ENLUMINURES
Moins nombreux que les dessinateurs, les enlumineurs commencement de siècle, autres membres de la confrérie du faux, refont, à grand renfort de patience et d'ingéniosité, l'œuvre des moines du moyen âge. Leur petite phalange est clairsemée. L'art de pjeindre sur velin, si florissant dans les cloîtres d'autrefois, reste aujourd'hui délaissé sans retour. On ne sait plus appliquer l'or et les couleurs comme dans les Très riclies heures du duc de Berry, conservées au musée Condé, ou dans la Cilé de Dieu, de Saint Augustin, à la bibliothèque de Nantes. Seul, peutêtre, au dire des connaisseurs et de J.-K. Huysmans, qui en a parlé dans VOblat, le consciencieux artiste qu'est jM. L.-A. Foucher peut revendiquer l'honneur d'avoir retrouvé les procédés des vieux imagiers.
Cela n'empêche nullement quelques téméraires miniaturistes de recommencer, sous le manteau, l'œuvre des Jean Fouquet, de Jean Pucelle, de Jean de Bruges, de Jacques Coëne, d'André Beauneveu, de Jacquemont de Hesdin, de Pol de Limbourget de tant d'autres admirables artistes, dont la modestie égalait le mérite, car leurs chefs-d'œuvre n'étaient presque jamais signés. Il est vrai que leurs successeurs, non plus, ne signent pas ; mais c'est pour d'autres raisons !
Jadis, on ne songeait guère à fabriquer de fausses
miniatures. Le fameux Libri fut peut-être le premier à employer cet audacieux procédé pour maquiller et rendre méconnais^bles certains manuscrits dérobés dans nos dépôts publics. Les bibliophiles qui seuls, alors, collectionnaient les Livres d'Heures, les faisaient réparer, parfois même, comme Firmin Didot, un peu trop libéralement. Mais, nourris dans le sérail, ils en connaissaient les détours. Les pasticheurs impudents eussent été mal venus à leur présenterleurs fallacieuses imitations.
Au cours de l'été 1904, eut lieu Tinoubliable exposition des primitifs français. Tout Paris, ébloui, défila devant les vitrines où s'étalaient d'incomparables miniatures, échelonnées du xiii® jusqu'au XVI* siècle. Il n'en fallut pas davantage pour que la curiosité se portât vers les œuvres de ces précurseurs de notre art national. Les amateurs, les moins préparés par leurs études antérieures à ce genre de colleclion, se passionnèrent pour les enluminures.
Et comme les faussaires ne sont jamais les derniers à se lancer dans la voie du progrès, on vit sur le marché d'étonnants pastiches moyenâgeux, qui trouvèrent acquéreurs parmi les néophytes et même, disent les mauvaises langues, dans le cénacle des arbitres de la curiosité.
Les termites du manuscrit — est-il besoin de le dire? — s'attaquent rarement à des ouvrages complets. Oui voudrait accomplir le tour de force surhumain de copier, ligne à ligne, la Bible moralisêe de Philippe de Bourgogne, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, avec ses 5 000 petits tableaux en grisaille !
Dans des labeurs aussi minutieux, il serait impossible qu'à un moment quelconque, rallenlion du pasticheur, si habile soit-il, ne vienne à se lasser et qu'une négligence, un anachronisme, une défaillance de la main, ne révélât la fraude.
J'ai vu, en province, chez un petit relieur aujourd'hui décédé, une Chasse de Gaston Pliehus, où tout était faux, écriture, enluminures et même le velin ! Il fallait être d'autant plus simple pour s'y laisser prendre que les caractères ne ressemblaient nullement à ceux de Tépoque présumée du manuscrit. L'encre était moderne. En regardant très attentivement le parchemin, grossieret mal poncé, on retrouvait des traces d'écriture du xvni*^ siècle. C'étaient de vieux contrats notariés qui avaient servi de palimpsestes !
Mais si l'on ne fabrique pas, tous les jours, des manuscrits neufs, on s'entend à merveille à maquiller les vieux et à leur donner, par des retouches, souvent fort habiles, une valeur injustifiée. Non seulement on répare, on restaure, on repeint, on redore les anciennes miniatures, mais encore on les gratifie d'armoiries ou de firmes d'artistes sur lesquels les érudits et les critiques s'épuisent en conjectures.
iMéfiez-vous des enluminures qui portent le monogramme d'Albert Durer. C'est trop beau pour être vrai ! La bibliothèque de Cassel possède des fragments de manuscrit, apparentés de très près au bréviaire Grimani, dont la signature H. B. est un faux patent.
Méfiez-vous également des blasons aux armes royales ou des devises rappelant les grandes familles de la féodalité ! Tout cela c'est de la poudre aux yeux, de la surdécoration, diraient les marchands!
DESSINS, ENLUMINURES, MLNL\TURES 211
Au moyen âge, le travail était divisé, dans les ateliers d'enluminure. Les scribes copiaient le texte en réservant la place des miniatures. Puis, les imagiers peignaient, dans l'espace laissé en blanc, les tableaux commandés par le sujet, ajoutaient les initiales historiées, et faisaient courir dans les marges de fantaisistes et délicates bordures.
Comme tous ces travaux demandaient un temps considérable, et exigeaient le concours de plusieurs artistes, il arrivait, parfois, que l'œuvre restait inachevée. Beaucoup de manuscrits nous sont ainsi parvenus avec la place des miniatures, sans une seule touche de pinceau.
— Quel dommage 1 s'écrient nos braves zoïles. Si ces Heures avaient leurs miniatures, au lieu de cent francs, elles en vaudraient dix mille ! Essayons de réparer l'injustice du sort à leur égard.
Et dans les dépôts publics, ils font copier des sujets appropriés : Aniionciation, Nativité, Crucifixion, Résurrection, Messe des morts, David et Bethsabée. Descente du Saint-Esprit, relevés sur des manuscrits de la même époque. Si le peintre est habile, il faut y regarder à deux et môme à trois fois, pour s'apercevoir de la fraude.
Un bibliophile marseillais possédait un Térence du début du xv'' siècle, où l'imagier avait oublié d'allumer sa lanterne. En bon français, chaque comédie était bien munie d'espaces blancs, tout prêts pour l'illustration, mais le pinceau ne s'y était jamais promené. Peu flatté de posséder un oiseau sans plumage, notre bibliophile se laissa facilement séduire par les
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offres d'un antiquaire de passage. Il consentit à se défaire de son Térence à assez bon compte, et le remplaça dans sa vitrine par un livre plus moderne.
En 1900, l'Exposition lui fit entreprendre le voyage de Paris. Il visita la capitale, parcourut les musées, les bibliothèques, et en bon bibliophile alla bouquiner sur les quais. Il n'y récolta que du fretin. Mais quelle ne fut pas sa surprise, en s'arrêtant à la vitrine d'un antiquaire, de découvrir un Térence tout pareil au sien ! Il entre, demande avoir, marchande l'objet pour pouvoir l'examiner à loisir. Pas de doute, c'est bien son manuscrit. Mais quelle belle toilette on lui a faite ! Soixante grandes miniatures remplacent maintenant les affreux blancs qui le déshonoraient, des centaines de lettres ornées, d'éblouissantes bordures ornent toutes les pages. C'est lui et ce n'est pas lui ! Seulement on en demandait 15 000 IVancs, cent fois le prix que l'avait vendu son premier propriétaire. Ce n'était pas trop pour un travail de plus d'une année à la Bibliothèque nationale.
— Nous sommes bien malins dans le midi, disait le bibliophile à ses amis, au retour de son voyage, mais ces diables de Parisiens sont plus marseillais que nous I
Je vous le dis, en vérité , si vous achetez des miniatures, soyez défiants à l'égard des pièces isolées, des cahiers de quelques feuillets qui paraissent détachés d'un manuscrit. Exagérez surtout la prudence, en voyage !
En Allemagne, en Italie, en Espagne, travaillent
des imngiers subtils, à ralTùl des desiderata des coUeclionneurs. Ils leur préparent, bien avant leur débarquement du chemin de fer, de quoi combler leurs vœux les plus chers.
Croyez-en JM. Ilarrisse, qui s'y connaît en fraudes bolonaises comme personne au monde. Il vous dira comment un de nos plus riches collectionneurs, en quête, depuis longtemps, d'une effigie authentique de Jeanne d'Arc, vit tous ses désirs réalisés sous le beau ciel de Florence. Il paya sans marchander une superbe miniature, découpée dans un manuscrit du XV* siècle, qu'on se garda bien de lui montrer, mais qui devait, au moins, dater du sacre de Charles VII.
Chose curieuse ! cette bonne fortune eut des lendemains, raconte M. Ilarrisse. Cette trouvaille en fit surgir d'autres. Partout où le généreux admirateur de la Pucelle porta ses pas, à Rome, à Milan, à Bologne, à Venise, il eut la joie de découvrir des miniatures représentant son héroïne préférée. On lui en vendit de face, de profil, à pied, à cheval, en guerrière, en bergère. Quand il fut à cinquante, il réfléchit et repassa les Alpes avec ses merveilles.
Tous ces « pourtraicts », il faut en convenir, brillaient par un intérêt iconographique incontestable. En cuirasse ou en habits de son sexe, Jehanne avait toujours un costume soigné jusque dans ses moindres détails. Les traits, plus fidèlement traités encore, fixaient définitivement la physionomie de la grande Française, inconnue jusqu'ici.
Mais les connaisseurs se permirent quelques restrictions. Un premier fit observer que le velin des livres d'heures, destiné à être écrit recto et verso, était poncé des deux côtés, tandis que celui-ci ne l'était que d'un seul. Un autre demanda si, du temps
de la Pucelle, les couleurs à l'aniline étaient inventées. Un troisième fit remarquer que la jupe blanche et la cuirasse noire de certaine miniature ressemblaient singulièrement au tableau de Jeanne d'Arc tenant l'ori/Iamme, exposé au Salon de 1855, par Ingres. Il en ressortait que le peintre de la Source avait certainement copié l'enlumineur italien, à moins que ce ne fût le contraire.
Bref, achève M. Ilarrisse, on photographia les fameuses miniatures. Le cliché impitoyable révéla des traces d'écriture effacée. Les velins qui avaient fixé les traits de Jeanne d'Arc n'étaient que de vulgaires diplômes d'apothicaires du xvui* siècle.
Que notre amour-propre national se rassure ! Nos farceurs français peuvent en remontrer aux Cornedlans del arle.
Il y avait à Paris, voilà bientôt quinze ans, dans les environs du Panthéon, un faussaire qui a inondé le marché de pseudo-enluminures du xv° siècle. Elles étaient parfaites de rendu. Le seul reproche à leur faire, c'était de pécher par l'excès des qualités, tant les scènes étaient pittoresques, les costumes amusants, les détails piquants. C'étaient presque toujours des entrées de rois ou de princes, des vues perspectives de villes avec des murailles, des tours, des monuments se profilant sur les fonds, des paysages avec des scènes de la vie rustique ou des chasses. Trait caractéristique, les terrains du premier plan étaient toujours lavés d'un vert clair particulier.
Un amateur d'une grande ville de l'est y crut sincèrement. Il s'emballa et encombra son musée de ces
miniatures. Les rares pièces anciennes qu'il avait conservées faisaient tache au milieu Je cette collection de faux. On en vit passer à l'hôtel Drouot. Le marché anglais, allemand, américain, en fut inondé. A l'exposition rétrospective d'Arras, on vit figurer une Pi'ésentalion de du Guesclin à Charles V qui était outrageusement apocryphe, d'aprèsla communication faite par M. le comte A. De Loisne à la société des- Antiquaires de France. « L'or avait sauté par places et laissait apercevoir un parchemin bruni et grossier du xvn« siècle, sans aucune trace de îa couche de vermillon que les enlumineurs mettaient sous For pour lui donner plus d'adhérence. Les figures des personnages étaient lavées au lieu d'être gouachées. Charles V et les seigneurs de sa suite portaient le chaperon du xv* siècle, tandis que Du Guesclin, armé de plates et vètud"une cotte armoriée, avait une coiffure plus récente. »
Un érudit lillois, qui vient de mourir, L. Ouarré- Reybourbon, y fut pris à son tour et se rendit acquéreur dune mirifique Entrée à Lille du duc Philippe le Bon et de la ducliesse de Bourgogne. Mais comme c'était un homme d'esprit, il voulut au moins que sa déconvenue servîtà quelque chose et publia l'examen critique de sa miniature.
Le pastiche ne manquait pas d'habileté.
Dans un petit cadre de 28 centimètres de haut sur 15 de large, on voyait le duc en manteau bleu, semé d'or et doublé d'hermines, avec un chaperon garni d'une couronne d'or, s'avancer à cheval sous un dais tenu par quatre pages, revêtus de pourpoints rouges.
Isabelle de Portugal, en robe de brocart décolletée, coiffée d'un hennin orné de pierreries, montait une haquenée blanche, harnachée de bleu fleurdelisé. Une foule de seigneurs à cheval, en costumes variés, les accompagnait. Un d'eux portait la bannière aux armes de Bourgogne.
Au devant du cortège venait l'échevinage de Lille. Le rcwart, ployant le genou, lisait une harangue. Il portait la robe noire réglementaire et les autres échevins des robes bleues, rouges ou violettes.
Dans le fond, se voyait la porte de la Barre, tendue de draperies bleues, semées de fleurs de lis et de rinceaux d'or. Puis, en arrière-plan, s'étageaient les principaux monuments de la ville existant à Tépoque, fidèlement reproduits et surmontés d'une inscription indiquant leurs noms. Au milieu des bordures, une femme se détachait assise, tenant devant elle un écusson aux armes de la ville.
C'était une vraie pièce de musée !
Heureusement, les faussaires se trahissent quelquefois. Unguis in Jierha, disaient les latins. Un miniaturiste parisien, consulté, M. J, Van Drieslen, reconnut que les couleurs employées étaient modernes, et que l'or avait été obtenu d'après une méthode qu'il avait publiée dans ï Enlumineur en 1890. Le parchemin était de la vulgaire peau de mouton, comme s'en servait la basoche, et non du velin fin et poncé. La peinture, enlevée par place, laissait voir des traces d'encollage encore brillantes.
A ces détails techniques, M. Ouarré-Reybourbon en ajouta d'autres. Le mystificateur s'était trompé dans ses légendes. Il avait appelé le palais des ducs de Bourgogne « Court de l'Empereur », alors qu'il ne prit ce titre qu'au xvi« siècle, sous Charles-Quint.
Il avait écrit Porte de Fie au lieu de « Porte de Fives », Porte Reneau au lieu de Porte des Picigneaux et Porte des Moliniers au lieu de « Porto du Molinel ».
De plus, et c'est là le bouquet ! il avait copié les armoiries de la ville de Lille sur l'écusson de la statue de Pradier, place de la Concorde : Une fleur de hjs d'or sur champ d'azur, tandis que les armes anciennes portent une fleur de lys d'argent sur champ de gueules !
II ne restait plus qu'à rechercher le modèle dont s'était inspiré le Jean Fouquet des Batignolles. M. Ouarré-Reybourbon le retrouva dans les chromolithographies des Chroniques de Froissart, éditées par de Witt, chez Hachette, en 1881. Un couronnement de Charles V à Reims, une réception de la reine d'Angleterre par Charles le Bel, et une entrée de la reine de France à Paris avaient fourni tous les éléments de la scène. La vue de Lille provenait du plan Guichardin gravé en 1580.