MINIATURES
J'aurais voulu, pour être complet, terminer ce chapitre par une étude approfondie sur la peinture en miniature du xvni' et duxix' siècle, qui n'a de commun que le nom avec le travail des enlumineurs du moyen ûge. Ces charmants portraits des beautés d'autrefois sont la folie du jour. On l'a bien vu à l'exposition d'art du xvin^ siècle à la Bibliothèque Nationale, l'an dernier, où les exquises créations de Baudoin, de, DumonI, de < hirlier,de Hall, de Vincent, deSicardi,
de Vcslicr. d'Auguslin, de Van Blarenberghe, de M'"» Vallayer-Cosler, cnlevèrciil à la fois tous les suffrages des connaisseurs et des mondains. C'est la mode à présent d'avoir dans ses vitrines quelques-unes de ces œuvres délicieuses, qui gardent, dans leur cadre minuscule, un reflet si vivant des grâces de jadis. Les Américaines, jalouses des portraits d'ancêtres de nos châtelaines, ont mis dans leurs salons sur des carrés de velours, des miniatures qui leur tiennent lieu de portraits d'aïeux.
Je suis allé rendre visite à un de nos plus habiles miniaturistes qui est en même temps le plus serviable et le plus complaisant des hommes. Il m'a reçu dans son atelier de Passy, tout encombré de bibelots d'art. d'élolTcs anciennes et de tableaux. Sans perdre un instant, je suis allé droit au but :
— Clicr maître, il y a sur le marché de Paris, et j'en ai bien peur aussi, sur ceux de Londres et de New-York, des milliers de miniatures suspectes 1 Tous nos grands collectionneurs sont dans la désolation. Ils ont beau faire bonne garde, le loup finit par entrer dans la bergerie. J'en connais qui n'osent plus regarder leurs chers médaillons, de peur de les trouver apocryphes. Donnez-moi donc le moyen de reconnaître les miniatures fausses des vraies ?
— Hélas ! me répondit-il, vous me demandez l'impossible. Bien entendu, je ne vous fais pas l'injure de croire que vous venez me consulter pour ces miniatures premier Empire ou Marie -Antoinette à 30 francs la pièce, qui garnissent les vitrines de la rue de Rivoli ou du Palais Pioyal ? Le faux est criant. Impossible
(le s'y tromper, pas plus que Ton ne peut prendre une plaque de celluloïde pour une lamelle de vieil ivoire.
— Evidemment, fis-je, sans trop de conviction.
— Eh bien ! pour les vraies miniatures d'art, il n'y a, pour ainsi dire, aucun moyen de distinguer une copie bien faite d'un original. Il faut en prendre son parti.
« Sachez-le bien ! Nous avons les pinceaux, les couleurs, l'ivoire dont se servaient les maîtres du xviu'^ siècle. Nous connaissons leur façon de peindre. II faudrait que le talent de nos artistes contemporains eut singulièrement dégénéré pour qu'ils ne puissent faire aussi bien que leurs devanciers.
" Tenez, je vais vous montrer une copie qui vient de m'ètre commandée par les deux héritiers du comte (le Beaumanoir. Chacun voulant garder en partage une délicieuse jeune femme de Hall, leur trisaïeule maternelle, je suis chargé d'en faire un second exemplaire pour celui que le sort n'aura pas favorisé. Vous allez voir mon œuvre.
Très complaisamment, l'excellent miniaturiste ouvrit un boîtier de pendule, qui sert d'armoire à ses tableautins, et soigneusement abrités de la poussière — l'ennemie jurée des peintres en miniature — il me montra deux adorables portraits. Je les pris et les comparai. Les cadres étaient anciens, le papier soleil collé au revers tout à fait de l'époque, les deux peintures avaient même tonalité, mêmes chairs, mêmes étoffes, elles se ressemblaient trait pour trait, comme la vision du poète dans la Nuit de mai.
— J'ai peint mon Hall sur une vieille plaque d'ivoire où j'ai effacé, par le lavage, une miniature sans valeur. Vous voyez qu'il est impossible de pousser plus loin l'imitation. J'estime l'original une dizaine de
mille francs au moins. Avouez qu'un homme habile tirerait une jolie somme de cette copie qui m'est payée mille francs.
— Vous m'effrayez.
— Il y a de quoi. Aussi, pour reconnaître plus tard mes œuvres (on ne sait pas ce que l'avenir réserve), je les marque toutes d'un signe imperceptible et connu de moi seul. C'est mon poinçon d'orfèvre.
— Faites-vous beaucoup de copies anciennes ?
— C'est ma spécialité. Je compose aussi des figures d'après des modèles en costumes Louis XV et Louis XVI, lorsqu'elles me sont commandées.
— Mais ne craignez-vous pas que des spéculateurs peu scrupuleux ne vendent vos œuvres pour de l'ancien?
— Cela s'est vu plus d'une fois. Mais qu'y puis-je? Dix musées et cinquante collections célèbres exposent de mes miniatures sans le savoir...
Je tendis l'oreille.
— ...Mais le secret professionnel m'oblige à me taire. Vous ne saurez lesquels.
J'en fus pour mon attente.
— Au moins, lui dis-je, vous pourriez me mettre en garde contre certains maquillages usités dans le petit monde des truqueurs de miniatures ?
— Oh ! bien volontiers. On reprend les traits, on fait sourire une bouche grimaçante, on agrandit les yeux, on redonne de l'éclat aux chairs pâlies en collant, à l'envers de l'ivoire, un paillon vermillon.
— La fontaine de Jouvence !
— Justement. Mais il y a mieux. Vous souvenezvous de ces photographies truquées qui représentaient le général Boulanger sur les genoux d'une grande dame très connue? On avait fait poser deux
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comparses et on avait enlevé leurs tèles pour y substituer celles des personnages visés. Eh bien ! nos tripalouilleurs de miniatures ne font pas autre chose. Sur un corps de vieille femme très bien costumée, ils mettent une tête de jeune femme. C'est ainsi dans la fable où l'enchanteresse Médée rajeunissait le vieil Eson. Avec quelques maculatures, par-ci par-là, quelques feintes retouches bien apparentes, les plus malins se laissent prendre à cette opération magique. N'y a-t-il pas dans la miniature une partie rigoureusement authentique ?
— IMais le remède à tant de mystifications ?
— Je n'en connais qu'un seul. Ne vous attachez qu'aux pièces hors ligne dont vous connaîtrez la provenance. Les originaux ont un accent spécial, un je ne sais quoi qui parle au premier coup d'œil. Regardez d'abord les mains, puis les yeux. C'est là que les copistes faiblissent. Si tout est bien d'aplomb, allez de l'avant. En cas d'erreur, soyez-en sûr, il n'y aura que demi-mal. Il vous restera toujours une œuvre de valeur.
Là-dessus, je pris congé, renseigné, mais non rassuré.
Collectionneurs de gloires mililaires. — Souvenirs sans prix. — Shakos suisses et shakos français. — Défroque de cirque. — C'est du vieux ihcdlre ! — Trombones devenus tronipcllcs. — Plaques lourdes et plaques légères. — Surmoulages et matrices anciennes. — Médailles de vélérance. — Le flair de rartillcur— Boutons de Waterloo. — Traineur de sabretaches.
Saluez les novateurs, a dit Balzac. Dans l'art du collectionneur, le plus grand mérite c'est de devancer la mode.
A ce compte-là, place d'honneur à la petite phalange qui rechercha la première, vers la fin du dernier siècle, les équipements de nos glorieuses armées de la République et de l'Empire !
L'idée séduisit et se propagea vite. Ce fut comme une traînée de poudre. Mais, bientôt, les fureteurs du début eurent des imitateurs. Derrière eux, les moutons de Panurge de la curiosité sautèrent le pas. A la foire de la barrière du Trône, sur le carreau du Temple, dans les boutiques des fripiers, éclata une hausse effrénée des costumes militaires. Pauvres mites, on leur retira, peu à peu, leurs champs de pâture ! Et maintenant, ces débris héroïques, usés, déchirés, troués, maculés, poussiéreux, trouvent preneurs sur le nouveau marché à des prix qui rivalisent
avec ceux des pimpants babils de marquis et des robes à queues ou à paniers des petites maîtresses de la Régence.
Voyez les résultats. Dans une vente qui se faisait, il y a trois ans à peine, à l'hôtel Drouot, un simple bonnet de police de la Révolution est monté à 250 fr. , un shako d'officier de la Jeune Garde a été adjugé 1 200 f r , une tenue d'infanterie de la ligne du premier Empire 580 fr. et un uniforme fripé et incomplet de Cent-Suisses 1 620 francs.
On a payé 2 050 fr. un casque et une cuirasse d'officier de Cent-Gardes du second Empire et 1 -.00 fr. le même équipement pour simple soldat. Un casque de garde du corps de Monsieur, époque de la Restauration, a fait 1 900 fr. et un casque d'officier des gardes de Jérôme Napoléon, 1 550 francs.
Et tous ces souvenirs d'héroïsme étaient anonymes! Personne ne pouvait dire à quels obscurs acteurs de l'épopée impériale ils avaient appartenu. Pourvues de l'étiquelle d'un nom célèbre, à quel prix fabuleux seraient montées ces reliques patriotiques ?
Certes, il faudrait une fortune pour payer la table et les deux chaises du lieutenant d'artillerie Bonaparte qui sont sous vitrine au Musée de l'Armée. Que vaudraient le sabre turc du général Bonaparte porte à Aboukir, la gloire du musée de Chàteauroux, l'habit bleu du premier Consul h Marengo, l'épée d'Eylau, donnée par l'Empereur au chirurgien Larrev, l'honneur du Val de Grûce ? Combien estimez-vous les reliques du « Petit Caporal », son habit vert de colonel des chasseurs de la garde, au musée de Sens, ses pistolets, sa vieille capote grise, sa selle de parade que revendique l'impératrice Eugénie, ses petits chapeaux, tous quatre authentiques, au Musée de
Tarmée, au musée de Boulogne, dans l'atelier du peintre Morot, et chez le prince Victor Napoléon, à Bruxelles ?
Essayez donc de mettre à prix l'aigle du retour de l'île d'Elbe, ch«z M. Prosi, à Dijon, le drapeau du 2" grenadiers de la Garde, chez le duc de Reggio, celui du 1" grenadiers, embrassé par l'empereur lors des adieux de Fontainebleau, chez M. Haton de la Goupillière, la selle du prince impérial chez l'abbé Missat, les deux décorations créées par son ancêtre chez le prince Murât et l'étendard vert et or des chasseurs de la garde, conservé chez le prince de la Moskowa avec le manteau, les armes et le bâton de maréchal du brave Ney !
Sans chercher à mcttrela main sur de telles raretés, jalousement conservées par droit d'héritage dans d'anciennes familles, les fervents d'objets militaires se font de très curieuses collections avec tout ce qui louche à l'équipement de nos armées modernes, depuis Louis XIV jusqu'à la troisième République. Ils vont même jusqu'à y comprendre les brevets, proclamations et programmes de musique I
Coqs gaulois, grenades, flammes, aigles impériales, plaques de ceinture et de shako, jugulaires imbriquées, hausse-cols, boutons, bidons de cantinières, cuirasses de carabiniers, munies de leurs bretelles, aiguillettes de Cent-gardes et de cuirassiers, tambours de la République, dragonnes d'officiers, chapeaux chinois, cornets et clairons de zouaves, trompettes des hussards de la mort, glaive de l'Ecole de Mars, cannes de tambour-major, sabretaches, puis toute la
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série des coiffures militaires: shakos, colbacks, képis, bonnets de police et bonnets phrygiens, chapeaux à . deux cornes des volontaires de Valmy, tricornes des gardes françaises, cônes tronqués de Tarlillerie d'iéna, casques de dragons, avec leur peau de tigre, shapskas de lanciers, bonnets à poil de sapeurs et toutes les insignes glorieuses : drapeaux, oriflammes, guidons, décorations ; médailles de commissaires des guerres sous Napoléon, ordre militaire de la fidélité sous Louis XVIII ; tout cela brille, reluit ou resplendit de reflets lumineux dans les panoplies disposées avec art en soleils, en étoiles ou en croix de Saint-Louis ou de la Légion d'honneur.
Qui nous dira ce que renferment les vitrines du prince Murât, du duc d'Albufera, du duc d'Elchingen, du duc de Conegliano, du chevalier de Stuers, du comte de Girardin, du comte Marquiset, du baron Reille, du baron Petiet, du baron Corvisard, du capitaine Bottet et de MM. Maurice Levert, Hirkel, Bernard Franck, Carnot, Rewbell, Vidal de Léry, Raoul de Rochebrune, Paul Marmottan, Félix Doislau.
Quel amoncellement de souvenirs dans les ateliers de nos peintres militaires : Détaille, Aimé Morot, Louis Vallet, Géo Lefebvre, Bourgoin, Maurice Orange, Chalminski qui ne recherche que le polonais du premier empire !
Enfin, jadis, quelles précieuses épaves chez les précurseurs disparus, les peintres Loustauneau et Gignoux qui a tout légué au Musée de l'armée. Mais la plus précieuse, peut-être, de ces collecijons est celle de M. Perdriel, un ancien pharmacien du faubourg Montmartre. Formée dès le début, il y a plus de cinquante ans, avec le fonds Maillot pour point de départ,
elle ne contient aucune pièce contestable ni contestée. Il n'y entre plus rien, il n'en sort plus pieri, de peur de provoquer des reproductionspar estampages. Ce sont des modèles, excellents points de comparaison. Si jamais vous doutez d'un objet, M. Perdriel fait autorité. Allez le consulter.
Malgré la nouveauté de ce genre de collection, les contrefaçons d'équipements militaires sont déjà nombreuses. Quelques-unes restent grossières. D'autres, très adroites, présentent un véritable danger pour les débutants. Nous allons essayer de les passer en revue, autant que notre enquête nous aura permis de les découvrir. Il est incroyable comme on est muet dans ce petit coin de la curiosité ! « Silence dans les rangs », semble être la consigne de ce milieu quasi militaire. Mais nous avons plus d'une ruse pour délier les langues, et l'on va voir que noire première récolte ne manque pas d'intérêt.
A tout seigneur tout honneur ! Sabres, casques et cuirasses de carabiniers, d'une insigne rareté, ont trouvé un armurier clandestin qui les fabrique avec une fidélité d'imitation presque parfaite.
Les casques de dragons du premier Empire sont maintenant remplacés pardesbombes recoupées dans des casques de pompiers.
Quant aux shakos, c'est la fraude en grand. On est
obligé d'établir dans les délits des catégories de responsabilité.
Pour les débutants, les» chands d'habits «refont de toutes pièces les glorieux shakos du premier Empire qui remplacèrent, en 1806, les coifTures des soldats de la République. Ils ne se mettent pas en frais : fûts de petit drap doublé carton, visière en basane vernie ou en moleskine, galon arraché à quelque vieille pièce d'ameublement et dont les plis sont à peine dissimulés, jugulaires à l'avenant, avec des crochets d'ameublement. La malfaçon saute aux yeux. Seuls, des novices peuvent s'y laisser prendre. Mais leur nnmerus eslinfinitus, a dit le grand Salomon.
A un échelon plus haut, les truqueurs se contentent de maquiller des shakos de garde nationale du temps de Louis-Philippe. C'est un peu meilleur comme matière, seulement la forme n'y est pas du tout. Au lieu d'un tronc de cône renversé, la coiffure de Joseph Prudhomme, quand il montait la garde auxTuileries, revêt la forme d'un tube à peu près droit et très haut.' Ils ont un fier toupet, ceux qui le font passer pour le shako de Wagram ou d'Eylau !
Mais qu'il devient difficile de dépister la fraude quand le mystificateur a transformé d'anciens shakos suisses, de forme et de fabrication identiques aux shakos français d'infanterie ! Ils ne diffèrent que par un léger détail. Le shako français a le bord inférieur droit : le shako suisse s'infléchit légèrement par derrière, de façon à mieux emboîter l'occiput. Un coup de ciseaux rétablit la rectitude de la coupe, le parallélisme des bords, et voilà un bon shako français ! Il ne reste plus qu'à l'habiller avec des plaques surmoulées ou reproduites parla galvanoplastie et à passer un peu de papier de verre sur le drap pour l'user.
Conséquence curieuse de ce Iruquage, qui nous est signalé par M. Armand Lévy, un spécialiste de la matière, à qui nous devons plus d'un renseip^nement : les shakos suisses sont si faciles à modifier qu'à leur tour, on les recherche. Leur valeur croît sans cesse. Ils ont suivi l'exemple des estampes de Boilly en noir, dont les fraudeurs ont fait hausser le prix en les accaparant pour les colorier.
Plus difficiles à imiter, les uniformes complets sont tfUssi moins recherchés par les petits collectionneurs. Ils reculent devant une installation spéciale et craignent d'introduire chez eux « des nids à vermine ». Cependant la clientèle reste suffisante pour mettre en action l'ingéniosité des tailleurs militaires en faux.
On a pillé, pour les amateurs de mannequins habillés, tous les placards des costumiers de théâtre et des fripiers de mardi-gras. On a vendu, comme authentiques, les glorieuses défroques du Cirque Olympique et de Franconi. Les dupes imprudentes se sont entendu dire, pour toute consolation, par les connaisseurs :
— Vous aussi, vous avez achelé du vieux théâtre!
D'autres habilleurs, plus ingénieux, ont confectionné des tenues de voltigeur du premier Empire, avec des habits de garde nationale Louis-Philippe. Il leur a suffi de recouvrir les basques et les parements.
On n'est pas plus ingénieux !
Ah ! il n'est pas facile de se défendre contre les Irucmakers ! Ils écoulent par douzaine des sabres de luxe, mal en main, au pommeau d'aspect huileux ou de dorure trop éclatante, au fourreau de cuir dépourvu de baguette métallique I
Vérifiez les dessous des harnachements, les taches de la sueur du cheval, l'usure des bélières. Voyez si les lames gravées n'ont pas leur bleu grisâtre ou trop noir.
Les instruments de musique militaires eux-mêmes n'ont pas été respectés. On fait des trompettes en coupant des trombones, et on leur confectionne des flammes en appliquant sur de vieilles soieries des armoiries enlevées à des fonds de bourse. On trouve moyen de fabriquer des tambours avec des boisseaux en bois de châtaignier. On les couvre avec une vieille peau et on les décore des plus pompeuses attributions. Un peintre un peu habile fait des tambours d'Arcole à la douzaine.
L'opération arithmétique de la multiplication se pratique sur les plaques d'ornements des shakos et des bonnets à poil, et les aigles de sabretaches du premier Empire, de la Restauration et dusecond Empire. Pour en augmenter le nombre, certains indus-
triels peu scrupuleux ne craignent pas d'employer la fonte, surtout pour les plaques de ceinturon. On fait acheter au vulgum pecus des pièces d'une seule venue. Au contraire dans les anciennes, Tornement du milieu et môme quelquefois la bordure, étaient rapportés. La galvanoplastie réussit mieux le Irompel'œil. Jaunies puis dorées ou argentées, soigneusement limées et maquillées au revers, les contrefaçons obtenues par ce procédé peuvent faire des victimes. Mais un trait de lime suffit à les dénoncer. Elles sont toujours en cuivre rouge!
La fraude devient très difficile à déjouer lorsque les pièces sortent des matrices anciennes. On en a retrouvé quelques-unes. Les marchands qui les ont acquises en tirent des épreuves, bien faites pour séduire l'œil le plus exercé. Vous connaissez les plaques de shakos d'infanterie du premier Empire : un aigle posé sur un soubassement semi-circulaire dans lequel est découpé le numéro du régiment. Le marché en était infesté, et comme rien ne distinguait les pièces nouvelles des anciennes, les amateurs les achetaient comme des brioches, lorsqu'un connaisseur eut l'idée d'y regarder de plus près. Il s'aperçut qu'autour dunuméro, le fond était sable, comme sur les plaques de shako d'officier, tandis qu'il est uni sur les coiffures de simple soldat. Les mystificateurs avaient frappé leurs épreuves sur une matrice de plaque d'officier !
Quand vous achèterez un objet de cet acabit, soupesez-le. Même tirés sur des coins authentiques, les exemplaires modernes sont sensiblement plus lourds que les anciens, car ils sont estampés dans d >s feuilles de métal plus épais.
Cependant, il y a des exceptions.
L'insigne du bonnet à poil des grenadiers, grande
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plaque rayonnante ornée d'un aigle accompagné de grenades, a été estampé sur un cuivre rouge, mince, comme l'ancien. Vous auriez de la peine à démêler l'ivraie du bon grain sans quelques petits défauts que je vais vous signaler.
L'une des pattes de l'aigle est barrée d'un trait très visible et reproduit, naturellement, sur tous les exemplaires sortis de cette matrice. De plus, sous la bordure repliée, on ne retrouve pas le fd de fer qui, dans les épreuves anciennes, donnait de la rigidité à la pièce ou si, parfois, on l'y rencontre, il lui manque la petite boucle qui servait à fixer la plaque à la coiffure. Enfin, pour faciliter le pliage de la bordure, on a enlevé aux ciseaux, de place en place, de petits angles de métal. Vous ne verrez jamais ce défaut dans les pièces anciennes.
De plus fort en plus fort.
On vend des plaques de shako entièrement de fantaisie, faites d'un aigle avec soubassement portant le n» 8. Vous y chercheriez vainement les tètes de lion de la ligne ou les grenades des grenadiers. Le faussaire les a remplacées par un petit ornement de sa façon, formé tout simplement de quatre perles. Consultez le numéro de septembre 1902 de la Giberne. Vous y verrez le dessin de cette mystification.
D'autres compères offrent des agrafes de tambour du premier Empire en cuivre massif, d'une authenticité indiscutable. Seulement, elles proviennent de l'armée allemande où les tapins de Guillaume II. les portent encore. C'est l'aigle prussien avec la couronne impériale et non les attributs napoléoniens.
Pour les amateurs de décorations militaires, ces ingénieux commerçants multiplient les médailles de vétérance, rarissime insigne appelé aussi «Ordre des deux épées ». Il consiste en un médaillon ovale évidé, encerclant deux épées croisées, le tout en cuivre. Ils fabriquent aussi des ordres de la Réunion, dont la croix, de trois modules différents, était toujours en or. Mais, en gens économes, ils se contentent d'argent doré.
Ils ne respectent même pas la petite décoration en losange des vainqueurs de la Bastille. Comme on peut se la procurer à la Monnaie pour quelques francs, ils puisent sans vergogne à cette source officielle, patinent la médaille et font disparaître d'untrait de lime la mention « argent » que portent, sur la tranche, depuis Louis-Philippe, toutes les pièces frappées à notre atelier national.
Il avait bien le flair de l'artilleur cet habile antiquaire Legros, lorsqu'un quidam lui apporta un train d'artillerie avec canon, caisson et fourgon en argent, jouet fabriqué spécialement, disait-il, pour l'olTrir au prince impérial par Xapoléon III un jour de premier de l'an. Les armoiries de la dynastie impériale étaient bien gravées sur toutes les pièces de la batterie, seulement Legros connaissait son histoire du costume militaire et, du premier coup d'œil, vit que les uniformes des canonniers étaient autrichiens.
A quand l'achat, par un innocent Eliacin, de la trousse du chirurgrien accoucheur des armées ?
Maintenant, quelques lignes sur les boulons des habits militaires entrés depuis peu dans le domaine de la curiosité. Si vous voulez en former une série spéciale, comme Clapisson, l'auteur de la Fanclionnette, possesseur de 7 500 boutons variés, ou comme le baron Perignon, collecteur d'un bien plus grand nombre encore et aussi de tous genres, apprenez à connaître ceux que portaient les soldats. Sous Louis XVI, la calotte recouverte d'une enveloppe métallique présentait, en dessous et au milieu, un trou avec une bourrure recouverte de toile : c'était la pelote sur laquelle on cousait pour fixer le bouton à l'habit. Les boutonniers ne fabriquent plus ainsi aujourd'hui.
Autre avis aux lecteurs. Notez que le bouton de Waterloo porte, le plus souvent, une double queue de façon à passer plusieurs fois le fd dans les crochets et à l'attacher plus solidement. Les vieux grognards, guerroyant sans cesse, n'avaient guère le loisir de sortir du havre-sac leur étui pour s'adonner longtemps aux travaux pacifiques de laiguille.
J'ai gardé pour la bonne bouche les belles et importantes sabretaches du premier Empire, dont certains modèles se vendent aujourd'hui plusieurs centaines de francs.
Un grand collectionneur parisien, amateur passionné et excellent client d'un spécialiste bruxellois, lui indiqua, à un de ses voyages, comme un de ses desiderata, une sabretache fort rare.
— Vous tombez bien, dit le marchand, j'en connais une de ce type. Mais le possesseur y tient beaucoup. Un bon prix seul le déterminerait à s'en dessaisir.
— Vous avez carte blanche, dit le client. II me faut Tobjcl.
Les négociations demandent quelques mois. Au bout de ce temps, la pièce passe la frontière et rentre chez notre amateur, enchanté de sa trouvaille. Mais d'autres variétés manquaient encore à sa série. Un concours heureux de circonstances et aussi les recherches assidues etbien rémunérées dumarchand, font que, peu à peu, les lacunes se comblent. Bienlôl.débortle dans l'armoire vitrée; un ensemble unique et admirable de sabretaches.
Un jour, notre connaisseur veut en faire les honneurs à un rival en équipements. Il les sort, il les étale sur une table, il les retourne même pour qu'on les admire sur toutes les faces. El, tout à coup, un soupçon affreux lui étreint la poitrine. Vues à l'envers, toutes ses gibernes se ressemblent : même aspect de cuir, même degré d'usure, mêmes détériorations aux mêmes places.
Anxieux, le collectionneur s'empresse de mettre fin à la visite, fait disparaître les pièces à conviction dans une commode, et des qu'il est seul, se livre à un examen minutieux et comparatif de ses acquisitions. La conclusion est lamentable. Ces sabretaches, si opportunément retrouvées sur sa demande, ont été fabriquées de toutes pièces avec une telle perfection et une telle minutie que, sur un seul exemplaire, la fraude restait impossible à découvrir. Il fallait un groupement de plusieurs pièces pour éveiller la méfiance.
Dans la crainte d'un scandale, l'antiquaire reprit sa marchandise :
— Vous êtes trop fort! dit-il à son client clairvoyant. Tout le monde heureusement n'a pas votre
flair! Sans cela le métier deviendrait impossible. II poussa le cynisme jusqu'à dévoiler le procédé qui lui servait à culotter des gibecières, avec la patience de Latude. Un manœuvre marchait à pas précipités, les courroies de la sacoche accrochées à la ceinture, tandis que celle-ci pendait jusqu'à terre, usée et déformée peu à peu par les chocs et les soubresauts.
Encore une spécialité de plus. Nous avions déjà le? traîneurs de sabre, nous aurons, maintenant, en plus, le traîneur de sabrctache.
Signatures et étiquettes. — Le rôle du chiironnier. — Les Sociétés d'Ex libris. — Un truqueur par trois collectionneurs. — En chasse sur les quais. — En sauvageolanl. — Découpages de recueils d'armoiries. — Manières d'utiliser les restes. — Retirage des vieux cuivres. — Reproductions en héliogravure.— VEx-libris ana. — Marques imaginaires. — Coïncidence dangereuse. — Les maraschinettes
La mode des ex-libris ne date pas d'hier.
Aux premiers temps de l'imprimerie, les possesseurs d'un livre se contentaient d'apposer leurxachet ou leur signature sur le titre. Ce procédé étaitsimple et prudent pour constater un droit de propriété. Quand le signataire s'appelle Rabelais, Montaigne ou La Bruyère, il donne aujourd'hui de la valeur à l'exemplaire. Quand il s'appelle Dubois ou Martin il déshonore le frontispice.
Dès lexvi^ siècle, pour perfectionner ce vieil usage, les bibliophiles eurent l'idée de remplacer le nom tracé à l'encre par une étiquette imprimée ou gravée, collée sur la garde de la reliure.
La voie était ouverte. De très grands artistes s'y engagèrent, Gravelot, Eisen, Cochin, Choffard, bien d'autres, mirent leur burin au service de cette jolie manie de collectionneur. Chaque amateur eut, bientôt, unevignette blasonnée, s'il était noble, une allé-
gorie à devise choisie, s'il n'avait pas le droit de porter des armes.
La vogue de ces minuscules estampes alla si loin qu'un financier, peu lettre, remit unjour son ex-libris à son chapelier et lui recommanda de le coller au fond de son chapeau.
De ce gracieux usage, il en arriva, cependant, comme de beaucoup d'autres caprices de la mode.
La Révolution, en abolissant les emblèmes de la « tyrannie », porta nn coup funeste aux ex-libris. On cessa de faire les frais dune planche de cuivre. La lithographie, et plus économiquement encore la typographie, composèrent de piètres étiquettes poui les°colleclionneurs du xix" siècle. Nul ne songea à reo-retter la disparition de cet art charmant qui avait semé des chefs-d'œuvre sur les gardes de milliers do
reliures.
Surprenante indifférence! Les amateurs d'estampes, à l'affût de la moindre planche capable d'enrichir leurs cartons, n'eurent pas le soin de rechercher ces débris du passé. « Autant en emporte le vent ! » dirent-ils et ils laissèrent les vignettes s'en aller dans la hotte du chiffonnier avec les livres, souvent sans valeur, qu'ils décoraienL
Le réveil sonna dans le dernier quart du xixe siècle. Quelques curieux, clairsemés mirent en album les plus jolis ex-libris qu'ils purent rencontrer. Leur exemple en entraîna d'autres. Ces enragés chasseurs devinrent assez nombreux, en 1893, pour fonder la Société française des collectionneurs cCEx-lihris. Elle compta bientôt pour premiers adhérents MM. Engel-^
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mann, Advielle, de Crauzat, Grucl, WiggisholT, Henri Houssaye, Masson, Picof, du Roure, elle docleur Bouland, son dévoué président.
La société eut un journal, les Archives de la Sociclé des colleclionneurs dCex^lihris, qui put rivaliser avec ï Ex-libris journal, organe de l'Ex-libris Society de Londres, avec la Revista Iberica de Exlihris, avec ÏEx-libris Zcitschrift, organe delà Société allemande d'ex-libris de Berlin.
Ces associations sont loin d'être inutiles
Elles servent d'offices de renseignements mutuels. Elles permettent à leurs adhérents d'échanger leurs doubles, de satisfaire leurs desiderata, de déterminer leurs pièces anonymes, et, surtout, elles les mettent en garde contre les entreprises des vendeurs de moutons à cinq pattes.
Car même dans ce petit monde si fermé, la lèpre de la contrefaçon s'est glissée : « Enfermez un collectionneur dans une île déserte, me disait un jour un sceptique, vous pouvez être certain qu'un malandrin trouvera moyen de le rejoindre pour lui proposer sa fausse marchandise. »
Maintenant les ex-libris ont leurs ventes spéciales avec de beaux catalogues illustrés. La collection Lormier,qui comptait 1033 types, a produit? 904fr. avec des Sébastien Leclerc, des Le Mire, des Cochin et des Gaucher ! La vignette de Bigot par Toustain a valu 52 fr., celle de de Beringhen par Sébastien Leclerc, 70 fr. et celle de M""® d'Alleray par Louise de Daulceur, 99 fr.
A quand le trust des ex-libris?ll n'exigerait pas un gros capital.
Un jour, ridée me vint de faire sur les quais la chasse aux ex-libris. C'était au début de ce nouvel et fol engouement, mais déjà les exemplaires anciens devenaient rares.
Il faisait froid. Je battais la semelle devant chaque étalage, en sauvageotant, comme dit Beraldi.
Rien dans la première boîte !
Dans la seconde, peu de chose. Des lithographies et des marques contemporaines. Mais, dans la case voisine, je découvre toute une série de vignettes armoriées portant les plus grands noms de France : Marquis de Montaran, Président de Mesme, Chancelier Maupeou et tiilli quanti. J'examine de près. Les pièces venaient d'être décollées. Le papier s'était gondolé sous l'effet de la colle et de l'eau, la garde du volume avait même laissé sa trace et marbré l'envers des vignettes de toutes les couleurs de l'arcen-ciel.
J'achète le lot.
Un peu plus loin, nouvelle trouvaille, nouvelle acquisition. Un troisième bouquiniste, à qui je demande, comme à ses confrères : « Avez-vous des ex-libris ? » m'en cède une dizaine. Un quatrième en avait vingt. J'étais ravi ! Les prix étaient doux, et il n'y avait pas un double !
Celte particularité, cependant, me donne à réfléchir. La mariée était trop belle. D'ordinaire, les vignettes arrivent par fournées identiques sur les quais, au hasard des ventes de la salle des Bon.«-Enfants.
Pendant huit jours, on ne trouve que les livres à la marque de M. X..., architecte, ou du général comte de Z..., château de Y.
J'arrêtai ma récolte et, un peu perplexe, je rentrai chez moi pour mettre en ordre mes trésors.
Hélas! quand j'eus vidé mon portefeuille, je n'eus pas de peineàm'apercevoir que toutes mes vignettes étaient de même forme et de même dimension ou à peu près. Elles différaient de sujets, mais c'était évidemment la même main qui les avait dessinées et gravées.
Découpées dans un vieux recueil d'armoiries incomplet, elles avaient été réparties entre une dizaine de bouquinistes, pour ne pas donner l'éveil !
Mais voici où la mystification était supérieurement conduite.
A l'intérieur de vieilles reliures du temps, on avait collé les découpures et on les avait décollées en les mouillant, de façon à leur laisser des traces de gardes en papiers peigne, escargots, ou soleil du xvm« siècle.
J'avais acheté cinquante vignettes, en moyenne cinquante centimes pièce, ce qui me faisait vingt francs. Le recueil de blasons d'où elles étaient tirées m'aurait bien coûté, complet et en bon état, une di'.aine de francs.
Ce jour-là, je me suis promis de faire profiter mes confrères en collecliomanie de mon école et de dévoiler quelques-uns des trucs imaginés par les faux vendeurs du temple.
Sachez donc qu'on a découpé à peu près tous les recueils qui contiennent des blasons imprimés d'un
seul côté de la page : La Science des armoiries, de Palliot ; La Mélliode facile pour apprendre le blason (1749) ; le Nouveau Traité de science pratique du blason,par le sieur Trudon 1G89), et même les ArcJiivcs généalogiques de Laine (1829).
Dans le même but on a utilisé les marques de libraires et les vignettes imprimées sur les titres de certains ouvrages, comme la pyramide sur un disque de Jean I de Tournes, avec la devise : Nescit labi virlus.
On a vendu, en guise de marques de propriété, d'élégants culs-de-lampe enlevés aux ouvrages illustrés du xvni^ siècle, comme la jolie vignette de Bernard Picart, qui représente les armes de Suède avec la couronne royale, et celle de Duflos, qui figure un laboureur accompagné de son semeur.
On a même été jusqu'à faire passer pour marque de bibliothèque, un médaillon à emblème révolutionnaire qui servait aux proclamations du club des Montagnards de Genève.
Toutes ces supercheries dangereuses risquent de tromper des collectionneurs, même exercés, quand elles sont présentées isolément ou au milieu de vignettes authentiques. La pièce est ancienne, elle est analogue à beaucoup d'ex-libris. Seulement, elle n'a jamais servi de marque. Pour s'en apercevoir, il faut avoir présent à la mémoire des centaines de livres illustrés. Ce n'est pas toujours aisé.
Une autre fraude, également difficile à déjouer, consiste à faire de nouveaux tirages avec les vieilles
242 TRUCS ET TRUOUEURS
planches qui sont venues jusqu'à nous. On en trouve encore bien plus qu'on ne pense.
Un auvergnat de Paris, savetier et marchand de charbon, en avait tapissé toute son échoppe. Dire à quel rallye-paper de retirages tous ces cuivres auront servi, c'est impossible !
On retire, sur les vieux cuivres, les marques de Ferdinand d'Andelot, seigneur d'Ollans, gouverneur de Gray, mort en 1G38 ; de J. Thevenin, In suprema ciiria Pavisiensi senatoris; du conseiller de Cabres (1701-1 788;, avec la devise Alvit que capra toncnli, de Pierre Vachier, président à la cour des aides de Clermont-Ferrand, 1625, et de bien d'autres bibliophiles.
Souvent on ne peut reconnaître ces nouveaux tirages, toujours faits sur du papier ancien, que par comparaison avec des exemplaires rigoureusement authentiques. Forcément, le papier diffère de force ou de teinte, les vergeures ne sont pas les mêmes, non plus que l'écartement des pontuseaux.
Mais ce rapprochement, les trois quarts du temps, n'a lieu qu'une fois l'achat conclu, et il n'est pas toujours facile de faire reprendre une marchandise frelatée.
Par bonheur pour les ex-librisants, les imprimeurs de marques anciennes ne songent pas toujours à tout, témoin ce fin matois qui avait retiré, sur papier en simili-japon, l'ex-libris du célèbre libraire parisien Prosper Marchand et cet autre qui, ayant acheté la plaque armoriée dim cardinal, oi^i un petit cartouche était resté en blanc, y avait fait graver Ex bibliotheca, en caractères modem style.
Ce n'est pas tout. A l'usage des novices, de funambulesques contrefacteurs ont failreproduirelcspièces les plus rares en héliogravure et même en zincographie. Tirées sur du papier ancien ou teinté à la décoction de thé, traînées dans la poussière, barbouillées décolle et de débris de feuillets de garde, ces grossières supercheries font encore des dupes.
Certains amateurs prennent même à leur complc ces procédés répréhensibles. Des érudits, dit-on, ayant eu besoin de reproductions pour leurs publications, se seraient servis ensuite des clichés pour fabriquer des pièces destinées à la vente ou à Téchange.
A qui se fier, grands dieux l
A côté des falsificateurs, il y a place, comme dans toutes les branches de la curiosité, pour les reconstitutions honnêtes. De très habiles graveurs, comme Loys Delleil, l'expert bien connu, qui les a signées de ses initiales, ont refait à feau forte de très beaux et très rares ex-libris. M. Gosselin fils est un maître dans ce genre de. pastiche, tant il s'est bien approprié les procédés des petits maîtres du xviii^ siècle.
Cela nous amène naturellement à parler d'un ouvrage bien connu, VEx-libris ana, curieux mélange d'cx-libris imaginaires et supposés et de reproductions en héliogravure ou à l'eau forte des plus belles vignettes anciennes, telles que l'ex-libris de Souchay, gravé par Choffart d'après Monnet, ou de M"i« Mérardde Saint-Just, par Croissy.
Qui pourrait garantir que ces fac-similés, fort bien
2i4 TRUCS ET TRUQUEURS
exécutés et lires sur de vieux papiers, n'ont pas été rais en vente à part et n'ont pas fait des victimes ?
Quant aux marques imaginaires, j'estime qu'elles n'ont trompé personne. Mais elles n'en sont pas moins curieuses. On y voit les ex-libris de Ponson du Terrail, gravé par Rocambolc ; de Napoléon I^"" : un aigle tenant des foudres ; de Ricord : l'Amour guéri, sautant avec sa béquille ; d'Alphonse Karr : un essaim de guêpes ;deLillré: un singe sur de gros volumes. Et combien dautres : ceux de Marat, une tète de mort couronnée ; Charcot, un squelette hypnotisant une jeune fdle ; de Baudelaire, une allusion aux Fleurs du mal ; de Brillât-Savarin : un amour tenant une cuillerà pot, assis devant une marmite avec la devise : <' !\Iieux vaut plat trouvé que bataille gagnée » ; de Victor Hugo : un crapaud contemplant le nom du poète se détachant sur le soleil levant.
Pour cette dernière pièce, j'avoue que je préfère, gravé par Aglaiïs Bouvenne, le véritable ex-Iibrisoù les tours de Notre-Dame se détachent sur un fond sombre, avec le nom du poète dans un éclair traversant la vignette. Il a d'ailleurs pour lui l'approbation du grand homme, qui écrivit au graveur, en juillet 1870 : « Votre ex-libris marquera tous les livres de ma bibliothèque d'Hauteville house. »
Un marchand de Bruxelles, bien connu dans le monde des collectionneurs qui se méfient comme de la peste de tout ce qui sort de son officine, avait fait regraver, d"après une bonne épreuve, l'ex-libris de Gambelta, le coq gaulois devant le soleil levant avec celte devise : « Vouloir, c'est pouvoir. »
EX LIDRIS 245
Par une de ces bizarreries dont le hasard seul sait diriger si bien les effets, il va porter son cuivre à Paris chez un imprimeur en taille douce, pour lui en demander le tirage. Mais, malchance comique, il tombe justement chez le propriétaire de la planche originale !
Il va sans dire qu'il court encore
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris !
Un bouquiniste du midi voyait, avec tristesse, s'accumuler chez lui un stock de vieux livres dont aucun acheteur ne voulait, même à deux sous pièce.
Il allait les mettre au pilon lorsqu'enfurelant chez le marchand de ferrailles, son voisin, il sortit, d'un lot destine à la fonte, une planche de cuivre qu'il acheta au poids.
Après avoir examiné la gravure à son aise, il reconnut qu'elle représentait un aigle déployant ses ailes. Trois couronnes se superposaient dans une décoralion incohérente, avec, au centre, un écusson de fantaisie. Au bas, un cartouche oblong laissait un large blanc pour mettre une inscription.
Une idée ingénieuse traversa l'esprit du libraire. 11 fit un copieux tirage de la planche et colla les épreuves, une à une, avec soin, sur la garde de papier marbré de ses bouquins invendus et invendables. Grâce à cette image inconnue, qui intriguait fort les bibliophiles, ils s'enlevèrent, aussitôt, comme des petits pâtés.
Fondateur et président de la Sociale des collectionneurs d^exlibris, le docteur Boulland, de qui je liens
246 TRUCS ET TRUQLEURS
celte amusante histoire, ne put résisler au désir de mettre la nouvelle vignette dans son album. Mais, infatigable chercheur, il aime à déchid'rer les énigmes. Les difficultés n'arrêtent pas les élans de sa nature persévérante. Au contraire, elles la surexcitent. Aussi, il résolut d'arriver à révéler le nom du bibliophile inconnu.
Depuis longtemps, il accumulait de longues et patientes investigations, lorsqu'un souvenir d'enfance vint, avec précision, frapper son étonnante mémoire. II acquit la conviction que, dans Tarmoire d'une vieille tante, il avait déjà vu l'image, collée sur une fiasque carrée et clissée, contenant du marasquin, la dive liqueur faite des cerises de Zara en Dalmatie. Il se rappela qu'on lui en versait, lorsqu'il était bien sage^ quelques gouttes dans un petit gobelet d'argent. Maintes fois, tout en dégustant le précieux breuvage, il avait remarqué l'étiquette. Il était certain qu'elle portait, dans sa réserve blanche, l'adresse du fabricant.
Coûte que coûte, l'érudilbibliomane voulut retrouver une bouteille pareille. Elle avait existé, donc il devait en exister encore. Il courut les buvettes des quartiers extérieurs et les épiceries obscures d'avant Potin. Hélas ! il ne rencontrait, dans ses courses, que des fioles de ratafia, de vespétro, d'élixir de Garnis, d'eau de vie de Dantzig ou de parfait amour. Avec nos palais blasés, le kirsch, plus corsé, a, depuis longtemps, détrôné le marasquin crémeux et doux. Enfin, il réussit à mettre la main sur un antique flacon couvert de poussière, oublié sur la tablette haute d'un cabaret de barrière. La mémoire du docteur n'était pas en défaut : il portail bien, dans le carré blanc, la rarissime inscription :
EX-LIDRIS 247
Marasdùno supra fino
Del iinico xnvcnlore
Carzoniga in Zara.
Plus distillalcur qiie bibliopliîle, il signor Carzeniga s'élail ingénié à composer une réclame originale. A l'instar de Jean-Marie Farina, pour sa vénérable eau de Cologne, il avail, dans le principe, afin d'éviter le cas de la contrefaçon, signé à la main son marasquin de Dalmatie, produit authentique de Montpellier.
Mais ses hésitations ne durèrent pas. Il se dit qu'après tout, les sardines de Nantes se préparent au Groisic et que le sucre de pomme de Rouen n'est ni du sucre de pomme, ni du sucre de Rouen.
Et comme son succès grandissait, il s'enhardit peu à peu. Alors, pour s'épargner de la peine, il utilisa le cartouche pour y placer sa légende imprimée. D'où deux plaques: l'une anonyme, l'autre avec la réclame.
Etvoilà comment le cerisier de Zara a donné, comme fruits, des ex-libris recherchés aujourd'hui par tous les humoristes. Mais il faut les deux tirages, avec nom et sans nom. Le docteur Jjoulland, qui raconte celte aventure avec beaucoup d'esprit, les a baptisées les mavasclnncllcs.
Il avait bien mérité d'être leur parrain
Inlailles et camées. — La parcelle vaut le bloc. — L'émeraude dePolycrale. — Dioscoridcs. — Sceaux des empereurs romains. — Gravures erotiques et pierres vénérées. — Truquages pratiqués parle clergé.- — Tailleurs de pierres fines à la cour de France. — M'"" de Pompadour élève de Guay. — Les répliques de l'antiquité sous la Renaissance. — Les signatures et leurs règles. — Camées marouflés. — Transformation des onyx — Un grand duc averti. — Pierres de oo/rre. — Le mot de Gallien. — Diagnostic par l'œil et la mémoire.
Sous son aspect microscopiciue s'affirme un art grandiose en cette glyptique qui consiste à graver des pierres précieuses.
Les anciens nous ont légué des documents impérissables dans la gravure en creux de leurs intailles et dans la ciselure en relief de leurs camées. Grâce à eux, nous connaissons des statues brisées, des monuments disparus et des portraits ignorés. Ces témoins des temps passés nous donnent la preuve que, deux mille ans avant noire ère, il existait des artistes qui valaient bien les nôtres.
Que les profanes ne dédaignent pas cet art exquis, cette miniature de la sculpture ! Ou ils ne disent pas qu'il n'est rien, parce que, souvent, d'admirables détails, invisibles à l'œil nu, doivent être examinés à la loupe. Le chef-d'œuvre n'a pas de taille. Il est autant dans un caillou incisé que dans un bloc de marbre
sculpté. Comme l'a dit Victor Hugo : l'étoile vaut le soleil.
Les statuaires le savent si bien que plusieurs se sont inspirés pour leurs bustes, leurs statues et leurs groupes, des compositions minuscules creusées souvent dans une lentille de cornaline.
Permettez-moi, tout d'abord, un peu d'histoire avant d'aborder le vif de mon sujet. Aussi bien la technique et l'érudition sont d'excellentes préparations aux études sur les conlrelarons qui sont la base de ce livre.
Les Egyptiens couvraient leurs scarabées funéraires de plantes irréelles et d'animaux fantastiques. De plus, ils les préparaient d'avance, avec une place réservée, pour inscrire le nom du mort.
Les Etrusques, leurs contemporains, mettaient sur leurs pierres fines le nom du personnage représenté. Les Grecs inscrivaient parfois celui de l'artiste et les Romains, souvent, celui du possesseur.
Nous connaissons quelques-uns des artistes de l'antiquité qui pratiquèrent la glyptique. Je n'en citerai que les principaux.
Théodore de Samos, plus de 500 ans avant Jésus- Christ, avait gravé une lyre sur l'émeraude de l'anneau que Polycrate, au comble de la félicité, jeta vainement dans la mer pour conjurer les coups de l'adversité.
Moïse, suivant la Bible, fit graver sur saphir les Tables de la Loi.
Dioscorides reproduisit les traits d'Auguste sur une aiguë marine, bleu oriental. Il sculpta le Quadrige de l'Amour, de la galerie des Médicis, à Florence,
une sardonyx à quatre couches, où chaque cheval s'enlève sur une tranche de couleur dilTérente. Il reste encore de lui une dizaine de pièces d'origine certaine, qui portent sa signature en grec.
A Rome, les patriciennes réunissaient en collier les
pierres gravées ou s'en servaient comme fibules ou
agrafes. Pline parle du camée d'Apollonide qui n'est
arrivé jusqu'à nous que brisé et dont il ne subsiste à
. Berlin qu'un fragment représentant un bœuf couché.
Chez les Romains, le sceau de l'Etat n'était qu'une bague ornée d'une intaille. L'anneau de Sylla représentait Bocchus lui livrant Jugurtha. Pompée scellait d'un lion portant une épée. César avait choisi l'image de Vénus munie d'un dard. Auguste se servit d'abord d'un sphinx avant son portrait. Le cachet de Néron figurait Apollon et ]\Iarsyas. Macrien avait adopté la tête d'Alexandre et le fastueux Lucullus pouvait revoir sans cesse ses traits sur une émeraude gravée.
Les pierres précieuses tenaient une grande place dans les folies d'Héliogabale. Byzance continua la tradition, mais dans un style archaïque qui se tournait vers l'art oriental.
Au moyen âge, le métal détrôna la pierre. Cependant, Charlemagne scellait avec une pierre antique à tête de Jupiter, tandis qu'on exécutait, en or, le sceau épiscopal. Comme la matière précieuse, les artistes manquaient à cette époque bouleversée. On se borna au cabochon uni et poli.
Si on ne grava guère de nouvelles pierres, on garda néanmoins les anciennes dans les trésors des églises
et des abbayes pour les mettre sur les châsses, les reliquaires, les ciboires et les croix, sans se soucier souvent des sujets libres qu'on exposait à la vénération des fidèles. Il m'est arrivé de le constater plusieurs fois et de troubler, par celte révélation, certaines âmes pieuses.
Du reste, comme il fallait faire disparaître toutes les traces de paganisme, le clergé de cette époque n'hésita pas à pratiquer un pieux truquage. La Bible et l'Evangile furent substituées à la Mythologie païenne. Un essaim d'amours ailés et lutins devint une envolée séraphique ; la tête de Caracalla, celle de saint Pierre ; la Julie d'Evodus, la figure de In sainte Vierge ; une Muse avec un masque, la Salomé portant la tète de saint Jean-Baplisie ; Silène et son bâton, un évêque tenant sa crosse épiscopale.
Les plus beaux camées subirent cette transformation. Isis allailant Horiis devint la Vierge donnant le sein à l'enfant Jésus. L'agate superbe représentant la Glorification de Germanicfis, donnée pr, .• saint Louis, prit, à la Sainte-Chapelle, le vocable d > Triomphe de Joseph qu'elle conserva bien longlemp-. Vous pouvez lire dans rexcellent ouvrage delà Grcvurc en pierres fines, \)i\v ^L Babelon, de l'instilu!, comment les cristalliers de l'époque n'hésitèrent pr. . à reprendre le travail antique au ciseau sur ur- .^ grande sardoine représentant un épisode mythol.;gique populaire dans les temps antiques: la dispui ■ d'AUiéna et de Poséidon ])Ouv la fondation d'Athènc.;. On la présenta ensuite aux fidèles comme Adam ( i Eve dans le Paradis terrestre, en dépit du costum ; et des attributs des deux personnages.
Au XIV® Siècle, les mois de camée et d'inlaille étaient encore inconnus. On appelait Camaïeux lea travaux sortis des mains des « estaillers et pierriers en pierres fines ». Dans un inventaire célèbre, on relève : « Unus pulcher camahicu magnus situatus super unam tabulam. »
A la fin du xv? siècle, les arts refleurissent en Italie. Laurent de Médicis adopte Giovani délia Corniola (Jean de la Cornaline). Au xvi® siècle, avec Léon X, la glyptique atteint l'apogée de sa splendeur. On intaille de nouveau les cornalines pour les cachets. L'onyx avec ses couches variées sert pour les camées. Se souvenant de la coupe de cristal de roche portant des scènes de l'Iliade, que Néron brisa dans un accès de fureur, les intalgliatori de Milan reprennent les travaux sur le cristal de roche. Il sort de l'école milanaise de prodigieux artistes :
Julien Taverna, Françoi- Tortorino, Antonio de Rossi, qui figura, grandeur nature, sur un camée « d'un tiers de brasse », la Grande duchesse de Florence et sept de ses amis; Jocobo de Trezzo auquel on attribue les portraits affrontés de Philippe II et de son fils Don Carlos, exécutés à l'Escurial sur topaze blanche de Saxe; Foppa le Carabosso (parce qu'il était bossu), auteur présumé de la tête de dauphin sur une topaze grosse comme une fève, à laquelle Cellini fait allusion dans ses Mémoires ; Alexandro Cesari, surnommé « le Grec », qui intailla dans une cornaline la têle de Phocion, objet de l'admiration enthousiaste de Michel-Ange.
La Pvenaissance s'étcndjusqu'en France. François I^r attire à sa cour le veronais Matteo dal Nassaro. Tous les grands seigneurs veulent posséder quelquesunes de ses œuvres, intailles, camées ou cristaux,
GLYPTIQUE 2o3
qu'il signe 0. P. N. S. (Opus Nassarii sculptons).
Alors quelques essais de gravure sur diamant, que n'avaient pas tenté les anciens, furent faits, d'abord par Clément Birago, et plus tard, par Charles Costanzi qui reproduisit, sur la plus rare des pierres fines, la tête de Léda. Mais cette difficulté vaincue ne soulève aucun enthousiasme. On regarde la gravure avec dédain pour regretter le diamant diminué de volume. C'est la protestation de la valeur intrinsèque contre la valeur artistique.
Charles IX appelle Olivier Codoré « son bien aimé tailleur et graveur de pierres précieuses ». Henri IV nomme Julien de Fonlenay son « graveur et vallet de chambre ». Guillaume Dupré, l'immortel auteur des médaillons de Henri IV, de Marie de Médicis et Louis XIII, veut s'exercer au maniement du touret et de la bouterolle. On a de lui un saphir gravé et signé G.D. F.
Au xvni^ siècle, le tyrolien Pichler devient célèbre par l'élégance, la pureté parfaite, la précision irréprochable de ses productions. Il fait de nombreux portraits où il sait s'inspirer de la beauté grecque, sans en altérer le caractère. L'artiste wurtembergeois Natter écrit un remarquable Traité des pierres gravées. Il taille le beau camée de Guillaume IV, prince d'Orange.
Jacques Guay, élève de Boucher, né à Marseille, vers 1725, acquiert vite une grande réputation. Son talent lui vaut le titre de « Graveur des pierres fines du Cabinet du Roy ». Le département des médailles de notre Bibliothèque nationale possède, de cet ar-
254 TRUGS ET TRUQUIX'RS
liste de valeur, vingt et une pièces dont cinq représentent Louis XV à l'époque du règne de M'"« de Pompadour. Cette dernière, éprise d'art, tourmentée par le rêve de l'antique, s'essaye avec passion dans la glyptique. Jacques Guay la guide de ses conseils. Elle grave beaucoup de pierres. Son maître les retouche un peu, à moins que ce ne soit le contraire, surtout pour la copie sur agate onyx du camée Le Triomphe de Fontenoy. La favorite prend son maître en telle estime qu'elle publie un recueil d'estampes reproduisant son œuvre.
Telle est, dans ses grandes lignes, jusqu'au xix^ siècle, l'histoire de la glyptique, pratiquée dès la plus haute antiquité et reprise avec tant d'éclat pendant la Renaissance italienne. Cet art est maintenant en décadence. Il est à désirer qu'il se réveille et s'épanouisse de nouveau. L'Ecole des Beaux-Arts l'encourage du reste. II a son prix de Rome comme les autres sections. Naguère, l'admiration du jury pour le classique allait jusqu'à imposer aux candidats, pour se rendre compte de leur habileté, la copie d'une gemme antique.
C'était préconiser la reproduction d'où l'on glisse aisément dans la fraude qui ne date pas dhier, car Phèdre nous apprend qu'elle était déjà pratiquée de son temps. Mais ce fut surtout au xvi« siècle que s'ouvrit l'ère des imitations et des copies. Une foule d'artistes les plus honorables, les plus illustres et les plus habiles, allèrent quelquefois jusqu'à graver en lettres grecques, sur leurs œuvres et sur d'autres
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anonymes, les noms des maîtres célèbres des époques grecques et romaines. Quelques-uns, plus réservés, se bornèrent à gréciser leur propre nom. La mentalité n'était pas alors la même que la nôtre.
Vasari nous raconte, en elTet, que Lorenzo Marmita sut tirer un gros profit de ses contrefaçons. Giovanni Conslanzi fut un habile pasticheur. Valerio Vicentini également. Carlo, fils de Conslanzi, copia la lête de Méduse qui se trouvait dans le cabinet Stozzi. Il opéra sur une calcédoine de même grandeur et de même couleur et mit le nom de Solon, l'auteur de l'original.
Natter reconnut avoir beaucoup reproduit l'antique pour plaire à ses clients. Ses pastiches avaient une telle perfection qu'il se déclarait incapable de discerner ses propres œuvres des originaux qu'il avait copiés. Mais il se défendit d'avoir jamais rien vendu comme ancien. Pichler agissait autrement. Ayant appris que les brocanteurs revendaient, comme grecques, ses œuvres anonymes, il coupa court à ce trafic en signant toutes ses œuvres. Fut-il bien sincère dans ses protestations ? Tout le monde n'a pas la volonté de saint Antoine pour résister à la tentation.
Quoi qu'il en soit, il convient de se montrer indulgent. Il faut pardonner leurs faiblesses à tous ces artistes de mérite. Il y a, en somme, prescription et de plus, leurs belles productions sont souvent classées, aujourd'hui, comme valeur équivalente aux anciennes. Avant nous, du reste, les grands curieux de la Renaissance et du xvni'' siècle n'hésitèrent pas à placer dans leur dactyliothèque des pierres ornées de fausses signatures dont ils avaient, parfois, euxmêmes, commandé la gravure. Sous Louis XV le baron Stosch et bien d'autres ne se faisaient aucun
scrupule d'encourager les supercheries des contrefacteurs et de léguer de véritables énigmes à déchiffrer plus tard aux meilleurs juges en la matière, les Raoul Rochette, Chabouillet, Furtwângler, Murray et beaucoup d'autres.
Néanmoins, il est bon d'étudier les signatures, car, si bien des pièces n'en portent pas, celles qui en sont pourvues ont beaucoup plus de prix. Heureusement, lorsqu'elles sont apocryphes, elles sont souvent mal appliquées dans l'industrie des faussaires par ses chevaliers attitrés.
Au siècle d'Auguste, la forme des lettres offre une régularité parfaite. Ce trait est fort caractéristique. Il est prudent de se défier des inscriptions où se trouvent des lettres dissemblables et surtout des mélanges de caractères grecs et romains.
Les lettres grecques qui ont deux types ne peuvent se présenter qu'identiques dans le même mot. Exemple : le sigma grec, qui a deux formes, C et 2, ne doit jamais en avoir qu'une seule. C'est la règle absolue d'après les observations patientes des érudits.
De plus, les artistes grecs, venus exercer leur art à Rome, ont toujours signé avec les caractères de leur langue et non en lettres romaines. Même les graveurs d'origine romaine ont souvent adopté les lettres grecques.
Les noms ne sont jamais au nominatif. Ils sont toujours au génitif, sous-entendu Ergon (œuvre de...)
Les instruments employés par les graveurs modernes restent les mêmes que ceux de l'antiquité classique ou orientale. Ils n'ont pas été perfectionnés
pendant la Renaissance : c'est la scie et la bouterolle. Seulement, on a la poudre de diamant qui facilite, plus que Témeri, le travail de l'outil qu'actionne maintenant la vapeur ou l'électricité.
Malgré la similitude du travail et de la matière première, le truquage s'est glissé, comme ailleurs, dans le département des pierres gravées. Pour l'édification de mes lecteurs, je signalerai quelques-uns des procédés ingénieux sortis de Timagination féconde des mécréants de la curiosité.
On a peint artificiellement le champ de certains camées. D'autres, très amincis, reçoivent leur coloration artificielle par une feuille appliquée au-dessous. On peut s'y laisser prendre.
Quelquefois, les parties en relief du camée sont rapportées. Détachées d'une autre pierre, elles ont été collées sur un nouveau fond. C'est le procédé employé depuis longtemps pour remettre enitatles camées écornés.
Or, il est facile de reconnaître cette reconstitution. Les camées anciens n'ont, il est vrai, pas de patine comme les objets en métal. Seulement lorsqu'ils sont purs et bien complets, leur fond est inégal et comme onde. L'outil de polissage, tenu jadis à la main, ne pouvait aplanir davantage la surface qui apparaît, maintenant, ternie comme une glace par une légère buée.
Au contraire, les pièces truquées et réparées ont leur table lisse, bien dressée, luisante ainsi qu'un miroir. La surface sur laquelle, dans cette réparation ingénieuse, le relief a été rapporté, a passé, au préalable, sous la roue rapide et économique du lapidaire.
Autres trucs et nouvelles supercheries :
Le séjour des pierres fendues quelques heures dans rhuile tiède rapproche les cassures et les rend invisibles à l'œil nu. A la loupe seulement, on retrouve les traces de la fente.
.\joutons que le miracle de la transfiguration s'opère sur des calcédoines et des cornalines défectueuses. Un onyx dun vif éclat s'obtient d'abord à l'aide d'un bain tiède et prolongé dans du miel délayé à l'eau et, ensuite, par un lavage rapide dans l'acide sulfurique, étendu d'eau et chaufTé à la cendre chaude. La mélamorpiiose s'achève ainsi. Alors le roux passe au rougeâtrc. Le gris clair se transforme
en noir ou en gris foncé.
Dernièrement, un quidam mystérieux présente à un grand duc de Russie un travail superbe représentant, sur héliotrope, le Cliar d'Apollon. Le prince allait l'acheter pour le musée de l'Ermitage quand il consulta, par prudence, l'un de nos antiquaires les plus attitrés. L'augure ne put regarder la pierre sans rire :
— Je n'ai jamais vu, dit-il, de gravure antique sur cette agate verte ponctuée de rouge et à peine transparente. Les anciens lui avaient donné ce nom, parce ([u'elle change la couleur des rayons du soleil, quand elle est dans un vase rempli d'eau. Les graveurs avisés choisissaient les plus belles pierres, les voulaient translucides, et dédaignaient les autres. Ils opéraient surtout sur les topazes, les rubis, les saphirs, certaines onyx à la pale fine qu'ils appelaient les rognures d'ongles de Vénus, les calcédoines au blanc mat, les sardoines au jaune orangé, les opales, ces larmes de la lune, disaient-ils, et les sardonyx
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aux trois couches de couleurs. — Votre héliotrope est uue rareté sans valeur. Elle peut aller rejoindre les jades verdàtres avec leurs poésies chinoises, les turquoises orientales avec leurs inscriptions persanes et les béryls qui ne se taillent pas.
Le grand duc se le tint pour dit et remercia Torncle.
Parlerai-je des fausses gemmes qui ne sont que des piUcs de verre fondu et coulé avec plus ou moins d'habileté dans des modèles en creux? Ces « pierres de voirre », comme on disait jadis, abondent et forment souvent de petites collections spéciales qui se vendent aux petites bourses. Le musée de Berlin possède une série de pâtes vitreuses classée et décrite avec soin par M. Furtwàngler.
Les Grecs fabriquaient de fausses pierres gravées par la fusion d'une pâte de verre servant à surmouler les véritables. Aussi, d'après Hérodote, Solon.pour éviter toute tentative d'imitation, résolut d'interdire aux lithoglyphes de garder chez eux la copie de leurs œuvres.
AL E. Babclon, auquel il faut toujours revenir en matière de glyptique, nous apprend, d'après Pline, (|u'il existait à Rome des traités didactiques pour cette fabrication de gemmœ vitrese. Nulle espèce de fraude ne rapportait plus aux faussaires. Ils produisaient des sardoines artificielles en faisant adhérer entre elles, par une fusion habile, des couches monochromes.
Le même archéologue, si autorisé, raconte, d'après les textes anciens, qu'un industriel de ce genre avait réussi à vendre des pierres fausses à rimpératrice
Salonine. Celle-ci reconnut qu'elle avait été trompée et voulut faire châtier le coupable. jMais Gallien, en bon prince, jugea à propos de le punir par la peur. Il ordonna qu'il fût exposé dans l'amphithéâtre pour être dévoré par un lion; mais, sur ses ordres secrets, on ne lança contre le faussaire qu'un chapon. La foule se mit à rire et l'empereur de s'écrier: — Il a trompé et on le trompe.
Au moyen âge, dit encore M. E. Babelon, Albert Le Grand signale la même industrie perfectionnée, par la superposition de deux couches de verre de nuances différentes, de façon à imiter la stratification de l'agate. La couche supérieure, offrant ainsi tous les éléments d'un décor en relief, était gravée et affouillée à la façon des camées.
En parlant du « vairre teint en manière d'agate », saint Thomas d' Aquin donne les recettes pour en faire :
L'émeraude avec la poudre d'airain,
Le rubis avec le crocus de fer,
La topaze en appliquant du bois d'aloès sur le vase où le verre est en fusion.
Aujourd'hui les modernes fixent, sur un fond de couleur foncée, des figures en pâte de verre blanchâtre.
Conseil utile pour ne pas se laisser prendre à ces surmoulages. Un lapidaire avec sa roue tranchera tout de suite la question, avec une lime ce sera encore plus rapide.
J'ai consulté les archéologues les mieux « calés »>
suivant le mot d'aujourdlmi, pour distinguer ceux qui possèdent une haute compétence. Je voulais savoir s'il existait un moyen infaillible de reconnaître les pièces fausses.
Ils m'ontrépondu que le meilleur diagnostic se faisait avec l'œil et avec la mémoire.
Avec la mémoire, on sait où se trouve l'original, à Paris, à Londres, à Vienne ou ailleurs.
Avec l'œil, il est facile de déterminer la modernité de la composition.
Mais ils ont ajouté une réserve prudente et sage. Dans bien des cas, il est difficile de se prononcer. Les professionnels, toujours habiles, ont su parfois donner à leur travail le caractère du style antique. Ce n'est pas chose aisée de se débattre au milieu de tous leurs maquillages. Si l'art de graver les pierres fines est difficile, d'après Natter, l'étude de leur authenticité est plus difficile encore, d'après le savant M. E. Babelon.
Je vous livre tout ce que j'ai obtenu, vous ne pouvez m'en demander davantage et je me bornerai à mettre, en manière de finale philosophique, cette citalion tirée d'un vieux livre :
« Les faulces pierres sont si semblables auxvrayes que ceulx qui myeuls si cognoissent y sont bien souvent deceulz. » ^-""
Symphonie en blanc majeur. — Mczzo-linle. — Et si je veux êlre trompé ? — A malin malin et demi. — Desencadrez !
— Les Lavreince dhùlel. — Hausse des gravures en couleur.
— La Reichsdruckerel. — Coloriage à la poupée. — La Chalcographie du Louvre. — Euphémismes des catalogues. — Planches usées. — 85 cuivres originaux de Rembrandt. — Fac-similés d'Amand Durand. — Épreuves rarissimes sous scellés. — Les grattages. — Les maniaques de la grande marge. — Reprises à la plume. — Nielles apocryphes. — La
légende des portraits.
Rose tendre, vert pâle, lilas épanoui, bleu effarouché, jaune suggestif, telle est, au choix, la tonalité à la mode. Tous les appartements sont voués au blanc, symbole de Tinnocence, chez les gens les plus sélects et même dans les intérieurs les plus pervers. C'est le règne du clair, du gai, du pimpant, de la lumière entrant à flots par les grandes baies. On est persuadé aujourd'hui de l'influence de la couleur sur l'état d'âme. A quoi bon chercher à réagir contre cette nouvelle théorie? Après avoir fait son temps, elle disparaîtra ainsi que les autres. Aussi maintenant, plus de vieux chêne dans la salle à manger. Le bahut classique, le coffre Henri II, les chaises gothiques, ont disparu.
« Foin de la marchandise noire ! )) disent les tapissiers, c'est sombre et triste. Pour faire voir la vie en
rose, ils ont tendu le boudoir de soieries tendres, rneublé le salon en modern-style, et garni les fenêtres de vitrages plus lins que les ailes de la reine Mab.
Que mettre sur les murs? Des armes? C'est bien sévère. Des tableaux ? Même les plus lumineux des impressionnistes feraient tache, comme une mouche sur une jatte de lait, au milieu de cette symphonie en blanc majeur. Des gravures? Ah ! celles-là sharnioniseraient bien avec le reste, surtout ces jolies estampes en couleurs du siècle de la Du Barry et de la Pompadour, ces aquarelles inaltérables dans leur cadre blanc et or, avec un léger rang de perles et un coquet nœud de rubans. Ainsi les aimaient les contemporaines de Marie-Antoinette. Et voilà accrochés partout, pas trop haut pour qu on puisse distinguer le sujet, pas trop bas pour que lamateur ne puisse les regarder avec la loupe, le Bosquet d'amour, la Foire de Vdlage, Heur et Malheur, l'Aveu difficile ou V Escalade. Si les préférences du maître de céans le porlent vers Tccole anglaise, il choisit alors les portraits de lady Smith, lady Durham, ou Lady Rushout,
Les « loupeurs », — naturellement, ce sont les connaisseurs, les acheteurs prudents n'ayant eu affaire qu'aux marchands de gravures honnêtes de l'école de Clément, de Vignière et du père Rapilly, — ne possèdent dans leurs cartons que des exemplaires authentiques. Par comparaison, leur œil exercé reconnaît impitoyablement le mauvais tirage ou les contrefaçons.
— Tiens ! vous vous êtes payé deux Debucourt ?
— Mais oui ! une occasion. Jai trouvé pour 300 francs le Menuet de la Mariée et pour 200 la Noce au Château.
— Ce n'est pas cher ! Avec des marges comme les
2n4 TRUCS ET TRUQUEURS
\ ùlres, les deux pièces réunies se vendent mainlenant tout près de 3000 francs. Mais laissez-moi donc monter sur une chaise et voir de plus près... Tiens ! mais c'est le tirage Lemonnyer... Vous êtes refait, mon cher. Vos deux gravures valent 50 francs
D'un bout de Paris à l'autre, c'est le même dialogue qui recommence avec des variantes. On n'entend parler, dans les gazettes, que d'amateurs déçus, de collectionneurs dupés, d'experts môme à qui d'adroits vendeurs ont fait avaler, comme premiers tirages, des Ward et des Smith imprimés en Allemagne pendant les débals de la conférence d'Algésiras. Ainsi que le dit la Bible, ce n'est qu'un long sanglot dans Belhléem.
Elle est grande cependant la séduction de ces estampes, d'un aimable libertinage, d'un entrain effronté oii l'amour joue sans cesse et ne perd jamais l'équilibre même dans des attitudes les plus risquées, gimblettes ou balançoires suggestives. Plus que jamais on les aime ces œuvres légères de Janinet, de IIucl, de Taunay, de Lavreince, de Descourtis, de Bonnet, de Dagoti. La crainte du faussaire n'arrête personne. Pour un peu plus, on répondrait à la façon do la Martine de à\Iolièrc : « Et si je veux être trompé, moi ! »
A des entêtés de ce calibre, inutile d'essayer d'ouvrir les yeux. Il n'est pire aveugle que ceux qui ne veulent pas voir. Rien à faire non plus avec les finauds. N'ayant pas le moyen de s'offrir les deux Visils de Ward pour 2000 francs, et voulant quand même donner une note d'art à leur salon, ils achètent
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la réimpression pour un billet de cent francs et savent bien ce qu'ils font. Quand on leur fait remarquer leur prétendue bévue, ils ont un sourire pour vous dire :
— Qu'est-ce que cela peut me faire ? i\Ies estampes font l'effet voulu. Les connaisseurs qui viennent me voir les prennent pour des originaux.
Mais il est quantité d'amateurs de bonne foi, passionnés pour le xvni® siècle. Ceux-là ne demandent qu'à être éclairés, et c'est pour eux que je me suis livré à une minutieuse enquête au pays des maquilleurs de gravures.
Vous connaissez la mise en scène. Au fond d'une boutique un peu sombre, dans de vieux cadres dédorés, ayant jadis contenu des gravures de Victoires et conquêtes au temps du premier Empire, sous des verres aux teintes verdâtres, dénaturant les couleurs, et souvent églomisés de filets dorés pour cacher les marges, des Indiscrétion de Lavereince, des Nina de Hoin, des Tambourin de Taunay, des Diichess oj Devonshire de Reynolds, surtout, tendent à l'acheteur l'appât d'un « coup » à faire.
Cléanthe sait que ce chef-d'œuvre de l'école anglaise vaut couramment 2 500 francs. Dès son entrée, il a découvert la rarissime eslampe. Comme la Galatée delà fable, elle se cache afin d'être mieux vue. Son œil s'allume. En profond diplomate, il fait semblant de s'intéresser à des faïences. Il marchande un coffret en fer forgé. Il achète même une tabatière de fausse écaille. Puis, au moment de sortir, la main sur le boulon de In porle :
— El celle AÎcillc gravure h\-liaut ? Combien ?
— Iluil cents francs, failpaisiblcmenlle marchand, qui a suivi le manège et sent le poisson mordre à lliameçon.
Palalras ! Cléanlhe, comme Perrelle, voit ses espérances à bas. « Il ne fera pas le coup. » Mais ce peut être encore une bonne alTaire. Elle second acie de la comédie commence. Marchandage acharné de la jiart du client, défense plutôt molle du côté de l'anliquaire, qui ne veut pas lâcher « l'occasion ».
Enfin, le marché se conclut à 500 francs. Triomphant, Cléanlhe emporte le cadre dans son hôtel, pour joindre sa nouvelle acquisition aux trésors d'art qu'il réunit avec un soin jaloux.
Pendant deux jours, l'heureux homme est tout à la joie de sa trouvaille. Dès le matin, il la contemple. Le soir, avant de s'endormir, il y jette un coup d'oeil. Il songe à'convoquer ses amis pour les faire sécher d'envie. Mais va-t-il leur présenter son trésor dans cet afTreux cadre ? Nenni. Il faut le mettre à jour pour le porter à l'encadreur.
Avec des précautions infinies, il fend au canif les bandes de papier du Bullelxn de la Grande Armée, qui couvrent le revers. Il arrache un à un les clous rouilles. Il enlève le carton de monture.
— Tiens ! la gravure est collée en plein. Mauvaise affaire !
Avec une pointe d'inquiétude, il prend sa chère Diichess et s'approche de la fenêtre.
— C'est drôle ! maintenant qu'elle n'est plus sous verre, elle me plaît moins. Les traits sont flous, les teintes ne sont pas naturelles, les marges semblent bien blanches. Serait-ce un mauvais tirage ?
Pour s'en assurer, il porte la pièce à M. Danlos, un
gravur::s sct
lies plus avisés experlsen gravures de Paris, et celuici, sans hésiter, sort une épreuve identique d'un carton.
— Tenez, voilà votre gravure. C'est la réimpression de la chalcographie de Berlin. Je vends 50 francs cette admirable copie.
— C'est bien ce que je pensais, fait l'amateur, et je l'ai payée ce prix-là (Cléanthe ne convient jamais de ses bévues). Mais expliquez-moi donc comment mon épreuve a l'air beaucoup plus vieille que la vôtre, et pourquoi elle est collée en plein ?
— C'est l'enfance de l'art. Elle a été collée en plein pour empêcher de découvrir le cachet de la « Reichsdruckerel » que toutes les reproductions portent au verso ; elle a l'air vieux parce qu'elle a séjourné un mois ou deux dans une cave humide.
— Je m'en doutais, grand merci.
Et Cléanthe, dissimulant sa déconvenue, s'en va avec sa pseudo Ducliess of Devonshire.
Naturellement, cette farce à deux personnages du marchand et de l'acheteur, la gravure servant de décor, se joue avec des variantes infinies.
Tantôt, c'est la veuve d'un capitaine réduite à ses dernières ressources, qui vient vous offrir le Compliment et les Bouquets (qu'un avisé marchand lui a confié la veille au soir). Tantôt, c'est un vieux domestique de confiance qui a hérité de son maître cette superbe Promenade i^nhlique (imprimée le mois passé à Montrouge). A Londres, un quidam, marié à une jolie femme, fait offrir par sa moitié sa marchandise de contrebande à de galants gentlemen,
au saut du lit, tandis qu'ils ont les yeux encore mal ouverts.
L'honnête province elle-même prêle à ces corsaires de l'estampe le vernis de sa vertu plusieurs fois séculaire. Ces mécréants lui envoient en nourrice des enfants sans état civil, et le Parisien échoué en Bretagne, dans un petit trou pas cher, découvre par hasard au-dessus de sa toilette le Déjeuner à l'anglaise, d'après Lawreince, qu'il achète 300 francs et qui en vaut "25.
Ce dévergondage de contrefaçon provient, comme toujours, des prix excessifs atteints depuis dix ans par les mezzo-tintes en couleurs. En 1877, après la vente Béhague, M. Bocher, l'auteur d'un ouvrage estimé sur les gravures du xvui^ siècle, disait à l'expert :
— Vous avez fait là la plus belle de toutes les ventes d'estampes. C'est l'apogée de la gravure. Désormais, les prix ne pourront que descendre.
Ah, bien oui ! Nous sommes loin du temps dont parle Béraldi, où l'on revenait de chez son marchand d'estampes avec des suites de vignettes enveloppées ûaiïsla Promenade de la gallerie du Palais-Royal. En l'an de grâce 1907, second du septennat de M. Fallières, on paie ladite Promenade 2400fr., Marie-Antoinette d'Autriche, par Janinet, 2 500 fr., Sopliia Western, Y)Sir Smilh, 3840 fr. ,1a Comparaisons 100 k., la Foire de Village, \a Noce, la Rixe et le Tambourin de Decourtis, d'après Taunay, 19100fr. Les Deux baisers, cette jolie pièce que Debucourt avait gravée sous le titre de \aFei)ite Caresse, d'après son tableau
GRAVURKS 209
du salon de 1785, se dispute jusqu'à 3 930 fr. A la vente du prince Repnine, le Portrait de Lcnhj Ilamilton, avecles noms des artistes tracés au pointillé, est adjugé 13 000 fr. à une maison de New- York, et le portrait de Miss Wodley, 14 500. A celle de M. Barrot le portrait de Miss Cumberland par Smilh d'après Romney, à la manière noire, à grandes marges, avec les noms tracés à la pointe, a fait 9600 francs et celui de Miss Farrenpar Bartolozzi, d'après Th. Lawrence, un premier état avant la lettre, 6200 francs.
A ce compte-là, c'est la joie dans le cœur, avec un sourire triomphant et la fierté dans le regard, que le commissaire priseur frappe chaque adjudication d'un coup sec de son marteau d'ivoire.
Malheureusement, l'estampe loyale devient rare. N'en trouve pas qui veut, même au poids de l'or, ce qui serait presque toujours bon marché. Mais il en faut, n'en fût-il plus au monde. Alors pour calmer 1 î prurit d'art de leurs clients, des intermédiaires, dépourvus de scrupules, vont s'approvisionner chez certains copistes à jet continu, où la source des estampes en couleurs ne tarit jamais. Car <c autant vous en tirerez par la dille, autant ils en entonneront parle bon don », comme a dit Rabelais.
Et voilà comment les débutants sans expérience échangent naïvement, contre des pièces fausses, les vignettes authentiques de la Banque de France.
On distingue deux sortes de copistes. Los uns vendent de bonne foi leurs reproductions pour ce qu'elles sont. Les autres travaillant en chambre, sans en-
soigne ni adroïisc au BoUin, écoulent subreplicemcnl leur marchandise nialiionnèle pour de lancien.
Nous supposerons qu'il n'existe en Europe que des reproductions honnêtes, exemptes de maquillages. C'est au moins vrai pour la Chalcographie impériale de Berlin (la Reichsdruckerel), qui publie un catalogue de ses admirables fac-similes de l'école anglaise, où les gravures portent des prix marqués qui vont de 9 à 30 marks. MM. Amsler et Ruthardt, chargés de la vente, n'ont jamais songé à vendre pour des originaux ces copies, belles à tromper un connaisseur.
Quant aux réimpressions publiées de 1885 à 1889 par l'éditeur Lemonnyer, qui s'était fait une spécialité des reproductions de gravures du xvni^ siècle, elles forment un ouvrage complet, et leur auteur n'imaginait guère que l'on dépareillerait des séries pour truquailler ses planches isolément.
Ce chef-d'œuvre d'art a pourtant mis les faussaires sur la voie des procédés à suivre. Ils commencent par faire une bonne héliogravure de l'estampe à reproduire. Puis, ils tirent une épreuve, imprimée très légèrement en bistre, sur un papier mou, sans colle, se rapprochant le plus possible de celui de l'époque. Ensuite, le modèle sous les yeux, ils mettent l'épreuve en couleurs au pinceau, avec les mêmes superpositions de teintes que sur l'original.
Lorsqu'ils veulent arriver à une plus grande perfection, c'est le cuivre même qu'ils colorient avec de petits tampons imprégnés de couleurs d'imprimerie et qu'on appelle poiqoées. L'opération est plus longue, car il faut la recommencer avant de tirer chaque épreuve, mais le vendeur ne ment pas en disant que la gravure est imprimée en couleurs.
Jo connais deux imprimeurs en laille douce, Tun à Paris, l'aulrc dans la banlieue, qui fournissent par ce procédé tout le demi-monde de la curiosité. Leurs prix sont des plus modérés, dix francs semble le maximum de leurs prétentions. Ils n'ont pas boutique sur rue et ne vendent directement qu'au commerce.
Naturellement, l'emploi de l'héliog'ravure a ses inconvénients. Le coloris n'a pas la vig-ueurdes tirages duxvni" siècle, les traits sont mous, les visages, sur lesquels on reconnaît assez aisément le procédé photographique, restent flous, les légendes et les armoiries, au lieu d'avoir les lettres très en relief, comme sur les tirages des cuivres anciens, ne présentent au toucher aucune aspérité. Mais allez donc faire ces remarques sous un cadre poussiéreux, surtout si les marges sont dissimulées ou même tout à fait coupées !
Quand vous désencadrez la pièce et que vous la comparez à un original, il est trop tard ! Vous êtes refait. Le marchand a eu soin de ne mettre sur sa facture que « gravures anglaises » ou « gravures imprimées en couleurs ». Poursuivez donc, avec une semblable garantie ! Vous perdez votre procès. II n'y a qu'à Bordeaux où M. E., acheteur d'une Comparaison et de deux école anglaise noloirement fausses, ait pu trouver des juges pour condamner le vendeur à casser le marché avec 400 fr, de dommages et intérêts !
Il existe cependant, qu'on ne l'oublie pas, des copistes honnêtes. Les hauts prix auxquels atteignent aujourd'hui les estampes en couleurs ont fait naître chez de vrais artistes le désir de reproduire les maîtres du xvni^ siècle par les procédés mêmes de l'époque, c'est-à-dire en gravant un cuivre spécial pour chaque couleur, et en faisant autant de tirages superposés qu'il y a de planches. Un habile graveur,
en môme temps marchand d'estampes (M. Edmond Gosselin), est arrivé à de forts jolies reproductions, qu'il vend le plus honnêtement du monde pour des copies. Un autre artiste très adroit vient de graver Coucou de Beljeambe, avec beaucoup de réussite. Or, ces travaux n'ont rien à voir avec la contrefaçon. Ce sont des œuvres d'art vendues à un prix capable de décourager les truqueurs de petite envergure.
Ceux-ci se rattrapent sur les reproductions au gilotage. Môme, pour se mettre à la portée de toutes les bourses, ils en arrivent à colorier tout simplement des gravures qui ne furent jamais, au xviii« siècle, que tirées en noir.
Allez sous les galeries du Palais-Royal, entrez dans les magasins de nouveautés ou dans certains bazars, vous povHTCZ acheter le Bal paré et le Concert, de Saint-Aubin, aquarelles des plus fraîches couleurs. Il a suffi, pour se procurer le tirage en noir, de s'adresser à la Chalcographie du Louvre, qui possède les cuivres anciens de ces planches, avec ceux du Jeu du roi, de Cochin, du Festin royal et du Bal masqué à Vllôtel de Ville, de Moreau le Jeune. Un peu de couleur, un cadre ripoliné style Louis XVI, et l'œuvre est parachevée !
C'est la gravure en couleurs du pauvre. Les épreuves de la Chalcographie, dont personne ne voulait jadis, ont trouvé leur écoulement. En dix ans, les recettes ont augmenté de trente mille francs. L'Etat y trouve son compte. Il n'y a que l'acheteur de roulé.
]Vaturellement, l'hôtel Drouot, où les ventes d'es-
lampes sont dirigées par des experts éprouvés, éciiappe à ces iniilalions grossières. Le catalogue en mains, vous avez chance d'acheter des tirages anciens. Mais ouvrez l'œil ! Il faut savoir lire entre les ligneSj et pour éviter les réclamations, rarement admises après coup, retenez bien la signification de quelques euphémismes.
Si vous voyez « épreuve coloriée », abstenez-vous ! ^'ous pouvez acheter hardiment si vous lisez coloris ancien.
Epreuve en couleur doit vous faire hésiter, mais épreuve imprimée en couleurs vous rassurera.
Baissez d'un cran toutes les appréciations d'état :
Pas d'indication signifie très faible épreuve.
Belle épreuve épreuve médiocre.
Très belle épreuve bonne épreuve.
Superbe épreuve Allez-y de confiance !
Et je ne parle pas des défauts que ne mentionne pas le catalogue et que l'expert annonce en mettant la pièce sur table (ou parfois oublie d'annoncer), des restaurations permises, comme les trous de vers bouchés à la pâle de papier, et celles moins permises, comme les marges rajoutées et les repeints à la gouache quand les couleurs ont souffert de l'humidité. Tout cela n'est pas bien engageant, et le plus simple est encore de charger de ses intérêts un marchand de gravures honnête et expérimenté. A Paris ils sont légion. Vous risquez de payer un peu plus cher, mais vous en aurez pour votre argent.
Ah ! qu'il est difficile d'être connaisseur éclairé non seulement pour les gravures en couleurs, jmais
encore pour tous les genres d'estampes ! Dans toute la curiosilé, aucun apprentissage n'est plus difficile à faire. Je connais des amateurs qui ont acheté toute leur vie, sans arriver à se former le goût.
— Cependant les manuels, les catalogues raisonnes, jme direz-vous, peuvent servirde fils conducteurs?
Certes, ces guides vous indiqueront certaines remarques de nature à vous permettre de distinguer un premier état d'un deuxième.
Vous saurez, par exemple, que la planche du Bourgmestre Six, de Rembrandt, ne porte dans le premier état ni le nom de Rembrandt ni celui de Six, et qu'on voit à la fenêtre, derrière le personnage, un appui qui monte jusqu'à hauteur de la moitié de son bras.
Vous ne pourrez plus ignorer que les quatre célèbres pièces de Callot, les Bohémiens, n'ont pas, également, en premier état, le nom de l'auteur, et que les angles des planches sont aigus et non arrondis.
On vous dira que le premier état de la Rencontre au bois de Boulogne, de JMoreau le jeune, manque des quatre lettres A. P. D. R. au-dessous de la légende explicative.
Mais qui vous apprendra, dans les états définitifs (les plus communs à rencontrer), à distinguer une bonne épreuve d'une mauvaise ? Certains cuivres ont servi pendant plus d'un siècle, et gémi sous la presse jusqu'à ne plus donner que des épreuves grises, effacées, méconnaissables. D'autres ont été renforcés, remordus, chargés de nouveaux travaux. Vous croyez, parce que vous avez acheté des Rembrandt, des Van Ostade, des Wille, avoir enrichi vos portefeuilles de précieuses estampes ? Pas du tout. C'est de fapproyisionnement pour les quais, à dix sous la pièce.
Au mois de janvier 1906, les journaux firent grand bruit autour de la prétendue découverte de quatrevingt-cinq cuivres originaux de Rembrandt. Le stock venait tout simplement de chez un marchand d'estampes de la rue des Grands-Augustins, qui en tirait des épreuves depuis un temps immémorial au vu et au su de tous les amateurs et marchands éclairés. Seuls, les profanes s'étonnèrent. Il ne fallut pas longtemps aux critiques d'art pour réduire la trouvaille à ses véritables proportions.
On apprit ainsi que ces cuivres usés, retouchés, surchargés de travaux, venaient de la boutique de la veuve Jean, une maison démolie de la cour des Tuileries, où les premiers amateurs, comme les Concourt, allaient butiner tous les jours. Elle les avait reçus du graveur Basan et Basan lui-même les avait achetés à Mariette, leur possesseur au dix-huitième siècle. C'était bien là l'œuvre de Rembrandt,
.«. sans doute Mais il faut avouer aussi Qu'en venant de là jusqu'ici 11 avait changé sur la roule!
Ne VOUS étonnez pas qu'un tel nombre de planches originales soit arrivé jusqu'à nous. La Chalcographie du Louvre tire encore des cuivres de Drevet, de Van Schuppen, de Xanteuil, dEdelinck,et l'on trouverait, en cherchant bien, chez presque tous les éditeurs d'estampes, un assortiment de planches anciennes, souvent fort intéressantes. Un d'eux, nous assuret-on, possède même des cuivres authentiques d'Albert Durer.
Malheureusement presque tout cela ne vaut que le poids du métal. 11 y a quelque quarante ans, au temps
276 TRUCS ET TRUQUFURS
OÙ les colporteurs parcouraient encore la province, leur balle sur le dos, ils s'approvisionnaient à bon compte de tirages faits sur ces vieux cuivres, chez Legrand, qui vendait l'œuvre de Wille, chez Marel, chez M'''^ Avenin, à qui Arsène Houssaye acheta la planche de la Cruche cassée, dont il plaça des milliers d'exemplaires aux lecteurs de V Artiste.
Sous le second Empire, ces tirages, passés au marc de café et revêtus au verso du cachet bleu : Colportage, allaient grossir, sans les enrichir, les cartons des amateurs novices.
Fini aujourd'hui le règne des anciens cuivres ! Seuls, les truqueurs romantiques, contemporains du bibliophile Jacob ou de Balzac, prennent la peine de mettre les tirages des vieux cuivres ou de la chalcographie sous verre, après avoir eu soin de gratter les cachets.
La nouvelle école a de meilleures receltes. Les procédés photographiques leur ont ouvert un champ illimité d'action. Le nombre est grand des amateurs trompés par les reproductions au gilotage des plus jolies gravures du xviu'^ siècle, des Saint-Aul)in, des Baudouin, des Freudeberg, des Fragonard. Tout y est. Le papier ancien, les traces de la planche, les jaunissures du temps, au besoin quelques mouillures dans les marges ! Quelle différence entre ces admirables fac-similé, pris sur des originaux de tout premier élat et les mauvaises épreuves tirées sur des cuivres usés ! Mais aussi quel danger pour l'amateur, surtout quand on lui présente la reproduction sous
verre, et convenablement préparée ! De loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien.
Je vous le répète, n'achetez jamais une gravure sans la faire désencadrer. Si le marchand refuse, tournez les talons. Vous avez affaire à un farceur.
Il arriva un jour une bien bonne histoire à Amand- Durand, cet étonnant héliographe disparu depuis quelques années après avoir reproduit, avec une admirable exactitude, l'œuvre de Rembrandt, Van Ostade, Van Dyck, Albert Durer, Martin Schongauer, IMantegna, Ruysdael et de plusieurs autres graveurs célèbres. Un de ses amis de province lui demande de venir expertiser une collection d'eaux fortes de Claude Gelée. Les plus belles pièces du maître s'y trouvaient: le Bouvier, le Soir, le Malin, toutes en superbe condition et en premiers états. Le prix demandé était considérable. Naturellement, Amand Durand, pour qui les galeries publiques et les cabinets de colleclionneurs n'avaient plus de secret, accepte l'expertise. Il prend le train, débarque au fond de la Bretogne, fait six heures de voiture dans des chemins défoncés et arrive dans un ciialeau où souamiratlcndail. Après le déjeuner traditionnel, on passe dans la bibliothèque. Le maître de la maison apporte un carton magnifique, l'ouvre religieusement et riiéliograveur y découvre toute la série de ses eproductions !
tîs<preuves étaient tirées sur papier ancien, sans le cachet spécial qui figure au verso des fac-similé Amand-Durand. Comme il arrive toujours dans les imprimeries, quand on entoure un tirage de précau-
lions spéciales, il y avait eu des fuites, non en Egypte, mais vers les officines des receleurs.
Trois de ces belles, mais trop fidèles copies, faillirent entrer dans le cabinet d'estampes, la gloire d'une demeure élevée au faubourg Saint-Honoré, sur l'emplacement de l'ancien hôtel Pontalba. Le secrétaire du baron, qui possède cette somptueuse résidence, a pour mission de suivre les mouvements de toutes les collections. Il doit rechercher toutes les pièces reconnues plus belles que celles déjà classées dans les armoires. Excelsior ! telle est la devise de son mandat.
Or, il fut avisé de la vente prochaine, à Lyon, de trois eaux fortes de Rembrandt en état magnifique. Peut-être se trouvait-il parmi elles une épreuve inconnue de cette pièce aux cent florins dont on ne connaît que quelques exemplaires et que feu Dutuit, en raison de ses contretailles, paya, à Londres, 1220 livres sterling.
— Achetez, dit le baron, mais allez voir.
Le mandataire prend le train, débarque dans la patrie de Chenavard et de Puvis de Chavannes, et se fait conduire tout droit chez l'expert chargé de la vente. Il demande à examiner les cartons.
— Impossible, fait le courtier, avec des gestes de désolation. Tout est sous scellés dans la maison. On ne verra les objets que le jour de la vente.
— Au moins connaissez-vous les gravures ?
— Superbissimes ! d'une conservation rare ! d'une valeur inestimable ! Des marges vierges ! pas un raccommodage, pas une déchirure I
— Eh bien ! allez jusqu'à 5 000. Ne voulant pas faire la hausse, je n'assisterai pas aux cn;hères. Je reprends le train.
Les estampes sont adjugées à 4 801 francs et le baron voit arriver un colis soigneusement empaqueté. Il contenait les trois eaux fortes de Rembrandt, seu ■ lement c'étaient les reproductions d'Amand-Durand. Le carton reprit immédiatement l'express du P.-L.-M . et la vente fut annulée.
Le conservateur, à qui le célèbre iconolâtre reprocha doucement son imprudence, jura de se méfier à l'avenir des gravures sous scellés.
Il y a, on le voit, des mys'.ifîcations pour tous les genres de collectionneurs. Au pied de l'échelle, les Janot et les débutants trouvent le piège des épreuves à la teinture de thé et des coloriages grossiers. Dans la partie moyenne, les demi-connaisseurs se laissent prendre à des fac-similés bien faits. Au haut de l'échelle, les fins iconophiles voient fondre sur eux les escrocs de haut vol, qui mettent un véritable talent à leur fructueuse industrie.
A ceux du demi-savoir, le grattage des estampes. C'est à leur usage que les petits marchands malhonnêtes enlèvent les chiffres qui figurent en haut de certaines gravures pour faire une « Très rare gravure avant le numéro... » Ce sont eux qu'ils visent lorsqu'ils effacent la lettre de toutes les estampes qui leur tombent sous la main. Seulement le procédé est grossier. Si habilement opéré qu'il soit, un grattage saute auxyeux, quand on y regarde de près. L'endroit usé, gratté ou raclé sera toujours ou plus mat ou plus
brillant que le reste de la planche. Le truqueur a-t-il par précaution mouillé le papier pour l'assouplir et le mettre en pression? la feuille aura « godé ». En séchant il se sera produit une cloque à la place attaquée. D'ailleurs, toutes les opérations du grattage se faisant au dépens de l'épaisseur du pnpier, il suffit de regarder l'estampe en transparence pour découvrir les clairs révélateurs. Commepar hasard, la feuille est amincie juste à l'endroit occupé ordinairement par les lettres et les inscriptions.
Naturellement, les grands marchands ont mieux à faire que de perdre leur temps à de telles œuvres de palience. C'est dans des officines moins achalandées qu'il faut cherclier le sophisliqueur mystérieux, sournois, ravi de « rouler ;) non seulement ses clients, mais aussi ses confrères. Quel plaisir pour lui d'exercer sa petite industrie ! quand un lot d'estampes est entré chez lui, il gratte, il amincit, il remmarge. Toutes les pièces sortent transformées, maquillées, méconnaissables.
Le maître Henri Béraldi a découvert un de ces maniaques, Durand jeune, dans un entresol obscur de la rue Louis-lc-Grand, sur la cour. Impossible avec lui d'obtenir une suite de vignettes sans défaut. « Ce normand, dit l'auteur de Mes estampes, s'était avisé d'emprunter aux marchands de vin et de pratiquer, en grand, la méthode des coupages. Son procédé était celui-ci : prendre une belle suite de vignettes avant la lettre, par exemple celle du Voltaire de Kehl, la diviser en quatre paquets, puis tirer de chaque paquet une suite avant la lettre en la diluant dans un complément de fausses avant-lettres, de sa fabrication. Total : quatre suites avant la lettre. C'était la multiplication des suites! »
Cette petite cuisine peut tromper certains amateurs. Les vrais collectionneurs ne s'y laisseraient pas prendre. Avec ceux-là, il faut bien préparer d'autres machinations. En avant l'arsenal des remmargeurs, des réparateurs, des calligraphes ! On remet une pièce à une gravure comme les stoppeurs réparent un accroc à un habit de soirée. Les traits sont repris à la plume avec une encre du ton même de l'estampe. Certains artistes poussent l'habileté jusqu'à recueillir des fragments de ciel et d'ombres diversement hachés, où ils puisent pour trouver un morceau coïncidant avec les traits à raccorder. Vous n'y voyez que du feu, surtout si l'estampe est doublée.
Jadis, à la vente L. Descloux. la Promenade de la gallerie du Pcdais Royal, rare épreuve avec les numéros des boutiques, rognée, mais très habilement remmargée, fit encore 1 500 francs.
Les remmargements ! mais c'est l'enfance de l'art de donner satisfaction aux maniaques de la grande marge. Avec une aisance qui tient du prodige, on remet des bordures vierges à des estampes circoncisées. Le client paye une grosse plus value et s'aperçoit, le plus souvent trop tard, qu'il a acquis fort cher une surface de papier blanc. Si l'épreuve est belle, il pourra se consoler en songeant qu'après tout cette vaste étendue préservera la pièce des avaries, lorsque des mains maladroites la sortiront de ses carions.
Plus fort que cela ! Connaissez-vous le truc de ce marchand qui réemmargeait des reproductions modernes en couleurs pour faire croire à une restaura-
lion de vieilles épreuves? Après ce trait de génie inventif, il faut fermer les porlefeuilles.
Il est des artistes, passés maîtres dans cet art délicat de la restauration, si précieux, quand il est honnêtement exercé, pour les amateurs qui ne veulent mettre dans leurs cartons que des pièces complètes et agréables à Foeil. Ch. Fr. Muller, un peintre en miniature, mort en 1855, laissant une belle collection d'estampes et de dessins relatifs aux fêtes, mœurs populaires, édifices de Paris, ne connaissait pas de rival dans ces travaux de calligraphie et de patience. Pourtant, aujourd'hui, nos modernes Esculapes d'estampes arrivent à des résultats encore plus surprenants.
Méfions nous des restaurateurs trop habiles. La pente est glissante. Après avoir refait des parties de gravures, si l'artiste allait être tenté de refaire des gravures tout entières? Cela s'est vu, cela se voit, et sans doute, cela se verra encore malgré notre révélation du procédé. Bien entendu, il ne s'agit pas de planches de deux pieds de long. Elles pourraient tout aussi bien être refaites à la plume : il suffirait d'y mettre le temps. Mais sur une aussi grande surface, vme distraction du calligraphe, un défaut du papier ou de l'encre, un vice rédhibitoirc quelconque sauterait par trop aux yeux.
C'est dans la patrie de Goethe et de Schiller que s'exercent ces pseudo-graveurs qui ne réclament aucune récompense aux salons. Ces contrefacteurs aile-
mands s'attaquent aux nielles et aux petits maîtres du xv^ et du xvi® siècle.
Ces minuscules planches ont quelques centimètres carrés. Certains médaillons n'excèdent pas la dimension d"un timbre-poste. D'une antiquité et d'une rareté insigne, ils atteignent des prix fous dans les ventes. Les fameux nielles de la collection Renouvier, à Montpellier, Les sept figures de la Passion, à la date de 1446, considérés par certains comme les premiers essais de gravure en creux, n'ont-ils pas été payés 20 000 francs pour le compte du musée de Berlin? De pareils trésors sont bien faits pour tenter les Robert- IMacaire de l'estampe.
Regardez donc de très près ces jolies épreuves pour Lilliput, œuvres charmantes d'Aldegraver, de Schongauer, de Th. de Bry, deDelaulne. Sur d'aussi petites surfaces, la contrefaçon est presque impossible à reconnaître. Tantôt le copiste a calligraphié, trait pour trait, la gravure à reproduire sur du papier de l'époque, coupé dans les marges de vieux manuscrits. Tantôt, usant librement de la photogravure, il a si admirablement truqué sa reproduction qu'elle peut passer à première vue pour un original.
L'n aigrefin de Hambourg était arrivé à un résultat prodigieux. Il commençait par salir et teinter convenablement son fac-similé, puis il l'usait à la pierre ponce jusqu'à lui donner l'épaisseur impalpable de la décalcomanie, le collait enfin sur du vieux papier arraché à des livres et poussait même le soin de la mise en scènejusqu'à apposer, au revers, de fausses marques de marchands et des monogrammes de collectionneurs qu'il contrefaisait.
Oui ne se laisserait prendre à d'aussi habiles manipulations ? Les plus défiants sont exposés à Terreur
et un des plus habiles connaisseurs du xix* siècle, riconophile Couturier, fut victime d'une mystification qui lui coûta un nombre respectable de billets de banque. Lorsque Damascène Morgand, après la mort du fameux collectionneur, fut chargé de cataloguer ses précieux recueils de maîtres ornemanistes des XVI® et xvii" siècles, il tressaillit d'aise en trouvant la rarissime suite de bagues du lorrain Wœriot. « Bellissima! » se dit-il. Mais c'était, dans sa bonhomie charmante, un expert redoutable que le libraire du passage des Panoramas ! Des doutes lui vinrent. Il regarda l'album de plus près, passa chaque feuillet à la loupe, et après plusieurs heures d'examen, reconnut que les planches n'étaient pas des gravures, mais bien des dessins.
Le recueil ne figura pas à la vente. Couturier l'avait payé 20 000 francs.
Un dernier truc pour finir. Au temps où les procédés photographiques n'avaient pas vulgarisé les reproductions, une planche de portrait coûtait fort cher à graver. Tous les marchands d'estampes ne pouvaient pas se payer ce luxe. Cependant, quand leurs clients venaient leur demander l'image d'une célébrité, il fallait bien leur répondre. Grand embarras pour se la procurer.
L'un d'eux trouva un moyen ingénieux de se tirer d'affaire. Il acheta tout simplement de vieux cuivres et changea sur la planche le nom du personnage sans modifier quoi que ce soit au portrait. Madame de Longueville devint la Grande Mademoiselle, Charles P% Cromwell, et Washington, Pitt.
Personne ne réclama contre la ressemblance.
L\STRUMENTS DE MUSIQUE
Le roman du clavecin. — Stradivarius de bO 000 francs. — Un Guarnerius de 15 francs. — Violon sur mesure. — La guilcrne du baron Davillier. — L'honnête Vuillaume. — Tolbecque. — Fabricants de vieux neuf. — Du 1725 en 1907. — Contrefaçons à grand orchestre. — Demandez le catalogue. — La musette du peintre. — Trop de provenances illuslrcs ! — Le clavecin du Petil-Trianon. — Les harpes de Marie-Antoinette. — Elle jouait du piano forte I
Les instruments de musique, ces derniers venus dans la curiosité, donnent parfois quelques notes fausses dans le concert de la contrefaçon. Pas plus que leurs aînés, ils n'ont pu se dérober aux tripatouillages. Jugez-en par l'histoire d'un clavecin, qui, malgré sa petite taille, fit quelque bruit dans le Landcrnau des collectionneurs.
Les plus beaux clavecins furent fabriqués au xvn^ siècle par les Ruckers, grands luthiers devant l'Eternel. Ce n'étaient pas de petits compagnons ces maîtres d'Anvers ! De 1579 à 1G67, ils mirent au monde des instruments sans pareils pour la beauté de leur forme et la pureté de leur son. Ils rivalisaient dans leur genre avec les Stradivarius dllalie. Les amateurs de toute l'Europe faisaient venir de Flandre lesœuvres portant les marques célèbres, Joannes ou Andréas Ruckers fecit Anluerpice.
Mais combien fragiles ces ancêtres du piano !
Beaucoup dans le principe se brisaient en route, ou n'arrivaient à destination que détériorés par les heurts du voyage : les ais disjoints, la peinture écaillée, les tables d'harmonie fendues. Aussi les Ruckers se gardaient-ils bien de peindre la frêle enveloppe de bois mince qui formait la caisse do leurs clavecins. Ils la revêlaient d'un simple paprer à ramage ebréservaient, pour le dessou s du couvercle, leurs sujets mythologiques, empruntés à l'école flamande si fort à la mode au xvii* siècle. Les dessus de clavecins que Ton rencontre maintenant, décorés sur fond d'or, d'arabesques, de guirlandes, d'amours joufflus, et de scènes galantes, dans le goût de Berain, de Watteau ou de Gillot, ont revêtu cette robe pimpante longtemps après. Quelques-uns même n'ont jamais quitté l'humble livrée du départ qu'ils portaient à leur embarquement à Anvers.
Celui dont je vais parler n'avait qu'une modeste couverte de laque rouge relevée de fdets d'or. Dire comment il était arrivé dans l'officine du fameux antiquaire Bibaque, je l'ignore. Je sais seulement qu'il séduisit au premier coup d'ceil un amateur distingué- Il voulut l'acquérir séance tenante. Il lui fallut reculer devant les prétentions du marchand.
Il était bien tentant cependant, sur son piétement Louis XV, le petit instrument, réduit à cinq octaves ! Seulement 3 000 francs, c'était une somme. Le collectionneur n'}' renonça qu'à regret, non sans l'avoir scruté sous toutes ses faces et reconnu que c'était un enfant du midi. Son facteur, Louis Bas, l'avait signé sous le do de la cinquième octave.
Quelques mois après, noire amateur, — si vous le voulez, nous l'appellerons Fidelio, — rencontre un confrère en musicomanie, à qui il avait parfois soulevé quelques bonnes trouvailles. Du plus loin que son rival l'aperçoit :
— Eh bien ! vous en avez laissé passer une belle occasion !
— Voulez-vous parler du clavecin de Bibaque ?
— Certainement. Il est vendu. Figurez-vous que la couche de vernis rouge était réappliquée. En la traitant par des réactifs, l'acquéreur a fait surgir une peinture italienne de toute beauté.
On a beau être cuirassé contre les chocs de la fortune, il y a des coups inattendus qui vous frappent cruellement. Fidelio reçut le choc en pleine poitrine. Par un juste retour il voulut en faire partager l'amertume au marchand. Dès les premiers mots, Bibaque partit d'un grand éclat de rire :
— 11 faut, dit-il, que les réactifs aient été bien puissants ! Quand j'ai acheté le clavecin, le couvercle manquait. Mon menuisier l'a refait. J'ai confié le soin de le laquer à un décorateur de la rue des Martyrs.
Quatre ans plus tard, Fidelio avait complètement oublié l'aventure, quand il reçut un billet d'un amateur fanatique de musique ancienne, le priant de passer à son hôtel le lendemain à une heure indiquée.
Aussitôt arrivé :
— Vous savez, lui dit le mélomane, je cherche depuis longtemps un clavecin bien conservé. Enfin j'en tiens un superbe ! Il est peint par Nattier d'une façon éblouissante. On m'en demande 22000 francs. Le décor seul vaut l'argent.
— Je dois vous l'avouer, répondit modestement Fidelio, ma compétence en peinture ne va pas loin.
— Pour les peintures, j'en réponds, c'est mon affaire. Je ne vous demande qu'une seule chose : l'instrument marche-t-il bien ? Combien pensez- vous qu'il me faille dépenser pour le remettre en état ?
Et le collectionneur l'entraîne dans sa galerie où trône déjà, sur un socle de velours rouge, le clavecin merveilleux qui avait entendu murmurer tant de plaintives élégies.
Le marchand était encore là. Fier de sa vente, il ouvre lentement le couvercle, graduant ses effets. Tandis que l'amateur s'extasie, Fidelio se réserve et commence un examen prudent.
Tout d'abord, il éprouve un premier étonnement. L'instrument est signé Andréas Ruchers Antuerpix me fecit sur la barre qui retient les sautereaux. De plus les clavecins de ce temps-là n'avaient que quatre octaves, et celui-ci en a cinq, sans présenter la moindre trace d'agrandissement ! Un doute lui vient. 11 lui semble reconnaître l'instrument, et, sans hésiter, il va tout droit à Vut de la cinquième octave. Il le soulève et découvre la signature de Louis Bas, le père légitime. C'était le clavecin de Bibaque!
Vous devinez la fin de l'histoire. Le marchand sans protester argue de sa bonne foi, se confond en excuses, et dans un mouvement d'indignation bien sincère, s'écrie :
— Je suis trop honnête pour ne pas rompre le marché. Je ne garderai même pas chez moi une pièce ainsi maquillée. Je la vendrai à un Américain.
Il n'alla pas chercher si loin. A l'Exposition de 1900, le public admira le clavecin-protée, exposé sous le nom de l'antiquaire Soliman, le sultan de la eu-
INSTRUMENTS DE iMUSIQUE 289
riosité, qui ne compte dans sa clienlèlc que des ricliards. Seulement, cette fois, d'après l'inscription, l'instrument provenait du Petit Trianon et avait appartenu à ^larie-Antoinette.
Très admiré, très convoité, ce clavecin, où l'on pouvait imaginer Jean- Jacques Rousseau accompagnant à la reine une ariette du Devin du village! Il finit par tenter une archiduchesse de la cour de Russie.
Elle l'acheta 360000 francs.
Il faisait déjà l'ornement d'une des plus belles galeries de l'Europe quand une lettre d'un confrère jaloux dévoila le pot aux roses. Vive émotion ! La grande dame jette les hauts cris et prévient l'ambassade. Le vendeur est invité à donner des explications.
— Mon clavecin est faux ? répondit avec hauteur Soliman. Moi, je le crois vrai, et comme j'ai un acheteur .qui le regrette, vous pouvez faire savoir à tout Saint-Pétersbourg que je le reprends avec 50000 fr. de bénéfice.
La lettre à l'ambassadeur partit. Mais le clavecin ne revint pas. Les touches minuscules où vinrent errer les doigts de l'infortunée reine tirent encore des larmes à des jolis yeux sur les bords de la Neva !
Le trait n'est-il pas typique ?
'I rappelle un peu l'anecdote de Salvator Rosa, mais avec plus d'inattendu et de saveur. Le célèbre peintre jouait un jour, pour se distraire, sur un assez méchant clavecin. Un ami lui fit honte d'un instrument qui ne valait pas un écu. « Il en vaudra trois mille quand vous le reverrez », dit Salvator. Et le peintre napolitain décoraimmédiatementle couvercle d'un paysage avec personnages que tous les connaisseurs vantèrent comme un chef-d'œuvre. A coup sûr
l'épinelte alleindrait une jolie somme, si elle venait faire une apparition à l'hùlel des ventes!
On a vu pourtant aussi bien, sinon mieux. Ouvrez quelques inventaires du xvni'' siècle. Vous serez surpris de la richesse d'ornementation prodiguée sur les clavecins. Ce ne sont que peintures d'Oudry, de Coypel, de Walteau, d'Audran, de Claude Gillot, que pieds façonnés par Boule le père ou vernissés par Martin, avec bronzes dorés à For moulu. Peut-on rien imaginer de plus riche que l'épinelte d'Annibale de lîossi, au Kensington Muséum, garnie de près de deux mille turquoises, lapis, améthystes, topazes, émeraudes, saphirs ou rubis ? Sans aller si loin, notre musée du Conservatoire ne possède-t-il pas un admirable clavecin peint par Brauwer, Paul Bril et J. Breughel?
Nul besoin d'être musicien pour donner la place d'honneur dans un salon à des pièces aussi décoratives. Avec raison, la mode, cette fois bien inspirée, a opéré le sauvetage des rares exemplaires, échappés au dédain du xix" siècle, qui les avait remplacés par Ivs pianos.
Mais le clavecin n'est pas le seul des instruments de musique capable à soulever les convoitises des gens de goût. Serpents, théorbes, luths, guitares, musettes habillées de vieilles soies, mandores incrustées d'écaillés, hautbois, trompes, cornets, ne font-ils pas sur les murs, remplaçant les armes, d'aussi char-
mants trophées que les plus belles panoplies? Ah ! la délicieuse ornementation 1 Quelle recherche de décoration ! Les luthiers ont mis en œuvre les bois les plus rares, l'ébène, le cèdre, le cyprès, le citronnier. Ils ont fait appel aux arrangements les plus compliqués de la marqueterie. La nacre, 1 ivoire, Técaille ont collaboré aux dessins des ingénieuses incrustations. L'or, l'argent, les pierres précieuses leur ont même prêté leurs somptueuses couleurs. Comment s'étonner si ces admirables instruments des xvi", xvn^ et xvin^ siècles, dont personne, à part quelques amateurs de haut goût, ne voulait, il y a cinquante ans, se vendent aujourd'hui à des prix très élevés ?
Pour satisfaire à la demande toujours croissante de belles pièces de lutherie, certains industriels ont mis en vente des imitations parfaites. C'est le nec plus ultra de la contrefaçon. Tout l'orchestre y a passé, instruments à cordes, instruments à vent, jusqu'à l'innocente batterie.
A tout seigneur tout honneur. Donnons la première place aux violons, ces rois des instruments à cordes où les truqueurs ont mis* adroitement tant de ficelles.
Ah Jove principiiun : commençons donc par ces merveilleux enfants de Stradivarius, d'Amati, de Maggini, de Guarnerius, de Bergonzi, aussi excellents par leur son noble et sympathique que par la beauté de leurs contours et de leurs vernis. Allez au musée du Conservatoire. Vous y verrez, abi'ités comme les diamants de la Couronne, dans une cage de verre, trois inestimables violons. A droite, un Stradivarius, daté de 1708, la meilleure époque du célèbre luthier
de Crémone; à gauche, un Guarnerius del Jesu, joué jadis par Alard; au milieu, un second Stradivarius de 1699, du modèle dit « longuet », qui coûtait alors quatre louis d'or. Ces chefs-d'œuvre sont montés sur pivot. Notre admiration peut, sans déplacement, s'exercer dans tous les sens.
Ne riez pas de ce culte. Le violon n'est-il pas au musicien ce que le cheval est à l'Arabe, la plume à l'écrivain? Quand des doigts magiques le font vibrer, c'est presque une personne vivante. On ne s'étonne pas de lui voir donner un nom : Jupiter, le Messie, le Chant du Cygne, la Pueelle, le Sancy.
Naturellement de telles merveilles n'ont plus de prix. Entre 1830 et 1850, on pouvait acheter pour mille ou douze cents francs les plus beaux produits de la lutherie italienne au fameux Tarisio. Chaque hiver, ce dénicheur de chefs-d'œuvre les rapportait de son pays dans de grandes caisses, tout démontés, les tables d'un côté, les fonds d'un autre, les éclisses et les têtes à part. Le tout, déclaré comme débris, échappait aux droits de douanes.
C'était le bon temps. Les luthiers en vogue, Vuillaume, Gand, Rambaux, Chanot, venaient puiser, comme dans un Pactole, à la pacotille de Tarisio, déballée dans un petit hôtel borgne de la rue Greneta.
Aujourd'hui tout a plus que décuplé. Les Anglais surtout sont fous de violons célèbres. Ne sont-ce pas MM. Ebsworlh llill and C^ qui payèrent, dit-on, 52.000 francs en 1893 le beau violoncelle de M. Batta ? Moyennant 2.000 livres sterling, M. Crawford n'a t-il pas emporté à Edimbourg le fameux Messie du violoniste Alard, ce merveilleux Stradivarius de 1716 qu'avai» découvert Tarisio et que posséda Vuillaume>
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C'est sans conlrcdit le plus haut prix atteint jusqu'ici par un instrument à cordes.
A côté de ces pièces uniques, d'une authenticité incontestable, que d'altérations, de copies, d'imitations! Les vieux collectionneurs ont encore présente à la mémoire la fameuse vente de ce Luigi Arrigoni, qui débarqua en 1882, de Milan, avec tout un stock d'instruments destinés aux enchères. Quelle débâcle! quelle lessive à l'hôtel Drouot !
UnGuarnerius 1655 atteignitpéniblement24 francs; un Amati, 40 francs. Un Stradivarius, fait à Crémone en 1680, avec le beau vernis rouge traditionnel et l'étiquette, malgré la recommandation de l'expert, ne dépassa pas 15 francs. Seules quelques bonnes pièces authentiques, égarées dans ce fatras de contrefaçons, trouvèrent preneurs auprès des connaisseurs avisés.
Au fond, le petit nombre des beaux violons anciens, en dehors de leurs qualités, justifierait seul la hausse fantastique de leurs prix. Non seulement il leur a f jllu échapper à tous les risques menaçant de destruction leur fragile membrure, mais aussi éviter le vandalisme des réparateurs qui ont effrontément m )difié, agrandi, recoupé tant de pièces uniques!
Quand le professeur Viotti eut révélé Stradivarius au monde musical, on s'aperçut que le meilleur élève d'Amali avait donné au violon ses formes lesplusparfaites Ses proportions devinrent des modèles et servirent à établir des règles fixes. Personne ne voulut plus des produits de ses prédécesseurs. On les trouvait tantôt trop longs ou trop larges, tantôt trop courts ou trop étroits. Et les luthiers d'entrer en scène et de
ramener, par le recoupage, les instruments hors ttiille aux proportions d'un Stradivarius, comme celui du musée du Conservatoire auquel le catalogue de G. Chouquet consacre celte notice caractéristique :
M Ce violon porte le monogramme de Gaspard Duiffoprugcar, parce qu'il a été fait avec un instrument authentique de ce luthier célèbre. On a d'abord transformé une viole de ce maître en un petit violon. Puis Georges Chanol a fort habilement agrandi ce petit violon et lui a donné sa forme actuelle. »
L'instrument est donc de Duiffoprugcar, mais convenons qu'il a quelque peu changé de physionomie sur son chemin.
Il y a pourtant plus fort.
Il existe de par le monde une merveille qui a subi une aussi étonnante transformation, simplement à venir de la rue Pigalle à la rue du Faubourg-Poissonnière, de la galerie du baron Davillier au musée du Conservatoire.
Les amis de la maison qui connurent les belles collections du baron, — je fus de ce nombre, — se souviennent de la guiterne, un des ornements de ce cabinet tendu de damas rouge à grands rinceaux, tout encombré d'émaux, de bijoux, de fers ciselés, deteru'cs cuites, d'armes damasquinées et de majoliques.
Charles Davillier avait trop longtemps voyagé en Espagne pour ne pas savoir accompagner une sérénade en grattant le jambon, rascar el jambon, comme dit Théophile Gautier. Mais il ne se servait pas pour cela de sa guiterne, véritable bijou de sculpture de la fin du XVI* siècle.
L'auteur inconnu de cette pièce magnifique s'était
en eiïet inspiré d'une composilion de Lucca Penni, Apollon et les Mttscs. Sur le fond de noyer, il avait sculpté le dieu des arts, entouié de ses nymphes jouant chacune d'un instrument difl'érent. Le grand collectionneur était si attaché à ce petit chcf-d "œuvre qu'il l'avait fait reproduire par la gravure, avec sa table gracieusement découpée, son manche cannelé, et son chevillier à six cordes. Vous la retrouverez dans ma biographie du maître.
A sa mort, un don généreux de M™« la baronne Davillier fit entrer le cistre italien au musée du Conservatoire. Il voisine aujourd'hui avec les plus belles pièces de cette collection unique au monde.
Mais, ô surprise ! ce n'est plus la guiterne de la gravure. La table est refaite, le manche s'est allongé, il est tout lisse. La tête et les moulures diffèrent, les chevilles se sont multipliées plus miraculeusement iiue les petits pains de l'Évangile !
Au lieu de six, il y en a seize maintenant ; de quoi tendre huit paires de cordes, et le catalogue baptise l'instrument du titre pompeux « d'Orphéoron italien ».
Ou'est-il donc arrivé? Le Conservatoire a-t-il ses mystères, et quelque restaurateur masqué vient- il sur des ordres secrets, mettre à la torture les infortunés instruments? Quoi! vous me dites qu'un Stradivarius lui-même aurait eu la tête changée? Entré au musée dans son état originel avec le manche de l'époque et le diapason ancien, on lui en aurait fait enter un nouveau pour le mettre au diapason moderne et pouvoir en jouer à l'occasion? Je ne puis vous croire. On n'aurait pas osé profaner un instrument destiné à rester sous verre comme une relique.
Cruelle énigme ! Troublante ambiguitc !
De telles restaurations, si subtiles qu'elles paraissent, sont pourtant le moindre des dangers que court l'amaleur. Malgré toutes les audaces que peut se permettre le luthier, il n'en subsiste pas moins un objet ancien.
Malheureusement beaucoup plus souvent (cela se voit) le collectionneur accroche sur ses murs des pastiches modernes plus ou moins bien faits, et toujours fort habilement présentés.
Entendons-nous, il ne peut être question ici de ces parfaites reproductions des œuvres de maîtres, exécutées par Vuillaume qui s'amusait à présenter sur son comptoir le Messie et en parallèle l'heureuse copie qu'il en avait faite. Les plus clairvoyants s'y trompaient. Il n'aurait tenu qu'à lui de duper ses acheteurs avec ses imitations poussées à un tel point de perfection. Artiste honnête, il vendait toujours ses chefs-d'œuvre pour des productions modernes. Il ne peut non plus s'agir des très intéressantes reconstitutions d'instruments disparus ou impossibles à retrouver, comme celles faites par Aug.Tolbecquepour le musée instrumental de Bruxelles ou la collection Charles Petit de Paris. Tout au plus, pourrait-on trembler pour nos petits neveux qui collectionneront au XXI® siècle.
Pour le moment il suffit de se défendre contre les mystifications sans nombre des industriels qui, dans les greniers de Montmartre ou sur les rives de l'Arno, cherchent à prendre la suite de Stradivarius ou d'Amati.
Passons à notre doigt l'anneau de Gygès, Glissonsnous, invisibles, dans l'atelier d'un de ces fabricants de vieux neuf. Un Guarnerius de 1725 va naître.
D'un carton, plein de patrons soigneusement relevés surdes originaux, l'ingénieux personnage tire les modèles de toutes les parties du violon, table, fond, éclisses, manche, jusqu'aux chevilles. Puis il les exécute soigneusement avec de vieux bois convenablement teintés. Les novices se contentent de jus de réglisse ou de brou de noix, l'enfance de l'art. — Notre homme, lui, a soumis ses fournitures à la chaleur du four, dans des boîtes métalliques bien closes. Le bois y a revêtu une superbe coloration jaune brun sans aucune des taches que leur aurait données une teinture à l'eau additionnée d'un alcali quelconque. Un simple encollage et le bois sera prêt à prendre admirablement le vernis.
I\Iaintenant tout est disposé pour l'assemblage. Cependant, avant de monter les pièces, il est urgent de leur donner un aspect décrépit. Un Guarnerius n'a pu traverser les âges sans dommage. Attention ! II s'agit de remplacer par des réparations simulées la détérioration lente du temps. L'usure a donné du jeu au cheviller ? Rien de plus facile que d'agrandir les trous, de les regarnir de bois, et de les forer de nouveau. Le chevalet a fatigué la table ? Il suffit d'y mettre une pièce sous le point d'appui. Au cours des siècles on a dû plusieurs fois changer le diapason ? Vite ! Un renforcement de la table, une enture au manche, et des étiquettes anciennes pour indi-
qiier, comme jadis, la franchise de ces restaurations. Renov. anno. dom. m.dcclxxiv par Finth à Paris. Voilà qui est fait ! Il ne reste plus qu'à passer sur toutes les surfaces internes une légère couche de colophane pour retenir la poussière, et à coller la marque célèbre.
Joseph GUARNERIUS FECIT CREMONE ANNO 1725 I H S.
C'est facile grâce à des fac-similés tirés en phototypie sur papier de l'époque, suffisamment salis et trempés dans une solution faible d'acide chlorhydrique pour atténuer l'éclat de l'encre.
Le violon est désormais bon à monter : c'est l'affaire d'un tour de main pour le construire.
Satisfait de son œuvre, notre luthier en vieux, verse par les ouïes une poignée de poussière fine. Les surfaces colophanées s'en imprègnent. L'intérieur est au point. Il est temps d'habiller l'extérieur.
Comment imiter cette pâte fine et souple, ce dessous doré et miroitant, cette nuance séduisante qui fait la gloire des vernis de Guarnerius? C'est facile avec les formules des anciens luthiers. Voyez plu tô t. Le bois a déjà revêtu par la cuisson une teinte d'or qui va éviter la moitié du travail. Le vernis prend des nuances d'un beau brun rouge avec des reflets superbes. Quelques éraflures, des trous de vers, des « crasses » en terme de luthier, un léger frottis au papier de verre ou à l'ammoniaque aux endroits usés par le frottement de la main ou du menton. Voilà en l'an de grâce 1907 un Guarnerius authentique. Si le truqueur connaît bien son affaire, il le vendra plusieurs milliers de francs et n'aura pas dépensé cent francs à le fabriquer. - Violoncelles, violes, vielles, luths, mandolines,
inandores, pochettes de maître à danser, toute la Uilherie italienne ou allemande est imitée, copiée, truquée par ces procédés ingénieux. Les amateurs eux-mêmes s'en mêlent. Ils font incruster ou historier leurs instruments et transforment une pièce très ordinaire en un objet de haute curiosité.
De temps à autre ils vendent leur collection. Elle comprend 2 000 instruments. Il y en a 1800 de faux ou de maquillés sans remords.
C'est en Italie, la patrie du beau et du faux, que naissent le plus dimitations. A Florence, un facteur de talent fabrique en grand tous les instruments connus II sort de son officine des archiluths semés à profusion d'incrustations de nacre, des violes reproduisant en marqueterie des tableaux connus, des tympanons décorés de gouache. Il envoie le catalogue sur demande et vend à prix lixe.
Si les instruments à cordes sont les premiers sujets dans le ballet de la contrefaçon, n'oublions pas la bande des instruments à vent, coryphées du truquage bien dignes aussi d'arrêter Tattenlion.
Le marché n'est-il pas inondé de petites musettes à deux chalumeaux très courts, munies de leur sac de vieille soie à galons d'argent ou dor? Elles passent à tort ou à raison pour être fabriquées dans une loge de concierge du quartier du Temple.
Vous connaissez sans doute le nom de Philippe- Rousseau? Cet admirable peintre de natures mortes exposa au Salon sous le titre : « 0 ma tendre musette » une toile très reoierquable et fort remarquée.
Jetée parmi les accessoires, gît une musette d'un goût exquis. L'instrument, qui lui servit de modèle, se trouvait en mauvais état. Le chalumeau et le bourdon en ivoire avec des clefs d'argent étaient bien « de l'époque ». La panse en vieux velours couleur « prune de monsieur » avait dû, dit-on, être refaite par les doigts agiles de la femme du peintre. Madame avait même encadré le soufflet d'une dentelle d'or. Lancée dans la circulation, à la vente de l'atelier, la musette court encore.
N'a-l-on pas vu également naître des flûtes et des hautbois en ivoire, imités de façon à faire pAmcr d'aise les amateurs les plus blasés? Un d'eux et non des moindres, — nous l'avons déjà appelé Fidelio, — fut un jour tenté par un superbe hautbois du xvii* siècle à une seule clé.
Tourné dans un ivoire superbe, admirable de teinte ancienne, avec les craquelures du temps, il était présenté dans son étui original en vieux maroquin semé de dorures pfdies.
Par bonheur Fidelio n'est pas seulement collectionneur, il est aussi musicien. Il porta l'embouchure à ses lèvres. Son oreille, encore plus experte que sa vue, lui fit reconnaître que l'instrument, contemporain deLulli, était au diapason moderne, d'un ton au-dessus. Le marchand ninsistapas.
Est-ce le même industriel qui chercha à mystifier le musée du Conservatoire, dans la personne de son directeur G. Chouquet,enlui proposant un objet unique : une flûte du temps des Hébreux ? i\Iais il avait
affaire à forte partie. G. Chouquet. fureteur infatigable, toujours à l'affût pour découvrir une rareté et enrichir son cher musée, était cependant fort prudent et toujours sur ses gardes.
M. Paul Ginisty a recueilli la réponse qu'il fil à l'éhonté solliciteur :
— Oui, dit-il, avec cette politesse exquise dont il ne se départait jamais, puiscjue vous le proclamez, je ne doute pas de l'authenticité de l'instrument. Mais voyez-vous, notre public est si sceptique ! Tachez donc de retrouver comme garantie léliquette du fabricant hébreu, contemporain de Moïse. Je vousachèterai tout de suite votre flûte.
M. Chouquet était un conservateur modèle. Cela ne l'empêcha pas d'exposer à la place d'honneur de son musée deux trompes en faïence, qui ne semblent là que pour ébahir le public.
Regardez dans la vitrine plate qui avoisine les Stradivarius. Au milieu de flûtes en porcelaine de Saxe, en ivoire, en faïence de Rouen, deux serpents montés sur des tiges se déroulent en replis tortueux. Ils sont superbes. L'émail peut rivaliser avec les meilleurs produits des anciens potiers.
« Faïence de Nevers », dit le catalogue de G. Chouquet, qui ajoute : « Ces deux pièces rarissimes dont l'émail est admirable, méritent de fixer l'attention des amateurs de céramique ». L'érudit conservateur admirait de confiance, tout en n'étant pas très fixé sur la nature de ses trompes, car une première fois, en 1875, il les avait qualifiées de « faïences italiennes ».
302 TRUCS ET TRUQUi: URS
Clapisson, dont la collection forma, en 1SG4, le premier noyau du musée, n'était pas ennemi, à l'instar de beaucoup, d'une mise en valeur de ses trouvailles. Il lui fallait quand même des attributions et des provenances illustres. Il oubliait aisément d'indiquer les restaurations ou les défauts des pièces. Un jour, il acheta ces deux têtes de serpent en faïence du xvi^ siècle, probablement italienne. D'où venaient ces débris ? D'une fontaine rustique ? d'une grotte ornée de figulines ? Clapisson ne se demanda pas longtemps si le bloc serait dieu, table, ou cuvette. Il résolut d'en faire un instrument de musique et confia le travail à un restaurateur d'une habileté éprouvée, Alfred Corplet. Celui-ci se mit à l'œuvre, prit modèle sur des plats de Palissy, et réussit à composer ces corps et ces queues plus beaux que nature « qui méritent de fixer l'attention des amateurs de céramique » .
Sur ce point seulement le catalogue de M. Chouquet a raison.
C*est égal, quand le nouveau et très sympathique conservateur actuel publiera une nouvelle édition de la notice, il fera bien de détruire cette légende de faïenciers de Nevers, fabricants d'instruments de musique! Peut-être aussi pourra-t-il demander leurs passeports à plusieurs pièces historiques un peu trop pompeuses, telles que les clavicordes de Grétry et de Beethoven, l'épinette du prince de Conti dorée à l'or adhésif, la lyre de Garât, la vielle de Madame Adélaïde, la harpe (numéro 292) « de l'infortunée princesse de Lamballe ». Clapisson a vraiment trop fait vibrer la
corde du souvenir. N'a-t-il pas été jusqu'à dire d'une musette : « Carie Ytxn Loo l'a possédée et ce maître brillant Ta reproduite dans son tableau représentant la famille de Louis XV, c[u'on voit au musée de Versailles ? »
Or ce tableau n'a jamais existé que dans l'imagination de Clapisson. M. de Bricqueville, qui connaît son Versailles jusque dans les moindres coins, Fa vainement cherché. En revanche, son enquête dans le palais du roi Soleil l'a conduit devant une autre relique, aussi peu historique et tout aussi suspecte.
C'est une bien amusante mvstification.
Au Petit Trianon, dans le grand salon de la reine, un joli clavecin attire l'attention.
Ce n'est ni le délicat placage d'amaranthe et de citronnier décorant la caisse, ni les guirlandes de fleurs sur fond or recouvert de vernis Martin, agrémentantrintérieur, qui accrochent les regards du public. 11 faut voir les jeunes Anglaises comprimant les battements de leurs cœurs lorsqu'elles se penchent sur la caisse où le gardien leur indique les lettres magiques P. T. (Petit Trianon) et qu'il ajoute, solennel et convaincu: « Clavecin de Marie-Anloinette 1 »
Eii bien ! encore une légende touchante à détruire. Ce clavecin n'a jamais appartenu à la reine, et, circonstance peu atténuante, ce n'est même pas un clavecin.
La forme extérieure est bien celle de cet instrument, mais obtenez, comme M. de Bricqueville, l'autorisation de l'ouvrir, vous verrez qu'il s'agit d'un
véritable piano, monté avec des marteaux, d'après le système de Slein, « un chaudron », comme l'appelait Voltaire. Le son n'évoque en rien les vibrations produites par les cordes pincées par des sautcreaux.
D'ailleurs la date est caractéristique. Le facteur, constructeur de l'instrument, Fa signé dans une couronne de roses : « Fait par Pascal Taskin, 1790. » Le 5 octobre 1789, la reine faisait sa dernière promenade dans le jardin de Trianon, et le lendemain la cour quittait Versailles. Un an plus tard, Taskin fabriquait son piano forte « pour le Petit Trianon ».
Mais les lettres P. T. ?
Les initiales de l'artiste tout simplement. En 1867, (juand rimpératrice Eugénie entreprit de réunir les objets ayant appartenu à Marie-Antoinette, M. de Lescure fut chargé de rédiger le catalogue. Apercevant sur la table d'harmonie les lettres magiques, il n'hésita pas à inscrire au catalogue : « Ce clavecin porte en lettres de cuivre doré la marque P. T. Petit Trianon. »
Il aurait pu tout aussi bien écrire : « Pièce truquée ».
Croyez-moi, méfiez-vous des attributions historiques. Un de mes amis fut chargé de vendre un violoncelle-quart portant la marque de Stradivarius. Il avait ses papiers depuis 1786 : une lettre d'envoi du prince de Bombes, ce grand seigneur mélomane qui mettait son cordon bleu pour jouer du basson, aux concerts de la cour. Malgré ce certificat quasiroyal, c'est vainement qu'il passa sous les yeux des principaux luthiers parisiens. La missive était au-
thentique, mais à l'instrument véritable on avait substitué, à une époque inconnue, un autre violoncelle. Il ne put recueillir qu'une offre dérisoire de quarante-cinq francs.
On a si vite fait dépeindre sur un violon un écusson aux armes de France pour indiquer que l'instrument a fait partie de la Chapelle-musique de Louis XIV, ou sur une épinette italienne les armes de la famille d'Orléans! Les musées de l'Europe entière exliibent de ces pièces uniques. Elles n'éblouissent plus que les voyageurs docilement trimballés par les agences internationales. On a le clavicythérium de l'empereur Léopold I, le clavecin de Joseph II, le piano de l'impératrice Carolina-Augusta. Tout récemment le musée d'Edimbourg vient d'acheter la harpe qui appartint autrefois à Marie Stuart et dont la malheureuse reine avait fait cadeau à un barde comme prix de concours. 23 000 francs, telle est la somme payée pour cette relique chaudement disputée par plusieurs jacobites passionnés I
Rassurez-vous. Nous n'avons rien à envier à l'Angleterre. Notre Musée national de musique possède lui aussi sa harpe historique, et la reine qui en a pincé les cordes a eu une fin tout aussi tragique que la rivale d'Elisabeth. Le Conservatoire offre à notre admiration la harpe « authentique » de Marie-Antoine tle.
L'instrument est superbe. La table, ornée d'at- Iriliuls de musique, de géographie, de pointure, est finement décorée. Autour du bras, court une char-
mante guirlande de roses terminée par une feuille d'acanlhe où perche un aigle aux ailes déployées. Ornant superbement la colonne, deux amours, montés sur des chevaux marins, soufflent dans des conques. Tout l'instrument est à fond d"or, les clefs sont garnies de cailloux-diamants. C'est un bijou ciselé avec art, dig-ne de mains royales.
S'ensuit-il qu'il ait jamais appartenu à la reine ? Non, évidemment, et j'avoue qu'il faut une foi robuste pour attribuer, sans preuve aucune, au mobilier de la couronne une harpe trouvée, en 1878, dans un grenier de l'hôtel de ville de Xancy . Mais personne, à l'époque, ne se demanda comment elle aurait pu venir s'échouer si loin. G. Chouquet l'inscrivit sur son catalogue comme une des deux « harpes exécutées par Naderman père, en 1780, pour Marie-Antoinette. »
Vous entendez bien? Une des deux harpes ! Mais où est l'autre ? Cherchez l'instrument royal.
Et, comme au jeu des questions, chacun s'efforce de retrouver la seconde. Le Kensington muséum la revendique, le Conservatoire de Bruxelles s'en fait gloire, le National muséum de Prague ne doute pas delà sienne. On demande les papiers authentiques.
Après tout, la véritable est peut-être chez un mélomane américain. Il l'aurait achetée à Paris après une restauration sérieuse de la dorure et de la peinture et une incrustation de cailloux du Pdiin achetés au Palais-Royal.
En attendant, un amateur de province en découvre une nouvelle dans le grenier de son château, un peintre en exhibe une autre à Bruxelles, et M. de Bricqueville se demande mélancoliquement s'il n'en existe pas une vingtaine en Amérique.
La conclu-ion serait-elle dans les mémoires si précis de M""^ Campan?
« Marie-Antoinette, dit-elle, ne jouait que d'un piano forte. »
Celui-là, on le connaît. La maison Erard, qui l'avait construit, à la demande de la reine, en serait devenue propriétaire.
JYOIRES
Plus vite que le calendrier. — Procédés pour patiner l'ivoire. — Ecole d'ivoiriers en Allemagne. — La révérende mère complice sans le savoir. — Sculpture rétrospective. — Signes diagnostiques de truquage. — Le bénitier de la cathédrale de Milan. — Un amateur qui sait se défendre. — Plainte au parquet.
Trè.s imitée aussi, la vieille râpe à tabac, aux sujets mythologiques, si fort appréciée, jadis, par les priseurs du bel air. Mais je n'en ai encore rencontré aucune en celluloïd. Celles que j'ai vues étaient on ivoire, passé au permanganate. Il y a des produits qui pour vieillir Aont plus vite que le calendrier !
Copiés également, ces beaux peignes liturgiques ou civils, à deux rangées de dents, dont la monture, sculptée à jour, se couvre de curieux motifs. Refaits les mortiers à sel, les vidrecomes, les boîtes à miroir proclamant la patience et le génie de ceux qui les ont sculptés. Contrefaits les manches de couteau et de fourchette, à personnages costumés à l'antique ou habillés à la mode de LouisXIII. Multipliés ces innombrables netsukés du Japon ou représentant des boutons quadrilobés, champignons, coqs, coquillages, tortues, aubergines et colimat^ons. Truquées copieusement ces plaques de revêtement gravées en noir, qui font si bon effet sur les meubles de la Renaissance, et que l'on fabrique en vulgaire bois de houx!
Attention ! De toutes les substances qui se prêtent au truquage, Tivoire est une des plus dangereuses. La matière en elle-même n'a pas changé. Les défenses du gros Saïd, qui vient de mourir au Jardin des Plantes, ont même contexture que celles des éléphants d'Annibal. Si le ton diffère, rien n'est plus aisé que d'y remédier artificiellement. Les faussaires ont cent moyens de le vieillir avec le café, la lie de vin, le jus de tabac ou l'iode. Le meilleur, à dire d'expert, c'est de patiner la matière au four. Cette demi-cuisson donne à l'ivoire un ton chaud et doré indélébile, accompagné de craquelures on ne peut plus naturelles.
L'exposition à la fumée, la décoction de tan, le badigeonnage à la noix d'arec, la teinture au marc de café, le séjour dans le fumier, tout cela ne produit qu'une patine fugitive. Le passage au four seul est efficace. Son grave inconvénient, c'est d'exiger une surveillance de tous les instants, pour éviter que le feu ne morde les arêtes.
Au contraire, si on veut rendre mat l'ivoire vert, rien déplus facile avec leau oxygénée. La pièce bien imbibée doit rester exposée au soleil dans le liquide, tant qu'elle n'a pas le ton qui convient. Il faut ensuite essuyer et recommencer l'opération pour foncer l'ivoire.
Les vrais artistes, d'ailleurs, échappent à ces difficultés, en ne travaillant que dans des morceaux de vieil ivoire. C'est plus cher. Seulement, quand on vend un groupe une dizaine de mille francs, on y trouve encore c[iielque profit.
Jadis, le morché aux faux ivoires était en Allemagne. C'était a Francfort qu'opérait le plus hardi contrefacteur de toute l'Europe, un Juif qui mourut vers 1859, laissant une légion d'élèves à Berlin, à Cologne, à Bruxelles et à Venise.
Cette tribu de faussaires, sédentaires quand ils fabriquaient, nomades quand ils cherchaient à écouler le fruit de leur tripatouillage, comme dit Didron, casa des ivoires de sa façon dans tous les grands musées. A Berlin, la fameuse collection d'Arundel reçut un Crucifiement, une Ascension, une Pentecôte, un Baptême, deux Histoires de Joseph, Marie tenant Jésus, le Christ entre saint Pierre et saint Paul. Cluny eut pour sa part un groupe d'Othon et de Théophanie. Le Louvre acheta 5 000 francs une Adoration des Mages, où l'Enfant Jésus était représenté bénissant de la main droite.
Depuis ce temps, la France a pris sa revanche. Nous n'importons plus maintenant de triptyques ni de diptyques, de Vierges, ni de couvertures d'évangéliaires. Nous avons nos artistes, et notre amourpropre national n'a plus à souffrir. Nous sommes devenus plus forts que les Nicolet d'au-delà du Rhin ! Les centres iv9iriers d'autrefois ne sont, bien entendu, pour rien dans ce renouveau d'antiquité. Dieppe ne travaille plus, comme jadis, les miroirs délicatement fouillés ou les tableaux ouvrants, décorés de sujets de piété. La seule spécialité qui lui reste, ce sont les Christs, et ce symbole de la foi, on le sait, n'est pas encore entré dans la curiosité.
Il y a une quinzaine d'années, Louis Courajod signalait une fabrication en grand de faux ivoires dans le nord de la France. Les Anglais avaient acheté complaisamment ces pseudo-monuments archéologi-
quês et plusieurs curieux français s'y étaient laissé prendre. L'un d'eux avait même légué à sa ville natale, qui les possède peut-être encore, toute une série démaquillages sortis de cette officine ténébreuse.
Oyez du reste celte histoire instructive.
Un inconnu qui n'a pas dit son nom et qu'on n'a point revu se présente un jour dans le couvent de la Conception à Séville. Il demande à parler en particulier à la supérieure et il sort mystérieusement un triptyque en ivoire sculpté du xv® siècle représentant d'un côté rAnnonciation et de l'autre le Crucifiement, l'alpha et l'omt' ga du drame chrétien. Dans son premier mouvement, la révérende se signe, admire l'objet et dit avec tristesse :
— Malheureusement notre vœu de pauvreté nous interdit tout achat.
Gravement et mesurant ses paroles, l'inconnu la rassure :
— Ne vous désolez pas. Ce n'est pas un objet à vendre. Je vous apporte un souvenir légué par une âme pieuse. Avant de mourir, au lieu d'une donation qui aurait diminué la part de ses héritiers, elle vous a inscrit sur son testament pour ce précieux objet. Mais elle ne vous empêche nullement d'en tirer parti et de convertir en argent cette relique des temps passés, si les circonstances vous y forcent.
La supérieure se confond en remerciements pour celte aubaine inespérée d'une bienfaitrice inconnue.
— Combien peut valoir une telle rareté ?
— Je ne vous engage pas à vous en défaire à moins de 20 000 francs, si vous avez besoin de le
vendre. Mais défiez-vous des acquéreurs. Ne vous en dessaisissez que contre espèces sonaantes et n'acceptez aucune difficulté ultérieure. C'est un conseil d'ami.
L'inconnu disparut, accompagné des bénédictions du couvent et de la promesse de dire des messes pour le repos de l'ame de la bienfaitrice.
Quelques jours après se présentait un acheteur chez un des plus grand marchands de Séville. Il examine en connaisseur les objets d'art du magasin, et accompagne la discussion des prix de quelques réflexions judicieuses. Puis, dans le courant de la conversation, il glisse qu'il a vu, quelque temps avant, dans un couvent dont il cache soigneusement le nom, un ivoire merveilleux. La description qu'il en fait et la photographie qu'il tire de son portefeuille allument peu à peu les désirs du marchand qui lâche l'éternelle phrase :
— J'achèterais bien ce diptyque.
Le visiteur résiste, il réserve pour lui cette merveilleuse trouvaille. Cependant, sur les instances du marchand, il finit par lui dire :
— Je veux bien y renoncer, mais j'exige alors une compensation, si vous l'achetez.
— Laquelle? fait l'antiquaire.
— Ah ! c'est un objet que vous vendrez le prix que vous voudrez, 100000 francs certainement! Vous l'aurez peut-être pour 25000.
— Eh bien, je vous donnerai le 10 % d'usage.
— Ah ! mais non ! ce n'est pas pour une bagatelle semblable que j'abandonnerai une proie superbe.
— Alors, que voulez-vous? dites vos conditions.
— Je veux, comme commission, une somme équivalente au montant de votre achat, 25000 francs, je suppose. C'est à prendre ou à laisser.
— Oli ! vous èles un peu exigeant, s'écrie le marcliand.
Puis, après une comie réflexion, il ajoute, craignant que l'autre ne se ravise :
— Eh bien! c'est une affaire faite. Donnez-moi l'adresse et je me charge du reste.
— Oui, mais je veux un traité bien en règle. A cette condition seulement, je vous livrerai le nom du monastère. Vous me direz le jour où vous irez là-bas et à votre retour je me trouverai ici. Je n'aime pas les choses qui traînent.
Le marchand sévillais se présente au couvent, voit l'objet, et renoit le coup de foudre. Il lui est facile de séduire, par une proposition inespérée, la supérieure qui se sait autorisée par le donataire à réaliser l'objet,
— Fiat volunlas tua ! dit-elle en levant les yeux au ciel.
Le marché est conclu à 25000 francs. L'antiquaire paye et donne la décharge exigée. Il emporte fièrement sa conquête et rentre chez lui. L'indicateur l'y attend. Il louche, sous un faux nom, le prix convenu et disparaît.
Quelque temps après, l'ivoire fut cueilli au passage pour la somme de 80 000 francs par un riche seigneur Russe qui parcourait l'Andalousie et ne dédaignait pas de lempsen temps de faire des achats bien authentiques.
A Paris il montra le triptyque. L'ivoire du xv'^ siècle fulreconnu faux. Il écrivit au marchand qui, non sans résistance, reprit l'objet et remboursa la facture.
C'est en vain que ce dernier fit un procès à la supérieure. Elle argua de sa bonne foi, montra le reçu tel qu'il avait été rédige. Le plaideur débouté de sa pr' tention but le bouillon à lui tout seul.
314 TRUCS ET TRL'QÙtiLTiS
En Bretagne et sur la côlo d'Azur, on confectionne comme en Espagne, pour la plus grande joie des touristes, vierges et saints, copiés d'après des planches anciennes. Sur cent objets achetés dans ces régions par ceux qu'on appelle dédaigneusement les bondieusards, il n'y en a peut-être pas un d'aïUhentique.
Mais les plus habiles — je devrais dire les seuls habiles — tailleurs d'ivoire sont à Paris. C'est un lucratif truquage. Bien que le sujet soit délicat, je vous raconterais mes visites un peu trop indiscrètes chez certains ouvriers mystérieux, qui recommencent, sur les bords de la Seine, les œuvi-es des ivoiriers byzantins et moyen-âgeux. Je vous ferais assister à leurs tours de passe-passe. Vous suivriez toutes les phases de l'opération, jusqu'au moment où l'objet, sorti des mains de ces prestidigitateurs, poli, teinté, méconnaissable, exhibe à la vue un état civil vieux de dix siècles.
Voyez, dans son petit atelier sous les toits, ce brave sculpteur à l'ouvrage. Il a mis son morceau d'ivoire à ramollir dans l'eau, et il ébauche la statue de la Vierge de la collection SollikolT, que le Louvre acheta, il y a vingt ans, 30 000 francs et qui en vaudrait bien aujourd'hui 300 000. Suivons-le dans son travail. Pour « tomber l'ivoire », il se sert d'un tiers point passé sur la meule, afin d'adoucir les trois côtés, de façon à obtenir trois surfaces unies. Sous son outil, la dent se dégrossit comme à miracle. Voilà la maquette obtenue. C'est au tour de la gouge, qui va terminer la figure, comme pour une sculpture en bois. On donnera ensuite la dernière façon avec le
gratloir et la lime. On polira, qiianlum salis, suivant la formule, avec le papier de verre, la pierre ponce délayée avec de l'huile et de l'esprit de vin, ou même la corne de cerf en poudre.
Il ne restera plus qu'à mettre la pièce au séchoir. A 40° ou 50", elle prendra le Ion voulu et se fendillera en long dans le fd delà dent. La base, au contraire, sectionnée carrément, se couvrira de fentes en cercles concentriques, comme sur la coupe d'un tronc d'arbre.
Notre truqueur déposera ensuite, avec discernement, dans les plis des vêtements et dans les endroits inaccessibles au nettoyage, des traces de vieille couleur pour imiter la polychromie gothique, et sous les boucles de cheveux, des traces d'or. Puis, couronnement de l'œuvre, il sacrifiera un doigt ou une main de sa création, pour simuler une réparation.
L'objet est à point. Il ne manque plus que l'acheteur. C'est l'affaire des courtiers et des rabatteurs.
Avec des magiciens de cette force, comment voulezvous éviter une tromperie ? N'achetez donc aucune pièce sans l'examiner sur toutes les faces. Plus l'objet vous semblera beau, plus vous devrez vous méfier. Rarement, bien rarement, les ivoires du xiv^ ou du xv^ siècle sont arrivés intacts jusqu'à nous.
Regardez, si c'est une statuette qu'on vous présente, le dos. Presque toutes sont percées d'un trou qui servait à les fixer par un goujon de bois, dans une niche. Si la pièce est ancienne, le temps aura poli et usé les parois du trou. Les bords en seront évasés et irréguliers. Vous y trouverez des éclats enlevés.
S'il s'agit d'un coffret, d'une couverture d'évangé-
liaire, d'un diptyque aux volets mobiles, reportezvous aux charnières. C'est dans ces petits détails que vient faire faillite riiabilelé du pasticheur. Le fer ou le cuivre des attaches laisse à l'ivoire des traces de rouille ou de vert de gris, impossibles à imiter. Elles pénètrent fortement la substance, quand elles sont anciennes. Elles n'intéressent que la surface lorsqu'elles sont artificielles.
Voyez aussi les trous des rivets. L'usure les a forcément agrandis et rendus irréguliers dans les ol)jets authentiques. Dans les imitations, leur physionomie est toute autre. Vous ne vous y tromperez pas avec un peu dhabilude. Bienenlendu, je ne donne pas ces règles pour infaillibles. Les truqueurs en savent plus long que vous et moi et les meilleurs illusionnistes d'entre eux, désespérant d'arriver à reproduire l'aspect très parliculier des vieilles charnières, trouvent plus simple de ne pas en mettre du tout.
Il existe cependant un côté faible dans le métier malhonnête des pseudo-ivoiriers. C'est qu'ils ne font que des copies et qu'un jour ou l'autre, l'original finit par se découvrir.
Gare à eux, s'ils ont eu l'imprudence de garantir l'objet sur facture ! Félix culpa ! heureuse faute. Les tribunaux ne sont pas toujours tendres pour ces simulations fructueuses mais illicites.
Je n'en veux pour preuve que la récente aventure arrivée à l'Italien Angelo Ferez, qu'une mystification un peu trop hardie vient de conduire quelques jours sous les verrous.
Il se présente, au mois d'avril dernier, chez M. Bli-
gny, ancien ag'ent de change et collectionneur de vieille date, avec qui il était déjà en relations d'affaires. Cette fois il lui offre un bénitier en ivoire, du XI® siècle.
L'objet, d'environ vingt centimètres de hauteur sur un diamètre moitié moindre, est un seau à eau bénite auquel manque l'anse. Sur les parois, cinq arcades, décorées d'inscriptions appropriées, représentent la Vierge et l'enfant Jésus, saint Jean, saint Marc, saint Mathieu et saint Luc.
Le pourtour est orné d'une inscription latine qui peut se traduire ainsi: « Gotfridus offrit à saint Ambroise ce vase destiné à répandre l'eau sacrée sur César à son entrée. »
L'ivoire d'une patine blonde et tendre, l'exécution naïve et artistique à la fois, l'intérêt archéologique du sujet, séduisent l'amateur.
— Quel prix demandez-vous? dit-il à Ferez.
— Vingt mille francs
— C'est trop cher. Je veux bien faire une folie, mais je ne dépasserai pas dix mille. Encore, vous me laisserez l'objet afin que je puisse l'examiner à mon aise.
Entre nous ^L Bligny voulait consulter un ami.
— Je le regrette, dit l'Italien, mais c'est à prendre ou à laisser. Le propriétaire est en bas. Je suis attendu chez un autre amateur.
Les négociations s'arrêtent là.
Huit jours plus tard, le marchand de bénitier revient chez M. Bligny. Le propriétaire consentait à laisser l'objet à 18000 francs, dernier prix. En cas d'hésitation, on allait boucler l'affaire avec un autre.
Que faire? L'ivoire était tentant. M. lîlignv risque une oITre.
— Je ne prendrai pas 18000 francs dans ma cassUee pour une pareille fantaisie. Tenez I je veux bien aller jusqu'à 11000 francs.
Perez répond :
— Je descends. Je vais consulter le propriétaire qui ne veut pas être connu. Il est resté dans la voilure.
11 revient et s'écrie :
— Vous avez de la chance! J'ai décidé le vendeur. Le bénitier est à vous.
— A une condition, ajoute M. Biigny. Vous me direz le nom de votre amateur et vous me garantirez l'authenticité de l'objet. Je paye comptant.
Perez donne un nom italien et sio-nc un reçu dans la même langue, en promettant l'envoi d'un certificat bien en règle.
Resté seul, M. Biigny se sent pris de soupçons. Le nom du vendeur ressemblait vaguement à celui d'un quidam intimement lié avec un marchand du quartier de rOpéra dont les journaux ont raconté les démêlés avec la justice. Simple coïncidence, peut-être. N'importe, M. Biigny commence à avoir, comme on dit, la puce à l'oreille. Pour trouver quelques points de comparaison avec son bénitier, il ouvre les Annales archéologiques de Didron.
0 surprise ! L'article Ivoire, a la table, le renvoie à un bénitier de la cathédrale de Milan, reproduit dans l'ouvrage sur ses deux faces et savamment commenté par Alfred Darcel. C'est le modèle de celui de Perez !
Le vol est patent. Mais comme l'acquéreur n'a pas encore le certificat d'authenticité, il met dans une armoire le bénitier et le livre de Didron, et ne souffle mot de ses soupçons. Il entame même de nouvelles affaires avec Perez, jusquau jour où il réussit à se
faire délivrer la garantie promise. Dès lors, suffisamment armé, il pari à la campagne, se réservant de commencer les hostilités à son retour.
En octobre, M. Bligny rentre. Il ouvre le tiroir et présente l'objet au gr3n'.l jour. 11 est méconnaissable. L'ivoire a pris une couleur marron foncé, les fentes se sont agrandies, la moisissure le recouvre, il exhale une odeur insupportable d'acide sulfurique. Il n'y a plus à douter. Les procédés chimiques de maquillage ont continué leur etïet. L'objet est faux, archi-faux.
Comme on le pense, un expert consulté ne fait que confirmer cette conclusion. On retrouve même le modèleen bronze chez Barbedienne, en grès cérame chez un brocanteur, en cuivre chez un autre.
Quand on n'aime pas à être trompé, il n'y a plus qu'à déposer une plainte. M. Bligny le fait au plus vite, en se portant partie civile. Le juge d'instruction opère et, tout d'abord, fait prendre à Ferez le chemin du dépôt.
Voilà l'histoire, ou plutôt son premier chapitre, car l'Italien, remis en liberté, n'est, paraît-il, qu'un intermédiaire. Il accuse un tiers de lui avoir donné à vendre un objet qu'il savait faux. Celui-ci s'en défend.
Qui dit la vérité?
Le tribunal le décidera sous peu.
Le kraclî. — Lettre de Christophe Colomb. — Plaquettes gothiques et lettres d'indulgence.— Se défier des feuillets isolés.
— Interfoliotoge. — Prix d'autrefois et prix d'aujourd'hui.
— Physiologie du bibliophile. — Tripatouillage de bouquins.
— L'hôpital du père Lecureux. — Feuillets refaits. — Amateurs truqueurs. — Fausses éditions originales. — Remboîtages. — Tavoletle de Buchcrna. — Livres incomplets. — Dédicaces apocryphes. — Sophistication de reliures. — Man'e des provenances.— Tous connus! les bons livres armoriés.
Dès les premiers mots, taquinant sa marotte, le vieux libraire m'arrêta.
— Ne trouvez-vous pas le commerce des livres assez malade ? fit-il d'une voix plaintive. Il faut encore que vous veniez décourager les derniers bibliophiles et leur donner le cauchemar de la contrefaçon.
— J'entends, repris-je. La photographie, le tennis, le tourisme, la bicyclette, et plus récemment l'automobile, ont fait déserter le cabinet de travail. Il reste à peine le temps de lire un roman sur lequel, du reste, après le plein air, le sportman s'endort.
— Le journal lui suffit, soupira le libraire.
— Et la mode n'est plus à la flânerie chez les bouquinistes. Octave Uzanne aura porlraicturé les derniers survivants. Cependant, au nombre de catalogues de livres d'occasion que le facteur m'apporte chaque matin, je conclus qu'il se trouve bien tou-
jours quelques lecteurs pour faire vivre la librairie.
— Végéter, voulez vc us dire !
— Tous vos confrères n'en disent pas autant. Quand on voit à Londres, à la salle Sotheby, vendre une simple pièce de Shakespeare « Beaucoup de hruit pour rien » plus de 40.000 francs, il ne me semble pas que le krach des livres rares soit sur le point d'éclater.
— La belle preuve ! C'est un Américain qui a eu l'enchère.
— Eh bien! mettons que dans le Nouveau monde se trouvent les derniers amateurs de bonne marque. C'est pour eux que je vais prêcher l'évangile selon « sainte défiance ».
En ce temps-là, une des principales librairies de Londres publia, urhi et orhi, une découverte destinée à révolutionner le monde des bibliophiles. Avec facsimilé à l'appui, elle annonçait la mise en vente d'une édition inconnue et princeps de la fameuse lettre de Christophe Colomb du 14 mars 1493, faisant part aux rois catholiques de la découverte de l'Amérique. On n'en connaissait jusqu'à ce jour qu'un seul exemplaire à l'Ambroisienne de Milan. Ce précieux incunable, imprimé en espagnol, à Valladolid, sur quatre feuillets non chiffrés de 32 lignes à la page, était considéré comme rimprimé le plus précieux depuis la découverte de Gutenberg.
Grand émoi ! Les milieux bibliophilesques s'agitèrent dans les deux mondes, mais surtout, on le comprend sans peine, dans le nouveau. Rien que cela ! une édition évidemment antérieure de
plusieurs mois au seul exemplaire connu, car elle contenait des fautes corrigées dans celui-ci ! Quel trésor ! Un monument unique ! Le parangon des incunables ! Le Saint-Sacrement de la bibliophilie !
Malheureusement les 2 000 livres sterling demandées parle libraire refroidirent un peu l'enthousiasme monté à une n^'^"^^ puissance ! Hélas ! en dépit d'une réclame bien organisée, le chèque sur la Royal Bank ne vint pas. Personne ne s'émut de la superbissime rareté. Que fit l'expert londonien ? 11 n'hésita pas. Il passa les mers, emportant la lettre de Colomb comme talisman et marcha à la conquêle des dollars américains.
Aussitôt débarqué à New- York, il courut porter le merveilleux bouquin à l'un de ses clients, qui se pâma d'aise à la vue du premier acte de baptême de son pays.
— Je vous en offre 900 livres sterling, dit-il en tenant la plaquette dans ses mains tremblantes d'émotion.
— Nous sommes loin de compte, répondit froidement le libraire.
Mais après quelques moments d'hésitation, il reprit :
— Tenez ! Je ne veux pas discuter avec vous. Tant pis pour mes compatriotes. La place d'un tel incunable est en Amérique. Je vous le laisse.
Il serra le chèque dans son portefeuille, prit congé et s'embarqua sur le premier paquebot en partance.
Cinq ans durant, la lettre de Christophe Colomb excita l'admiration et l'envie au pays de Fenimore Cooper. Cependant au bout d'un lustre, le possesseur de cette merveille commença à se lasser de son bonheur. A l'instar de ses confrères de la biblio-
philie parisienne, il résolut de faire « sa vente avant décès ». L'extraordinaire plaquette, annoncée à grand fracas, réalisa au delà de son prix d'achat, dépassant même une superlje bible Mazarine, qui ne méritait certes pas pareille injure.
Ce fut Tapothéose. Après ce triomphe des enchères, l'incunable de Valladolid ne connut plus que des déboires. Il n'avait pas plutôt pris possession de la vitrine de son nouvel acquéreur, que des rumeurs de mauvais augure commencèrent à circuler. Les connaisseurs prirent des airs mystérieux en parlant des précieux feuillets. Les envieux eurent des sourires ironiques.
— L'n incunable ? Jamais de la vie ! C'est une photolithographie qui n'a jamais connu les caractères mobiles.
Bref, l'amateur s'en émut. Inquiet, il rapporta comme apocryphe la pièce au commissaire priseur. Le précédent propriétaire, après expertise, dut reprendre son oiseau rare qui décidément tournait au rossignol.
L'incident ne fut pas clos. Notre amateur était américain, et un Yankee ne reste pas en contemplation devant une douloureuse de 22 500 francs. Séance tenante, il écrivit à son vendeur de Londres d'avoir à l'indemniser et, sur son refus, l'assigna devant les tribunaux de New- York en remboursement des 900 livres sterling payées, déduction faite (car il était scrupuleux en alTaires) de 2 dollars 1/2, représentant la valeur réelle de l'exemplaire introuvable — à peu près le montant d'une action des Sucreries d'Egypte.
Inutile de décrire les péripéties de cette série de
32i TRUCS ET TRUQUEURS
procès, qui n'ont peut-être pas encore dit leur dernier mot. Cependant les arguments du bibliophile trompe, et pas content, méritent d'être racontés, d'autant plus qu'ils pourront servir, dans des cas analogues, à faire reconnaître d'autres pseudo-impressions aussi coupables.
Non seulement la prétendue lettre Ambroisienne n'était pas un imprimé, mais ce n'était même pas le fac-similé d'un imprimé. Après un examen attentif, on reconnut la trace d'un travail « à la main », à l'imperceptible ondulation des lignes, aux légères différences dans les dimensions elles contours des lettres, enfin aux lettres à longues tiges du bas, telles que les (7, les 2>, les y, qui venaient chevaucher sur les lettres à longues tiges du haut, les /", les h, les l, de la ligne inférieure. L'intervention d'un calligraphe était indéniable.
On remonta aux sources. On apprit que des duplicata de la plaquette Colombienne avaient déjà été proposés à un libraire allemand par un docteur de Bologne et à un amateur de Florence par un libraire italien. Il y avait évidemment une fabrique clandestine. Comment les faussaires s'étaient-ils procuré leur modèle? Les bibliothécaires de INIilan ne communiquent leur trésor bibliographique qu'avec de grandes précautions et ne permettent ni de le calquer ni de le photographier.
Or, voici ce qui s'était passé. En 1866, les savants de tous pays avaient réclamé, pour l'étudier, le texte fac-similé de l'incunable Ambroisien. Comme on ne connaissait alors d'autre procédé que le calque reporté sur zinc ou sur pierre, on avait chargé de l'entreprise un calligraphe, le signor Enrico Giordani . Celui-ci avait relevé, lettre par lettre, les 3 000 mots
LIVRES 32o
de l'original. Seulement, dépourvu de rhnbilelé d'Harris, à Londres, de Vigna ou de Tafforel, à Paris (sans parler des paléographes à la solde de Libri), son œuvre ne pouvait donner qu'une idée approximative de la plaquette. De plus, comme il n'était rien moins qu'érudit, il avait émaillé son texte de coquilles, provenant d'une mauvaise lecture des caractères gothiques, des u pour des n, des /i pour des h, des r pour des t cassés.
On avait cependant tiré 150 exemplaires de ce facsimilé imparfait, et c'est un de ceux-ci qui, vingt ans plus tard, avait servi au maître flibustier italien à faire une reproduction si fidèle que pas une des coquilles n'y manquait. Il l'avait vendue, dit-on, quelques milliers de francs au libraire de Londres, qui l'avait repassée à son client avec un honnête bénéfice.
Voilà toute l'histoire. Bibliophiles, mes chers confrères, si vous voulez en savoir davantage, lisez le livre du très érudit M. Harrisse sur les Contrefaçons holognaises.
Moralité : se défier des plaquettes gothiques de quelques feuillets. Leur reproduction est l'enfance de l'art pour un contrefacteur subtil. Papier de l'époque, filigrane, teinte de l'encre ancienne, rien n'y manque. Le cliché étant pris, maintenant, sur les originaux, on n'a même plus la ressource, comme dans la lettre de Colomb, de relever les hésitations du calligraphe : c'est l'imitation dans ce qu'elle a de plus parfait.
Il y a quelques années, il a circulé en Allemagne une de ces lettres d'indulgence de 1482, imprimées sur un seul côté du papier, avec les caractères des premiers temps de l'inqirimcrie, des missels, des
326 TRUCS ET TUL'^Ut;URS
(lonats et des bibles. Le receleur en demandait, je crois, 300 marks. Seuls, les professeurs Dziatzko et Schreiber émirent, sur rauthenlicilé de la précieuse feuille, des doutes qui ne devinrent une cerliLudc cju'après la découverte, par un troisième érudit, de onze exemplaires semblables dans la bibliothèque de la Cour, à Munich. Cette fois, les plus crédules furent obligés de se rendre à l'évidence.
N'achetez donc pas de feuillets isolés, ouregordczles à deux fois avant de sorlir la forte somme qu'on vous demande, ^'ous conviendrez que devoir cataloguer (mai 1906), par un des plus grands libraires allemands, 350 marks « un demi-feuillet de 25 lio-ncs dont la moitié manque » du donatus de Gutenberg, cela doit exciter la cupidité des praticiens de la supercherie et les engager à jouer le grand jeu 1
L'embarras pour ces écumeurs de la bibliophilie commence lorsqu'ils s'attaquent à la reproduction dun livre entier. On truque aisément un feuillet, dix feuillets, mais lorsqu'il faut mettre à l'unisson l'impression, l'encre, le papier, les marges, la couture, la reliure, cet ensemble, en un mot, qui s'appelle un volume, il détonne toujours quelque chose de nature à révéler la tromperie. C'est si vrai qu'un des plus habiles simulateurs italiens ne vendait jamais ses placpiettes reliées isolément. Il les intercalait adroitement dans des recueils factices du xvi" et du xvii^ siècles, au milieu de traités d'ascétisme, d'arrêts de jurisprudence ou de poésies sans valeur. Il proposait sa marchrndise frelatée à un client en quête d'une bonne aubaine. Ce dernier apercevant, au premier examen,
la pseudo-rareté et croyant « faire le coup », dissimulait sa joie. Il achetait le pot-pourri d'où il comptait retirer une perle fine et où il ne retrouvait, en cassant la reliure, qu'une perle fausse.
Bien entendu, l'audace des imposteurs ne s'arrête pas devant les difficultés. Il circule de par le monde plus d'un volume dont les pages sont moins vieilles que les vénérables bouquinistes qui les ont vendus. X'a-t-on pas voulu écouler en Amérique, au dire de M. Ilarrisse, un Virgile in-folio, sans lieu d'impression ni nom d'imprimeur, quiauraitcchappéàPanzer, à Main, à Brunet ? Il portait la date de VAnnoM. CCCC. LXXII, ce qui lui assurait une place parmi les éditions qualifiées « bien difficiles à trouver », Autre particularité remarquable, le livre commençait par une dédicace à Pierre de Médicis, encore en nourrice, et l'auteur y ravivait le souvenir d'un attentat perpétré six ans après la date du livre.
Ah ! les bibliophiles d'aul refois étaient des gens heureux. Ils pouvaient acheter en fermant les yeux les trésors que leur offraient les honnêtes marchands de cet âge d'or disparu. Oui aurait songé à truquer, lorsque les équarrisseurs de livres vendaient pour dix sols des volumes qui allaient chez les fripiers et qu'ils déreliaient les autres pouvant servir à faire des sacs chez les épiciers, des cornets chez les marchands de tabac, des quartiers de chaussures chez les cordonniers, des patrons chez les tailleurs, des herbiers chez les botanistes, des papillotes chez les coilTeurs. Lorsqu'ils étaient en parchemin leurs fonillels s'en-
allaient couvrir les pots de confitures des ménagères. Alors le faussaire y eût perdu son temps et sa peine.
Voulez-vous passer un agréable moment? Tachez de vous procurer la première cililion du M mi iiel du libraire de Brunel, deux petits volumes et une table, parus en 1810. Vous verrezles prixd'alors. Les Fables de Dorât en grand papier, 15 à 18fr. ; les Baisers (avec les dessins originaux), 19 fr. ; les Chanso7is de Laborde, 30 à 3G fr. Pour 6 à 9 fr., on pouvait avoir le Costume de Veccllio et pour 26 fr. les trois premiers livres de Rabelais imprimés par Juste, à Lyon, en 1542. Les Heures de Simon Voslre, sur vélin, à la date de 1497, valaient 31 fr. et celles d'Hardoyn avec enluminures, 47 fr. Enfin, \s^ Bible do Mayence, œuvre de Fust et Sche/fer, en 1462, un des monuments introuvables de l'imprimerie, se vendait la somme énorme de 3 200 francs !
Ce n'est pas la trentième partie du prix de la Bible Mazarine, réalisant 98 500 francs à la vente Hayford de Thorolde, à Londres, ni la quarantième du Codex ■psalmorum de 1459, acheté à la même vente 125 000 francs par le grand libraire de Londres, Bernard Ouaritch.
Mais comme il fait bon, à ces prix-là, mettre au jour des incunables ignorés ! Quelle belle carrière ouverte aux aigrefins sans emploi!
Malheureusement, le bibliophile, même étranger, est né malin. Les amateurs regardent de près ce qu'ils achètent, à part quelques parvenus, enrichis trop vite dans le trust des cuivres ou des pétroles. Ceux-là commandent chez un libraire pour deux ou trois cent
mille francs de livres à la fois, le jour où ils veulent exhiber une bibliothèque. N'importe qui peut acquérir des tableaux, des bronzes, des porcelaines. Cela fait parîie de l'ameublement au même titre qu'un tapis d'orient ou un bureau Louis XV. Le fait d'aimer les livres suppose déjà une certaine culture intellectuelle. Cette noble passion élève le bibliophile dun degré au-dessus de la. moyenne des amateurs. Puis, le livre, à l'inverse de la plupart des curiosités que l'on case en vitrine, souvent pour ne plus les remuer, est un objet que l'on manie, que l'on garde en mains des heures entières, que l'on scrute, en le lisant, jusque dans ses moindres recoins. Le moyen, après cela, qu'un défaut reste caché, à plus forte raison qu'une imitation complète puisse rester longtemps ignorée?
D'ailleurs, le biblioraane n'est-il pas le mieux armé tic tous les collectionneurs pour vérifier l'identité des pièces qu'on lui propose ?>('a-t-il pas des manuels, des bibliographies, des catalogues où tous les livres, sans en excepter un seul, sont décrits, analysés, disséqués, jusqu'à la dernière ligne, avec une minutie qui vajusqu'à indiquer le nombre des feuillets blancs?
Direz-vous que l'amateur de faïences, de montres, d'émaux, de dentelles, d'ivoires, a, pour se défendre contre les corsaires de Tart, un arsenal comparable au Drunet, au Brivois, au Cohen, au Panzer, au Hain, aux listes d'incunables de jM"*^ Pellechet, à l'histoire de l'imprimerie de Claudin ou aux catalogues de Morgand, de Leclerc, de Fontaine, de Ouaritch, de Muller, de Bauer, de Lupmansohm, de Rosenthal, de Vendels et de tant d'autres grands libraires de tous les pays ?
Si le bibliophile se laisse tromper une fois, il se
lient sur ses gardes la seconde. Quand par hasard, le coup est si bien monté qu'il ne voit pas la fraude, il y a toujours les petits camarades qui se chargent de lui dessiller les yeux. Dans ce monde- là on est impitoyable. C'est le terrain des petites rosseries, des phrases à double tranchant.
— Quoi ! vous avez acheté le bois vénitien de Munich? Mais il est apocryphe. Il y a longtemps que tout le monde le sait.
Et quand il vous a bien retourné le poignard dans la plaie, l'impitoyable confrère ajoute mélancoliquemen l :
— Vous avez été roulé ! Les plus habiles le sont. Consolez-vous: nous y passons tous, ad unum, jusqu'au dernier.
Concluons cependant que, malgré les progrès modernes, les faux livres, même les fausses plaquettes sont rares, très rares, mais cela tient uniquement à l'esprit méfiant et averti des bibliomanes. Jusqu'à présent, ils ont su détruire « dans l'œuf », avant leur éclosion, les meilleures inventions des manufacturiers eii pseudo impressions.
Si les faux livres sont rares, au point que d'innombrables bibliographes ont écrit sur les moindres particularités de la bibliomanie sans jamais pousser le plus léger cri d'alarme, il y a chose plus rare encore. C'est un exemplaire absolument pur, un livre intact, un livre « vierge ». Oui dira jamais la quantité de volumes truqués qui se glissent sur les rayons des bibliothèques comme des larrons dans la bonne société ? Au premier coup d'œil, ils ressemblent aux autres. Leur reliure est somptueuse, ils sont corn-
plels de texte et de gravures, l'édition porte la bonne date. Mais regardez-les de près. Vous découvrirez le défaut caché, la délérioration réparée, la tache, imperceptible pour le profane, qui déprécie le volume et d'un superbe exemplaire fait un bouquin.
Il faudrait un volume- entier pour dévoiler les innombrables subtilités des tripatouillcurs de livres, et quand nous aurions tout dit, il faudrait recommencer, car ces adroits personnages auraient trouvé du nouveau.
Jadis, quand un livre était incomplet, on cherchait à acheter un autre exemplaire défectueux pour retrouver les pages manquantes. Beaucoup de libraires et de bibliophiles se rappellent le père Lécureux. Ce vieil original avait tout un hôpital de bouquins invalides. Avait-on besoin de compléter une comédie originale de Molière, une page du Paslissiev français, une gravure du Daphnis et Cliloé du Régent, on allait frapper à sa porte. Il était bien rare qu'on revînt les mains vides. D'autres, comme le savant libraire Claudin, qui vient d'aller rejoindre dans l'autre m.onde les bibliophiles de l'école de Jules Janin et de Charles Nodier, entassaient des douzaines d'exemplaires défectueux du même ouvrage. Mais c'étaient toujours les mêmes pages qui manquaient aux volumes. Il se désespérait de voir des années s'écouler avant de réussir à réunir un assemblage complet.
Jadis aussi, quand l'ouvrage en valait la peine, on faisait refaire le feuillet ou le titre absent par des calligraphes dune habileté reconnue, tels que Bénard et Pilinski, ancien officier polonais, mort fort âgé en 1887. Ces artistes consciencieux réalisaient des tours de force et il fallait vraiment être prévenu pour découvrir l'endroit de la restauration.
Aujourd'hui, le gilotage et ses dérivés ont supprimé ce long et coûteux travail de reconstitution. Manquct-il une page à un livre rare ? Immédiatement on en prend une photographie sur un livre complet, on la reporte sur zinc, pour avoir un cliché typographique, et on l'imprime sur vieux papier avec la presse mécanique. En ayant soin d'atténuer l'éclat de l'encre, on obtient des fac-similés absolument parfaits.
Mais, me direz-vous, quel mal voyez-vous à réparer des ans l'irréparable outrage ? Aucun, si l'opération clandestine n'est pas dissimulée, et si vous annoncez loyalement à l'acheteur « un feuillet ou le titre refait». Beaucoup, au contraire, si vous vendez l'exemplaire sans réserves, comme un livre en« bonne condition ». Dans ce cas, vous ressemblez au brocanteur qui livrerait une statue antique dont il saurait le bras ajouté, ou une table Louis XVI avec un pied moderne.
. Une longue expérience des livres me permet d'affirmer que les libraires — ou du moins les libraires français — se tiennent presque toujours à l'abri de semblable reproche. Entre tous les experts, ce sont les plus honnêtes, et je voudrais souvent voir leurs confrères en tableaux ou en curiosités annoncer aussi consciencieusement les défauts des objets (ju'ils cataloguent.
Hélas ! ce n'est pas toujours le cas. Voyez-vous un marchand de curiosités mettant sur ses factures, comme les libraires en tête de leurs listes de livres d'occasion : « Tous les objets en magasinsont garantis complets et en bon état. Ils seront repris immédiatement si, pour une raison ou pour une autre, ils sont retournés franco dans les vingt-quatre heures. » On rirait aux larmes, rue de Châteaudun ou rue Laffitle, du marchand antiquaire qui montrerait ces
scrupules d'un autre âge ! Résultat : on ne fait pas fortune dans le commerce des livres, mais aussi les libraires portent haut la tète, car ils n'occupent pas souvent la chronique judiciaire de leurs démêlés avec les clients qui se sont fiés à eux.
Doit-on le dire ? Les plus enragés truqueurs ce sont les amateurs. Il est dur d'avoir dans sa bibliothèque un Grant Testament de Villon incomplet d'un jtauvre petit feuillet. On le fait refaire. Le relieur met une nouvelle robe de maroquin, et ma foi ! si le visiteur à qui vous montrez votre exemplaire ne s'aperçoit pas de la réparation, vous oubliez volontiers de le lui signaler. Laissez passer un livre ainsi remis au complet, deux ou trois fois en vente, personne ne doutera de son intégrité.
Et c'est ainsi qu'il circule dans le monde de la bibliophilie un stock flottant d'exemplaires frelatés, que, seuls, des experts comme Leclerc, Durel, Gougy ou Rahir, sauront reconnaître le jour de la vente aux enclières.
Parfois, l'amateur est de bonne foi. Trompé par un adroit filou, il devient truqueur sans le savoir. Il y a quarante ans, lorsque la mode était aux suites de vignettes, on faisait relier un volume de cinquante pages avec deux cents figures ajoutées. D'ingénieux prestidigitateurs grattaient et regrattaient les gravures pour en faire des suites avant la lettre ou avant les numéros. Le collectionneur trop confiant remettait à Trautz ou à Duru ces maquillages sans valeur pour les revêtir de somptueux maroquins. Mais
comme aujourtrimi personne ne veut plus de suites, le iruc est éventé et il a fallu trouver autre chose.
C'est alors que les Robert ]\lacaire du livre ont imaginé de monter une manufacture de feuillets destinés à compléter les ouvrages de valeur défectueux. C'est de la prothèse dentaire. Ils ont toujours dans leurs cartons la page ou la gravure qui manque à M. Gogo. Ils apportent au jour dit, convenablement sali et maquillé, le bois qui va compléter un Songe de Polipliile on quelque précieux traité vénitien sur la dentelle. Bien entendu, ils fabriquent aussi les pla(iueltes pseudo-typographiques, mais pour ne pas laisser soupçonner leur petit trafic, ils ont soin de ne donner à un même photograveur que deux ou trois pages à reproduire. Le reste est distribué à d'autres ateliers.
Et c'est si vrai, qu'il y a quelques années, on a porté à l'Hôtel Drouot le matériel d'un de ces faussaires, qui ne s'était pas enrichi en son ingénieux mais impudent commerce, et chez qui on avait saisi des caisses pleines de négatifs photographiques tout prêts à fonctionner.
Le moyen de découvrir ces falsifications ? Il n'en existe guère lorsque le travail est irréprochable. Mais si adroite que soit l'imitation, elle pèche souvent par quelque endroit. Si, en vérifiant un exemplaire vous tombez sur un feuillet douteux, scrutez soigneusement le papier, étudiez l'épaisseur, la teinte, le grain, voyez si les verge ures, les pontuseaux sont identiques à ceux des autres pages. Ces messieurs de la contrefaçon ne sauraient penser à tout. Le papier peut être ancien sans être absolument semblable à celui du livre. Regardez ensuite la couleur de l'encre. Il y a toujours une petite différence de teinte entre l'an-
cienne et la nouvelle. Enfin, vos doutes persistant, rendez-vous à la Bibliothèque nationale et comparez le feuillet bâtard avec un feuillet légitime. Lorsque la page est refaite par un procédé photographique, vous trouverez presque toujours une légère différence dans les dimensions soit en plus, soit en moins. Il est à peu près impossible à un opérateur de ne pas faire un cliché sans une variante de quelques millimètres avec Toriginal.
Parfois aussi le hasard sert l'amateur et lui révèle les ingéniosités subtiles du faussaire.
Un jour, un maître escroc apporta à M. Harrisse un petit opuscule réputé vénitien où le savant bibliophile crut reconnaître une page intercalée de façon maladroite. Cependant, à première vue, elle semblait bien appartenir à Touvrage. Même au revers, les caractères de la page voisine avaient laissé leur trace en décharge. M. Harrisse allait sortir son portefeuille et acheter le précieux bouquin, quand il eut ridée de présenter les traces de caractères à une glace. 0 surprise ! les empreintes ne correspondaient pas avec celles que les lignes de la page en face auraient dû produire. Le miroir magique avait reflété la vérit''.
A côté de ces supercheries capables de tromper les yeux les mieux exercés, se greffe toute une série de mystifications grossières à l'usage des novices. Or, je ne ferai à aucun de mes lecteurs linjure de penser qu'il se laissera abuser par ces fausses éditions originales, composées d'un titre authentique rappliqué sur une troisième ou quatrième édition, ou
bien par ces grattages de chiffres dans les dates, destinés à vieillir, d'un an ou deux, un tirage sans valeur marchande. La première de ces subtilités n'est dangereuse que dans les livres modernes, les romantiques, par exemple,' où on le trouve employé pour des livres brochés, avec leur couverture de l'époque. Personne ne songe alors à se méfier.
Afin d'éviter semblable mésaventure, il suffit d'ouvrir un manuel bibliographique énumérant tous les caractères, « les remarques » qui permettent de distinguer les tirages les uns des autres. Pour se tromper, il faudrait y mettre plus que de la bonne volonté et ne pas être plus lettré que celui qui demandait le Jardin des racbics grecques dans une librairie agricole !
N'ayant pas l'intention de refaire un traité des « Connaissances nécessaires à un bibliophile », je mécontente d'y renvoyer mes lecteurs, et je reviens aux fraudes qu'aucun manuel ne peut divulguer, car elles varient, avec l'imagination fantaisiste des contrebandiers du livre. Pour celles-là, ce n'est pas assez de la prudence la plus exercée, il faut encore, pour les découvrir, ce flair spécial qui ne s'acquiert que par un long exercice, cet instinct divinatoire qui permet de soupçonner une supercherie, comme la bnguctle de court rier fait découvrir la présence de l'eau aux sourciers de villages.
En effet, dans les tromperies qu'il nous reste à voir, il ne s'agit plus d'objets faux ni môme sophistiqués. Les livres sont parfaitement anciens, sans addition ni restauration, tels en un mot qu'ils sortiraient d'une bibliothèque où ils auraient dormi pendant des siècles. Seulement, d'ingénieux artistes leur ont ajouté quelques lignes d'écriture qui, si elles
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étaient authentique^, en décuplcraiout au moin? la valeur.
Quand, dans voire enfance, vous dessiniez sur vos livres scolaires un pierrot tirant la langue au haut d'une potence avec ces vers macaroniqucs :
A=pice Pierrot pendu Quod librum n"a pas rendu, Si librum reddidisset, l'ieiTot pendu non fuisset,
vous n'aviez pas la prétention d'ajouter le moindre intérêt à votre grammaire deLhomond.
Mais, quand au lieu d'un grimaud de sixième, c'est un écrivain illustre qui prend la plume et qui trace son ex dono sur un titre, le livre ainsi marqué de la main d'un homme de génie devient un trésor inestimable et unique.
Quelle gloire pour un bibliophile de pouvoir montrer un Galien portant la devise : Fvancisi Rabdaisi xai rtovayro-; ;fi).wv, OU un Plutarque orné de celle roi moins célèbre de lo. Grolievii et amicorum ! Quel joyau à étaler dans une vitrine qu'un Eslher en édition originale avec envoi de Racine sur le faux titre, à côté d'un exemplaire des fables de La Fontaine chargé d'annotations de la main de Charles Nodier ! Ce n'est pas exagéré de dire que l'on paie ces merveilleux bouquins ce que l'on vous demande. Encore n'y en a-t-il pas pour satisfaire tous les appétits, ce que les libraires appellent des desiderata.
Rien de plus logique que ce culte rendu à des reliques de grands hommes. Jç me range moi-même au nombre des fidèles de la petite chapelle. Mais encore faut-il qu'elles soient authentiques, et qu'on ne
nous donne pas pour une dédicace de Montaigne de 1583 le chef-d'œuvre d'un faiseur d'autographes de Montmartre en 1007.
Malheureusement cela se produit trop souvent. Il n'est peut-être pas une bibliothèque célèbre oîi il ne se soit glissé, à un moment donné, un de ces parvenus faussement décorés d'une origine illustre. Ici encore, quitte à m'attirer bien des animosités dans le landerneau du bouquin, je suis obligé d'avouer que la paternité d'une bonne partie de ces ex-dono apocryphes revient à des amateurs. Oui, ce sont des bibliophiles les coupables. Pour faire mousser leurs volumes, ils ont demandé à d'habiles calligraphes de décalquer sur leurs éditions des envois avec des signatures illustres, pensant, avec raison, qu'il y a plus de collectionneurs que de connaisseurs et que la plupart de leurs amis se laisseront prendre à leur supercherie.
J'ai connu un érudit, grand clerc en toutes les branches de la curiosité, bibliophile passionné, 1res friand surtout d'autographes, qui se laissait aller à cette regrettable faiblesse d'amour-propre. En 1885, quand on vendit sa collection, on trouva non seulement des livres revêtus d'hommages douteux, mais encore l'expert chargé du catalogue, le savant Claudin, découvrit des ouvrages où les lignes manuscrites à ajouter n'étaient encore tracées qu'au crayon. La toile était toute préparée. Il n'y manquait que les couleurs.
Croyez-vous qu'un inexpérimenté ne se laisserait pas duper par des fraudes aussi savantes, surtout cjuand elles sont appuyées par l'autorité notoire du dernier possesseur? Supposez un livre ayant passé deux ou trois fois d'une bibliothèque à une autre. Le
laux aura droit de cité, avec un état civil certain et personne ne songera plus à le contester.
Me voici tout naturellement amené à la sophistication des reliures, autre mal dont gémit le commerce (les livres. Je vais essayer de le marquer au fer, puisqu'il s'agit de maroquin.
On sait la plus-value énorme que donne à un volume ancien la richesse et Tétat de conservation de sa robe. Tel volume, un almanach, par exemple, qui ne se vendrait pas trois francs broché, peut atteindre deux ou trois cents francs, s'il est revêtu d'une de ces somptueuses couvertures de maroquin rouge, où les Dubuisson, les Derome, les Pasdeloup, ont semé les trésors de leur ornementation. Comme maintenant les belles reliures ne courent pas les quais l'idée devait naturellement venir, à de peu scrupuleux courtiers en faux, de suppléer à cette pénurie du marché livresque.
Autrefois, on ne connaissait que le remboîtage. On détachait une reliure intéressante d'un livre sans valeur et on l'adaptait à un ouvrage de prix du même format. On fît ainsi, dit-on, des exemplaires de choix avec d'anciennes reliures aux armes royales que la Bibliothèque nationale avait ordonné de casser pour faire cartonner séparément les pièces qui s'y trouvaient groupées. Mis inconsciemment au rebut, ces vieux maroquins auraient fait le bonheur de plusieurs bibliophiles di primo cartello.
Néanmoins, cette substitution laisse toujours des traces et un œil exercé découvre facilement le geai paré des plumes de paon. Aussi, certains relieurs
d'une habileté consommée onl-ils tenté de refaire des reliures complètes. L'un d'eux, le fameux Ilagué, lança jadis des imitations de reliures du xvi» siècle qui faillirent tromper un érudit de la force de M. Ernest Quentin-Bauchart, l'auteur des Femmes hibliopliiles.
L'Italie, la terre classique des- imitations,, a imaginé de fabriquer des Tavolelte di Bucherna, ces planchettes arlislement historiées à l'extérieur, entre lesquelles du xiii® au XVII*' siècle, les camerlingues de Sienne conservaient leurs pièces comptables. Des artistes exceptionnels reconstituaient tout : les ais en bois, le dos en basane pris sur de vieux in-folios. Ils écrivaient ensuite en belles lettres onciales : Inventario de la cose de la sagrcstia del duomo dl Giovanni di Siena.
C'était si bien qu'il fallait s'y reprendre à deux fois pour découvrir le procédé. Feu Morgand lui-môme, l'expert autorisé, faillit, dit-on, malgré son œil exercé, s'y faire étriller de 1 200 francs.
Malheureusement pour eux, heureusement pour tous, quand les relieurs en faux s'attaquaient aux époques plus modernes, la maladresse de l'exécution éclatait au grand jour. Leurs tentatives pour écouler leur vieux neuf échouaient piteusement. Il fallait chercher une falsification plus artistique.
Voici ce qu'ils ont inventé.
Ils prennent des livres revêtus de reliures anciennes en maroquin simple et sans ornementation pour y appliquer des armoiries de haut parage. Comme les fers" sont moulés, épais et résistants, à la galvanoplastie sur les anciennes empreintes, à première vue, l'illusion est complète. Rien n'y manque. Il n'y a que l'or moderne, dont le ton, quoique éteint, ne s'harmo-
nise pas complètement avec celui de l'ancienne dorure.
Un libraire parisien vit un jour un quidam lui apporter une'caisse de livres « de grandes provenances », tirés dune riche bibliollièque provinciale. Toutes les reliures avaient des armoiries. C'était trop beau ! t-e commerçant, cependant, qui connaissait son homme, regarda les livres de prés. Il avait comme une idée d'avoir déjà tenu en mains des exemplaires analogues, mais en moins belles conditions. Tout à coup, il s'arrête à trois volumes in-S'^ reliés en maroquin bleu aux armes de Marie-Antoinette, un recueil de receltes de toilette et de beauté. L'ouvrage était manuscrit. Il ne pouvait y en avoir deux pareils. Le libraire reconnut celui-là pour l'avoir lui-même possédé en magasin quelques années auparavant. C'était bien le même papier lisse et encore parfumé. « Il n'y manquait, avait-il écrit autrefois en le cataloguant, que les armoiries de la Dubarry ou de Marie-Antoinette. » L'ingénieux héraldiste avaitréalisé le vœu du libraire en donnant la préférence aux armes de la reine. Il va sans dire que, pris au piège, le quidam reçut l'accueil que son procédé coupable méritait. Il dut remballer au plus vite sa marchandise de contrebande, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
D'autresindustrielsfurentplus heureux. Ala faveur d'une mise en scène habile et en s' adressant de pré-
férence aux acheteurs faciles, des faussaires de Bologne écoulèrent tout un stock de pscudo reliures princières. L'atelier, dirigé par un bibliophile de savoir, comptait des spécialistes de première force, estampeurs, maroquiniers, graveurs de fers, relieurs, doreurs, d'une habileté de main tout italienne. On confectionna des reliures de François I", de Henri II et de Diane de Poitiers, de Grolier, de Maioli, de de Thou, du comte d'Hoym, de quoi satisfaire le snobisme de tous les amateurs que la manie des « provenances » empêche de dormir.
Le travail était habile. Sur lesvieilles reliures jadis vierges d'ornements, le porc-épic de Louis XII, la salamandre de François I" ou les croissants de Diane surgissaient par miracle. Une espèce d'enduit donnait à la dorure l'apparence de la vétusté. Les coins étaient écornés, les coiffes éraillées. On ajoutait de la poussière sur les tranches, s'il n'y en avait pas assez.
Puis, toute une nuée d'intermédiaires, de pisteurs d'hôtel, de guides, se chargeait de rabattre les touristes amateurs. Le bibliophile tombé dans le guêpier, cuisiné par ces habiles gens, s'en retournait, serrant contre son cœur un 7o. Grolierii et amicorum apocryphe qu'il emportait comme un trésor.
Quand l'amateur se montrait méfiant, on faisait jouer le grand jeu. Des menteurs insignes le conduisaient dans une demeure princière qui, jadis, avait connu de meilleurs jours. On lui ouvrait une bibliothèque de famille où personne n'avait pénétré depuis cinquante ans, mais qui contenait, comme par hasard, au milieu de véritables drogues, des reliures splendidement armoriées, dont le vernis avait à peine eu le temps de sécher.
Inutile de dire que plus d'un bibliophile de marque fut pris aux ruses de ces faiseurs de contrefait productif. On prétend même que des libraires et des dépôts publics ont laissé se glisser sur leurs rayons quelques ouvrages marqués du blason de ces faux nobles transalpins.
Regardez donc de près les livres armoriés, surtout quand leur marque est trop pompeuse.
Les reliures aux armes de Louis XII, de François P"" ou d'Henri II, qui ont vraiment fait partie des bibliothèques royales, sont connues depuis longtemps Elles sont à la Bibliothèque nationale ou dans d'autres dépôts publics. Les rares reliures authentiques d'origine royale, conservées dans des collections particulières, ont passé dans les grandes ventes Double, Yemeniz, Didot, Pichon. Il est facile de retrouver leurs généalogies.
Quant aux livres marqués de blasons de moindre importance, très recherchés aussi pour les raffinements bibliophilesques de leurs premiers possesseurs,ils ont presque toujours figuré sur des catalogues du xvni*' siècle. Si Ton vous offre une reliure de M"* de Pompadour, du duc de la Vallière, ou de 1 comtesse de Verrue, vous n'avez qu'à vous reporteaux livrets des ventes de ces célèbres bibliothèques. Vous y trouverez l'ouvrage si la reliure est de « bonne foi », comme le livre de Montaigne.
Je m'arrête. J'en ai assez dit pour mettre les bibliophiles en garde. Cependant qu'ils ne s'effrayent pas. Leur passe-temps favori n'est pas menacé par les
entreprises de quelques aigrefins. Jusqu'à présent, elles ont toujours avorté, et pour rassurer mes lecteurs, je leur dirais volontiers, en parodiant des vers célèbreG:
! Remellez-vou5, amis, d'une alarme aussi chaude,
Nous vivons dans un temps ennemi delà fraude.
Faux comme un jeton ! — Médailles frelatées. — Accouplements monstrueux. — Karolus oméga. — Le faussaire du Pirée. — Reproductions deLiard. — Lethaler de Keutschach. — Numismales, défiez-vous de la pièce inconnue. — Médailles pour terrassiers. — Photographie préhistorique. — L'écu à la mèche. — Expurgez ! — Le soc à mitrailles.
Parlons maintenant des médailles, des monnaies et de ces malheureux jetons si vilipendés qu'ils servent d'anathème. « Il est faux comme un jeton », dit-on de certains personnages que Ton veut marquer d'un stigmate.
Quel est le numismate, si fort soit-il,qui n'ait donné asile, dans les compartiments méthodiques de son médaillier, à quelque brebis galeuse ? Le Cabinet des médailles lui-même, à la Bibliothèque nationale, n'at-il pas quinze à vingt tiroirs pleins de pièces fausses? Malgré l'érudition de ses conservateurs, n'achètet-il pas encore, de temps à autre, des raretés antiques fabriquées au xix" siècle ?
La manipulation des médailles se perd dans la nuit des temps, et cela se conçoit. Bien avant les tableaux, les gravures, les meubles, on collectionnait les chefsd'œuvre des monnayeurs grecs et romains. On payait d'un prix, relativement élevé, les beaux exemplaires. A l'époque où nul ne songeait à contrefaire les
faïences, il y avait déjà, au xvie siècle, des fabricants de fausses médailles.
Ces ancêtres du truquage savaient frapper d'un nouveau coin une vieille médaille sans valeur, retailler au ciselé* îine effigie effacée, faire revenir une légende fruste, modifier les lettres, les figures, les inscriptions pour faire un exemplaire inédit. Ils complétaient les pièces rongées ou mutilées à l'aide d'un ciment particulier, beaucoup plus facile à retailler et à ciseler que le cuivre. Puis, ils vernissaient avec un enduit d'une couleur brune ou noirâtre. La fraude se découvrait à la moindre égratignure.
Les contrefacteurs modernes ont plus de malice. Non seulement ils savent tirer un profit admirable de la galvanoplastie pour obtenir des reproductions presque impeccables, mais ils s'en servent même pour fabriquer des coins. Le dernier cri de la contrefaclion des médailles, c'est la pièce frappée, comme à la Monnaie! Malheureusement, pour le succès de cette ruse de maître Gonin, ces matrices galvanoplastiques sont forcément en matière peu résistante. On ne peut donner à la frappe assez de force pour éviter toute trace de flou. Un œil exercé retrouve dans les exemplaires les défauts amoindris, mais visibles, du coin surmoulé.
Comment on devient collectiomieur signale dans sa revue la médaille encastrée. A cet effet, on opère sur des médailles de bronze ou d'argent, dans lesquelles on creuse au tour une partie du champ. Dans la parlie évidée, on glisse un autre champ pris dans une autre médaille. Mais il est facile de débiner le truc
en comparant la patine et la forme des lettres qui doivent être identiques des deux côtés. Alarigueui"une pesée faite à l'aide d'une tenaille chasse de la matrice le morceau enchâssé. C'est ainsi que l'on découvrit l'accouplement d'une consulaire avec un didrachme de Corinthe.
La même revue cite encore plus loin, sans signature, une autre recette : Vaccolement joint à l'encastrement. On scie une pièce fixée de champ en deux parties égales. L'une est perdue. On découpe l'autre sur les bords en laissant à la médaille la moitié du grenetis qui touche les bords. On prend ensuite une autre médaille de même grandeur que l'on scie dans sa hauteur et jusqu'à son milieu. On creuse du côté du revers tout le métal en dedans du grenetis et on forme ainsi une boîte à coulisse dont la partie déjà travaillée sert de couvercle. Il suffit ensuite d'enchâsser les deux morceaux l'un dans l'autre. On a ainsi une médaille faite d'un revers et d'un avers authentiques, mais elle est fausse dans son ensemble.
Les faussaires, est-il besoin de le dire, s'attaquent presque uniquement aux pièces d'or. La fraude sur les exemplaires en argent se reconnaîtrait trop aisément et ne rapporterait pas assez. Mais comme l'or ancien présente certaines particularités, les pseudomonnayeurs mettent à la fonte des pièces romaines n'ayant guère que la valeur du poids. Avec les lingots ils fabriquent des raretés de deux ou trois cents francs.
Leur blâmable savoir-faire s'exerce partout où fleurissent ces fervents numismates, dont Léon Cladel a
fixé le type original dans son Deuxième mystère de Vincarnalion. Dans lous les pays du globe, Karolus Oméga trouve à point nommé des slalères d'or à la lèle d'Apollon, des grands bronzes d'Olhon, des Fauslines, des monnaies obsidionales, des triens plus mérovingiens les uns que les autres, des R. P. de Pépin le Bref et des agnels de saint Louis.
Au Cabinet des médailles, n'a-t-on pas proposé, manifestement fausses, des médailles d'or trouvées à Aboukir, refusées avant parle British Muséum, et acceptées par un autre musée pour la somme de 150 000 marcs?
A M. Clermont-Ganeau n'a-t-on pas offert, dans un souk de Palestine, des monnaies de Moïse, portant l'effigie du législateur hébreu, ornée de superbes cornes de bélier?
Le plus fameux de ces successeurs du légendaire Becker est connu dans le monde des numismates sous le nom de faussaire du Pirée. Gardez-vous de tomber en ses mains redoutables ! Il frappe des pièces d'or de Lampsaque aussi bien que des monnaies du pape Alexandre VI. Tout lui est bon, et le Metropolitan muséum de New- York aussi bien que le Musée royal d'Italie, savent ce qu'il en coûte de se laisser prendre à sa monnaie- de singe.
A Rome, il existe aussi un fabricant très dangereux qui imite à merveille les monnaies romaines, les médailles du moyen âge et les pièces anglaises. Il a fait le penny d'or du roi Henri III, qui vaut à lui seul 6 000 francs, le teston en or de Marie Stuart, dont la valeur n'est pas moindre, le rarissime souverain de Henri VII, avec légende en caractères romains, le ducat de Louis XII de France, roi de Naples, le double ducat de Guy de Montfaucon, évêque de Lau-
sanne au xvi' siècle, dont on ne connaît qu'un seul exemplaire, ce qui rend difficile la comparaison avec l'original ! S'il n'a pas encore fait le rouble en cuir si rare frappé par le tzar Michaelowitch dans une année de détresse, et qui vaut 11 000 roubles, c'est qu'il manque de modèle, mais soyez persuadé qu'il en trouvera un et qu'il reproduira le rond de cuir de cette étrange monnaie fiduciaire.
Contre d'aussi dangereuses imitations, les anciens — c'est Pline qui le raconte — ne connaissaient qu'un seul moyen de défense, c'était de se procurer tous les faux connus pour servir de critérium. Suivez donc leur exemple.
Munissez-vous des reproductions admirables de Liard fils, qui continue, du côté delaFolie-Méricourt, l'industrie de son père, le fameux « Clodoche », célèbre par les Lucrèce Borgia qu'il fit dans son atelier deCliampigny,et que l'on peut seulement reconnaître au triangle plein des A et à la légende, auréolée comme le cercle lumineux qui entoure la pleine lune. Mettez côte à côte des médaillons vrais et faux de Dupré ou de ^^ arin. Les premiers ont une ténuité de parois, une épaisseur à peine apparente qui ne se retrouvera pas dans les seconds. Dans les imitations, les creux des lettres se sont remplis. La- légende est pâteuse.
Faites venir toutes les médailles grecques reproduites en galvanoplastie par le Brilish Muséum. Elles sont si bien exécutées qu'elles sont pourvues d'un poinçon spécial pour les empêcher de faire des dupes et qu'il faut les passer dans l'eau bouillante pour voir disparaître leur patine. La médaille de Syracuse, ce type immortel, est un véritable chef-d'œuvre en son genre.
Je vous engage aussi à vous procurer des échanlillons du savoir faire de J. Lauer, à Nuremberg, dont le talent a été mis à profit, en 1889, pour un coup si bien monté que je ne résiste pas au plaisir de vous le conter d'après l'érudit M. Jean Gross.
Les thalers de Salzbourg ou de Keutschach, à la date de 1504, sont si rares qu'on n'en connaît que six exemplaires, jalousement conservés dans des collec- .tions particulières et estimés par les connaisseurs entre 2 000 et 2 500 francs pièce. Au printemps de 1889, plusieurs collectionneurs oumarchands de monnaies reçurent une lettre d'un certain docteur Hinterstoiser demandant à acheter un de ces thalers, et se déclarant prêt à le payer un millier de francs.
La commande était accompagnée d'mie excellente reproduction lithographique donnant, sous ses deux faces, la rarissime monnaie.
Personne, naturellement, ne put fournir l'introuvable thaler. Seulement, quelques mois plus tard, on vit arriver chez les correspondants du docteur une vieille femme, modestement vêtue. Elle avait à vendre un lot d'anciennes monnaies, qu'elle avait héritées d'une tante et dont elle ignorait la valeur. Elle savait seulement que l'une des pièces s'appelait thaler de Keutschach et qu'un juif en avait offert 250 francs.
On devine la suite. Chaque numismate ouvre ses carions pour comparer la pièce au fac-similé envoyé par le docteur Hinterstoiser, et après vérification, achète le lot cent ou deux cents francs, dans l'intention de lui revendre un bon prix son thaler Bien entendu, le docteur — et pour cause — n'habitait pa? à
l'adresse indiquée. Les acheteurs s'aperçurent trop tard qu'ils étaient joués, ils durent se borner à porter plainte contre leur mystificateur.
On arrêta la respectable douairière et son mari, l'auteur du scénario. Ce madré compère s'était procuré pour quelque temps — Dieu sait à l'aide de quelles complicités ! — un des Ihalers authentiques. Il l'avait fait reproduire à plusieurs exemplaires par J. Lauer, à Nuremberg. Chaque pièce lui était revenue à peu près à 14 marks 79 pfennigs, à peu près 19 francs. Ce n'était pas trop cher !
L'ingénieux metteur en scène fut condamné, mais il ne voulut jamais dire oîi il avait emprunté son modèle. Les six possesseurs du thaler de Kautschach n'osent plus regarder leur clier jeton de peur de retrouver à la place de l'original la reproduction de J. Lauer. Personne aujourd'hui, en Allemagne, ne donnerait d'une de ces rarissimes pièces plus de 14 marks 79 pfennigs.
Soyez donc prudents ! Dites-vous que l'Egypte eut jadis moins de sauterelles qu'il n'y a de monnaies fausses en circulation. Si l'on vous propose des pièces de type connu, comparez soigneusement avec les originaux du Cabinet des médailles. S'il s'agit de modèles inédits, soyez plus réservés encore. 11 faut avoir le courage de son ignorance. Les vieux routiers du faux monnayage procèdent avec circonspection et Démettent leurs produits en circulation qu'un à un et à de longs intervalles. Si l'on vous propose un type inconnu et que six mois après un nouvel exemplaire
se découvre à Taiilre bout de l'Europe, la cause est jugée. 11 s'agit d'un faux.
A priori, défiez-vous aussi d'une pièce en or reproduisant le modèle d'une pièce en argent. C'est un procédé cher aux faux médailleurs.
Le fait d'une trouvaille en terre ne doit même pas suffire à vous rassurer. Rien n'est plus facile que de glisser des pièces fausses au milieu des vraies. C'est l'A. B. C. du métier.
D'autres fois, c'est le hasard seul qui se fait complice de la fraude, comme dans celte extraordinaire rencontre que je n'aurais jamais crue possible, si elle ne m'avait été rapportée par un de nos plus aimables experts en monnaies parisiennes.
Le conservateur d'un musée de l'est de la France lui avait envoyé la photographie d'une grande médaille antique. On avait trouvé ce type très rare en labourant un champ, près d'un tas d'ossements, et le paysan en voulait un gros prix. Notre numismate prudent se fait envoyer la pièce à l'examen. A sa grande surprise, il reconnaît un fac similé de Nuremberg fabriqué au milieu du xix'' siècle. Quelque ulhan l'avait dans sa poche pendant la campagne de 1870-1871. Il avait été tué dans un engagement et enterré avec sa plaquette fausse.
On n'invente pas ces histoires là I
Maintenant, une nouvelle à la main.
Un de mes amis, propriétaire d'un immeuble sur le boulevard Bonne-Nouvelle, y faisait exécuter des réparations. Au cours des travaux, on met à découvert le ruisseau de la Grange-Batelière. Belle pa-
nique! Les locataires menacenl de parlir. On appelle rarcliilecle. Une équipe de trente hommes se met à l'œuvre. Il faut, coûte que coûte, rétablir les fondalions. Avec une grande anxiété, le propriétaire surveille les travaux.
Un soir, un des terrassiers lui présente, dans une molle de terre noire, une série de monnaies gallo-romaines que son pic vient de déterrer,
— Quelle somme, dit-il à rarchilecte, faut-il donner pour leur part aux ouvriers ?
— Je n'en sais rien, répond celui-ci. Mais allez donc, quai des Orfèvres, consulter l'un de nos grandsmarchands de médailles, il vous renseignera.
Mon ami court à l'adresse indiquée. L'expert regarde le trésor, puis lentement il ouvre un tiroir :
— Tenez, dit-il en souriant, voilà d'où sort votre trouvaille. Ce sont des médailles pour terrassiers. Elles sont anciennes, mais frustes et sans valeur. J'en expédie tous les mois à mes correspondants d'Arles et de Nîmes. Les touristes en sont insatiables !
Quelques anecdotes encore plutôt gaies, mais véridiques, pour achever ce chapitre. Casligat ridendo mores.
Un grand savant devant l'Eternel, président de la Sociéié archéologique, suivait à Nantes des travaux de terrassement près de la cathédrale. Il voulait retrouver les anciennes constructions de la place Saint- Pierre. Mais il comptait, aussi, faire quelques trouvailles heureuses.
Déjà, en vidant leurs brouettes, les ouvriers lui
avaient présenté des monnaies sans valeur. Il espérait mieux.
En effet, dans une excavation, presque à fleur du sol, un terrassier avise un pot vulgaire et rempli de terre. Il l'apporte précieusement à Térudit archéologue, qui le vide avec soin et trouve, au fond, non des médailles, mais sa photographie avec ces mots ironiques :
Lasciate oyiii ^peranza.
Près de Xamur, une vache tombe malade. Impossible de la guérir. Son propriétaire la fait abattre. Le boucher qui la dépèce relire de l'estomac du ruminant une quadruple pistole de Franche-Comté. Vile il va trouver un numismate, lui raconte l'aventure et lui présente la pièce d'or. Celui-ci l'achète un gros prix à cause de sa belle patine.
Un peu plus tard, il consulte les augures de la région, qui ne peuvent se regarder sans rire.
Où le truquage va-t-il se nicher ?
A Londres, dans la Tamise, lors du creusement du tunnel, on trouva en abondance des médailles en bronze des Croisades, faites avec le denier de Guillaume le Conquérant, son buste de face d'un côté, de l'autre un sujet quelconque, avec une inscription en lettres de l'époque.
Pendant quelque temps, elles firent la joie des amateurs de rareté. L'un d'eux écrivit même une brochure à leur sujet. Tout alla bien jusqu'au moment où un professeur d'hisloire démontra, en Allemagne, la mvslification. Néanmoins, les fausses médailles gardent toujours leurs prix.
Après le 2 décembre, le Prince président résolut
de faire battre monnaie à son effigie. Le graveur soumit une maquette que Louis Bonaparte oublia dans un tiroir. La nouvelle pièce de cinq francs n'ayant provoqué aucune observation, le modèle parut accepté et l'exécution en fut commandée. Pendant le tirage d'essai, une épreuve fut apportée à l'Elysée. Le prince trouva trop rouflaquette une mèche en accroche cœur collée sur la tempe, suivant la mode du temps. Il ordonna de retoucher la gravure et de refaire le coin. Mais il était trop tard. Le balancier avait déjà frappé quelques pièces.
Combien rares aujourd'hui ! un de ces écus à la mèche fut adjugé récemment cinquante louis.
Il y a encore preneur au même prix.
Un épris de gravures s'avise, un jour, de faire des infidélités à sa passion favorite. Il se lance éperdument à la conquête des monnaies anciennes. Pris par une sorte de fringale, il en achète tant qu'il peut. Bientôt, son médaillier déborde.
Vient chez lui un vieil ami, son conseil ordinaire :
— Vous en avez trop maintenant, il faut épurer. Les bonnes pièces y gagneront beaucoup. Ce n'est pas la quantité, niais la qualité qu'il faut poursuivre. Si vous le voulez, je vous enverrai un type très fort. Pour votre nettoyage obligatoire, il vous guidera dans votre sélection.
— Vous avez peut-être raison. Je commence à être gavé. Envoyez-moi votre homme, puisque vous me le recommandez.
Le marchand indiqué procéda avec soin. Il expurgea tout ce qui ne lui parut pas, disait-il, le dessus du panier et il consentit à acheterce rebut. Seulement l'amateur dut se résoudre à un grand sacrifice.
Un an après, celui-ci tombe à l'improvisle chez le donneur de bons avis. Que voit-il dans une vitrine? Toutes les pièces expurgées !
Moralité :
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous floue.
Du même genre, mais avec variante.
Un honnête et consciencieux expert, ne voulant tromper personne, mettait de côté, pour la fonte, dans un sac à mitrailles, toutes les pièces fausses qu'il rencontrait.
Un hébreu, dont le profd avait quelque chose du bec de faucon, se présente chez lui. Il a su qu'il avait des rebuts à vendre. Il achète le stock pour quelques louis.
Quelques années après, le vendeur est appelé pour expertiser le médaillier d'un député de Rouen, qui venait de mourir.
O surprise I II retrouve toutes ses monnaies. Le juif au nez crochu les avait vendues jadis au défunt, comme bonnes, de 200 à 300 francs pièce. Gros profit. L'usure rapporte moins.
Finissons par une préface.
M. Frœhner a mis les lignes suivantes sur la première page du Catalogue des médailles fausses, recueillies par l'expert Hoffmann, dans sa longue et irréprochable carrière et offertes par sa sœur au Cabinet des médailles de notre Bibliothèque nationale :
« Les plus grands érudits, Eckhel en tête, ont « publié des monnaies fausses et il n'est pas certain a que le collectionneur, trompé souvent, ne se laisse
« pas tromper encore. Seslius a cru qu'une disserta- « lion sur l'œuvre des faussaires entraverait la fraude. « Elle n'a rien entrave, pas plus que les brochures « infiniment mieux faites de Pinder et de Friedlàn- « der. Musées et amateurs on*: continué d'acheter « des pièces suspectes. »
Concluons, avec le savant Frœhner, que les livres ou les empreintes ne suffisent pas à l'étude des falsifications. Ce ne sont que les monnaies elles-mêmes qui peuvent rendre service aux numismates cî, leur apprendre à se méfier.
Et maintenant regardez bien dans vos médaiJliers les monnaies d'or des papes.
Si les meubles parlaient. — Mélamorphose d'une crédcnce. — Les moyenogeurs. — Mon banc gothique. — Sièges squclelles. — Les commodités de la conversation.
— Maquillage de la dorure. — La table du maréchal de Richelieu. — La cuisine de la marqueterie. — Marque à froid.
— Loyales copies. — En ncurrice. — La stalle du patron I
C'était pendant la vente Crosnier.
Le baron Magnus avait poussé vainement jusqu'à 250 000 francs la table de travail Louis XV sur laquelle le célèbre directeur des sucreries d'Egypte avait écrit qu'il se tuait, parce qu'il ne pouvait pas payer ses dilTérences. Après quelques enchères fiévreuses, immédiatement couvertes par les surenchères qui partaient de tous les coins de la salle Georges Petit, le baron, malgré sa passion pour le dix-huitième siècle, avait dû battre en retraite.
Rentré d'assez mauvaise humeur à son hôtel, il s'était enfermé dans sa chambre pour se remettre de sa défaite en fumant un cigare. La nuit tombait. La voix glapissante du crieur, retentissant encore à ses oreilles, le berçait de ses chiffres vingt fois répétés. Comme au son d'une cloche, il s'assoupit peu à peu et dans son sommeil entendit un murmure confus qui s'élevait de tous les coins de l'appartement. On eût dit qu'une classe enfantine prenait ses ébats dans
le grand salon. On se disputait ferme, car les interlocuteurs n'étaient pas d'accord. Mais, chose curieuse, on ne voyait personne. Des voix étouffées sortaient des vitrines closes, des commodes ventrues, des bureaux à cylindre, des armoires de Boule. Bientôt, habitué au bruit, le baron distingua des paroles.
— Vous, mon aînée? disait un cadre Louis XV à une stalle gothique ; mais si l'on grattait votre teinture au brou de noix, on trouverait encore du chêne neuf!
— C'est bien à vous de parler, ripostait le noble débris du moyen âge. Comme si l'on ne savait pas que votre dorure truquée couvre les coups de gouge d'un sculpteur du faubourg Saint- Antoine !
— Pourmoi, ajoutait doucement une bergèreéquivoque, je me garantis pure et sans tache et je prends comme juge mon voisin, ce tambour à broder, venant de Trianon.
— Allons donc, fit un écran révolté. Des meubles de Marie-Antoinette ! Il n'y aurait pas assez de palais pour les loger aujourd'hui. On vous a fait trop d'honneur en vous recevant ici. Vous sortez de la Butte.
— Je vais vous mettre d'accord, faisait un lit à quenouilles, sous sa courtepointe en vieille broderie vénitienne. Si quelqu'un ici mérite des égards, c'est moi. J'ai abrité, sous mon baldaquin, les grâces charmantes de Diane de Poitiers.
— En voilà une légende !
Un éclat de rire général salua les prétentions de la couchette historique.
Ce fut le signal du désordre. Tous les meubles parlaient à la fois et se jetaient avec furie leurs vérités. On reprochait à la commode ses bronzes surmoulés, aux sièges leurs velours de Gènes lyonnais, on Irai-
tait le sopha de vulgaire assemblage, on levait sans pilié la laiissc marqueterie d'un bureau Louis XV. Bref, chacun aiguisait ses traits, déshabillait son voisin en évoquant ses tares. L'aulhenlicilé du mobilier s'écroulait sous les sarcasmes.
Enfin, un piano Erard, qui s'était tenu coi au milieu de ce dénigrement universel, hasarda timidement :
— Je ne veux pas troubler vos querelles. Disputezvous à loisir, mais je fais des réserves en ce qui me concerne. Je suis, quoique un mince personnage, le plus vieux de la maison.
On se tut, car il avait raison. La consternation devint générale. Le silence se fit aussitôt.
Le baron, n'entendant plus rien, s'éveilla de son cauchemar, au milieu d'une obscurité complète. II tourna le commutateur électrique. L'appartement s'éclaira. Les trésors des siècles accumulés dans l'hôtel avaient repris leur aspect vénérable. Le grand amateur, sortant de son mauvais rêve, dans unétonnement hagard, se reprit vite et dit en souriant :
— Je crois avoir perçu comme une dispute chez un de mes confrères. Pauvre ami! C'est bien fait! Il n'achète ({ue du faux!
Puis, jetant autour de lui un coup d'œil, il ajouta avec présomplion :
— J'en ai là pour (juinze cent mille francs!
Vous pensez bien que tout ceci n'est qu'un conte. Si les meubles parlaient, les nuits des collectionneurs deviendraient trop amères. L'amour, et surtout l'amour des antiquités, se nourrit d'illusions. Les brouillards les plus épais sont ceux qui enveloppent
les amateurs. Il est bon que les vieux Idois restent sans voix et gardent leur mystère. Néanmoins si les meubles sont muets, certains experts, nés malins, savent parfois les faire s'exprimer par gestes.
Voici, pour ma part, ce qui m'arriva, au temps où, moi aussi, j'étais obsédé jour et nuit par la hantise de la collection.
Sur la proposition d'un marchand de la rive gauche, je lui avais acheté une crédence de la Renaissance dont les détails adorables m'avaient beaucoup séduit. La somme était ronde. Elle dépassait, je crois, 10 000 francs. J'avais hésité quelque peu à me décider, mais l'importance du prix demandé n'était pas seule en cause. Ma première impression, et surtout ce coup d'oeil rapide de l'amateur, dont on a souvent parlé, était plutôt fâcheux. Le meuble me paraissait trop beau et d'un état de conservation extraordinaire pour son âge. Bref, pour vaincre mes hésitations, il avait fallu les avis éclairés et l'attestation formelle d'authenticité donnée par un spécialiste qui vint avec moi l'examiner dans ses arcanes les plus secrètes.
Je tairai son nom. Que l'on sache seulement qu'il passait, avec raison, pour un érudit de première force en fait de bois anciens et qu'il eut l'une des belles collections de Paris.
Le meuble avait donc pris place, depuis quelques jours, dans ma galerie de la rue Victor-Masse lorsque E. Vannes, antiquaire fort habile, vint voir chez moi un objet qui l'intéressait. En passant devant la crédence, il s'écria subitement :
— Tiens, mon meuble I
— Lequel ?
— Cette crédence ! Ah ! mais on lui a fait une jolie toilette.
— Commonl? lui dis-je.
— Ccrlaincmcut. Elle n'est pas venue au monde comme vous la voyez. On l'a beaucoup eniLcIlic.
Et mon expert, de me raconter la genèse du bahut.
Celait jadis un cofTre. Un antiquaire d'Oi'léans l'avait monté sur pieds pour en faire une crédence.
E. Vannes lavait acheté dans cet état, et ne trouvant pas aussi vile qu'il l'espérait à s'en défaire, il s'était décidé à l'envoyer à l'hôtel Drouot. Depuis, une main habile avait remplacé les pilastres trop simples par de belles colonnes en forme de toupies et le panneau de fond par un motif de sculpture de grande allure. Le meuble gardait l'aspect d'un bahut du xvi'' siècle, mais c'élail un assemblage de morceaux divers.
— Tenez, ajouta mon expert, le couvercle du coffre se levait. Un double fond s'ouvrait sur un ressort secret. Il a disparu, mais le trou existe toujours, et Aoicila place des charnières bouchées à la cire noire.
Je vérifiai. C'était la pure vérité.
— Vous faut-il d'autres preuves? Mon meuble avait été brûlé par mes enfants dans deux endroits. Les voici.
Et il m'indiqua deux places où l'on voyait encore du bois calciné.
— Oui, c'est bien ma crédence. Non seulement je la reconnais par les yeux, mais aussi par le nez, car elle exhalait à l'intérieur une forte odeur de parfumerie qui n'a pas disparu.
Mes illusions tombaient une à une. Il ne restait plus qu'à faire reprendre le meuble au marchand qui me l'avait vendu. Ce ne fut pas aisé. Or, au cours de l'enquête qu'il me fallut entreprendre, une découverte mit un atout inattendu diais mon jeu. En recherchant
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les étapes successives parcourues par mon bahut, je vis qu'à sa sortie de l'iiôlel Drouot, il avait fait une petite station dans une maison de l'avenue Kléber. 0 surprise ! c'est là qu'habitait le fin connaisseur en bois anciens que j'avais été consulter et qui m'avait garanti rauthenticilc du meuble. Quand le marchand me vit sur cette piste dangereuse, il ne s'opposa plus à une expertise. J'obtins l'annulation du marché. Tel lut le dénouement de cette pièce à tiroirs.
Medice, cura te ipsum, direz-vous à votre donneur de conseils. Vous ne vous trompez pas, je vous affirme que cette aventure m'a évité bien des écoles. C'est ainsi que se forme l'expérience ? J'ai gardé une méfiance justifiée pour les meubles moyenâgeux qui arrivent jusqu'à nous en trop bonne santé. Pourtant elle m'a rempli, en même temps, d'admiration pour ces ébénistes hors ligne qui dépensent tant de génie pour refaire du génie. Je les ai interrogés. J'ai visité leurs ateliers, leurs entrepôts de vieux matériaux. J'ai pénétré dans ces hangars où sont entassés, au hasard delà rencontre, colonnes tournées, frises, chapiteaux, portes délicatement fouillées, pilastres, corniches sculptées, baldaquins moulurés. Et je me suis écrié, comme ce facétieux marchand de la place Clichy : « Les voilà, les meubles de la Renaissance ! »
Naturellement, entre ces débris, de si beau style qu'ils soient, et un meuble complet, il y a du chemin à parcourir. Materiam superahat opus, disaient les anciens.
Si Cuvier, à l'aide d'une seule vertèbre, avait quelque mérite à reconstituer un squelette de dix pieds
de long, il n'est guère plus facile de créer un bahut du xvie siècle avec un panneau ancien et un morceau de frise. Aussi l'ébénisle parisien est, en son genre, aussi fort que le grand naturaliste. Suivez-moi. Je vais vous introduire à Montmartre chez un de ces étonnants faiseurs de miracles.
Voyez-vous ce grand hall, divisé en boxes, comme une galerie d'exposition? Il regorge de bahuts sculptés, de dressoirs, d'armoires, de tables, de bancs, de pots à aumône, d'escabelles, de stalles, de chaises curules et de faudesleuils admirables de style et d'une patine telle que les siècles seuls semblent l'avoir produite. Eh bien! tout cela est moderne. Ces merveilles sont copiées sur les plus beaux meubles des musées de toute r Europe par d'habiles sculpteurs, qui travaillent à l'année dans un atelier abrité des regards profanes, sous la salle même où vous admirez leurs œuvres. Parfois, quand le style le comporte, on sertit dans le meuble une pièce ancienne, panneau sculpté, pilastre ou frise, et c'est pour l'acheteur un appAA dont il ne soupçonne pas le danger.
Toutefois, quelles précautions, quels soins minutieux, quelles ruses de procédés, quel art avant d'arriver à cette évocation parfaite du vieux !
Non seulement les sculpteurs opèrent avec les outils d'autrefois, en imitant le tour de main des huchiers du xv« siècle, mais les matériaux eux-mêmes sont anciens. Les gros biJlots des vieux pressoirs, venus d'Anjou ou de Bourgogne, fournissent des madriers séculaires, où l'on taille en plein bois des rondes bosses et des hauts reliefs. Des meubles sans valeur, de grossiers buffets villageois, des commodes, des huches à pain, fournissent les planches de fond, les tablettes, les tiroirs. Tout cela est recoupé, retaillé à
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la dimension du meuble, mais avec les mêmes assemblages et sans faire tomber ni la poussière, ni la crasse des siècles. On jurerait, pour un peu plus, que les toiles d'araignées elles-mêmes ont été conservées. Et les garnitures ! Quel tour de force ! L'intérieur des bahuts est revêtu de velours frappé, sur lequel s'entrecroisent des galons d'or pâli. Les ferrures, les charnières, les serrures, quand elles ne sont pas empruntées à de vieux meubles, sont façonnées dans la maison par des serruriers d'art, noircies à la peau de buffle, brûlées au vitriol, rouillées dans de la balle d'avoine mouillée. C'est la perfection absolue. Le souci de l'exactitude est poussé au point que les serrures sont fixées par des clous grossiers, et que dans l'assemblage l'usage de la colle est soigneusement proscrit.
Mais le plus effrayant, c'est la patine. J'ignore par quel prodige on a pu arriver à donner aux cariatides de certaines stalles ce ton chaud et doré des anciens violons italiens. Peut-être entre-t-il de lor dans le vernis. Les arêtes sont adoucies à la pierre ponce, ad unguem; les parties saillantes usées aux endroits sur lesquels la main ou les vêtements doivent produire des frottements. C'est prodigieux d'exactitude et de rendu.
A des artistes de cette force, il est inutile de parler de coups de bâtons pour simuler des chocs et « avilir» un meuble, comme je l'ai déjà relevé. Inutile aussi de leur demander s'ils tirent des coups de fusil chargés de cendrée pour produire des trous de vers. A quoi Ion recourir à des moyens aussi vulgaires ? Leurs
vieux bois ont déjà, par avance, des cassures et des piqûres de vers. Les huchiers modernes les réparent et les bouchent à la cire. C'est bien plus fort que d'en simuler d'artificiels.
Etonnez-vous, après cela, si les sceptiques y reg'ardent 5 deux fois. Dites-nous, collectionneurs de tous les pays, si vous n'avez jamais été trompés.
Moi-même, j'ai eu affaire à un de ces artistes. Récapé, le grand marchand d'antiquités, avait vendu à un peintre célèbre un banc gothique dont j'avais fort envie, pour ses peintures, ses ogives délicates, son dais sculpté. Je ne pus, pendant longtemps, déterminer M. L. Watelin ni à s'en dessaisir, ni à me le laisser reproduire. Il m'objectait, avec quelque raison :
— On dira que la copie est chez moi et l'original chez vous.
Il se décida enfin, par amitié, à me donner l'autorisation nécessaire.
Je confiai la reproduction à M. Malard, un sculpteur très habile.
— N'épargnez rien, lui dis-je. Vous avez carie blanche. Je veux un travail parfait, le chef-d'œuvre de la similitude.
Il s'en tira à son honneur. Pour 1 400 francs, j'eus un modèle admirable. Tout y était, les coups de ciseau, le patinage de la peinture, les trous de vers, l'usure du siège. J'avais acheté, chez Boislève, du velours ciselé ancien, et j'avais fait exécuter un coussin magnifique. Bref, le meuble resta dix ans rue Victor-Masse, sans que personne élevât le moindre
doute sur son aulhcnlicité. Cela m'amusait beaucoup (le voir les plus grands oracles eux-mêmes s'y tromper.
A l'approche de ma vente, Emile Molinier, — un fin connaisseur ! — en fit une description dithyrambique. Je le laissai faire. Mais, au moment de donner le catalogue à l'impression, je trouvai que la mystification avait assez duré et je lui dis : « Il serait peut-être bon de ne pas indiquer l'époque. »
Ce fut un trait de lumière pour Emile Molinier. Il modifia sa rédaction. « La chayre à dosseret » du xv'' siècle se vendit à peu près le prix qu'elle avait coûté. Autrement, elle eût fait 50 000 francs.
MM. les ébénistes en vieux n'ont pas toujours besoin de créer un meuble de toutes pièces. Il est I ie i plus avantageux, en effet, de profiter d'un bahut ou d'un coITre parfaitement authentique et de lui faire subir quelques embellissements adroits.
Un des procédés les plus usités consiste à sculpter un sujet ou des motifs sur un panneau uni, à remplacer un entablement ou une colonne trop simple par des pièces analogues plus décoratives. Cette prothèse ligneuse se fait sans dommage pour le meuble, à condition de respecter les bâtis et les encadrements primitifs.
D'autres fois, on ajoute des appliques de marbre, fendillées et recollées, des rinceaux ou des filets d'ivoire, voire même de petits panneaux de peinture i\ sujets mythologiques qui sont eux-mêmes d'adroits truquages.
A certains bahuts du xvi" siècle, on enlève leurs bossages d'ébène et on colle à la place un bloc de
s»?» TRUCS ET TRUQUEURS
vieux chêne où le sculpteur reproduit une figure d'après les gravures du temps. Tout est ancien, sauf la sculpture.
Le plus souvent, on compose des meubles. Avec un banc gothique, on en fait deux. A l'un, on laisse un fond authentique et on ajoute un dais moderne bien copié. A l'autre, on fabrique un fond et on ajuste le dais ancien.
On a vendu dernièrement, enAllemagne, un coffre pour une somme énorme. Il faisait l'admiration de tous les connaisseurs. Seul, un érudit, fort avisé en pareille matière, M. Jean Gross, resta sceptique devant cette huitième merveille du monde des curieux. L'objet était ancien, en effet, mais voici les ingrédients entrés dans sa composition. Une petite porte de reliquaire, deux panneaux de coffret, un dessus de porte et, comme pièce principale, un vieux coffre à farine. Les heurtoirs étaient vénitiens. Les gonds, d'origine allemande. Quant à la serrure, il fut impossible de reconnaître sa provenance, mais elle avait déjà servi à d'autres usages, car elle n'était pas disposée pour fermer un coffre.
Si du vieux chêne moyen-âgeux, nous passons aux couleurs plus gaies du bois de rose ou du satiné xvni*^ siècle, il devient presque impossible de ne pas se perdre dans le maquis de la contrefaçon. C'est l'époque à la mode, le style qui convient le mieux à nos appartements modernes, décorés de teintes claires et vêtus d'étoffes pimpantes. On s'arrache à prix d'or les délicates productions des ébénistes du temps de Louis XV et de Louis XVI, tables rognons
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arlisliquement découpées, secrétaires à médaillons de marqueterie, commodes ventrues aux bronzes ciselés, tables à ouvrages à blouse de soie et toute la série de ces petits meubles charmants : guéridons, poudreuses, tambours à broder, bonheurs du jour, qui animent, sans l'encombrer, le boudoir d'une jolie femme.
Comme ils ont fait du chemin ces enfants gâtés de la curiosité, ces merveilles de Cressent, Riesener, VÀgeon, Cramer, Dautriche, David Roentgen, Ericourt, Leleu, Desguerres, dont personne, à l'époque romantique, ne soupçonnait la beauté, et que se disputent aujourd'hui les milliardaires des deux mondes !
Victor Hugo avait, pav Notre-Dame de Paris, présidé au triomphe du gothique. L'impératrice Eugénie prépara l'apothéose du style Louis XVI. Elle s'était prise d'une telle passion pour Marie-Antoinette qu'elle remit en vogue tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de cette reine infortunée. Des myriades de chefsd'œuvre sortirent des greniers où ils sommeillaient depuis près d'un siècle. Or, conséquence inévitable, la production du xvni« siècle, pourtant d'une belle abondance, n'ayant pas laissé assez d'épaves authentiques pour satisfaire à cette demande subite et déraisonnée, le truquage s'empara de cette époque jusqu'alors négligée. C'est maintenant le plus beau fleuron de sa couronne. Vous allez pouvoir en juger.
Les meubles les plus indispensables d'un salon, et partant les plus recherchés, ce sont les sièges. Naturellement, ce sont aussi les plus contrefaits. Rien de plus facile que de copier, sur des photographies ou des dessins, de jolis modèles Louis XV ou Louis XVI de fauteuils, de chaises, de bergères, de canapés ou de tête-à-téte.
Avec des garnitures anciennes et une dorure convenablement vieillie, voilà de quoi tromper les neuf dixièmes des acheteurs. Les ébénistes maquilleurs n'y ont pas manqué. Ils s'y sont même employés de si bon cœur, que le client, malgré toute sa candeur, a fini par ouvrir les yeux, et pour ne pas être abusé par l'enveloppe, a décidé de ne plus acheter que des bois nus, c'est-à-dire sans dorure ni garniture.
0 sancla simplicitas ! Pauvres amateurs ! Leur ruse n'a pas tari longtemps les recettes des fabricants de vieux neuf. Aujourd'hui, aux innombrables devantures des marchands d'antiquités, trônent des rangées de ces bois étroits et incommodes, pour qui nos aïeux avaient cependant inventé le titre de « commodités de la conversation ».
Copiés sur d'anciens modèles par des ouvriers plus ou moins habiles, exécutés, comme jadis, avec les assemblages perpendiculaires au sommet du dossier, on leur a passé plusieurs couches de peinture. On les a garnis de vieilles sangles de lits, fixées dans leur épiderme délicat, à l'aide de gros clous rouilles. Les pieds ont été usés en biseau, dans le sens où ils frottent le plus. Le siège, les accoudoirs, ont reçu un revêlement de vieille étoffe et des bordures de galons comme si on avait voulu les mettre en état de servir. Mais tout cela, c'était pour « la frime » ! En un tour de main, nos ingénieux industriels ont arraché toute cette garniture qui leur avait donné tant de mal à établir. Ils ont déchiré l'étoffe, cassé les galons, coupé les sangles, passé la potasse sur la peinture, et exposé aux yeux distraits des passants des sièges squelettes où pendent encore par lambeaux, témoignages en apparence irrécusables du passé, des Joques effilochées avec leurs vieux clous ^ de l'épo-
que ». La pluie et le soleil, collaborateurs inconscients de la fraude, achèvent dehors le patinage.
Je n'ai pas besoin de dire que, là encore, comme pour toutes les pièces d'ameublement, l'assemblage est élevé à la hauteur d'une inslitulion. De deux sièges en mauvais état, on en fait un passable en prenant à chacun les morceaux les mieux conservés. Inversement, ce qui est moins honnête, d'une pièce ancienne en bon état, le truqueur en fait deux, quelquefois trois, en intercalant dans chaque copie un fragment authentique. Dans ce cas, le marchand avoue un pied refait, et le montre à l'acheteur, qui ne manque pas de s'écrier : « Quel brave homme ! S'il ne me l'avait pas avoué, je ne l'aurais pas vu ! »
La plus récente et la plus ingénieuse de ces sortes de transformation consiste à faire de petits canapés Louis XVI avec un fauteuil coupé en deux. On réunit les deux côtés par un milieu moderne et on a ainsi, en sacrifiant un sièged'un prix relativement modique, un meuble recherché et chèrement coté.
Un maquillage plus innocent s'applique à ces larges fauteuils Louis XV, souvent de belle forme et d'agréable décoration, dont le siège et le dossier étaient primitivement cannés. On enlève le treillis de paille, on dore les bois, puis on les garnit d'anciennes étoffes ou de tapisseries. Dorure à part, tout est ancien. Il s'agit plutôt d'une toilette que d'une falsification.
Cependant, comme un amateur, en achetant fort cher un siège Louis XV, a le droit d'exiger qu'on lui fournisse le meuble tel qu'il était sorti des mains de l'ébéniste du xvni^ siècle, nous lui dirons :
— Méfiez-vous des meubles dorés ! On imite tout, même l'ancienne dorure.
Il existe, en effet, des spécialistes qui savent faire un travail aussi soigné qu'autrefois. Ils peuvent, avec des procédés à eux, vieillir de deux cents ans les bois qu'ils viennent de mettre en or.
Voulez-vous savoir comment ils opèrent ?
C'est facile. Nous servons une eau e utile.
Le bois à dorer est couvert d'une couche de blanc, qu'on laisse sécher. Puis, on passe plusieurs couches de rouge avec du bol d'Arménie, pour donner une assiette à l'or. Enfin, on dore à l'eau.
Ce travail terminé, on maquille les meubles. Avec un drap, promené avec soin sur les aspérités, on fatigue l'or pour découvrir, par places, l'assiette rouge. Puis, avec un vernis spécial, additionné d'alcool, on fixe des colles faibles — des jus de colles, disent les doreurs — teintées de nuances variées (or vert, or jaune, or rouge), donnant le ton ancien qu'on veut obtenir. C'est le point délicat. Seuls, les maîtres, comme M. Tardif, le triomphant doreur du buste de Garnier, à l'Opéra, arrivent à la perfection. Il n'y a plus ensuite qu'à refrotler avec un drap imprégné de poussière impalpable pour adoucir le ton d'or, et le tour est joué.
Un chef-d'œuvre de ce genre occupa, il y a quelque vingt ans, la chronique judiciaire. On peut citer les noms. Ils sont imprimés tout vifs dans la Gazette des Trihimaux.
Au mois de janvier 1886, un banquier bien connu vendit à M. Perdreau, antiquaire notoire, nourri dans le sérail, par l'intermédiaire de deux «superposés » également antiquaires, une table du plus
pur Louis XV, merveille de sculpture et de dorure.
Dans la ceinture du meuble, se trouvait même un cartouche portant les armes de la famille de Richelieu.
Ce phénix des bibelots avait été payé 30 000 francs. C'était donné, pour un meuble où le vainqueur de Mahon avait peut-être écrit ses billets doux.
Cependant, quand M. Perdreau essaya de revendre sa table à l'un des rares amateurs de Paris qui pouvaient s'offrir une aussi royale fantaisie, le richissime baron lui rit au nez :
— Je la connais votre table ; on l'a offerte à bien d'autres. Combien l'avez-vous payée ?
— 30 000 francs.
— Il y a deux mois, on me l'a propost'e pour la moitié de ce prix.
Stupéfaction du marchand qui court aux informations. Procès. Nomination d'experts. On découvre que la table était tout bonnement copiée sur un original du Garde-meuble. La sculpture et l'ébénisterie avaient été exécutées sous la direction d'un habile aniiquaire, et la dorure était l'œuvre de i\L Fournier, très connu alors par ses magnifiques restaurations. Mais le comble, c'est que les intérieurs, qui paraissaient en bois plein et vieux, n'étaient que des placages ! On avait scié des vieux bois en lamelles assez minces, et, conservant les parties jadis exposées à l'air, on les avait appliquées sur le bâlis neuf de la table. L'ensemble avait tout à fait l'apparence de bois poudreux, vieilli par les siècles.
AL Perdreau gagna son procès. Le marché fut annulé. Les débats révélèrent un détail piquant. La dupe avait acheté la table sur une épreuve photographique dont le fond représentait, non l'intérieur du
vieux château où la table, disait-on, avait été découverte, mais le panneau d'un atelier du boulevard de Clichy.
Paido minora canamus.
C'est pour vous que je vais écrire, petits meubles en marqueterie, que les bourses modestes vont chercher au Louvre ou au Bon IMarché, ou, à moins bon compte, chez le marchand de bric à brac qui les vend, et au besoin les garantit comme anciens.
Jolis bibelots aux tons aimables et séduisants, aux courbes harmonieuses, charmants madrigaux du style Louis XVI, vîtes-vous passer l'ombre de la Dubarry ou bien la Reine, un jour d'ennui, vous effleura-t-elle du bout de son éventail ? Hélas ! votre histoire est plus simple et votre carrière se borne à quelques printemps tout au plus.
A IMontmartre, tout autour de la butte, travaillent d'ingénieux ouvriers. Ils achètent des carcasses de meubles sans valeur, commodes branlantes, secrétaires boiteux, tables de nuit décharnées. Ils assemblent ces matériaux par teinte ou par épaisseur de bois. Ici, ils prennent la façade, là les côtés ou le dessus du meuble décati, en conservant le bâtis de l'époque, les tenons grossiers, les mortaises trop larges. Ils se gardent surtout de négliger les fonds, à peine travaillés, où nos pères, qui ne soignaient pas ce qu'on ne devait pas montrer, laissaient, sans les raboter, la surface des planches avec leurs traits de scie.
Les adroits ébénistes gardent ce qui est bon et remplacent ce qui leur paraît trop mauvais. Ils font le nécessaire pour avoir un bâtis solide. Puis, ils ter-
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minent la carcasse en arrondissant les arêtes, en donnant du jeuaux tiroirs, qu'un apprenti est chargé d'ouvrir et de fermer toute la journée, en ajoutant de vieilles serrures, dont ils font la place trop grande, en fourrant dans les joints un mélange de poussière et de poudre à punaises, pour simuler la poussière du bois.
Le squelette est prêt. Il ne reste plus qu'à rhabiller richement. Le marqueteur entre en scène.
C'est un spécialiste. Il a relevé, sur d'anciens et beaux modèles, un très grand nombre dedessins.il a des cartons pleins de décalques, arabesques, médaillons, rosaces, fleurs, petits paniers, instruments de musique ou de jardinage, toute cette ornementation pimpante et gracieuse des artistes du xvui'^ siècle. La commode dite de M""^ de Pompadour, au Louvre, est pour lui une mine de documents inépuisable.
Permettez-moi maintenant quelques explications techniques. Le placage du fond dit en bois de rose se faisait jadis avec le satiné, arbre des colonies, dont la coupe ressemble à l'acajou. Aujourd'hui, l'ébénisterie commune n'emploie plus que des bois français, teintés à l'aide de procédés infiniment variés. On fait de l'acajou clair en appliquant sur du sycomore ou de l'érable une infusion de bois de Brésil, ou sur du tilleul une décoction de garance. On obtient l'acajou foncé en trempant le châtaignier dans un bain de gomme gutte, le hêtre ou le cerisier, préalablement traités à l'eau de chaux, dans un bain de campèche. Quant aux bois vulgaires, on se contente d'une dissolution de gomme laque rouge dans l'eau ammoniacale émulsionnée d'huile de lin et de cire.
11 y a beau temps que l'acajou a disparu des forêts
de Sainl-Domingue et des ilc? Bahama, pour faire place aux plantations de caféier ! On ne le trouve plus que dans les vieux meubles Louis-Philippard, les armoires à glace, les guéridons, les pianos à queue, les bibliothèques massives, qui vont, peut-être avant peu, être demandés comme matière précieuse.
L'ébéniste du xx" siècle n'en cherche pas si long. Il découpe ses fonds dans les feuilles de marqueterie toutes préparées qu'il trouve dans le commerce, et combine ses motifs avec du bois teinté en vert ou laissé au naturel, suivant les besoins. Puis, il fait son collage sur le bâtis tout préparé, avec les mêmes procédés qu'autrefois. Le travail terminé, il brûle le bois autour du motif, pour faire l'ourlet, ajoute quelques chocs, des manques et le tout est achevé. L'oeuvre du bronzier commence. Soyez certain qu'il se montrera aussi expérimenté que son collaborateur.
Lorsque le meuble revient à son premier berceau, rien ne l'empêche plus de prendre place dans le salon d'un amateur. Il est complet. Même on a eu soin, pour ne pas avoir au collage une marqueterie trop lisse, d'injecter un peu d'eau sous le placage qui se soulève par endroits, comme dans les meubles anciens.
Sur ce thème très simple, d'autres notables exploiteurs brodent des variations à l'infini. Les maîtres faussaires achètent tout simplement de vieux meubles d'un placage vulgaire, les dépouillent de leur vêtement et les habillent ensuite de marqueterie délicieusement combinée. A une commode d'un élégant] modèle, mais dépourvue de bronzes, ils ajoutent, véri-J tables paradoxes de ciselure, des poignées, des chutes,! des pieds moulés sur des chefs-d'œuvre anciens. Oui
bien encore ils la parent avec goût de plaques de Wegdwod ou de Sèvres. D'une console ou d'un bureau en acajou fort ordinaire, ils font un meuble charmant en l'incrustant de petites tringles de cuivre et en rivant des cannelures aux pieds. Il y a des ouvriers, aussi adroits que des escamoteurs, qui se livrent à ce travail de patience, selon la formule, sans démonter le meuble.
Il ne reste plus qu'à le déposer chez un com.père de province, qui le renverra dans quelques mois, à Palis, avec les fiches de chemin de fer, pour ceux qui croient encore à la trouvaille provinciale légendaire. Et même, pour s'éviter des frais, quelques-uns se servent d'étiquettes préparées ad hoc avec toutes les maculatures nécessaires.
Evidemment, nous dira-t-on, si savants qu'ils soient, les conservateurs de musée
sont ce que nous sommes,
Us peuvent se tromper comme les autres tiommes.
Alors à quoi bon faire du bruit autour de quelques erreurs involontaires et jeter du discrédit sur nos richesses nationales ?...
A quoi bon ? Mais à faire respecter la vérité et les droits imprescriptibles de l'histoire ! Que diriez- vous donc si nous passions en revue la kyrielle de faux qui meublent nos palais nationaux, depuis Compiègne et Trianon, la maison natale de Napoléon I" à Ajaccio, jusqu'au cachot du Masque de fer à l'île Sainte-Marguorile ?
II faudrait un volume pour énumérer ces reliques
historiques, aussi vraies que le fauteuil de Dagobort du Cabinet des médailles, et que le lit de Jeanne d'Albret avec, dans le fronton, la date de la naissance d'Henri IV.
En 1793, les chàteauxfurentvidésdefond en comble par les comités révolutionnaires. Vers 1835, Louis- Philippe songea à rendre à ces résidences royales leur splendeur perdue.
Comment les mandataires réussirent-ils dans cette reconstitution qui pouvait être si intéressante? L'exemple de Versailles est là pour le dire. Ce fut une curée de marchands sans scrupules, un flot d'envois d'amateurs plus généreux qu'éclairés.
Hélas! la crédulité des visiteurs estsi solide qu'elle ne se laisse pas influencer par les critiques les mieux fondées. Le raisonnement ne peut triompher du sentiment. Ce n'est pas facile de communiquer la défiance. Semblable à la Cassandre antique, nous n'aurions, probablement, pas plus qu'elle, la faculté de vous faire croire. Aussi mieux vaut ne pas chercher à faire tomber les écailles de certains yeux.
Cependant, puisque nous venons de parler d'écaillé, nous achèverons ce chapitre du mobilier par un réquisitoire contre une relique fameuse qui fait pleurer d'attendrissement les dynastiques fidèles et convaincus, lorsqu'ils parcourent les belles salles du château de Pau. Il s'agit de l'écaillé de tortue d'Henri IV, « lou brès deu nouste Henric ».
Vous l'avez vu le berceau du futur Vert Galant ou, tout au moins, vous en connaissez des reproductions. Sur une table, recouverte d'un somptueux tapis de velours fleurdelysé, repose, comme la carène d'un navire, une carapace épaisse, montée d'ar-
gent et rembourrée de coussins. Au dessus, des 'jannières se dressent en un faisceau que relie une couronne de chêne et de lauriers avec le casque à panache blanc du « chemin de l'honneur et de la victoire ».
Tel serait le nid, un peu dur, où Henri d'Albret, son grand-père, frotta d'un « cap d'ail » les lèvres du nouveau-né et les humecta, en guise de lait, d'une goulte de vin de Jurançon. C'est là qu'il prit le petit Béarnais pour l'élever dans ses bras, le contempler et s'écrier ; « Ma brebis a enfanté un lion ! »
Eh bien! au risque de contrister des âmes sensibles, rien, absolument rien ne prouve que nous soyons en présence du berceau de la dynastie des Bourbons. Il est possible que la légende dise vrai, mais il est plus probable encore qu'elle nous trompe de point en point.
La première fois que l'on parle de la célèbre bercelonnette, c'est en 1788, deux cent vingt-cinq ans après la naissance du fds de la reine de Navarre. Nous connaissons, par les registres de la Chambre des comptes, le nom de ses six nourrices. Nous savons par une enquête de 1599, conservée à la Bibliolhèque nationale (Fonds liarlay, n° 304, fo 439) qu'il fut tenu au baptême « dans un vaisseau et fontaine d'argent », mais de carapace de tortue, pas la moindre trace 1
Bien plus, dans les inventaires du château, dressés au xvn^ siècle et conservés aux archives départementales des Basses-Pyrénées, il n'est pas môme fait mention d'un berceau ayant servi à Henri IV. Un récipient aussi bizarre qu'un test de tortue aurait dû cependant frapper les scribes. S'ds n'en ont pas parlé, c'esl bien probablement qu'ils ne l'ont jamais vu.
i80 TRUCS ET TRUQUEURS
Tout à coup, dans une fêle à Pau, en l'honneur du duc de Guiche de Grammont, le 13 juillet 1788, la royale couchette sort du château au son du tambourin, de la flûte et du violon, décorée de guirlandes, de perles et de pierres précieuses, portée sur les épaules de quatre montagnards et saluée par les acclamations enthousiastes de la foule.
D'où vient-elle ? Oui prit si longtemps soin de la conserver à l'admiration des Béarnais ? Nul ne le sait, mais nul non plus ne le demande, tant est grand le délire public pour la relique !
Arrive 1789. La garde nationale de Pau s'intitule : « Régiment des Gardes du Berceau ». Le 14 juillet 1790, fête de la Fédération, la couchette d'écaillé est exposée sur l'autel de la patrie. Le 2 mars 1791, elle figure encore dans la fête de la réception du modèle de la Bastille, et reçoit, sur l'autel élevé au cours Bayard, les hommages du peuple, entre la bannière du déparlement et la maquette de la citadelle du despotisme!
Mais c'est sa dernière sortie. Les historiens locaux s'accordent à dire que, le l"mai 1793, les envahisseurs du château emportèrent la précieuse coquille, avec d'autres « emblèmes de la tyrannie », pour en faire un « autodafé patriotique sur la place des exécutions ».
Voilà les faits relevés en grande partie dans Le Berceau d'Henri IV, publié en 1893 par M. Hilarion Barthety, auquel nous emprunterons encore quelques citations.
Voyons maintenant la légende. En 1802, les gazettes menaient grand bruit de la visite de Bonaparte au champ de bataille d'Ivry et du relèvement de la couronne commémorative renversée par la Révolution. Le Journal des Basses-Pyrénées, en commentant cet
hommage au roi de Navarre, annonce une nouvelle plutôt inattendue :
« Le bai-ceau d'Henri IV n'a pas été brûlé, comme on l'a cru. Ce monument précieux a été conservé par les soins du citoyen d'Espalungue d'Arros, commandant du château, du citoyen Lamaignère, sergent de la garde, et du citoyen Beauregard, directeur de l'enregistrement, lequel, amateur dhisloire naturelle, avait une carapace de tortue exactement semblable à celle du berceau d'Henri IV, dont il voulut bien faire le sacrifice et qui fut livrée à la fureur populaire pour être brûlée le 1" mai 1793. »
Ainsi c'était un faux berceau que le peuple avait détruit. Le véritable existait toujours comme en témoignait la correspondance échangée entre les sauveteurs, et si jamais Bonaparte venait « faire un pèlerinage digne de lui dans la patrie du grand Henri », il était hors de doute que les courageux citoyens recevraient « un témoignage d'estime et de considération » du premier consul de la P^épublique.
La note fît peu de bruit. Elle n'alla peut-être même pas à son adresse, car le témoignage d'estime attendu et sollicité (l'article était d'Espalungue lui-môme) n'arriva pas aux intéressés. Bien plus, quand Napoléon, empereur, passa à Pau le 2'2 juillet 1808, il n'y fut réservé dans les réceptions aucune place pour le berceau.
Il faut arriver en 1814, au rétablissement des Bourbons, poar assister à sa rentrée en scène. De Beauregard était mort, son gendre Delaporte en exil, mais avant son départ il avait confié la précieuse relique à un menuisier chez lequel on l'alla prendre pour la déposer à la mairie.
Le 22 juillet suivant, à l'occasion des fêtes données au duc d'Angoulême, le berceau fut solennellement
reporté au château, et le futur Charles X, à défaut des ^^auveteurs, décora de l'ordre du Lys le petit Julien Lemaigncrc, âgé de huit ans, petit-fds du concierge du château, qui avait opéré la pieuse substitution. De son côté, le gendre de M. de Beauregard fit paraître une brochure racontant la surprenante conservalion du berceau royal et publiant la correspondance échangée en 1793 entre les intéressés. On y voit : 1° une lettre de Lamaignère au commandant du château d'Espalungue d'Arros ; 2" la réponse à cette lettre; 3^ une lettre du commandant à de Beauregard; 4° la réponse à cette lettre ; 5° le récépissé délivré par de Beauregard au sergent.
Ces cinq pièces sont datées du 30 avril 1793, mais nous avons de bonnes raisons de croire qu'elles ont été composées en 1814. Pourquoi, s'il en était autrement, ne les aurait-on pas fait paraître en 1802 dans l'article du Journal des Basses-Pyrénées, à uneépoque où la situation politique devait rendre les Palois plus sceptiques qu'en 1814?
Pourquoi l'auteur de la brochure n'a-t-il pas présenté les originaux au duc d'Angoulème commepièces justificatives ?
Pourquoi personne n'a-t-il jamais eu connaissance de ces titres si précieux ?
Pourquoi enfin, lorsque le marquis de Chenel publia en 1818 une nouvelle Notice sur la conservation du berceau, ces lettres sont-elles reproduites avec des variantes telles qu'il est indiscutable que l'auteur n'a jamais eu les originaux sous les yeux ?
Nous irons plus loin. Le simple bon sens démontre l'invraisemblance de ces cinq lettres échangées en 1793, en une seule journée, à la veille d'une érneute qui pouvait être sanglante. Si le fidèle gardien et le
commandant du château avaient voulu sauverle berceau, ils l'eussent fait en cachette sans laisser de traces écrites qui pouvaient leur coûter la tête.
D'ailleurs lisez ces lettres dans la très curieuse monographie de M. Barthety, aujourd'hui à peu près converti à nos idées. Vous y trouverez la preuve indéniable d'une rédaction faite après coup et pour les besoins de la cause.
Croyez-vous que des gens qui risquent la guillotine écrivent, ainsi que le fait de Beauregard :
.le persiste, monsieur, comme je vous l'ai dit, avec un grand plaisir, à cnlrer dans vos vues pour sauver, s'il est possible, de la fureur révolutionnaire, un meuble aussi précieux aux Béarnais qu'à la France,
Esl-il possible qu'un commandant de château adresse à son concierge une missive ainsi rédigée :
Vous retirerez un reçu pour votre décharge. Vous sentez comme moi, mon cher Lamaignère, Timportance de se mettre en règle à cet égard, je vous remercie de votre zèle à me prévenir du complot, et je pense, comme vous, qu'il convient d'user de ruse, les forces que nous pourrions opposer étant insuffisantes. Je suis toujours, mon cher Lamaignère, tout à vous.
Signé à l'original :
Espalungue d'Arros.
Et la lettre du concierge au commandant ! Celle-là mérite une publication intégrale :
Monsieur le baron,
Je viens d'être instruit que l'on se propose de venir enlever le berceau d'Henri IV pour le brûler devant l'hôpital. J'ai pensé, monsieur le baron, qu'il y aurait un moyen de le soustraire à la fureur populaire en demandant à monsieur de Bc.iui-ogard, qui, comme vous le savez, a une écaille de tortue de même grandeur, de l'échanger avec celle du berceau, que-
j'irai lui porter noclurnement, si vous goûtez mon idée ; j'attends vos ordres à ce sujet et ai l'iionneur d'être, etc..
Il ne reste plus qu'à nous dire par qui ce concierge si lettré fit porter sa missive et pourquoi il n alla pas tout simplement trouver son supérieur. Peut-être, après tout, ne pouvait-il quitter son cordon I
Non, tant qu'on ne nous aura pas montré les originaux, nous n accepterons pas ces lettres qu'on dirait écrites par Vrain-Lucas. Une seule chose nous étonne, c'est qu'on ait pu jamais les prendre au sérieux. Résumons-nous.
Il y avait en 1788, au cl\aleau, un berceau d'Henri IV dont nous n'nvons aucune représentation et que rien ne nous autorise à authentifier.
Ce premier berceau disparut en 1793. Dix ans plus tard, à l'époque où « Napoléon perçait sous Bonaparte )),on annonça que le véritable avait été conservé, mais sans apporter aucune preuve à l'appui.
En 1814, lorsque la carapace reprit sa place dans la chambre natale d'Henri IV, on jugea utile de publier des lettres qui ne peuvent avoir été écrites en 1793 ni rédigées par les signataires indiqués. Personne n'en a vu les originaux.
Nous voulons donc bien croire, quoique rien ne le démontre, que l'écaillé de tortue de 1788 avait reçu ie Béarnais à sa naissance. Mais celle qui se trouve aujourd'hui au château de Pau n'est que le vulgaire échantillon d'un cabinet d'histoire naturelle. Qu'on l'envoie au iMuséum I
Revenons aux meubles meublants.
N'existe-t-il donc aucun moyen de déjouer toutes
lesruses,etderecomiaUre avec ccrliludc un spécimen ancien ? Hélas ! en loules les branches de la curio-' silé,la réponse est la même. Voyezbeaucoup d'objets, étudiez les modèles inattaquables de nos musées nationaux. Faites-vous l'œil et tâ'^' ez d'arriver à ce flair qui permet d'avaler l'huître et de laisser l'écaillé aux autres.
Sans doute, les maîtres ébénistes, à Paris notamment, signaient leurs œuvres aussi bien que les graveurs et les peintres, en faisant précéder, le plus souvent, leur nom des initiales M. E., « maître ébéniste ». Ils avaient, à cet efTet, une marque qu'ils frappaient à froid au fond des tiroirs, dans les dessous des meubles, ou sur le sommet des montants des commodes. Soulevez le marbre et vous trouverez souvent leur estampille. Ils indiquaient ainsi leur paternité. Les adroits faussaires de la troisième République n'hésitent pas à contrefaire les signatures du temps de Louis XV ou de Louis XVL Une marque aujourd'hui n'est plus une garantie, c'est un attrape-nigau'1.
Dans les imitations maladroites, on pourrait aussi dire : « Allez à l'endroit qui s'use avec le temps. Les truqueurs ne songent pas à tout. Il y a, dans tous les objets, des parties qui frottent sans cesse, les tiroirs, les portes, lespieds.Regardezsil'usure estnaturelle ». Mais cette remarf[ue n'est applicable qu'au meuble de pacotille, et chez ceux-là la fraude parle toute seule. Nul besoin d'autre critérium. Quant aux chefsd'œuvre de la copie, ne comptez pas sur ce moyen d'investigation. L'astuce des fabricants a pensé à tout. Le maquillage est irréprochable et l'usure aux bons endroits.
Il devient donc presque impossible de reconnaître
une reproduction bien faite. Au lemps'où les vieux meubles se vendaient moins cher que des neufs, c'était peine perdue de les imiter. L'ouvrier n'y aurait pas retrouvé son temps. Aujourd'hui, les épaves du passé se vendent à un tel prix qu'on peut se donner la peine d'en faire avec tout le soin qu'y mettaient nos pères, car les procédés sont connus. Les beaux modèles abondent, nos ébénistes n'ont pas la main plus lourde. En y mettant le prix, il n'y a pas de raison pour ne pas faire aussi bien qu'eux. C'est ce qui arrive *ous les jours.
Ne vous étonnez donc pas si certains amateurs, se défiant du vieux neuf, s'adressent à quelqu'un de ces admirables et honnêtes ébénistes d'art, comme nous en avons tant à Paris, et qui exécutent des copies aussi irréprochables que des fac-similés et les vendent comme telles.
Avant la guerre, les grands faiseurs se nommaient Janselme, Fourdinois, Beurdcley, Dromard, Monbro. Leurs œuvres, « leurs enfants », comme ils les appelaient, ont décoré les plus riches hôtels du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui, vous pouvez être certains qu'il s'en est glissé plus d'un dans les galeries de collectionneurs, qui ne croient pourtant avoir que de l'aulhentique chez eux. Mais ils sont si bien faits, ces beaux meubles de style, qu'on se les dispute aux enchères comme des originaux! On paye 9 160 francs une copie par Dasson de la commode de Riesener à Fontainebleau, marqueterie de bois de couleur avec bronzes, et 8 500 francs la reproduction, par Beurdeley, du fameux bureau à cylindre de Riesener, au Petit Trianon.
L'hiver dernier, la vente des meubles d'art de la maison Millet, l'ébéniste ctbronzier bien connu du
boulevard Beaumarchais, avait mis en émoi le ban et l'arrière-bandes amateurs, tout comme s'il s'était agi de pièces originales. Grand meuble Régence en bois de violette satiné, à deux portes, orné de bronze doré, d'après l'original de M. Chappey; table Louis XVI en bois satiné et amarante, avec dessus en marqueterie, d'après le modèle de Reisener au Garde-meuble national, gaines Louis XVI en acajou et médaillons en porcelaine deWedgwood, meuble d'appui Régence en bois lustré des îles, avec portes ornées de panneaux en laque de Coromandel, sont montés à des prix superbes. Et c'était justice, comme on dit au tribunal.
Il faut signaler cependantle danger de ces nouvelles éditions des œuvres du xvin* siècle. Les ébénistes d'art ont beau les vendre pour ce qu'elles sont, il peut toujours se trouver, à point nommé, un adroit compère pour les maquiller et leur donner un état civil vieux de plusieurs siècles. Les trucs mis en œuvre sont innombrables. Le renard de la fable n'avait que cent ruses dans son sac, mais ses petits-fils en ont inventé des milliers. Tantôt, c'est un vieux colonel, décoré et blessé, qui n'a conservé que des débris d'une opulence ancienne, — allez donc vous défier de ce témoignage vivant de nos gloires militaires ! — Tantôt, c'est une vieille comtesse chargée par une congrégation religieuse expulsée d'arracher au fisc les plus belles pièces du mobilier conventuel.
Un autre moyen, qui réussit encore mieux vis-à-vis des amateurs, consiste à insérer dans les journaux, en bonne place, une annonce dans ce genre :
Rue delà Pompe, î?8, Par suite de départ