des ciseleurs du temps de Louis XVI comme la sienne propre. Je vais le faire venir.

Nous remercions chaleureusement et nous n'avons

que le temps (Fcchanger un sourire de satisfaction vaut l'entrée du vénérable artisan.

C'est un enfant du faubourg, au visage ridé par cinquante ans de travail manuel, mais avec, au coin des yeux, cet éclair de malice gouailleuse qui ne quitte pas l'ouvrier parisien. Le contentement de se voir pris pour arbitre éclate dans tous ses gestes et corrige une certaine timidité que lui impose le cabinet du patron.

— Montrez-moi les objets, nous dit-il. J'ai vu si tellement de bronzes, qu'on ne me la fait plus ! Je vas vous dire ça en deux mots.

Hélas ! Il ne nous le dit ni en deux, ni en dix. Pendant près d'un quart d'heure, il tourne et retourne les appliques en tous sens, les dévisse et les revisse, les examine à la loupe et les présente à la lumière du jour. Nous n'en pouvons tirer que des phrases hachées et contradictoires.

— C'est du vieux... j'en mettrais ma main au feu... Cependant, y pourrait bien se faire que ça soit aussi du moderne... j'ai vu plus fort que ça... C'est de l'ancien... c'est du moderne...

Nous prenons congé sans être plus avancés et nous continuons nos consultations, comme Panurge quand il voulut se mettre en ménage.

Boulevard Richard-Lenoir, on nous dit que nos appliques sont anciennes, rue de Turenne, qu'elles sont modernes. Au faubourg Saint-Antoine, elles redeviennent Louis XVI et rue de la Folie-Méricourt, elles ne sont plus ni anciennes ni modernes.

Bref, découragés, nous remisons nos pièces à conviction au greffe, absolument aussi avancés qu'au début, et nous nous donnons rendez-vous pour un autre jour.

Cette fois, nous décidons de ne nous en rapporter qu'à nous-mêmes. Les appliques soigneusement démontées, nous mesurons toutes les pièces au compas, de crainte de surmoulage, nous les scrutons à la loupe, et nous finissons par découvrir de légères différences dans le ton des dorures. Certaines parties étaient d'un or plus rouge, plus chaud; d'autres, plus pâle et plus jaune. Il y avait doute, mais il nous manquait la preuve décisive et concluante.

Comment rédiger un rapport appuyé de conclusions solides?

Depuis Salomon, on ne s'était point trouvé en présence d'une telle difficulté. Nous nous dîmes que, ne pouvant user de son stratagème, il fallait couper non l'enfant, mais, comme on dit vulgairement, la poire en deux.

Aussitôt dit que fait. On chapitre séparément les deux advej'saires dans la Chambre du Conseil. On leur laisse entendre que leur cause est moins bonne qu'ils ne l'imaginent. Bref on les amène à transiger. L'antiquaire londonien reprend deux appliques et rend 9 500 francs. Le marchand parisien garde les deux autres pour la même somm3.

Quelques mois plus tard, les langues déliées, j'appris qu'il n'y avait eu à l'origine que deux appliques parfaitement authentiques. Où les avait-on surmoulées? Chez qui les pièces refaites avaient-elles été mélangées aux anciennes? Je l'ignore, mais chacune des quatre appliques contenait moitié d'ancien et moitié de moderne.

En partageant en deux ces bronzes semi-authentiques, nous avions agi suivant la sagesse des nations.

Le bronze est, pour Tart, le métal par excellence. Il enjolive les meubles de ses fantaisies les plus variées: rinceaux'; plinthes, médaillons, chutes, sabots, mascarons, encadrements, moulures, trophées, frises à grille, palmettes ajourées, festons de lauriers et entrées de serrures. Il sert aussi dans l'ameublement comme pièces détachées sous des aspects multiples : cassolettes, trépieds, torchères, flambeaux, girandoles, lustres, bouts de table à bouquets, bras appliques à cor de chasse et à tête de cerf, chenets oii les enfants jouent sur des rocailles. Ces ornements, souvent d'un galbe si élégant, sont copiés, surmoulés, refaits et dorés soit au mercure, soit à la pile.

Les modèles ne manquent pas. Il suffit maintenant de s'adresser aux musées nationaux. Au Louvre et au Trianon, moyennant certaines formalités, on laisse dessiner les plus beaux bronzes de Martincourt, Goulhière, Philippe Caffieri, Duplessis, Gobert, Ihomire, qui enrichissent les meubles des grands ébénistes. Boule, Riesner, Jacques Oeben, David Roentgen, Jean Parfat, Georges Jacob. Faute d'autorisation, on profite d'un moment de distraction d'un gardien pour prendre l'empreinte à la cire à modeler. Il ne reste plus ensuite, avec des moules bien faits, qu'à reproduire indéfiniment les chefsd'œuvre des sculpteurs, fondeurs, ciseleurs et doreurs d'autrefois.

Un quidam avait invente un autre procédé pour se procurer des modèles à bon compte. Il se joignait au groupe des visiteurs que les gardiens promènent à travers les salles des palais nationaux, en choisis-

sant de préférence Fontainebleau ou Versailles, où les beaux meubles abondent. Vous connaissez la scène. Un seul gardien prend la tète de file, rexiguité du personnel ne permettant pas d'en fournir un second pour fermer la marche. 11 reste toujours quelques traînards qui ne peuvent s'arracher à la contemplation des merveilles qu'on leur exhibe.

L'ingénieux personnage se mettait à Tarrière-garde, s'adossait à un meuble, et derrière son dos, ses mains, armées d'un petit outil, soulevaient un peu le bronze qu'il convoitait. En réitérant ses visites, il arrivait enfin à délacher complètement le morceau et à s'en emparer.

Mais « l'égratigneur », comme on l'appelait, finit par se laisser prendre en flagrant délit : il dut avouer les nombreux larcins commis par sa fructueuse fourberie.

. D'autres moyens permettent de se procurer des modèles ; le moins malhonnête consiste à prendre tranquillement le moule des pièces que les amateurs imprudents donnent à réparer.

On moule, on fond, on cisèle, on dore. Il ne reste plus qu'à faire la toilette d'usage, à vieillir les tons avec de la terre d'ombre mêlée de poussière, à ajouter quelques chiures de mouche à la nicotine, à saupoudrer de poussière, et servir chaud!

Les malins poussent la virtuosité jusqu'à ajouter de vieilles marques, des C couronnés ou autres signes employés par les ciseleurs de jadis.

Très recherché ainsi pour les entures, le poinçon que mettait sur ses œuvres médiocres un certain

Goulhière, parent du grand artiste, établi à Dijon, et qui profita du nom, sans avoir le talent raftiné de celui qui sut le porter avec tant d'éclat.

Ce n'est pas tout de se tenir en garde contre la fraude. Il faut encore pouvoir la reconnaître et la déjouer.

Voici quelques remarques, dues à un de nos plus habiles ciseleurs-bronziers, qui permettent de se retrouver dans le maquis de la contrefaçon.

La composition du métal ancien n'était pas la même qu'à présent. Le vieux bronze se formait d'un alliage de cuivre et d'étain, avec quelques grammes d'argent par livre. On pouvait faire plier un bronze sans le briser. Aujourd'hui, il se rompt. Voilà le progrès ! S vous ne voulez pas recourir à un moyen aussi radical, faites analyser une parcelle. S'il s'agit d'une pièce récente, on trouvera du zinc à la place de l'étain.

Dans les objets volumineux exécutés en creux, regardez l'intérieur. Les ouvriers d'autrefois employaient, pour soutenir le noyau, des broches plus grosses et plus nombreuses. Ils les disposaient plus attentivement en recherchant les endroits où elles ne devaient pas abîmer le moule.

Les montures, non plus, n'étaient pas les mêmes. Dans les vis, les filières et les tarauds étaient faits à la main. Ils n'avaient ni le même aspect, ni la même régularité que les vis à la mécanique. Les fers étaient forgés à la grosseur voulue, chaque écrou traité séparément.

Pour assembler les pièces détachées, on employait

des tiges du même bronze, appelées clavelles. Le procédé a paru trop coûteux : on y a renoncé.

Examinez les soudures. On soudait jadis à la forge avant l'invention du chalumeau à gaz. L'opération était plus difficile et la soudure moins proprement faite. Elle formait un peu placard.

En revanche, le tournage du dessus se faisait admirablement soigné ; la moletle, dans le bronze empire surtout, était d'une finesse inimitable. Le travail s'opérait librement, plus à main levée. L'intérieur restait un peu large, moins uni qu'à présent.

La perfection de la ciselure, surtout, caractérise les pièces anciennes. Chaque époque avait son genre d'outil que l'ouvrier faisait lui-même. Le travail Louis XIV était nervé au planoir avec des mattés très unis. Le Louis XV était traité d'une façon plus rustique. On employait des outils de mat qui donnaient beaucoup de variété au travail. Sous Louis XVI, la ciselure très fine, très douce, provenait des mattoirs à la pointe, d'un très bel effet.

Aujourd'hui, nous avons de très bonnes mains, mais nous n'avons plus les mêmes outils. Les nôtres sont faits mécaniquement et donnent un résultat plus criard. D'ailleurs, même en employant l'outillage spécialàchaque époque, ceuxqui veulent faire de l'ancien n'y arrivent pas. Ce n'est pas ça !

Pour la dorure non plus, on n'a plus la même qualité d'or. Le titre est moins élevé. On pose la couverture des ors moins épaisse. C'est mou, c'est flasque, ce n'est plus le beau ton chaud d'autrefois.

Faites votre profit de ces indications techniques données par un homme du métier I

Celte conscience dans le travail des anciens doreurs n'a pas échappe à certains écornilleurs, toujours à l'affût d'un bon tour. Ils se sont dit qu'une poire ou bien une pèche devenant plus savoureuse pelée qu'avec sa peau, les bronzes anciens ne perdraient rien à être dépouillés de leur couche d'or. Ils ont pelé les bronzes qu'on a eu l'imprudence de leur donner à nettoyer. Le procédé des chineurs était simple: saupoudrer les pièces de soufre et y mettre le feu. Le soufre dissolvait l'or qu'ils retrouvaient dans les cendres.

Bien qu'abusant de l'antique, l'Empire, onlesait, est l'époque des belles ciselures. Janîais le fini de cet art ne fut poussé aussi loin. L'école merveilleuse du xviii® siècle s'était encore perfectionnée. Napoléon, qui aimait le luxe, voulait, comme demeures, des palais resplendissants. A son exemple, sa famille et ses généraux firent des folies d'ameublement.

Murât fit venir à Naples des cargaisons de bronzes. Elisa, grande duchesse de Toscane, transmit à Thomire, élève de Pajou et de lloudon, auteur du bureau du roi de Rome, des commandes prodigieuses, qui sont au Palais Pitli, à Florence. Meubles, bras, appliques, chenets, lustres dorés au mal, tous les plus beaux modèles de ciselure française passèrent les Alpes à l'envi !

Plus tard, la maison de Savoie, héritière de ces magnificences, trouva les belles dorures un peu ternies. Peu sensible au charme de la patine du temps, elle ordonna un récurage général.

A quelle époque? Je n'en sais rien, mais j'ai entendu raconter le fait par des voyageurs avisés.

On sortit des palais tous ces spécimens d'art pur pour les mettre à neuf. Combien passèrent alors dans •

des mains infulèles qui les nclloyèrent jusqu'au bronze, c'esl-à-dire les dédorèrent parlarecelle nouvelle, à l'aide du courant magnétique dans un bain de cyanure ! Et maintenant, on ne voit plus, dans l'Italie napoléonienne, au lieu de ces dorures nourries, cossues, pleines, que des bronzes vernis, d'aspect pale, anémiques et verdâtres.

Les mauvaises langues prétendent qu'en France, nos cliAteaux nationaux ont subi le même sort, qu'il y a lieu de contcsler la belle lanterne du petit escalier de Trianon, que les lustres de Compiègne, notamment, ne jettent plus que de la poudre aux yeux.

Mais ne dit-on pas aussi que certaines appliques de nos ministères ont perdu, peu à peu, toutes leurs pièces anciennes et que sur cinquante bobèches, il n'y en a plus cinq authentiques?

Ah ! si l'on ajoutait loi à tous les racontars I

Voici cependant une aventure arrivée récemment à un amateur de bronzes et dont je garantis l'authenticité, car je connais les acteurs.

L'un de mes amis avait à faire réparer un bras de lumière en bronze doré à l'or moulu, comme on disait jadis. Méfiant de son naturel, il était allé porter l'objet chez un ciseleur-bronzier en chambre, pour faire exécuter la soudure sous ses yeux.

Tout au fond de Vaugirard, il trouve un jeune liomnie à son établi, en train de reproduire une exquise guirlande de fleurs. Ce qu'il faisait n'était pas trop mal. On voyait qu'il était assez bon ouvrier. Mais comment approcher d'un modèle qui sortait évidemment des mains de Gouthière?

— Au lieu de tenter la copie de ce bronze, fait moni ami qui regardait le modèle avec des yeux plongeants, vous feriez bien mieux de vous en défaire. J'en ai justement le placement sur un meuble, et si vous n'en vouliez pas trop cher...

— Ah ! monsieur ! Y pensez-vous ? Jamais je ne retrouverai un pareil modèle. Voyez donc cette ciselure ! Quelle sûreté ! Quel fini ! Quel moelleux 1

— Je vous en donne trois cents francs !

. — Trois cents francs ! C'est une somme pour un pauvre diable comme moi. Prenez la guirlande. Elle est à vous.

Mon ami sortit trois billets de son portefeuille, et la réparation de son applique finie, emporta le modèle de Gouthière exécuté par le petit ciseleur huit jours auparavant. '

A la fin du xixe. siècle, le docteur Camus s'était mis, pour son plaisir, à monter en bronze doré, de style Louis XV, des porcelaines de Chine. Très épris de cette rocaille, qui se renfle, ondule et serpente, il garnissait de collerettes, de montants, de bordures, danses, de feuillages, de terrasses et de socles les plus délicieux vases et cornets en céladon bleu turquoise qu'il pouYait rencontrer.

Charles Mannheim rendit à l'hôtel Drouoi, en 1902, ces ciselures d'un faire gras et large. Les gens de goût se les disputèrent.

Que deviendront ces œuvres originales ? Je présume qu'elles sont signées. Autrement, il sera quel.

que peu difficile au xxi' siècle de dislingucr les Ca' mus des Caffieri.

J'ai gardé pour la fin les pendules en bronze doré.

Après le luminaire et les bronzes d'ameublement, et peut-être même plus qu'eux, ce sont les bronzes les plus imités. Ils offrent les meilleurs pastichés.

Pendules du Dauphin, des Liseuses adossées, du Temps barbu, avec sa faux, de l'Amour au carquois, du Char embourbé, du Moineau de Lesbie, de l'Enlèvement d'Europe, de l'Histoire écrivant sur des ruines, des trois Grâces, du Taureau supportant un cadran, cartels avec des bustes, des personnages ou des urnes, on réédite tout. Parfois les reproductions sont si belles qu'elles atteignent des prix d'originaux.

A la vente Millet, en 190G, n'a-t-on pas vu une grande horloge astronomique Louis XV, en bronze ciselé et doré d'après Caffieri, adjugée 5100 francs? Que vaudrait maintenant, quoiqu'il soit récent, le légulateurdu Louvre, œuvre de l'ébéniste Grohé, dont on peut, dit-on, retrouver le poinçon sur le meuble?

Bone Deus ! où allons-nous? C'est une épidémie contagieuse qui s'étend comme une tache d'huile. Des magasins entiers, à Paris, ne vendent que des imitations. Malgré la campagne faite pour la suppression des pendules sur les cheminées, il n'y en a pas assez pour les demandes. Tout le monde veut posséder une pendule ancienne ou tout au moins le paraître, ce qui coûte moins cher et, pour bien des gens, revient au môme.

Ià4 TRUCS ET TRUQUEURS

Faites comme eux si le cœur vous en dit. Vous ne serez pas trompé sur la nature de la marchandise vendue. Vous en aurez pour votre argent.

Mais sachez que vous n'êtes pas seul à vous approvisionner de ces magnifiques mais abusives reproductions. C'est là que viennent puiser les fins matois qui sèment des « occasions » sous les pas des touristes, depuis les rives de la Loire jusqu'à la Corniche de la côte d'Azur.

Pendant une saison uans les Vosges, oîi je suivais un traitement d'eaux plus ou moins efficace, j'avais pris pension à un hôtel confortable, fréquenté en grande majorité par des étrangers. La salle à manger, presque somptueuse, était ornée, sur la cheminée, d'une superbe pendule en bronze. De loin, elle faisait son effet. Avec un peu de bonne volonté, on aurait pu songer à l'œuvre d'un bâtard de Caffieri.

N'importe. Pour les Anglais, c'était du grand art. Les jeunes misses s'interrompaient d'avaler leur « tea and tostes » pour jeter des regards d'admiration sur le bronze. Les vieilles mislrcss poussaient des : « Ah ! beautiful indeed! » et il se trouvait toujours un vieil esquirepour demander au propriétaire de l'hôtel s'il voulait céder sa pendule.

Invariablement, le digne restaurateur se fâchait. Un souvenir, de famille ! Une pendule offerte par la reine à son chef de cuisine et conservée dans la maison depuis plus d'un siècle ! Ces étrangers, avec leur or, ne doutent de rien !

Mais le lendemain matin, avant la montée en omnibus, la femme de riiolelier prenait le gentleman à

part. Elle lui déclarait que la pcudiile vouait de ses parents à elle. Comme elle était mariée sous le régime de la séparation de biens, elle se déferait volontiers de l'objet, si elle en trouvait un prix raisonnable.

Le prix raisonnable, c'était deux mille francs. La plupart du temps, l'Anglais se laissait faire.

Pendant mes vingt et un jours de bains et de douches, j'ai vu deux fois emballer le Caffieri donné par la reine à son cuisinier. Deux fois, subrepticement, un nouvel exemplaire vint prendre la place de l'ancien sur la cheminée, sans que personne s'en aperçût.

Uno avulso non déficit aller aiirens... ou presque aureus.

Vieux cadrans, mouvements enlevés à des coucous sans valeur, marques authentiques dhorlogers, les faussaires ne négligent rien de ce qui peut donner une apparence de véracité à leurs coupables imitations.

Il existe pourtant de par le monde une pendule audacieusement maquillée et qui n'est nullement une contrefaçon. Son travestissement lui ajoute même un attrait particulier.

Jugez-en plutôt.

Un fervent de l'époque révolutionnaire découvrit un jour une pendule en bronze doré, montée sur un socle de marbre blanc avec colonnettes en bronze sur fond bleu métallique, d'un effet charmant.

Le sujet surtout était bien fait pour le tenter. Le cadran, signé Fieffé, reposait sur des livres épars, portant des titres dans la note du jour:

Liherté et égalité de ilQl ;

Journal des décrets de V Assemblée Nationale ;

Ils veulent notrebien.

Au-dessus du cadran, une ruche, surmonlée d'un bonnet phrygien, laissait s'envoler des abeilles, sur soleil rayonnant.

A gauche, un cricur public, coiffé d'un tricorne; Vendait le Recueille (sic) des Lois. Il en tenait plusieurs exemplaires sous le bras droit et en présentait un au public, de la main gauche. A ses pieds des attributs militaires, un baril de poudre, un fusil, personnifiaient la défense de la patrie.

A droite, un homme du peuple, jeune et robuste, ^'appuyait sur le cadran, la main droite ouverte, la gauche montrant la ruche bourdonnante. Il avait à ses pieds des gobelets, une bouteille et un rouleau de papier sur lequel on lisait : Le cri du cœur, dialogue entre VEsouflé (sic) et Francœur.

Les aiguilles, un peu trop fines pour le cadran et bien ciselées, représentaient des lances, des haches, un étendard. Sur le socle, à la partie supérieure, deux médaillons en porcelaine de Sèvres, sans intérêt, du reste, jetaient la seule note discordante dans l'ensemble.

Que venaient faire là ces médiocres céramiques? N'aurait-il pas mieux valu un socle nu que des ornementsd'aussi mauvais goût?

Le possesseur de la pendule résolut de les enlever. Avec d'infinies précautions, il soulève une des plaques. Les vis cèdent, le fâcheux décor tombe. A sa grande surprise, il trouve, à la place, une grande et superbe fleur de lis.

Vite, il passe à l'autre médaillon. Seconde fleur de lis, en tout semblable à la première.

— Que veut dire cela ? fit notre amateur.

Et le voici qui regarde sa pendule dans tous les sens, comme s'il venait de lui entendre sonner quatorze heures au lieu de midi.

A cet examen prolonge, il lui semble découvrir des anomalies qui ne l'avaient pas frapp;'^ au premier abord. La ruche n'est-elle pas un peu petite pour le cadran ? On dirait qu'elle s'ajuste mal sur les rais du soleil. Si elle était rapportée, elle aussi ?

Avec les mêmes précautions, il s'attaque à la ruche. Il la démonte. Elle cachait — ô profanation ! — un profil de Louis XVI !

Il passe aux livres. On avait rajouté, sur une mince feuille de cuivre doré, des titres factices." Les véritables réapparaissent et il lit :

Il veut noire bien.

Notre bonheur sera sa gloire.

Il est plus beau que le soleil.

La môme opération découvre labrochure ducrieur. C'est VEdit du Roi, de 1774.

Les attributs militaires ont été rajoutés, les aiguilles changées ; bref, c'est une toilette complète que le premier propriétaire de la pendule lui a fait subir à l'approche de la tourmente révolutionnaire.

Habilement, il a fait disparaître l'image et les attributs du despotisme, mais, en homme rangé et économe, il n'a pas voulu détériorer sa belle pendule et s'est contenté delà transfigurer.

Notre amateur croyait avoir acheté le symbole de la foi d'un pur jacobin. Il n'avait plus devant les yeux que la subtilité pusillanime d'un prudent opportuniste.

Il se consola cependant de sa mésaventure, car

c'était un homme de goût, digne d'apprécier un véritable objet d'art. Il serra précieusement les attributs révolutionnaires et il écrivit sur le socle :

Je suis oiseau, voyez mes ailes, Je suis souris, vivent les rats !

Le marchand de 165?. — Atelier posthune d'Albert Durer. — En voulez-vous des Walleau? — D'cxiivbs les fac-similé. — Les cachets des ventes après décès. — Le Tripatouillopolis des maîtres caricaturistes. — On m'a fait dire des bélises. — Originaux phototypés. — Gnôli seaulon. — Enlumineurs commencement de siècle. — Les espaces blancs d'un Té" ronce. — L'image de la Pucelle. — Comment Philippe Le Bon entra de nos jours à Lille. — Portraits d'aïeux. — Chez le miniaturiste. — Fécondité de Hall. — Mcdée rajeunissant le vieil Eson.

DESSLXS

Les curieux du xvii® siècle aimaient à remplir leurs portefeuilles de dessins originaux. Ils les faisaient aussi relier en volumes, sous une couverture de maroquin dore aux petits fers. Marchands de tableaux, ou marchands d'estampes tenaient toujours un stock de « crayons » à la disposition des amateurs. On pouvait même s'approvisionner aux étalages en plein vent du Pont-Neuf ou du Marché des Innocents.

Écoutez plutôt ce dialogue entre un marchand de dessins et son client. Nous sommes en 1652. On se croirait au xx* siècle :

— Çà, Monsieur Guérineau, voyons, Montrez-nous un peu ces crayons ?

Sans doute, ils sont de conséquence...

— Ouy, Messieurs, ils sont d'importance,

Je m'en vais vous les montrer tous,

Vous verrez qu'ils sont louchez doux.

J'en aj' de beaux de Caravage,

Du Titien et du Garage,

J"aydes pièces du Tinloret,

Du Parmaisan, d'Albert Duret...

Quatre crayons faits par Bclange

Et trois autres par Michel Ange,

Un beau dessin de Raphaël,

Jamais homme n'en vit un tel...

Après jay, des peintres de France,

Tout ce qu'ils ont fait de nouveau,

Mais c'est quelque chose de beau.

Ce sont des dessins à la plume

En grand et en petit volume (1).

Ce que « Monsieur Guérineau « possède aussi, sans s'en vanter, ce sont certainement de faux dessins. Ah! les Cartouche du crayon se sont rais de bonne heure à la besogne 1 Les faux Raphaël, les faux Michel Ange, les faux Albert Durer, ont envahi les cabinets du XVII® siècle, alors que personne, et pour cause, ne songeait à opérer le même frelatagesur les faïences, les dentelles ou les émaux. Il est à croire» aujourd'hui, que plus d'une de ces fraudes, rendues vénérables aujourd'hui par trois siècles de date, a dû trouver asile dans les musées ou cabinets célèbres.

Voulez-vous un exemple ? Vous savez quelle quantité prodigieuse de dessins a produits le pur génie d'Albert Diirer. Il en existe dans toutes les galeries de l'Europe et notamment, les plus beaux peut-être, dans celle d'un archiduc, à Vienne. Si bien que l'on ne sait ce que Ton doit le plus admirer de la maîtrise du crayon ou de la fécondité créatrice qui a présidé à la naissance de tant de chefs-d'œuvre.

(1) La Ville de Paris en vers burlesques, par Berlhod, 1652.

Eh bien ! celte abondance de dessins n'a pas semblé suffisante, pour Tavenir, à un malicieux Nuremburgeois du xvi* siècle. Il s'est livré à la plus étonnante multiplication que les annales de la truquomanie aient jamais enregistrée.

Cet Imhoff, petit-fils de Wilibald Pirkeimer, l'ami el le prolecteur du grand peintre, avait chez lui tout un atelier de copistes, qui imitaient à s'y méprendre le style du maître.

Grâce à ces ingénieux artistes, dont nous connaissons le plus expert, Hans Hofman, mort vers 1600, tous les tableaux d'Albert Durer arrivèrent à la postérité au moins en double exemplaire. Quant aux dessins, personne n'a jamais su par quel coefficient il fallait les multiplier.

ImhofT mort, ses héritiers et ses descendants se transmirent son cabinet comme un fonds de commerce utile à exploiter, et continuèrent, à mesure qu'ils en détachaient des pièces, à les remplacer par des factices. Les dessins authentiques trouvés dans la succession furentachetés par l'empereur Rodolphe II. Les pièces douteuse* restèrent pour compte, et toute une équipe de contrefacteurs, Georges Gartner, Bonnacker, Jean Christian Ruprecht, Jean et Georges Fischer, Jobst Harrich, grossirent l'ancien stock de leurs propres copies. « Cette école posthume de Durer, dit M. Thausing, l'érudit historien du maître, est sans analogie dans l'histoire de l'art. Aucun maître, pas même Raphaël, qu'on a si souvent essayé de contrefaire, n'a été exploité d'une façon aussi persistante qu'Albert Durer par les faussaires. »

Nos amateurs modernes ont cessé, pour la plupart, de faire la chasse aux dessins, du xvi" ou du xvii^ siècle, les portraits exceptés.

La crainte du faussaire, qui devrait être le commencement de la sagesse pour un collectionneur, n'est pas le seul motif de ce délaissement. La mode y prend sa bonne part. Le goût moderne s'est porté de préférence vers les crayons de Boucher, d'Eisen, de Cochin, de Saint-Aubin, de Fragonard, de Walteau et de leurs émules. Toutes ces gracieuses « dix-huitième-siècleries » passionnent nos contemporains et nos gracieuses contemporaines. Les bibliophiles les ajoutent dans leurs exemplaires, à côté de la gravure correspondante. Les iconophiles les gardent en portefeuille, soigneusement encartés dans des caches à biseau. Les dilettanti, qui veulent jouir de leurs objets d'art à toute heure du jour, les font soigneusement églomiser et leur trouvent des cadres appropriés.

Maintenant tout le monde a des dessins de maître. Le temps où l'on collectionnait avec ses jambes est passé. D'habiles, de très habiles pasticheurs, s'inspirantdes fac-similés publiés par nos éditeurs de la fin du xix« siècle, fabriquent des petites femmes Watteau et des bergères Boucher à faire pâmer d'aise les frères Concourt, s'ils pouvaient revenir à l'hôtel Drouot. Le papier est emprunté à d'anciens registres. On le fume légèrement pour lui donner une teinte plus ancienne. On dessine à la pierre d Italie ou au crayon rouge un croquis emprunté à deux ou trois dessins du maître, figure de ci, costume de là, accessoires un peu partout et repentirs à volonté.

Un truqueur émérite avait trouvé un système tout à fait ingénieux pour mettre au monde des dessins du xvni' siècle.

A la tombée de la nuit, Yignères, le savant marchand d'estampes de la Bibliothèque nationale, dont les vieux collectionneurs se rappellent avec plaisir l'originale physionomie, voit entrer chez lui un vieillard, bas sur jambes, proprement mais pauvrement vêtu, qui lui présente un dessin à la mine de plomb, représentant un sujet galant.

Le vieil iconographe, du premier coup d'œil, reconnaît un des sujets du Temple de Guide, de Montesquieu, gravé par Le Mire d'après Eisen pour l'édition de 1772: Céphise coupant les ailes de l'Amour.

La pièce est jolie, la demande du vendeur modeste: 100 francs après marchandage. Yignères compare avec l'estampe et s'assure qu'il s'agit bien du dessin original reproduit en contre-partie par le graveur. Le marché se conclut et le petit vieux se retire, non sans avoir donné son nom et son adresse.

Le lendemain, notre expert, dès son lever, veut revoir son acquisition. Triste surprise ! il a été indignemont roulé ! La pièce est l'œuvre d'un faussaire. Le jour baissait. La lumière était défectueuse. On lui avait fait accepter comme original ce pastiche éhonlé ! Il se demande comment le plagiaire est arrivé à une telle exactitude de rendu et surtout comment il a pu si bien dessiner en contre-partie.

A la fin, il devine. Le mystificateur s'est procuré la gravure du Temple de Gnide. Après avoir appliqué dessus un papier humide, il a passé le tout au laminoir. Les tailles ont déchargé suffisamment pour donner une esquisse imparfaite. Il n'a eu qu'à la reprendre au crayon.

Vigncres courut à Fadresse indiquée. Son vendeur y était, comme de juste, inconnu.

Aujourd'hui, l'industrie du faux dessin est une des plus florissantes de Tripalouillopolis. Tous les maîtres y passent, mais l'école du xix° siècle est la plus demandée. C'est incroyable ce qu'on a fait de pseudo Prud'hon, de faux Delacroix, d'Ingres de derrière la butte, de Corot trouilleberlisés ! Comme pour les tableaux, nos maîtres fourbes mettent à profit les ventes après décès d'ate"liers célèbres. Dans ces lessives générales, où l'on vend tout, même les cartons d'esquisses informes, ils achètent à vil prix les feuilles de papier où l'artiste a jeté au hasard deux ou trois coups de crayon. De dessin pas la moindre trace, mais le cachet autlientique de la vente s'y trouve. C'est tout ce qu'il leur faut.

Et bientôt, grâce au talent de jeunes rapins besogneux, la feuille, jadis blanche, dûment timbrée par exemple de la vente Rosa Bonheur, s'étale à une vitrine de marchand, revêtue d'un taureau quelconque que l'illustre animalière eût certes désavoué et qu'on lui fait signer poslhumement, sans rien ajoutera sa gloire.

La mémoire des maîtres de l'école romantique de 1830 et de l'école de Fontainebleau a surtout à souffrir de ces coups de crayon clandestins. Ne vous en étonnez pas. Outre que ce sont les plus recherchés sur le marché transatlantique, ce sont aussi ceux dont on a publié le plus de fac-similé. Je vous recommande, si vous avez envie de devenir faussaire, un recueil de 18G0 environ, intitulé VAutographe, qui

est bien la mine la plus féconde de reprodcclions qu'on puisse rêver. On peut copier à la fois le croquis et la signature. C'est simple comme bonjour.

Dans cette avalanche de contrefaçons, vous pensez bien que les caricaturistes n'ont pas été plus épargnés que les maîtres du pinceau. Bien plus, comme leurs œuvres nous parviennent, sous la forme de reproductions au trait, en photogravure ou en zincogrophie, le modèle est à la portée de toutes les bourses. Un journal de deux sous fournit un excellent fac-similé de Steinlen ou de Forain. Il n'y a qu'à se baisser pour en prendre.

Un de ces petits maîtres les plus recherchés, le spirituel Willette, fit saisir, il y a deux ans, à l'hôtel des ventes, un dessin faussement signé de son nom, effrontément calqué sur un vieux numéro du Courrier français. C'était une petite Parisienne, grimpant à un réverbère, avee, comme légende : « Vive la Russie ! » Le faussaire s'était contenté de l'intituler : « La lumière vient de Montmartre ! » Sous cette nouvelle forme, le prétendu dessin original avait fait 66 francs aux enchères :

« Si on se contentait seulement de copier mes dessins! s'écria \\'illelte, dans sa déposition en juslice. Mais on me fait dire des bêtises ! »

Cette fois le mécréant reçut une leçon qui l'a peutêtre empêché de recommencer. Cependant les usines de Montmartre et des Batignolles, oii Ion fabrique ^es Daumier, les Henri Pille, les Henri Somm, les Degas, les Helleu, les Forain, ne sont pas prêtes de chômer, faute de personnel de bonne volonté... La

ifaim est une mauvaise conseillère, et les exploiteurs en profitent.

Toujours vraie cette légende que Forain avait ■placée au bas de l'un de ses dessins, et que l'avocat d'un contrefacteur de ce même artiste invoqua pour réclamer l'indulgence du tribunal en faveur de son client :

— Voyons, mon ami, fait une jeune femme en essayant de rendre un peu de courage à son mari, prends les cartons et allons vendre quelques Corot aux marchands t , ,

Si pour faire un civet, il faut un lièvre, pour faire un faux dessin, il n'est pas toujours besoin de savoir dessiner. La bienheureuse photographie, patronne de la reproduction, est là pour venir en aide aux Scapins qui ne savent pas tenir un crayon.

Le temps a marché depuis le jour oî^i Daguerre fixait ses images sur une plaque de miroir. Aujourd'hui, on obtient par la photographie n'importe quel dessin, soit en noir, soit en couleur, sans que l'artiste le plus expert puisse distinguer entre l'original et l'épreuve. Les procédés au charbon et la phololypic qui laissent encore moins paraître de rayures et de grain du papier, donnent des résultats renversants.

Que de chefs-d'œuvre ainsi vulgarisés ont pris place dans des intérieurs modestes où le culte de l'art ne va pas toujours avec l'idolâtrie du veau d'or ! Mais aussi que d'honnêtes fac-similé ont été truqués, maquillés, pollués et vendus, sans vergogne, pour des originaux !

Voulez-vous la recette ? Je n'en fais pas mystère,

et je vous la livre comme Ta donnée à ses élèves un cynique imposteur qui se vante d'avoir roulé plus d'un amateur ayant pignon sur rue.

Achetez, pourquelques francs, à la maison Braun, une reproductiou au charbon d'un dessin de Puvis de Chavanne,par exemple. Poncez le fond pour faire disparaître le ton nuageux qui estompe le blanc du papier. Reprenez les traits un peu effacés. Donnez q lelques rehauts de gouache, pour assaisonner certaines parties, et mettez sur plateau de beau bristol comme présentoir.

Les amateurs s'en lécheront les doisrts.

Les Allemands, sous ce rapport, sont passés maîtres. N'est-ce pas à Henner qu'est arrivée cette amusante aventure qui prouve l'excellence des reproductions germaniques ?

Le grand peintre avait confié à un éditeur de Hambourg deux dessins de Nymphes. Ilsdevaient figurer dans une publication illustrée, mais le maître en gardait la propriété. L'éditeur lui annonce le renvoi de ses originaux. L'artiste voit arriver un paquet mal emballé, roulé, froissé, aplati par les coups de tampon de la poste. Bref, les dessins sortent du rouleau dans le plus piteux état.

Henner, furieux, se plaint amèrement à l'éditeur. Il reçoit en retour cette réponse :

— Votre réclamation est le meilleur compliment que vous puissiez me faire. Je vous ai adressé les reproductions de vos dessins. Ce sont des phototvpies que vous avez reçues. Les originaux partent aujourd'hui à votre adresse soigneusement emballés.

Les Grecs disaient Pvwn asauTov, connais-toi toimême. Henner n'avait pas reconnu la contrefaçon de son œuvre I

Page 1